Il y a, aux portes de Paris, un refuge pour les bêtes, où le dernier
zeppelin laissa choir, en passant, une bombe médiocre, qui tua
une demi-douzaine de chiens et fit d'une porte pleine une porte à
claire-voie. On me montre les dégâts, mais j'y suis moins attentive,
je l'avoue, qu'à une certaine catégorie de pensionnaires, quelques
chiens à collier et à médailles d'identité qui semblent représenter,
parmi soixante vagabonds sans maîtres et sans licou, une aristocratie
d'abandonnés.
--Ceux-là, me dit une gardienne, ce sont des chiens de mobilisés. Ils
attendent....
Ils attendent. Ils ne font, ils ne peuvent pas faire autre chose. Les
autres chiens, ramassés dans la rue ou dans le terrain vague, cueillis
chancelants de faim sous les roues d'un taxi ou jetés le soir par-dessus
le mur du refuge, les autres flânent, digèrent, jouent, s'ennuient,
hurlent à la liberté. Les chiens des mobilisés attendent. La pâtée,
l'eau fraîche, la natte de paille, ils l'acceptent, mais comme un
superflu. Le nécessaire ne saurait leur venir que par la porte où pend
une clochette, la porte cent fois ouverte et fermée....
--Le blanc et jaune,--là, madame,--son maître nous l'a apporté au mois
d'août, un soir, au moment où il partait pour le front. Il disait tout
le temps: «Je n'ai que ce chien.... Je n'ai que ce chien.» A la fin, il
l'a laissé et s'est mis à courir dehors, pour ne pas entendre la voix du
chien.... Mais regardez-moi celui-là, qui ne tient pas en place! Un vrai
chien de guerre, madame, le chien d'un sergent belge, parti au feu, avec
son maître, blessé avec lui, rapporté avec lui! Le sergent est retourné
à son poste, mais le chien....
C'est un petit bâtard noir, vif, anxieux. Il va sans cesse d'une clôture
à l'autre, avec une telle fièvre qu'il semble très gai, d'autant plus
gai qu'il sautille sur trois pattes. La quatrième patte danse, vide
d'os, raccourcie par la mitraille. Une tonsure bleuâtre, sur le dos,
marque la place d'un éclat d'obus. La gueule haletante, les yeux
brillants et jaunes, la claudication, tout a l'air de rire, dans ce
petit martyr frétillant.
--La plus triste, c'est la pauvre Linda, la chienne du capitaine. Ils
vivaient tous les deux, n'est-ce pas, c'était aussi un militaire sans
famille.... Elle est déjà vieille, vous voyez.... Linda! Linda!
Je répète: «Linda! Linda!» sans succès. La veille épagneule ne soulève
pas ses oreilles en rouleaux, qui la coiffent comme nos aïeules.
--On n'a pas de nouvelles de son maître, dit la gardienne. On croit bien
qu'il est mort....
Elle a baissé la voix et s'est penchée vers mon oreille, inconsciemment,
à cause du regard humain de la chienne.
--Linda! Linda!
Linda ne bouge pas. Chaque fois que la clochette tinte, son poil bouclé
tremble sur tout son corps. Mais elle se garde de tourner les yeux tout
de suite vers la porte, parce qu'elle veut espérer, une seconde de plus,
le miracle, le retour de celui qu'elle ne reverra plus.
_JOUETS_
Juin 1915.
En visitant l'exposition de jouets français, je me souviens de la ville
allemande où la France allait chercher, avant la guerre, de quoi amuser
ses enfants: Nuremberg, la ville aux poupées.
Il y avait tant de jouets de bois peint, tant de bébés raides aux
cils en pinceaux, dans cette ville-là, entre son fleuve, ses édifices
gothiques truqués ou non, et sa Chambre des Tortures, que plus d'une
grande personne y prenait plaisir et courait se délasser aux vitrines,
après la tournée obligatoire à la chambre des supplices. Pour quel
soldat bavarois tremble-t-elle à cette heure, la rose jeune fille qui
montrait autrefois, avec une langueur complaisante, les arrache-langue,
les poires d'angoisse, la chaise hérissée, le lit où l'on berçait sur
des clous une triste chair vivante, et surtout cette fameuse Vierge de
Nuremberg en bois noir, dont la lourde mante bourgeoise cachait deux
pièges affreux: des fers aigus, puis la trappe et l'eau invisible....
Nous avons dit adieu aux poupées de Nuremberg, à leurs vendeurs amènes:
les petits Français veulent des jouets français. Les fabricants s'y
appliquent, et bon nombre d'artistes et d'amateurs bénévoles. Chez
ceux-ci, je ne vois à reprendre qu'un excès, peut-être, de naïveté.
Peindre, sur un visage d'étoffe, deux taches bleues expressives en
manière d'yeux, une bouche rudimentaire, imiter la chevelure par des
fils de laine, habiller un corps, adroitement bâclé, de violet et de
vert ballet-russe: le résultat est une comique poupée d'artiste, une
sorte de charge qui nous fait rire, nous, grandes personnes, mais
devant quoi l'enfant demeure sévère et même vexé. Obtenir, en quatre
coups de lame dans un cube de bois, une frappante silhouette de canard
ou de mouton, cela nous intéresse, nous, comme l'heureuse esquisse
d'un sculpteur ou d'un peintre. Mais l'œil de l'enfant, minutieux,
exigeant, attend qu'on fignole l'œuvre.
L'exposition rétrospective du jouet est là pour nous rappeler quel fut,
de tout temps, auprès des enfants, le succès du détail soigné. Nous
n'avons pas tous oublié nos cris d'admiration, autrefois, devant telle
chevelure impalpable de poupée, telle robe dont la dentelle minuscule
copiait le grand volant de la robe de «maman». Aucune de nous n'a
perdu la mémoire, ni l'affection, de la toute petite montre de poupée
pendue à sa chaîne déliée, du miroir à main grand comme une larme, des
boucles d'oreilles dont la perle de corail était grosse comme un grain
de millet.... Il n'est pas normal qu'un enfant porte en soi, à trois
ans, à six ans, une préférence pour les croquis ou pour les caricatures
qu'essaient pour lui des artistes, et qui nous charment. Le goût de la
simplification, et de la simplicité, cela vient plus tard, bien plus
tard.
Mais j'avoue volontiers que j'achèterais, moi, certaine «ferme» de
bois où pullulent le canard blanc et l'oie grise, et certain cheval
héroïque, qui participe de l'hippocampe, de l'idole papoue et du taureau
d'Assyrie....
J'emporterais aussi des ouvrages ingénus, ceux des soldats blessés et
guéris qui tressent l'osier, creusent le bois, peignent le carton. Et
je sauverais particulièrement des petites mains destructives de ma
fille les brins d'herbe qu'un génie inconnu tourna à la ressemblance
surprenante d'oiseaux et de sauterelles. Ces œuvres-ci ne sont point
signées. Mais pourquoi leur auteur ne serait-il pas un jeune soldat
paysan, hier encore gardeur de troupeaux, un de ces bergers rêveurs qui
cueillent, sans quitter l'ombre de la haie où ils sont couchés, le jonc
pour la cage à sauterelles, la baguette souple pour les corbeilles et
l'herbe en rubans plats qui imite, nattée, tordue, fendue et nouée, la
penne, le bec, la serre délicate d'un oiseau, ou bien la sèche patte et
l'aile translucide d'une sauterelle?...
_RÉPÉTITION GÉNÉRALE_
Juin 1915.
Une générale, une vraie, la première depuis la guerre. Nous y sommes
tous venus, poussés par le même empressement, retenus par la même
appréhension, et traduisant notre trouble par le même mot vague: «C'est
drôle, ça me fait quelque chose....»
Aucun visage nouveau ne nous attend dans les couloirs, où pas un de nous
cependant ne goûte, fût-ce une minute, l'illusion d'avoir rajeuni de
douze mois. C'est en vain que les robes de l'an dernier abondent, et les
manteaux de 1914. Dès le premier entr'acte, il règne ici une modestie
inusitée. Moins de rires, moins de rouge insolent aux joues des femmes;
et comme cela leur sied, cette hésitation affectueuse à s'interroger:
«Vous avez de bonnes nouvelles? Où est-_il_? _Il_ peut vous écrire
facilement?» Elles ont perdu un peu de leur assurance, un peu de cette
âpreté qui les dresse, en public, les unes contre les autres. La jupe
de douze lés frôle une jupe étroite, qui date, et la jupe ample n'a
point de morgue, et la jupe étroite n'a point d'envie, car toutes
deux, lentement, virent ensemble pour suivre le passage d'un officier
convalescent....
Les hommes se comptent de l'œil. L'attente du premier acte les trouve
taciturnes, et jusqu'au premier entr'acte l'atmosphère des couloirs ne
réussit pas à redevenir théâtrale. Il faut pour cela que le premier
acte, en finissant, libère un public transformé, détendu, repris, pour
une heure, par _l'autre_ souci: l'amour.
Hommes mûrs ou jeunes hommes, et femmes de tout âge, les voici tous
occupés à présent de la pièce, redisant les mots de l'auteur, riant ou
hochant la tête,--car c'est une histoire d'amour et de jalousie. Ils
contemplent encore, malgré le rideau baissé, un couple orageux d'époux
aimants, coupables, malheureux. Ils continuent de contempler, de loin,
l'amour, avec envie, avec crainte, avec passion, avec impatience. Ils
espèrent le retour à l'amour, à toutes ses catastrophes normales; ils
ont l'air de se dire:
«C'est comme ça que nous serons, enfin, enfin, bientôt,--après la
guerre....»
_CHIENS SANITAIRES_
Mai 1915.
Nous voici, nous, patrouille perdue, arrêtés, hésitants, dans le
bois.... Il n'y a pas une minute à perdre. L'un de nous crayonne
quelques mots sur une feuille de carnet et la confie à notre agent de
liaison,--il s'agit pour lui de rejoindre à tout prix notre «gros»....
«_L'ennemi est à cinquante mètres. Sommes repérés. Que faire?_»
D'un bond, notre agent de liaison s'enfonce dans le taillis. Comme il
court! Il porte un caparaçon timbré de la Croix-Rouge, il est gris de
poil, fauve de prunelles, il montre des dents de loup et six doigts à
ses pattes de derrière.... Son nom? Turco, berger de la Brie.
C'est pour lui, et pour une demi-douzaine de chiens destinés aux armées
française et britannique, que nous jouons à la guerre dans le parc de
Saint-Cloud. Mais les chiens, eux, ne jouent pas. Ils travaillent.
Ils ont la foi, ils délirent de l'envie de servir. Tout à l'heure, la
voiture qui nous amena tous ensemble débordait de démons fiévreux,
râlant, buvant le vent, saluant de la voix au passage un soldat dont ils
reconnaissaient l'uniforme. Quelques-uns, raidis, semblaient pris d'un
frisson sacré. Yeux veinés d'or, chargés de loyales menaces, bouquet de
langues fraîches, toisons rudes, tout cela sentait la litière propre, la
bête saine, le chenil lavé au coaltar....
La patrouille attend, paresseuse, parmi les violettes et les
sceaux-de-Salomon. Une branche de merisier secoue sur nous ses pétales
et son odeur de miel.
--Turco doit revenir, explique le chef de la patrouille, dresseur connu
de chiens de guerre. Il apportera une lettre, un colis de victuailles,
un guide, un secours quelconque. Traversons la route, gagnons l'autre
bosquet, il aura plus de peine, mais il nous trouvera.
Plus loin, d'autres merisiers blancs nous abritent, d'autres violettes,
et des jacinthes bleues, occupent notre attente. Il n'y eut jamais
autour de Paris un printemps plus beau, plus désert, plus gonflé
d'espoir, de larmes, de promesses... Le rossignol qui chante au plein
jour se tait soudain, à cause d'un patara, patara, patara, sur les
feuilles sèches: notre agent de liaison est à nos pieds, fier, haletant,
portant au collier cet avis ironique: «_Débrouillez-vous. Cuisez ennemi
à l'étouffée._»
L'instant d'après, toujours muet, zélé, le chien emporte notre
protestation indignée:
«_Ennemi trop coriace, cuisson impossible. Envoyez au moins photographe
bien armé!_»
Et la joie du chien est telle, lorsqu'il ramène vers nous les renforts
photographiques, son cœur bat si vite, non de fatigue, mais de
l'émotion d'avoir réussi, qu'aucun de nous ne rit. Au carrefour, un
lieutenant d'infanterie garde à présent Turco au bout d'une courte
laisse, et baisse orgueilleusement les yeux sur lui.
--Ils vont partir ensemble demain, m'explique-t-on. Ils rejoignent à
Arras. Ils font une belle paire, tous les deux, n'est-ce pas? Un mois
et demi de dressage, et Turco sait tout faire: porter les messages,
trouver les blessés sous bois et en plaine, cueillir délicatement sur
eux le mouchoir, le képi, rapporter la _preuve_ enfin qu'un homme gît
quelque part, en train de perdre son sang et ses forces.... Tenez,
cet autre chien, le bouvier flamand qui se roule de chagrin de ne pas
travailler, il sera, il est déjà merveilleux. Le képi, le mouchoir
manquent-ils au blessé? le chien invente, arrache un bout de capote,
ronge le ceinturon, fouille les poches, pour rapporter sa pièce à
conviction. Il raisonne, il tire des conclusions.... Mais tous n'ont pas
comme lui du génie....
C'est une femme à présent qui parle, l'une de celles qui donnent sans
bruit leur temps, leur argent, leurs soins à l'Œuvre du Chien
Sanitaire. Elle vit des heures sereines dans ses chenils, parmi des
chiens que la rivalité rend parfois féroces, parmi des soldats, des
dresseurs, des soigneurs de bêtes. Son armée, toute petite encore,
de ravitailleurs, de messagers, de brancardiers à quatre pattes,
connaît, outre la joie de servir, le bonheur d'être formée par un choix
intelligent.
Il n'est pas question, comme en Allemagne, d'une sélection de race.
L'intolérant fox-terrier, le bouvier des Flandres au regard d'homme,
le bas-rouge réfléchi, le briard plein de feu, peuvent prétendre à
l'honneur de devenir chiens militaires. Ici, on sait quel crédit il faut
faire à un beau cerveau de chien.
Près de moi, j'entends:
--Nous n'en aurons jamais assez. En Allemagne, ils en ont des
milliers.... Vingt-deux des nôtres, sur les cent quatre-vingts qui sont
dans la banlieue, vont partir cette semaine pour le front, parfaitement
instruits....
Parfaitement instruits.... Soldats, ou chiens? Je ne sais plus de
qui l'on parle. Ceux-ci sont dignes de ceux-là. Il n'y a qu'à voir
s'éloigner ensemble, déjà amis, ces deux braves qui rejoignent demain:
le lieutenant et le chien Turco. Drap bleu-gris, et poil gris-bleu,
silencieux, agiles, ils sont déjà couleur d'horizon, couleur de l'ombre
azurée des haies, couleur de l'argile bleuâtre des tranchées. Un beau
couple de chasseurs qu'on «citera» peut-être ensemble. Car l'Œuvre a
son tableau d'honneur et ses martyrs.
Chiens, nos compagnons dans la guerre et dans la paix, chiens, de
qui la confiance humaine exige et reçoit tout, chiens, c'est pour
notre édification que je veux dire le beau destin de Pick, chien
sanitaire fameux. Il servit son pays et ses frères soldats, et mourut
glorieusement, le flanc percé d'une balle allemande.
Mais on ne m'a pas appris le nom des deux blessés qui attendent, à
Alfort, la cicatrisation de leurs pattes brisées....
Et quand au petit fox-terrier anonyme, gros comme un lapin, qui,
après avoir retrouvé _cent cinquante_ blessés à la bataille de la
Marne, s'égara et sut revenir à son maître à travers les lignes
ennemies,--celui-là a déjà reçu sa récompense: il est retourné au front,
dans les Vosges.
_UN CAMP ANGLAIS_
Mai 1915.
C'est une ville kaki, plate, répandue au bord de Rouen gris et coiffé
de fumées. Des soldats couleur de sable évoluent le long de ses avenues
entaillées dans la terre vive, sortent des tentes de toile beige,
s'abritent sous des maisons de planches dont ils imitent eux-mêmes la
nuance un peu roussie: kaki, kaki, tout est kaki.
On ne peut, en visitant le camp, qu'admirer. Les abris et les hommes
sont juste au même point de solidité, de stabilité, et comme enfantés
l'un par l'autre. Une salle de conférence vaste, bien assise, cernée
à sa base d'un ornement riant et puéril de fleurs et de cailloux
ronds, lâche une soixantaine de Tommies robustes et géométriques. Une
boulangerie en activité pond, en même temps que ses soldats rissolés,
des pains blonds et bruns.... Les hommes qui creusent là-bas des puits
artésiens font songer, prompts à bondir hors des fosses, à ces insectes
du sable marin, grésillant à marée basse comme des grains de silex
vivants....
Rien ne manque ici. Le camp anglais a des concerts, des boxes bien
alignés pour ses chevaux, des abreuvoirs où l'eau courante frémit,
des cinémas, des chapelles, des garages, des restaurants, des salles
de repos, de lecture et de correspondance, des infirmeries où la main
tâtonnante des malades trouve, sur le mur de toile, un commutateur
électrique.
Il y a tout. Cette abondance, cette perfection même, et l'allure des
soldats, leur allure si particulière de tranquille agilité, inspirent
au premier abord une sorte de découragement respectueux, l'image d'une
mobilisation figée, l'effroi d'une guerre qui ne finirait jamais....
L'impression ne dure guère. Chaque jour, grossi régulièrement par des
débarquements d'Angleterre, le camp déverse vers les fronts divers le
flot mesuré de ses combattants. En voici douze cents, qui descendent
vers la gare et les automobiles de transport, nets, brossés, bien
guêtrés, irréprochables, tous vermeils du fard uniforme que le soleil
inflige à leurs carnations blondes. Curieux, ils tournent vers nous
des yeux que le hâle fait plus bleus, et des sourires de premiers
communiants....
--Où vont-ils?
C'est une question irrépressible. Mais le jeune officier kaki,
interrogé, lève la main en signe d'ignorance:
--Je ne sais pas, dit-il, sans accent. Ils font partie de l'armée
britannique.
Et il ajoute, répondant à notre regard de surprise:
--Moi, je suis officier indien, né dans l'Inde. J'ignore tout de l'armée
britannique. Moi, je suis de là....
Cet «Indien» rose et blond désigne derrière lui une autre région du
camp, appauvrie aujourd'hui par un départ récent des troupes de l'Inde.
Les avenues sont vides, sauf, de moment en moment, un cuisinier aux
jambes nues, aux pieds dansants, qui va d'une tente à l'autre; sauf
quelque surprenant infirmier à la tête voilée, qui abaisse, pour passer
près de nous, des paupières mystérieuses sur des yeux léonins.
--Vous voulez voir une des cuisines du camp indien?
C'est toujours le même édifice de bois, une belle et bonne maison
démontable, éclairée par l'électricité. Mais ici nous cherchons
vainement les fourneaux de fonte: sous l'ampoule lumineuse, un chaudron
de sorcière fume, posé sur trois pierres, et d'un être accroupi,
indistinct, sort une longue main foncée, fine, d'une noblesse sauvage,
qui jette à poignées, dans la vapeur, je ne sais quel charme....
L'heure vient de quitter le camp, de regagner l'autre Rouen par un des
tramways, que nous croisions tout à l'heure, chargés de Sikhs en turban,
graves, et d'infirmières anglaises, beaucoup moins graves sous leur
chapeau de boy-scout et leur court mantelet margé de rouge. Encore un
instant, le temps de prendre une fleur à l'un des mille petits jardins
en plates-bandes, orgueil du camp,--le temps de consulter l'affiche à la
porte d'une salle de conférences, et d'y lire:
_Demain, à 4 heures,_
_CAUSERIE SUR JEANNE D'ARC_
_UN ZOUAVE_
Mai 1915.
Au moment où une fraternité irrésistible soulève vers nous l'Italie, je
songe à un ancien capitaine du 1<sup>er</sup> régiment de zouaves. Il
pourrait vivre encore, il n'aurait que quatre-vingt-six ans. Il avait
laissé en Italie toute sa jambe gauche, coupée en haut de la cuisse,
l'année 1859, à Melegnano,--en France nous disons Marignan.--Il en
était revenu radieux, entre sa béquille et sa canne, et quand on lui
demandait, avec une compassion discrète:
--C'est à l'hôpital de Milan, n'est-ce pas, que l'on vous a...?
--Oui! s'écriait-il.
Et il ajoutait, sur le ton le plus fat des confidences amoureuses:
--Ah! mon ami!... Les Milanaises! Ah! quels souvenirs! C'est la plus
belle année de ma vie!
Le jour qu'il fut blessé, abandonné au creux d'un fossé, un de ses
hommes _revint_ le chercher, le chargea sur son dos et l'emporta sous le
feu. Pendant qu'il marchait, le soldat entendait au-dessus de lui rire
le blessé, qui lui tirait les cheveux à poignée et disait:
--Quatre jours de boîte au soldat Fournès! _Primo:_ porte les cheveux
longs; _secundo:_ s'est permis envers son capitaine une attitude
familière et déplacée!
C'était un zouave, un zouave comme beaucoup de zouaves d'autrefois et
d'aujourd'hui.
Il racontait la campagne de Crimée, le choléra, Sébastopol, à sa
manière. «Beaux soldats!» disait-il des Russes. Et cet hommage ne
contenait aucune modestie, car il se savait--le nez court et ouvert, les
sourcils hérissés sur de clairs et terribles petits yeux de chat,--tout
ressemblant à un cosaque.
La neige, la famine, l'herbe cueillie sous les chevaux morts et mangée
crue, il en parlait comme d'autant de faveurs spéciales, que la chance
lui avait personnellement octroyées, et le choléra devenait une farce
gauloise:
--Oh! le jour où j'ai fait croire à cet animal de Guillemin qu'il
tournait au vert et qu'il en avait pour deux heures! Il le croyait, il
était là, assis dans la neige, à se tortiller en se tenant le ventre....
Je n'aurais pas donné ma place pour une invitation aux Tuileries!
Une modestie singulière, ou bien le mépris de tout ce qui apporte le mal
et la mort, lui conseillait l'emploi des diminutifs. Le froid mortel
de la Crimée n'était plus qu' «un joli frisquet», ses quatre autres
blessures de «petits accidents», et il appelait son amputation un
«élagage nécessaire».
--Car, déclarait-il avec arrogance, ne vous y trompez pas! Ce n'est pas
une jambe de moins que j'ai, c'est une de trop que j'avais.
On l'eût pu croire, à le voir danser à la corde, et sauter debout sur un
billard.
Ses camarades, qui ne sont pas tous morts, se souviennent peut-être
qu'il fut l' «homme à la salade».
--Un soir, en Crimée, racontait-il, à l'heure du frichti.... Oh! nous
ne manquions pas de tout! nous avions du tabac, et même un peu de feu,
mais rien à y cuire. Mon ordonnance m'apporte la salade, je devrais dire
le fourrage, car l'huile et le vinaigre manquaient depuis deux mois.
«--Bougre de mal appris, dis-je à ce gros pétras, tu as oublié
d'assaisonner la salade!
«--Mais, mon lieutenant, vous savez bien qu'il n'y a plus que sous la
tante à Canrobert qu'on a de l'huile et du vinaigre.
«--Eh bien, qu'est-ce que tu attends pour porter ma salade à Canrobert?
File! Et qu'il la soigne, ou il aura de mes nouvelles!
«On rit, je rallume une cigarette et on tâche de penser à autre chose.
Au bout d'une heure, qu'est-ce que je vois arriver? Mon gros pétras
d'ordonnance, portant un saladier comme le Saint-Sacrement, un saladier
plein de salade à l'huile, au vinaigre, au poivre, au sel.... Je hurle:
«--Qu'est-ce que c'est que ça?
«--Mon lieutenant, c'est la salade.
«--Quelle salade?
«--Celle à Canrobert. Je suis été à la tente à Canrobert, comme mon
lieutenant me l'avait dit. J'ai dit à Canrobert que mon lieutenant
commandait comme ça qu'il fasse une salade soignée.
«--Alors??? alors??? Qu'est-ce qu'il a dit?
«--Il a rien dit. Il a fait la salade. Je vous la rapporte, mon
lieutenant.
«Le temps d'enfiler ma tenue numéro un, qui consistait à jeter ma
couverture et à essuyer la neige sous mon séant, je filais chez
Canrobert. Je me trouve devant lui, le bec cloué, pendant qu'il me
regardait, le sourcil au ras du nez. Enfin, j'articule:
«--Je ... je suis ... tout à l'heure.... La salade....
«Il ne pipait pas, il me regardait. A la fin:
«--Ah! ah! vous êtes l'homme à la salade? Elle était bonne, ma salade?
«--Je ... mes excuses....
«--Allez, lieutenant. Et surtout, dites que je fais très bien la salade.
Je tiens énormément à ma réputation de cuisinier.»
C'est de l'Italie que le zouave était resté épris. Debout et si vif
encore à soixante-dix ans, sur sa jambe unique, il chantait des chansons
italiennes, il rajeunissait à nous peindre les fleurs, le soleil, les
femmes de l'Italie, et ses récits oubliaient deux choses, toujours les
mêmes,--deux minces détails: les Autrichiens et sa blessure.... Un
zouave, enfin, un vrai zouave comme tant de zouaves de 1859 et de 1915.
Seulement, celui-là me semble encore plus beau que les autres, parce
qu'il était mon père.
* * * * *
Il eut,--amputé, convalescent, et plus impatient dans son lit d'hôpital
qu'un loup en cage,--la visite de l'empereur. Napoléon III allait de lit
en lit, serrant des mains fiévreuses et questionnant les blessés. Le
capitaine de zouaves ne montrant, hors du drap tiré, qu'une jeune tête
maigre, aux yeux furieux et gais, l'empereur lui demanda:
--Vous, mon ami, où êtes-vous blessé?
--Rien, Sire ... une égratignure.
--Une égratignure? Montrez-moi donc ça?
Le zouave montra «ça»,--et l'un des aides de camp de l'empereur, mort il
y a cinq ans, n'oublia jamais «ça».... L'empereur dit, après un moment:
--Je voudrais faire quelque chose pour vous....
--Mais, Sire, j'ai la croix--et quelques médailles.
--Ne puis-je rien vous donner de plus?
--Ma foi, si.... Une béquille, Sire.
Il l'eut, avec une petite perception dans l'Yonne. Et sauf qu'il
protégea son village au moment de l'occupation allemande, en 1870,
ce zouave, enchanté que la vie l'eût mené de Toulon à la Guyane, en
Afrique, en Crimée, en Italie, ce soldat amoureux de la bataille, connut
la mélancolie humiliée de n'être plus qu'un retraité, béquillant ou
sautant à clochepied de sa maison à son jardin. Il n'y eut plus, pour
lui, qu'une fête héroïque: son riant enterrement dans un cimetière
fleuri. Quelques vétérans, noueux, durs, ébranchés comme lui, le
suivaient, avec la petite foule familière du village qui frôlait
tendrement, sans respect, le cercueil du zouave, un beau cercueil de
bois nu, paré magnifiquement d'une tunique trouée, la tunique à large
jupe, la tunique à taille de guêpe des officiers du Second Empire.
_IMPRESSIONS D'ITALIE_
Rome, juillet 1915.
I
Quitter Paris pour la première fois depuis onze mois, s'éloigner, par
un soir sec et lourd, de Paris obscur, patient, résigné à tout ce qui
peut servir son magnifique et sûr espoir;--et s'éveiller à Aiguebelle,
sous des monts dont une pluie récente fait plus bleus les sapins, plus
bondissantes les cascatelles, cela déjà semble une fête, une surprise
qu'on n'a pas méritée. Mais passé le tunnel de Modane, tout éblouit.
Qu'il est beau, ce versant des Alpes italiennes, arrosé d'eaux pures,
fleuri, drapé de vignes, moiré de maïs, frais en dépit de l'été, chaud
malgré la neige voisine! Ce n'est pas encore la monotone abondance
milanaise ni la triple richesse, sur une même terre, des céréales et des
pampres suspendus aux arbres à fruits. Ici, la fleur se prodigue, le
pâturage fait songer à la pelouse et le torrent aux jeux d'eau. Quelle
proie que cette terre, pour un envieux voisin!...
L'émerveillement m'accompagne, et la confiance. Je pense, en regardant
les gens de ce pays, soldats dans les gares, paysans accoudés aux
barrières, appuyés sur la bêche ou la faux: «Voici les miens, voici
les _nôtres_. Il n'en est pas, parmi les êtres humains, qui nous
ressemblent, même physiquement, davantage. Le soleil a bruni ceux-ci
d'un hâle plus généreux; des farines et des vins sans fraude dotent
leurs femmes d'un sein plus riche, leurs enfants d'un estomac, d'une
dentition plus robustes; sauf cela, ils nous ressemblent. La proportion
de leurs traits, le rythme de leurs corps nous sont, dès l'abord,
familiers, pénétrables. Tout ici me préserve de l'angoisse inévitable
qui m'attendait autrefois en Allemagne, au contact de l'animal humain
prussien ou bavarois, d'un rose porcin, souvent prognathe, le nez court
et la lèvre longue, avec de fortes pattes pesantes et lentes....»
Malgré la présence, dans les gares, des _bersaglieri_ coiffés de plumes
et des officiers réséda, j'emporte, de station en station, jusqu'au
delà de Gênes, l'illusion de voyager dans un pays oublié par la guerre.
Gênes, jaune sur un ciel boursouflé d'orages, regorge d'hommes jeunes,
ouvriers, marchands, en costume civil. L'air est plein d'une active
odeur de charbon, de goudron, de mer. Le train escalade, pour joindre
le golfe, des jardins négligés, des églantiers rouges, jette ses
escarbilles brûlantes sur des lauriers-roses. La mer, que nous longeons
enfin, ne porte aucune trace des cruels conflits et baigne des villages
couleur d'ocre, épanouis, toutes portes ouvertes et versant au flot un
tribut florissant d'enfants nus qui jouent dans la vague....
Soudain, à la nuit tombante, près de Rapallo, notre train, ralenti,
croise un autre train,--puis-je nommer ainsi ce long char débordant de
rires, de chants, de frénétiques mandolines? Cette fusée de fête qui
s'enfonce dans le crépuscule, c'est un départ de troupes italiennes.
Oui, le «peuple de mandolinistes» s'en va en guerre! J'ai reconnu
l'accent, l'ivresse, la guerrière insouciance de _nos_ soldats. Ces
rires, ces chants, c'était l'hymne de départ de nos chasseurs, de nos
marins, de nos zouaves traversant Paris et sa banlieue, et jamais
chanson d'Italie n'eut dans mon cœur un écho plus français.
* * * * *
La guerre, la guerre.... Des rencontres de trains militaires, les
uniformes sur les voies, la variété des cartes postales et des emblèmes
patriotiques vendus dans les gares m'ont ramenée à ce mal qui vit avec
nous, auquel nous avons consenti tous ses droits et qui se nourrit de
nous-mêmes. J'arrive à Rome: les roulements de tonnerre, de grêle, de
pluie, mêlés d'éclairs de foudre et de soleil;--la guerre....
--Est-ce que la guerre n'a rien changé à Rome? ne manqué-je point de
demander, dès les premières heures, au comte Primoli.
--Certainement si, répondit-il avec une prudence romaine: la couleur des
réverbères.
Pour faire tenir toute la vérité dans sa réplique, il eût pu ajouter:
«et les chevaux des voitures de place». Rome, qui n'a point de troupes,
connaît seulement le demi-silence, le vide d'une capitale en été.
Elle subit, comme chaque année, ses matins brumeux qui obligent à
l'oisiveté physique; une vague de feu abaisse, de huit heures à midi,
les persiennes obliques. Puis l'air bouge un peu, annonçant le frais
_ponentino_, la brise de trois heures; les magasins, fermés depuis midi,
rouvrent leurs vitrines, la ville renaît, comme arrosée, sous un ciel
presque blanc que l'incendie horizontal du couchant respecte. Le soir
infuse aux colonnades blondes, au travertin fauve des palais, un sang
plus rose. Le long jour d'été tarde ici plus qu'ailleurs à s'éteindre,
semble-t-il, et neuf heures ont sonné que je vois distinctement, sur un
éther laiteux et sans lune, la forme babélique du château Saint-Ange,
et, sur le pont, les saints théâtraux, les draperies pleines d'un
souffle inutile, qu'y a dressés le Bernin.
C'est l'heure des réverbères bleus. La hâte, le hasard ont varié leurs
couleurs, du bleu brûlant des vitraux gothiques jusqu'à l'azur de la
mer peu profonde. Nos visages et nos mains nues reçoivent tantôt le
bleu flatteur d'un clair de lune d'août, tantôt la pâleur verte de
l'éclairage oxhydrique; le brouillard du Tibre tremble en halo autour
des veilleuses bleues égrenées le long d'un quai.... Rome, bleue,
intacte, parée par la guerre, a trouvé dans la guerre de quoi rendre
plus belle la beauté de ses nuits.