Il va bientôt paraître au jour. Encore enfermé, palpitant à peine, il
est déjà présent. Des journaux ont appelé, sur lui, tantôt la mansuétude
et tantôt l'exécration. Les uns l'ont nommé «l'innocent», et nous ont
fait de lui une peinture bien gênante, entre une mère pardonnée et un
soldat français miséricordieux.... Mais on l'a traité aussi d'ivraie
empoisonnée, de crime vivant, et on l'a voué à l'obscur assassinat....
Les deux camps en sont là. Nous aurons bientôt les conférences sur
l'Enfant de l'Ennemi.... Cela est d'une tristesse affreuse. Pourquoi
tant de paroles, tant d'encre répandues sur lui, et sur sa mère
humiliée?
--Mais il faut bien conseiller, guider ces malheureuses qui....
Non. Elles n'en ont pas besoin. Elles n'en sont plus aux premières
heures, aux premiers jours de sombre folie, où elles criaient leur
honte et suppliaient: «Que faire? que faire?» Croyez-vous qu'une amère
méditation qui dure trente-six semaines ne porte pas ses fruits? Donnez,
à celles qui manquent de tout, un abri, la nourriture, quoi encore?...
Du travail ... une layette ... et puis fiez-vous à elles. La plus
révoltée, la plus vindicative n'est plus, maintenant, capable d'un
crime, en dépit de ceux qui l'en absoudraient d'avance.
--Mais que fera-t-elle?
Laissez-la. Peut-être n'en sait-elle rien encore. Elle le saura en temps
voulu. Elle souffre, mais l'optimisme dévolu à la femelle alourdie
d'un précieux poids humain combat sa souffrance, plaide pour l'enfant
qui tressaille et dote la mère d'un instinct de plus: celui de ne pas
penser trop, de ne pas dessiner l'avenir en traits noirs et nets. La
plus vindicative, celle même qui s'éveille, la nuit, en maudissant le
prisonnier impérieux de ses flancs, n'a pas besoin qu'on l'éclairé. Il
se peut qu'elle attende, furieuse et épouvantée, l'intrus, le monstre
qu'il faudra, sinon écraser au premier cri, du moins proscrire.... Mais
ayons confiance dans la minute où elle connaîtra, épuisée, adoucie, sans
défense contre son instinct le meilleur, que le «monstre» est seulement
un nouveau-né, rien qu'un nouveau-né avide de vivre, un nouveau-né avec
ses yeux vagues, son duvet d'argent, ses mains gaufrées et soyeuses
comme la fleur du pavot qui vient de déchirer son calice....
Laissez faire les femmes. Ne dites rien.... Silence....
_LES MÊMES_
Mars 1915.
«... Le bombardement commença immédiatement et sans sommation préalable.
Un quartier, resté indemne, fut pillé et brûlé au pétrole étendu à la
brosse. Une vieille femme y gardait son mari paralytique; on la chassa à
coups de crosse et on mit le feu au lit du malade. Le capitaine Nichau,
vétéran retraité, reprocha aux Allemands leur lâcheté; tué à coups de
revolver, il fut jeté au feu.
«Les officiers prussiens soupèrent joyeusement à l'hôtel du
Grand-Monarque qu'ils incendièrent aussitôt après. On ramassa dans les
rues une centaine de prisonniers qu'on enferma sans nourriture dans une
cave incendiée. Les officiers prussiens s'extasient sur leur œuvre.
On les entend répéter: «Il faut que ce soit le sort de toute la France,
et que femmes, enfants, vieillards, tout y passe!»
«Sur deux cent trente-cinq maisons brûlées, douze seulement le furent
par des projectiles, cent quatre-vingt-dix-huit à la main par le
pétrole; on retrouva quatorze cadavres carbonisés.
«A This, le curé, vieillard de soixante-quinze ans, est attaché à la
sangle d'un cheval, par les mains liées, et on a fait courir la bête.
Afin d'aggraver les chutes, une corde avait été attachée à la jambe de
l'ecclésiastique, sur laquelle les soldats tiraient.
«Bombardement de l'hospice, sans raison militaire. On y envoie des
projectiles incendiaires.... Ordures collectives déposées dans les
salons, les armoires, les bureaux de poste. Les officiers volent
l'argenterie à la fin des repas. Le général von der Tann se conduit en
sauvage à la sous-préfecture.
«Au château de M. Thomas, une remise renfermait trente blessés. Les
Allemands l'incendièrent, les trente blessés périrent dans les flammes.
«Lacroix, tisseur, a les deux mains tranchées avant d'être brûlé vif.
«M. Legrand, notable de Cléry, héberge des officiers de uhlans. Le
capitaine fait garrotter M. Legrand, le frappe, finalement le tue. On
passe ensuite une corde entre les dents du cadavre, qu'on attache dehors
au linteau pour le faire geler. Plusieurs corps allemands défilèrent
devant ce trophée.
«Le jardinier Renoult, demeurant au Frou, est à moitié assommé par un
soldat prussien, à coups de crosse. Un officier se trouve là, saisit son
sabre, fend à demi le crâne de Renoult. Le pauvre innocent est traîné,
garrotté, la tête sanglante, à cinq cents mètres du bourg, où un peloton
prussien, avant de le passer par les armes, a la barbarie de lui couper
le nez et les oreilles et de lui crever les yeux....»
Je n'ai pas le courage d'en citer plus. Il y en a, il y en a.... Et la
date? Dix-neuf cent quinze? Non, dix-huit cent soixante et onze. On
pouvait s'y tromper. Un Anglais, épris de documentation précise, publia,
quelques années avant la guerre, cette longue et lamentable liste, qui
voisine dans le volume avec celle des «papes déposés ou assassinés»
et celle des «personnes célèbres qui ont été malheureuses dans leurs
mariages.»
_LE REFUGE_