II

Je ne pensais pas qu'un si beau voyage pût être une épreuve. C'était

une fête que mon départ. Voir l'Italie, me jeter, au moment où ils

se tendent vers nous, dans ses bras fraternels, me tourner, le jour

anniversaire de Magenta, vers le champ où mon père laissa un long

lambeau de lui-même; écouter, deviner la belle langue qui chante

autour de moi, me baigner dans une foule chaleureuse qui se délasse

la nuit, qui hume des _gelati_ et des limonades en lisant, à la lueur

des lampadaires bleus, la quatrième édition du _Corriere della Sera;_

chercher enfin, dans le peuple qu'une juste guerre enflamma d'une joie

religieuse, l'image de notre propre foi; je n'ai vu que cela, je n'ai

pensé d'abord qu'à cela.

Peu de temps a suffi pour que je ressente, aux heures ambiguës du jour,

le mal de n'être qu'une Française détachée de la France, et éloignée de

ce qui compte pour elle plus qu'elle-même: son amour, sa patrie, son

foyer. C'est une douceur bien humble, mais bien amère, que de songer:

«Je suis, à cette heure, toute pareille à n'importe quelle fille de

France qu'on eût envoyée ici. Je suis toute pareille à la petite bonne

française que j'ai vue emplir hier une lampe à pétrole en cachant des

yeux rougis et anxieux; pareille à la marchande de journaux de Milan,

Française mariée à un Italien, qui répondait avec impatience: «Oui, oui,

tout à l'heure!» et oubliait les clients pour lire _notre_ communiqué.»

Je ne savais pas qu'en regardant, du haut de la terrasse de

Frascati,--où promeneurs, enfants magnifiques, femmes oisives, marchands

de fruits et d'eau citronnée, sont si ressemblants, le costume sauf,

aux promeneurs d'autrefois,--qu'en admirant au loin la plaine, puis au

delà de la plaine cette marge vaporeuse, d'un bleu suave, qui dénonce et

cache la mer, je me laisserais prendre et troubler par une seule pensée:

«Plus loin que cette plaine et d'autres plaines, plus loin que cette

eau, ce n'est pas encore la France.... Si tu regagnais maintenant la

gare de Rome, et le train, il te faudrait plus de trente heures encore

pour atteindre, en touchant ton foyer, la _certitude_ que les êtres

auxquels se suspend ta vie sont vivants et intacts. Croyais-tu pouvoir,

sereinement, comme un touriste d'été, goûter la beauté de l'Italie et

t'y réjouir de la croisade, comme fit l'autre jour cette mère romaine

qui parait son fils, au départ, de fleurs de grenadier? Toi aussi, il y

a un an, tu as donné la fleur à un soldat qui partait, et tu as ri. Mais

il y a un an de cela, et c'était dans _ton_ pays. Qu'y a-t-il pour toi,

loin du coin où tu as rassemblé, pour te garder la chaleur nécessaire,

des livres, des portraits, des lettres? Que fais-tu ici? Retourne, ne

résiste pas, retourne dans ton pays....»

Il faut, pour triompher de la crise quotidienne, faire appel à

l'orgueil, à la curiosité, au devoir de connaître un peu plus. Il faut

l'amitié délicate, l'empressement des Français fixés à Rome et des

Romains que Paris retenait quelques semaines chaque année. Ceux-ci,

rappelés par la même anxiété filiale, ont tous quitté, il y a deux mois,

leur villégiature printanière; ils se serrent contre Rome, y subissent

sans murmure juillet insoutenable, et se muent sans effort en soldats

impatients de servir ou en vieillards dont le chauvinisme ne connaît pas

de contrainte. J'ai vu, dans un salon romain, une mère amener son fils à

un dernier _five o'clock_, montrer ce haut et large lancier à col blanc.

--Comment, il part? s'écrièrent les femmes présentes.

--Mais, Dieu merci! répondit la mère avec éclat.

De tels mots, où revit notre ferveur de l'an passé, le reflet, sur

les visages, des premières victoires italiennes,--tout cela n'est pas

pour calmer une sensibilité qui se croyait intacte, mais que onze mois

d'alarme ont délabrée. Une _trattoria_ du Transtévère ouvre, au ras

du trottoir, l'étroit et gai refuge qu'il faut justement à mon ennui

d'exilée. Il est neuf heures du soir, l'appétit populaire, engourdi par

la sieste, s'attable à peine. L'arrière-salle est un jardin couvert,

accablé de lumière électrique, paré de drapeaux, qui fleure le safran

et le vin frais. La _trattoria_ s'emplit d'une rumeur animale et

bienfaisante, chaude de rires de femmes, de verres rudement maniés, de

cris d'enfants. Car le petit ménage romain amène avec lui sa remuante

progéniture, jusqu'au nourrisson, qui tette durant que sa mère vide un

plat de spaghetti. A onze heures, les petits seront encore là, comme des

moineaux éveillés, entre les tables.... Le vin des Castelli reluit dans

des ampoules de verre qui portent, enfoncé dans leur pâte épaisse, le

petit sceau de plomb du contrôle. Cela est nouveau comme le lourd gâteau

qu'on me sert et qui succède au poisson rôti; tout est amusant pour les

yeux, la main et le palais.

Des mandolinistes maigres, un peu infirmes, viennent d'entrer;--une

chanson napolitaine manquait à cette fin de soirée. Mais ils grattent:

et l'insecte musical qui semble danser frénétiquement dans la caisse

bombée des mandolines ne chante ni Naples, ni la lune, ni la gondole, il

chante ... la _Marseillaise_.

Cela est inattendu, cela est irrésistible. La fanfare militaire, ni

la fastueuse canonnade bondissant d'écho en écho, ne me dispenseront

pas une émotion plus grave, une larme plus joyeuse et plus spontanée

que cette grêle et chevrotante _Marseillaise_, jouée au fond d'une

_trattoria_ populaire de Rome, et qu'écoutent, front découvert, tournés

vers elle comme s'ils pouvaient la _voir_, des hommes dont pas un seul

n'est Français.

Les heures longues, 1914-1917 · 第 18 / 24 题