Les possessions du Haut-Oubangui et du Tchad, par leur pauvreté, par la

faible densité de leur population, par le traitement auquel ont été

soumises les peuplades fétichistes depuis une vingtaine d’années, sont

encore loin de dédommager la France du sang versé et des efforts

dépensés.

Ces pays, nous ne devons pas nous le dissimuler, ne sont pas appelés à

un grand développement économique. Les terres cultivables sont

restreintes, et aux mains de populations Saras et Bandas, actuellement

en décroissance. Quand la sécurité sera vraiment rendue à ces

populations de paysans, nos administrateurs pourront les encourager à

cultiver les lianes à caoutchouc, à faire des plantations collectives

autour de chaque village. Jusqu’à ce jour nos commerçants ne pourront

qu’acheter l’ivoire, mais l’éléphant aura bientôt disparu, et faire

récolter le caoutchouc de brousse, dont la production n’est pas

indéfinie. Mais la préoccupation des cultures commerciales ne devra pas

nous faire oublier la nécessité des cultures vivrières. Sauf chez les

Saras, la famine sévit tous les ans, pendant quelques mois, sinon d’un

bout de l’année à l’autre, dans tous les pays que nous avons parcourus,

et nulle part davantage que près des postes que nous occupons depuis le

plus longtemps. En 1903, si la production du caoutchouc allait en

s’accroissant dans le Haut-Oubangui et chez Senoussi, par contre le

bétail diminuait notablement dans le territoire militaire et, sauf entre

9° et 10° de lat. N., nulle part il n’y avait assez de mil ou de sorgho.

Il faut nous efforcer de développer la production des denrées

alimentaires, afin d’écarter les maladies, les diverses causes de

mortalité qu’amène la vie de privation de l’indigène.

Ces mesures sont d’autant plus urgentes que la population est

extrêmement faible. D’après nos évaluations, il n’y a pas plus d’un

million d’habitants dans la région du Chari-lac Tchad. Et ce chiffre

comprend, non seulement les indigènes des territoires déjà occupés, mais

aussi les populations habitant des contrées encore indépendantes comme

le Ouadaï, le Dar Sila, etc., et qui doivent revenir un jour à la

France, en vertu de la convention de Berlin. Cette population se

répartirait ainsi :

Kanem actuel 10.000 habitants.

Iles du Tchad 35.000 —

Secteur de Massakori 12.000 —

Cercle de Fort-Lamy 10.000 —

Dar Fittri 3.000 —

Debaba et Kouka 10.000 —

Baguirmiens de Massénya, Abou-Gher, environ 30.000 —

Baguirmiens des bords du Chari-Bagollo 20.000 —

Baguirmiens du Chari-Ba Mbassa 10.000 —

Guérés et habitants des régions environnantes 5.000 —

Ouled-Rachid 5.000 —

Bouas 20.000 —

Cercle de Bousso 20.000 —

-------

TOTAL 190.000 habitants.

A cette liste il faut ajouter la suivante :

Ouadaï 100.000 habitants.

Dar Sila 50.000 —

Salamat 25.000 —

Dar Rounga 50.000 —

Région du lac Iro 10.000 —

Saras de l’E. 15.000 —

-------

TOTAL 250.000 habitants.

Enfin, la troisième liste suivante :

Pays de Senoussi et contrées au contact du 50.000 habitants.

bassin du Nil

Saras de l’O. 125.000 —

Adamoua oriental 25.000 —

Mandjias 60.000 —

Bandas des bassins de l’Ombella, de la Kémo 250.000 —

et du Kouango

Banziris, Ouaddas 50.000 —

-------

TOTAL 560.000 habitants.

En tout un million environ. Si l’on réfléchit que cette population est

disséminée sur un territoire immense, on sentira quels vides existent,

et combien sont nombreuses les régions désertes que l’on rencontre dans

cette partie du continent africain.

Cette population si faible est en décroissance très marquée. Nous en

avons indiqué quelques-unes des causes dans nos chapitres historiques :

les luttes de peuplade à peuplade, de village à village ; les razzias

des esclavagistes ; et, depuis l’introduction des armes à feu, la

formation d’Etats comme ceux de Rabah et de Senoussi. La France est

intervenue pour châtier quelques-uns de ces bandits, et son œuvre a paru

synonyme de paix et de prospérité pour ces malheureuses populations. Il

faut que cette apparence devienne enfin une réalité.

La première chose à faire est de garantir à l’indigène sa liberté et la

possession de ce qu’il aura acquis par son travail. La traite des

esclaves sévit encore presque partout au centre de l’Afrique ; elle est

particulièrement désastreuse pour les populations fétichistes qui vivent

au contact des états musulmans. Nous avons nous-même été témoin des

malheurs qu’une razzia méticuleusement organisée par Senoussi peut

accumuler. Nous avons vu des villages complètement anéantis, des

cultures abandonnées et des régions relativement prospères devenir

désertes par suite de l’exode des indigènes chassés par les musulmans.

Il importe donc de faire disparaître sans restriction aucune les razzias

périodiquement faites par les sultans que nous protégeons. L’esclavage

de case sera une nécessité pendant une longue période encore, mais il

faut au moins empêcher toutes les opérations des trafiquants, opérations

qui consistent à enlever des noirs dans une partie du continent pour

aller les vendre dans une autre région. Les populations noires que nous

avons vues sont toutes essentiellement agricoles ; le jour où elles

sentiront qu’elles peuvent cultiver leurs terres en sécurité, ou

qu’elles auront l’espoir d’en jouir, elles travailleront pour produire

davantage et accroître leur bien-être[258].

Il est regrettable que l’établissement d’un poste français provoque un

exode en masse des indigènes. Notre administration leur est fort lourde,

et s’ils doivent un jour recevoir les bienfaits de la civilisation, ils

n’en sentent encore que les charges. Ces charges pèsent surtout sur ceux

qui sont à notre contact, parce qu’il nous est plus commode de les

réquisitionner. Ce sont eux qui subissent le plus durement la néfaste

corvée du portage, corvée qui crée le désert près des routes suivies par

nos convois[259]. Ce sont eux aussi qui fournissent, comme impôt, toutes

les denrées dont nous avons besoin pour l’alimentation du corps

d’occupation du Tchad et des miliciens, entretenus par l’administration

civile.

Le nombre des rationnaires militaires du Chari est de 800 environ, mais

avec le gaspillage (nourriture des boys, des femmes de tirailleurs,

d’employés indigènes non rémunérés, etc.), il faut compter 2.000

rationnaires recevant en moyenne 1 kilogramme de mil par jour. Ajoutons

à ce chiffre environ 300 chevaux appartenant à des Européens ou à

l’administration, qui absorbent eux-mêmes environ 1.000 kilogrammes de

mil par jour. Il est donc consommé journellement dans le Territoire

militaire 3 tonnes de mil ; dans le Territoire civil on consomme environ

une tonne de mil par jour et une tonne de farine de manioc. Nous avons,

d’après ces chiffres, évalué que la consommation de notre administration

en vivres indigènes dans toute l’étendue du territoire du Tchad était,

en 1903, de 4 tonnes de mil et une tonne de manioc. Tous ceux qui

consomment ne produisent pas. Beaucoup ne sont même pas des auxiliaires

de notre administration, mais des parasites comme nous en avons

rencontré constamment sur notre route dans les postes. Cette quantité de

vivres indigènes est considérable si l’on tient compte du fait qu’elle

est prélevée sur un nombre minime de producteurs, en général pauvres,

non encore remis du désarroi dans lequel les a jetés, d’abord, la

conquête de ces contrées par Rabah, ensuite, notre propre occupation. Il

faudrait réduire cette quantité de vivres indigènes au strict minimum et

s’efforcer autant que possible de faire produire ces vivres par ceux qui

les consomment. Nous souhaitons de voir se constituer dans chaque poste

des cultures étendues pour sa propre alimentation, cultures qui seraient

faites non pas par des indigènes indépendants du poste, mais bien par

les noirs que nous occupons qui peuvent trouver le temps d’établir, à

leurs moments perdus, les petites plantations destinées à leur

subsistance.

Il faut éviter de confier à des Sénégalais et surtout à des Yakomas ou à

des Pahouins, la direction des petits postes installés loin des

Européens dans la brousse. Ces indigènes rendent de grands services bien

encadrés, mais livrés à eux-mêmes, ils deviennent pillards et

maraudeurs, et parfois ils ne se font pas faute de tuer ou de faire tuer

un indigène pour s’emparer de son bien ou de ses femmes.

Nous voudrions aussi voir instituer des impôts bien précis pour les

indigènes et ne pas les laisser prélever d’une façon très arbitraire par

des tirailleurs ou par des chefs de villages que nous connaissons encore

très mal.

Il est indispensable enfin d’introduire plus d’humanité dans le

traitement des indigènes. Il n’est pas digne de la France de maintenir

les punitions corporelles plus longtemps dans ses possessions du Congo

et du centre africain. Nous savons que la haute administration du Congo

avait, dès avant 1902, pris des arrêtés interdisant ces peines

corporelles et en particulier la chicotte. Malheureusement un certain

nombre de fonctionnaires coloniaux n’en avaient tenu aucun compte et,

dans plusieurs postes, lors de notre voyage, la chicotte était appliquée

parfois pour des peccadilles.

Nous n’insisterons pas sur ce point : l’opinion publique a été

suffisamment avertie par les « scandales coloniaux » et par les

révélations de la mission de BRAZZA qui n’a point tout vu. La

condamnation de deux des coupables n’aura été qu’une comédie si l’on ne

se décide, envers les indigènes, à une politique d’humanité et de

protection. Sinon, c’est dans un demi-siècle la disparition complète de

ces populations travailleuses que nous avons eu la bonne fortune, tout

exceptionnelle, de rencontrer dans notre colonie ; c’est le désert qui

prendra possession de l’Afrique centrale française.

Après l’examen spécial des territoires du Chari et du Tchad, il convient

d’examiner dans leur ensemble ces territoires et ceux que nous avions

vus dans nos précédents voyages. Ils forment une immense bande de

plaines et de plateaux rocailleux inclinés en pente douce vers le N.

C’est ce que nous nommerons bande soudanaise ou plus simplement le

Soudan. Cette bande s’étend depuis la grande forêt équatoriale jusqu’au

désert saharien.

De toutes les nations, la France possède dans cette bande le plus vaste

empire, car sa domination s’étend sur les pays de la Sénégambie et de la

Guinée française, sur une grande partie du bassin du Niger, enfin sur la

presque totalité du bassin du Chari.

Cet empire soudanais a pour notre avenir colonial une valeur

incontestable.

Les peuples du Soudan, bien supérieurs aux autres noirs, ont un état

social tel qu’on peut le considérer comme une demi-civilisation. Ils

sont dociles, prolifiques, désireux de se créer un bien-être, presque

tous habitués à cultiver la terre qu’ils ont débroussaillée et conquise

sur la forêt.

Si les puissantes sylves de l’équateur ne s’étendent plus jusqu’au

Sahara, c’est sans doute à l’influence de l’homme qu’il faut

l’attribuer. Les incendies allumés par lui ont consumé et anéanti peu à

peu la sombre voûte qui l’empêchait de contempler le ciel bleu. Le

gibier, puis les fruits et les racines de la brousse ne suffisant plus à

sa vie, il a cultivé des plantes pour s’en nourrir sur l’emplacement

même qu’il avait brûlé. Il n’a plus eu besoin de manger son semblable,

les jours de famine, et cette funeste habitude de l’anthropophagie s’est

continuée seulement au contact de la forêt, mais n’est plus pratiquée

que comme fétichisme par une sorte de retour aux habitudes ancestrales.

Plus tard ont commencé, dans le N. du Soudan, les relations de peuple à

peuple et les échanges commerciaux.

Le premier des trafics a été la vente de l’homme comme bête de travail

et, pendant des dizaines de siècles, elle a continué, encouragée par

l’Europe civilisée, qui achetait les esclaves à la Côte, et pratiquée

par les Arabes qui allaient s’approvisionner au cœur même de l’Afrique.

La traite des noirs a accumulé des ruines profondes dans tout le Soudan,

elle a déchaîné des guerres anéantissant des empires prospères, elle a

non seulement dépeuplé des pays entiers, elle a enlevé à tous les noirs

la stabilité qui leur eût permis de travailler et de s’élever en

civilisation.

Une ère nouvelle que nous espérons féconde en résultats a commencé pour

ces pays au jour de la pénétration française. L’exploration scientifique

et méthodique du Soudan est assez avancée pour nous faire entrevoir les

principales ressources naturelles dont le commerce et l’industrie de

notre patrie pourront tirer un jour tout le parti désirable.

Au S., dans la zone de transition qui s’étend vers la forêt vierge, se

trouvent les lianes à caoutchouc de grande taille, ainsi que ces petites

plantes brûlées annuellement dont nous avons signalé l’abondance et la

valeur. On peut aussi y cultiver les arbres fournissant la Kola, si

recherchée des noirs, ainsi que les caféiers qui y croissent déjà à

l’état sauvage.

La zone moyenne est la plus peuplée et la plus intéressante. C’est le

pays des grandes cultures et des champs admirablement entretenus. C’est

là surtout que la culture du cotonnier peut prendre de l’extension.

Enfin, les steppes du N., où vivent les autruches et où se rencontrent

les _Acacias_ donnant la gomme arabique, sont, par excellence, des pays

de pâturages et de peuples pasteurs.

En résumé, la France possède un grand empire soudanais avec des

populations dont l’état social a marché dans le même sens au contact de

l’Islam, dont les besoins sont analogues et dont l’avenir sera sans

doute le même. Dans chacune des trois zones de cet empire les ressources

naturelles sont de tous points identiques depuis les rives de

l’Atlantique, jusqu’aux confins du bassin du Nil.

La partie centrale et orientale de cet empire, la dernière conquise, est

naturellement celle dont l’évolution est la moins avancée. C’est aussi

celle où la traite des esclaves et les guerres incessantes ont accumulé

le plus de ruines. C’est donc celle, où il faudra la plus longue période

d’incubation et d’administration prévoyante avant que nous puissions en

tirer le moindre parti.

Pendant cette période, l’agriculture presque anéantie se reconstituera,

de nouveaux villages s’édifieront plus stables et plus confortables dans

les endroits aujourd’hui déserts, les régions se repeupleront

graduellement, des marchés indigènes se créeront partout, les peuples

pasteurs échangeront les produits de leurs troupeaux contre les céréales

des peuples cultivateurs ; enfin les caravaniers du Baguirmi et du

Ouadaï, protégés par notre pavillon, abandonneront les vieilles routes

allant par le Bornou et le Dar Four aux comptoirs étrangers de la Bénoué

et du Nil, pour fréquenter les nouveaux chemins français allant vers nos

comptoirs nationaux de la Sangha et de l’Oubangui.

Déjà dans notre vaste empire soudanais, une région importante est

accessible au commerce, et offre un débouché qui suffira à notre

activité, jusqu’au jour où le bassin du Tchad, à son tour, se présentera

dans des conditions plus favorables à la colonisation.

La France est le pays des grandes et généreuses entreprises, elle est en

outre assez riche pour attendre l’époque où elle trouvera en Afrique

centrale la récompense de ses efforts.

[Illustration : MISSION SCIENTIFIQUE ET ÉCONOMIQUE CHARI-LAC TCHAD

Dirigée par A. Chevalier 1902-1904

Itinéraires suivis

Carte dressée d’après les Documents de la Mission, ceux communiqués

dans la Colonie et les Cartes publiées.

_Imp. par Erhard Fres. — Paris._]

[Note 258 : Le Ouadaï et le Dar Four sont un des derniers centres de la

traite des noirs. Lorsque ces régions seront entièrement occupées, la

première par la France et la seconde par le gouvernement anglo-égyptien,

elles formeront une barrière qui empêchera la sortie des captifs enlevés

au bassin du Chari. Ces deux états ne peuvent être que des foyers de

révoltes fanatiques contre les puissances européennes, et le Ouadaï, en

particulier, a suscité en 1903 bien des inquiétudes. Nous ne croyons pas

qu’il soit indispensable d’employer un corps de troupe à l’occupation de

cette région. Il serait peut-être possible d’occuper peu à peu ce pays

par la pénétration pacifique. C’est surtout à des missions scientifiques

qu’il appartient de rechercher dans les contrées éloignées du Ouadaï, du

Borkou, du Tibesti, les points où il existe du sel gemme, du natron et

des nitrates et d’examiner en outre s’il n’y aurait pas encore d’autres

richesses minérales à exploiter.]

[Note 259 : Nous avons vu de longs convois de porteurs qui venaient,

très loin de leurs villages, porter des charges de quelques kilogrammes

dans les magasins de l’administration. Il y a là un véritable gaspillage

de main-d’œuvre et de force humaine.]

=MISSION CHARI-LAC TCHAD=

(1902-1904)

* * * * *

L’AFRIQUE CENTRALE FRANÇAISE

* * * * *

=APPENDICE=

PAR

MM. PELLEGRIN, GERMAIN, COURTET, PETIT, BOUVIER, LESNES

DU BUYSSON, SURCOUF, AUG. CHEVALIER

=POISSONS=

PAR

JACQUES PELLEGRIN

DOCTEUR ÈS SCIENCES, DOCTEUR EN MÉDECINE, PRÉPARATEUR AU MUSÉUM

=POISSONS=

Depuis quelques années les connaissances se sont considérablement

accrues en ce qui concerne la population ichtyologique des eaux douces

de l’Afrique. Les voyages se sont multipliés et ce vaste continent, dont

il y a peu de temps encore on n’avait guère étudié d’une façon un peu

complète que la zone littorale, commence à être sillonné en tous sens

par de nombreux explorateurs qui recueillent dans leurs expéditions une

ample moisson de documents zoologiques de grande valeur permettant de se

faire maintenant une idée assez exacte de la faune des parties

centrales.

En ce qui concerne les Poissons de la région du lac Tchad et du Chari,

c’est à la mission dirigée par M. AUGUSTE CHEVALIER, et particulièrement

à mon excellent confrère et ami le Dr DECORSE, que revient l’honneur

d’avoir rapporté en Europe les premières collections ichtyologiques

d’une région jusqu’ici tout à fait inconnue à ce point de vue. Dans

plusieurs notes préliminaires les principaux résultats acquis par la

mission A. CHEVALIER ont été déjà signalés[260]. L’étude des matériaux

ichtyologiques rassemblés par elle sera ici reprise plus en détail, mais

auparavant il n’est pas inutile de jeter un coup d’œil d’ensemble sur la

répartition des Poissons dans les eaux douces africaines.

Au point de vue de la distribution géographique des Poissons d’eau

douce, M. GÜNTHER[261] divise le monde en trois zones, l’une

septentrionale, l’autre équatoriale, la troisième méridionale. La

première comprend une région nord-américaine et une région paléarctique

constituée par l’Europe et tout le nord et le centre de l’Asie, la

troisième méridionale ou antarctique comprend seulement la Tasmanie, la

Nouvelle-Zélande et la Patagonie. M. GÜNTHER distingue dans la zone

équatoriale deux sections, l’une qu’il appelle division cyprinoïde, à

cause de la présence des Cyprins, ces Poissons malacoptérygiens bien

connus dont la Carpe est le type, l’autre acyprinoïde (tropicale-

américaine et tropicale-pacifique) où les Poissons de cette famille font

défaut.

L’Afrique dans sa presque totalité constitue une région spéciale, la

région éthiopienne, de la zone équatoriale cyprinoïde de M. GÜNTHER.

Seules les parties du Maroc, de l’Algérie, de la Tunisie, situées au

Nord de l’Atlas, sont rattachées à la région paléarctique comme

présentant les affinités les plus marquées avec la faune du Sud-Ouest de

l’Europe. Ce qui caractérise la faune ichtyologique dulcaquicole

africaine c’est sa grande homogénéité ; elle offre, en effet, la même

physionomie dans son ensemble et ne saurait guère être subdivisée en

sous-régions très distinctes, abstraction faite bien entendu de la

Mauritanie. Sa perte territoriale, comme le fait justement observer

BOULENGER[262], est contrebalancée par une pointe poussée par la faune

africaine en Asie dans la région du Jourdain qui présente les plus

grands rapports comme population ichtyologique avec le Nil dont les

espèces tropicales se maintiennent jusqu’au delta.

C’est entre les tropiques, dans la région équatoriale, que les espèces

présentent la plus grande variété, que les formes sont les plus

nombreuses et les plus abondantes. C’est là que la vie est en pleine

floraison, en complet épanouissement, qu’elle se manifeste avec le plus

d’intensité. Dans l’Afrique australe, sans que les caractères généraux

de la faune ichtyologique soient modifiés, il y a lieu de constater un

grand appauvrissement, une notable raréfaction de la plupart des

représentants de chaque famille dont quelques-unes viennent à manquer.

Il en est de même dans la grande île de Madagascar, où l’on remarque une

diminution considérable du nombre des Poissons d’eau douce. C’est donc

dans les grands fleuves tropicaux de l’Afrique, dans le Nil, dans le

Sénégal, le Niger, l’Ogôoué et le Congo, qu’on trouvera les formes les

plus diverses et les plus abondantes, tout en notant toutefois les

ressemblances profondes qui existent entre les représentants de la

population ichtyologique de tous ces grands cours d’eau, qu’avec MM.

BOULENGER et SCLATER on peut réunir dans une sous-région à laquelle le

nom de mégapotamique convient parfaitement[263]. Si, en effet, on ne

trouve pas, par exemple, au Congo toujours exactement les mêmes espèces

que dans le Sénégal ou dans le Niger, si chaque grand fleuve africain a

souvent certaines formes qui lui sont propres, en revanche la plupart

des genres principaux ne restent pas localisés à un seul bassin.

Cependant dans certains grands lacs comme le Tanganika, le Victoria

Nyanza, la population ichtyologique très dense présente, tout en se

rapportant à l’ensemble général, un assez grand nombre de types

particuliers qui leur donnent une physionomie assez spéciale.

On pouvait se demander s’il en était ainsi pour le Tchad et pour le

Chari son tributaire ou si au contraire les Poissons qui les habitaient

ne différaient pas sensiblement de ceux des bassins voisins. Il faut

reconnaître d’ailleurs que cette dernière hypothèse devait paraître la

plus plausible. Depuis fort longtemps déjà les ichtyologistes ont

insisté sur les rapports profonds existant entre les Poissons du Sénégal

et du Niger et ceux du Nil, où l’on rencontre bon nombre d’espèces

communes. Il était donc naturel de penser que le Tchad intermédiaire à

ces cours d’eau, et qui avait dû leur servir de trait d’union,

participait à ces deux faunes. De plus, au S., le Chari se trouve en

relations étroites avec l’Oubangui, affluent de la rive droite du Congo,

ce qui pouvait expliquer la présence dans ses eaux de certaines formes

du bassin de ce dernier fleuve. Les magnifiques matériaux rapportés par

la mission CHEVALIER-DECORSE ont confirmé complètement ces dernières

prévisions et ont montré que le Tchad et le Chari ne paraissent pas

avoir une faune ichtyologique spéciale, particulière. Ainsi que l’a

démontré Ch. GRAVIER[264], non seulement à une période géologique

récente, mais encore actuellement : « les bassins du Nil, du Congo, du

Chari et du Niger se pénètrent réciproquement, car ils ne sont pas

séparés par des lignes de partage des eaux telles que nous les

représentons d’ordinaire. » Le Tchad avec ses tributaires peut donc être

considéré comme le carrefour par où s’effectuèrent et s’opèrent, même

peut-être encore aujourd’hui, les divers échanges de faune entre les

grands réseaux fluviaux de l’Afrique équatoriale.

L'Afrique centrale française · 第 39 / 66 段