s’étend au pied des rochers est l’interminable fond de lac asséché
depuis trois ans environ. L’_Hibiscus canabinus_ sauvage a fait cette
année la conquête du terrain. On le croirait ensemencé, tant ses tiges
serrées les unes contre les autres excluent toute herbe. Une espèce de
_Corchorus_ a ailleurs conquis de vastes places. On remarque aussi de
très nombreux jeunes pieds de _Calotropis_ élevés de 10 à 15
centimètres. Il n’est pas douteux que cet arbuste improductif envahira
le sol dans peu de temps et ce sera comme au Bahr el Ghazal le végétal
dominant, jusqu’au jour où une nouvelle crue interviendra et tuera toute
la végétation terrestre.
Ce serait un sujet d’études fort intéressant que la marche de la
végétation du Tchad, la lutte des espèces, lutte entre elles, mais
surtout ici lutte entre les conditions physiques. L’immersion tue la
plupart des espèces terrestres, le contraire tue les aquatiques, mais il
est intéressant de constater que dès l’arrivée de la crue, les Bahrs
charrient un véritable plankton de graines venues de nénuphars, de
cypéracées, de graminées palustres qui ont bientôt conquis les nouvelles
terres inondées.
Certaines espèces qui croissent habituellement la base dans l’eau : les
_Sesbania_, les _Abotj_, les _Papyrus_, le _Scirpus lacustre_, _Arundo_,
sont parvenus à s’habituer assez bien à la sécheresse. Sur les vases
asséchées depuis 2 ou 3 ans on les trouve encore ; beaucoup moins
robustes il est vrai que leurs congénères aquatiques, continuant
néanmoins à végéter, à fleurir, mais en général n’émettant pas de
graines. C’est par de robustes rhizomes que les _Papyrus_ font la
conquête des marais. Si l’assèchement se prolonge ils meurent enfin. La
plaine à l’E. de el Hamis, qui fut inondée en 1897 et asséchée deux mois
après, est ainsi toute couverte par places de grosses souches de roseaux
secs et de rhizomes de _Papyrus_ morts, dont les robustes griffes sont
en partie déterrées ; on peut considérer ces espèces comme formant un
groupe spécial. Elles croissent sur un sol noirâtre renfermant des
débris de végétaux imparfaitement décomposés.
Les aquatiques proprement dits du Tchad : _Pistia_, _Wolfia_, _Nymphea_,
_Utricularia_, _Pontederia_, _Nitella_, Algues diverses, Diatomées,
meurent dès l’assèchement (sauf le Nymphea dont la bulbe reste vivace
quelque temps).
C’est donc à la venue des crues que leurs graines ou bien leurs spores
sont apportés et ils ne se développent en grandes quantités que dans les
mares calmes, dans les sinuosités des Bahrs, là où l’eau est peu agitée
par les vagues. Dans les parties agitées, au contraire, il n’y a pas
trace de végétation et la surface de l’eau est libre.
Lorsque, par suite de l’abaissement du niveau du Tchad, certains Bahrs
cessent de communiquer avec la nappe générale, leur contenu se charge de
sels de soude. Toutes les plantes aquatiques ne tardent pas à périr, à
l’exception d’une Oscillariée qui tapisse le fond vaseux de ces mares
alcalines et donne à l’eau, par réfraction de la lumière, une teinte
bleuâtre qui rappelle tout à fait les eaux de l’Océan.
Beaucoup d’espèces de marais, Graminées et Cypéracées des terres
humides, s’accommodent au contraire très bien des sols alcalins, mais
elles ne vivent pas dans l’eau. Au bord des Bahrs saumâtres on voit
leurs rhizomes (_Arundo_) ou leurs longues tiges rampantes (_Panicum_
épineux) qui s’avancent progressivement sur le sable ou la vase à mesure
que l’eau se retire. Dans les Bahrs qui communiquent avec la nappe
lacustre, ce n’est qu’au retrait de l’eau que les _Sesbania_, les
_Corchorus olitorius_, les Abotj peuvent germer sur la vase humide. Sous
l’action de l’eau qui baigne encore journellement le sol, par suite de
la poussée des vagues occasionnée par le vent, ces plantes s’élèvent
rapidement. Si l’année suivante l’inondation arrive à recouvrir leur
pied, elles perdent tout leur épanouissement et s’élèvent (les Abotj)
d’autant plus que l’eau monte davantage.
Les espèces terrestres font bien moins rapidement la conquête des terres
desséchées. Il est certain que les submersions répétées à de courts
intervalles et prolongées plusieurs mois, excluent une foule de plantes.
Cela explique la grande pauvreté de la flore des îles du Tchad,
l’absence presque totale de types ligneux, alors qu’il en existe encore
une trentaine d’espèces dans le Kanem, beaucoup moins favorable
cependant à la végétation sahelienne puisqu’il jouit d’un climat
saharien. On ne trouve en grande majorité sur ces îles que des espèces
annuelles, donnant leurs graines très rapidement et en produisant une
très grande quantité. La plupart entrent seulement en végétation aux
pluies de fin juin ou juillet, et dès le début d’octobre les graines
sont tombées et la plante desséchée. En beaucoup de cas, la montée de la
crue peut aider incontestablement la dénudation des tertres, les vagues
balayant les graines qui ont été enlevées dans les sols envahis par
l’eau. D’autres agents interviennent aussi : l’abondance dans les îles
de l’archipel Kouri du _Calotropis_ et de trois espèces de _Leptadenia_,
toutes asclépiadées à graines munies d’aigrettes, s’explique par le
vent. Les herbes à fruits accrochants, Tiliacées, Centaurée, _Askenit_,
_Andropogon_, etc., peuvent être transportées accrochées aux poils des
animaux ou aux vêtements de l’homme. D’autres, _Cynodon_, Cypéracées,
ont pu être apportées grâce à la ténuité de leurs graines. Le pouvoir
envahissant des rhizomes de ces espèces est tel qu’il suffit de quelques
fragments pour faire la conquête de vastes espaces. D’autres, des
Légumineuses, des Graminées, des Cucurbitacées, recherchées par les
mammifères herbivores ou les oiseaux, ont été mangées et certaines
graines, non digérées, ont donné des plantes plus tard, là où l’animal
déposait ses déjections.
Fréquemment j’ai observé une foule de plantes qui levaient sur le
crottin d’éléphant. La flore de ces crottins est très curieuse, on
trouve des _Prosopis_, des _Bauhinia_, d’autres Légumineuses et une
autre plante dont le fruit gigantesque est nommé aubergine d’éléphant
par quelques peuplades. Ailleurs dans le guano des oiseaux (rochers de
Moïto, Hamis, par exemple) sortent des germinations de _Ficus_.
Malgré ces moyens de propagation et d’autres non énumérés ici, beaucoup
d’espèces du Kanem et du Baguirmi n’ont point encore fait la conquête du
Tchad, les plantes à tubercule ou à bulbe par exemple font presque
défaut.
_Les habitants._ — Les habitants sont :
1o Les Beni-Sett, tribu arabe assez nombreuse, possédant des troupeaux
et cultivant le petit mil. Ils sont venus du delta du Chari il y a
seulement deux ans environ.
2o Les Bélalas, originaires d’Aouni au N.-E. de l’ancien lac Baro, qui
sont venus s’installer là en 1897. Ils n’ont pas de troupeaux mais
possèdent de très belles cultures de petit mil.
CHAPITRE XVIII
DERNIÈRES NOTES
I. Le Chari entre Fort-Lamy et Mandjaffa. — II. Le Chari à Mandjaffa. —
III. Le Chari entre Mandjaffa et les Niellims. — IV. Les Routos.
* * * * *
I. — LE CHARI ENTRE FORT-LAMY ET MANDJAFFA
Les Baguirmiens des bords du Chari, à l’encontre de ceux du Ba Mbassa,
ont des cases circulaires, en pisé, dont l’architecture rappelle celle
de la case Bambara du Soudan. Le mur, haut de 2 à 3 mètres, est percé
d’une unique ouverture rectangulaire, la porte, haute de 1m,50 à 1m,80
par laquelle on peut ordinairement passer sans se baisser.
Bien que toutes les récoltes soient faites depuis quelques jours il n’en
apparaît pas moins comme très évident que l’agriculture de cette contrée
est beaucoup plus avancée que celle des régions au N. du 12e parallèle.
Les toits de paille des cases sont envahis par les tiges grimpantes des
_Lagenaria_ et les gros fruits de cette Cucurbitacée ne vont pas tarder
à mûrir. Près des cases quelques plantations de Coton, d’Indigo, de
Chanvre (_Hibiscus cannabinus_), et de courges, ces dernières couvrant
tous les endroits libres.
La récolte, à peu près terminée, a été bonne, la saison des pluies ayant
été normale, les espèces de _Penicillaria_ et les panicules de Sorgho
rouge ou blanc, réunis en gros tas dans les villages, achèvent de mûrir.
A Mandjaffa une de ces meules mesure une dizaine de mètres de hauteur et
représente plus de 30 tonnes de mil.
La récolte du Coton est commencée depuis une quinzaine de jours et les
femmes nettoient en ce moment les capsules recueillies les jours
précédents. Il est à observer qu’ici on ne cueille ces capsules que
quand elles sont mûres.
De beaux arbres se dressent dans les villages et cela contraste avec les
agglomérations du N. du Baguirmi dépourvues de tout ombrage. On remarque
surtout de grands jujubiers, des _Diospyros_, le _Ficus populifolia_, le
_Sclerocarya_, le _Cytharexylon_. A partir de Bougoum, les _Borassus_
deviennent aussi plus fréquents à mesure que l’_Hyphæne_ devient rare,
on sait que le _Borassus_ (Ronier) atteint son développement maximum du
10e au 11e parallèle en Afrique centrale.
Les _Vigna_ (Haricot) et les Arachides sont très peu communs dans cette
partie du Baguirmi ; les troupeaux de bœufs et de moutons manquent
totalement, les volailles même sont introuvables. Il semble que Rabah
ait ruiné systématiquement tous les villages du Baguirmi.
L’aspect du pays ne laisse pas d’être riant. C’est le paysage nigérien à
hauteur de Djenné et de Sansanding : même flore, même terrain, même
régime hydrographique, saisons analogues.
A cette époque le fleuve s’étend parfois sur 3 ou 4 kilomètres de
largeur et de grandes prairies de Bourgou, d’_Andropogon_, de _Vossia_,
courent depuis les rives boisées jusqu’à une distance de plusieurs
centaines de mètres, parfois de plusieurs kilomètres de chaque côté,
formant ainsi de verdoyantes prairies à travers lesquelles circule notre
embarcation.
II. — LE CHARI A MANDJAFFA
Le fleuve coule sensiblement du S. au N., sa largeur est de 400 à 500
mètres environ. Du côté français, au moment des hautes eaux (31 octobre
1903), la falaise a de 5 à 6 mètres de hauteur ; la terre est argilo-
sablonneuse, de couleur gris-jaunâtre avec de nombreux débris de
poteries, coquilles d’_Helix_ et _Ampullaria_ jusqu’à 2m,50 de
profondeur[253].
La rive gauche est basse et sablonneuse, quelques dunes dépassent encore
le niveau de 1m,20. Elles sont couvertes de Graminées, Légumineuses et
_Ipomea_. L’eau du Chari à Mandjaffa est beaucoup plus trouble qu’à
Fort-Lamy. Il est bien certain que les boues se déposent tout le long du
cours et principalement dans les prairies aquatiques qui jouent alors le
rôle de filtres.
III. — LE CHARI ENTRE MANDJAFFA ET LES NIELLIMS
Les observations du fleuve sont encore trop peu nombreuses pour que nous
puissions connaître parfaitement son régime. Ces observations, confiées
presque toujours à des sous-officiers, ne présentent pas d’ailleurs de
grandes garanties d’exactitude.
Les règles d’étiage se sont souvent déplacées, les observateurs, obligés
de s’absenter, confient à des indigènes la garde de l’instrument, qui,
renversé par un coup de vent ou une fausse manœuvre de pirogue, était
replacé n’importe comment. Aussi, je le répète, ces observations n’ont
qu’une valeur très relative et on ne peut les envisager que dans leur
ensemble.
Elles ont porté sur les années 1901, 1902 et 1903.
Le régime du fleuve est très variable d’une année à l’autre.
L’étiage du Chari a été atteint le 10 mai 1903 à Mandjaffa, la montée
s’est faite très lentement puisque, du 15 mai au 30 juin, le niveau
s’est élevé seulement de 20 centimètres à Mandjaffa, et à ce moment
l’eau atteignait la même hauteur qu’à la date du 8 avril. La montée
s’est ensuite faite très vite du 15 juillet au 15 septembre.
Le niveau s’est élevé cette année de 3m,50 à 4 mètres (je le répète les
règles ont été déplacées et c’est donc un chiffre peu précis). Le niveau
a commencé à baisser à Mandjaffa le 20 octobre, le 1er novembre il avait
déjà baissé de plus de 30 centimètres, et le 4 novembre, à quelques
kilomètres en amont de Mandjaffa, le _Léon Blot_ s’est jeté sur des
bancs de sable recouverts de 30 centimètres d’eau seulement là où il
avait navigué librement vers le 20 août[254].
A Mandjaffa les pluies sont peu nombreuses. En 1903 on a compté : 26
avril, 1re tornade ; mai, 5 tornades ; juin, 6 tornades ; juillet, 7
tornades ; août, 8 tornades ; septembre, 8 tornades ; octobre (?) il y
en a eu deux assez fortes à la fin, dont une du 26 au 27, soit de 35 à
40 orages pendant la saison des pluies.
D’après le lieutenant DENUEL une grande patte d’oie réunirait le Ba
Bousso au Ba Mbassa, de sorte que Mandjaffa serait dans une île au
moment des hautes eaux. A mesure que la crue s’élève dans le Ba Bousso,
elle envahit les deux extrémités du Ba Mbassa, la rencontre des deux
eaux se fait entre Matia et Boukalé.
En 1903, elle s’est faite dans les premiers jours de novembre. Dans le
haut Ba Mbassa la marche est d’abord très lente, jusque dans les
premiers jours d’août l’eau coulait déjà en aval de Korbo et elle n’est
parvenue à Tcheckna que le 11 octobre. A cette époque les premiers
filets d’eau arrivaient près de la ville, mais la montée était lente,
puisque le 21 on traversait encore le lit presque à sec à Monglé et à
Gardrebo, à une trentaine de kilomètres à l’O. de la capitale. Dix jours
plus tard le lit était infranchissable, les terres voisines inondées et
le convoi dut traverser le lit en pirogues aux environs de Tcheckna.
A 8 kilomètres en amont d’Andjia[255] le fleuve a de 3 à 4 kilomètres de
large, et la berge sur la rive gauche a 8 mètres de hauteur. Les couches
superposées que l’on remarque dans cette berge sont à la surface une
couche argilo-sablonneuse de 3 mètres, ensuite une couche d’argile grise
de 1m,50, après vient une couche de 0m,80 de sable blanc et enfin une
couche de sable jaunâtre ayant de 2m,50 à 3 mètres au-dessus du niveau
de l’eau.
Partout ailleurs la berge abrupte offre à cette époque un escarpement
exondé de 2 à 5 mètres, formé d’une terre argilo-sablonneuse jaune-
roussâtre. La partie supérieure, d’une coloration plus vive, porte une
couche de terre végétale plus ou moins épaisse.
En divers endroits (d’Andjia à Honko) le lit a encore de 1 à 2
kilomètres de large. La rive E. et beaucoup plus souvent la rive O.
présentent alternativement la berge abrupte. Du côté opposé à cette
berge s’étend une large bordure basse, large parfois de plusieurs
kilomètres, sans arbres, marécageuse et sur laquelle s’étend en ce
moment l’inondation. A sa limite un talus boisé, en pente très faible,
s’élève jusqu’à une hauteur sensiblement la même que celle du talus
abrupt opposé. De part et d’autre s’étend une steppe boisée (aspect
pauvre) dans laquelle les arbres et arbustes épineux sont déjà en petit
nombre. En cette saison (5 novembre) les herbes de la steppe sont
complètement desséchées et les incendies allumés par les indigènes
commencent à les consumer en certains endroits. Au contraire les hautes
herbes (_Andropogon_, _Arundo_, Bourgou, _Vossia_) ont encore presque
partout les pieds dans l’eau et la plupart n’ont fleuri que depuis peu.
[Illustration : FIG. 78. — Femmes de soldats rabistes à Koussri.]
En quelques points se dressent sur les berges les villages baguirmiens à
demi détruits, tous situés sur la rive droite française (Andjia, Onko,
Balenyéré, Mondo, Banglama, Bainganna, Maffaling, Laffana). Beaucoup
d’autres, portés sur les cartes de NACHTIGAL, ont disparu. Ceux qui
restent ont perdu, par les incursions rabistes, une grande partie de
leurs habitants et les ruines tiennent plus de place que les portions
habitées. Sur celles-ci, tout près de la rive, s’élèvent des cases
rondes spacieuses, au mur mince en pisé gris, au toit de chaume en
cloche. Du haut de la berge, femmes et enfants regardent passer le
vapeur avec curiosité. Cela rappelle tout à fait comme cadre et
physionomie les villages sarracolés des bords du moyen Sénégal.
Des traces de l’industrie humaine se voient très fréquemment en dehors
des villages actuels. Le talus du fleuve est parfois rempli de débris de
poteries et d’ossements jusqu’à une profondeur de 2 et même de 3 mètres.
Nul doute que ce pays n’ait été autrefois très habité.
Au S. de Mondo, le fleuve s’étale sur des prairies jusqu’à avoir 8 à 10
kilomètres de large et envoie plusieurs bras se perdre dans le S.-E.
Au S. de Miltou, le Chari se divise en bras latéraux contenant de l’eau
au moment de la crue, mais avec un seul bras principal nommé Loré par
les bouas de Demraou, Mèr par les hommes de Gori. Cette artère, large de
800 à 1.200 mètres (non compris la plaine actuellement inondée),
constitue le Chari proprement dit. Les deux rives sont basses, en de
nombreux endroits l’eau passe encore par dessus, bien que le niveau ait
baissé d’environ 1 mètre depuis le maximum de la crue. Des bancs de
sable commencent à se découvrir en certains endroits, mais les herbes
inondées occupent encore de grandes étendues. A Demraou, quand le fleuve
est à l’étiage, on le traverse facilement à gué et l’on voit parfois les
grands mammifères, tels que les buffles, passer d’un bord à l’autre.
Demraou est un village kirdi situé presque en face de Damtar. DESTENAVE
en a fait un point de transit où on a installé la population de Damtar
qui a émigré sur la rive droite. Le dernier occupant du poste, le
sergent LEFÈVRE, y a fait une plantation de Papayers en plein
développement. Ces papayers, semés en novembre 1903, ont en ce moment un
an seulement et cependant la plupart sont hauts de 2m,50 et chargés de
fruits qui vont bientôt mûrir. Ces arbres sont de toute beauté. Ce
résultat a été obtenu grâce à des arrosages journaliers et l’adjonction
d’engrais au pied des jeunes pieds quand ils furent plantés. La Patate,
le Manioc et le Haricot de Lima ont été en outre introduits au même
poste.
Le village de Gori est situé sur la rive droite du Chari, à 15
kilomètres environ (3 heures de chaloupe) en amont de Demraou. Composé
d’une trentaine de cases il ne comprend qu’une centaine d’habitants. En
ce moment le chaume des cases disparaît sous l’avalanche des _Lagenaria_
et les _Acacia albida_ dont les rameaux, couverts de feuilles et de
fleurs, donnent beaucoup d’ombre.
[Illustration : FIG. 79. — Un palmier Doum au pied des rochers des
Niellims.]
Les gens de Miltou, Damtar, Demraou, Gori, Kouno, disent constituer
autant de populations différentes. Leurs dialectes sont en tout cas fort
dissemblables, mais ils semblent cependant appartenir à la grande
famille des Bouas et des Niellims. Ce sont des hommes presque tous très
robustes, fétichistes, mais à beaucoup d’égards moins superstitieux que
les peuples du S. Le _Penicillaria_, le Sorgho et l’Eleusine leur
fournissent toute l’année une nourriture abondante. Le reste sert à
fabriquer une boisson fermentée (Mérissa). Il n’y a point de troupeaux
de bœufs dans le pays. Il y a une quinzaine d’années les Peuls vivaient
en groupes nombreux le long du Chari depuis Bousso jusqu’à Damtar et
Gori. Ils faisaient pâturer leurs troupeaux entre le Ba Gollo et le
Logone et passaient même le Chari pour aller jusque chez Korbol. Rabah
s’empara de presque tous les troupeaux de ces nomades. Ceux qui purent
s’échapper ne revinrent pas. Depuis 1902 les Chouas du Dekakiré viennent
conduire leurs troupeaux en saison sèche à Korbol et même à Demraou.
Depuis Demraou jusqu’au Bahr Sara le Chari a de 1 à 3 kilomètres de
largeur, les berges les plus hautes émergent de 2 mètres actuellement et
comme le niveau a déjà baissé de 1 mètre environ il est certain que les
années de très fortes pluies le fleuve doit déborder au loin sur la
plaine.
J’ai à peine reconnu les Niellims, tant l’aspect a changé en 4 mois et
demi. Tous les mils sont récoltés alors qu’ils n’étaient pas encore
ensemencés il y a 130 jours. L’_Acacia albida_ a toute sa frondaison.
Aux flancs des rochers s’accrochent des touffes d’herbes déjà jaunies,
là où la roche apparaissait partout à nu. Le toit des cases disparaît
sous les _Lagenaria_.
IV. — LES ROUTOS
Entre le confluent du Bamingui et Fort-Crampel on rencontre le poste des
Routos(Lutos) où je me suis arrêté une journée (24 novembre). J’en ai
profité pour questionner les indigènes qui appartiennent aux mêmes
groupes que les Ndoukas. En cet endroit la rivière (le Gribingui) mesure
35 mètres de large. Les rochers de son lit sont couverts de bancs
étendus d’Etheria. Ces coquilles sont recueillies pour faire de la
chaux. Aux environs, des clairières pleines de Graminées presque sèches,
s’étendent à perte de vue. La végétation arborescente est maigre, elle
se compose de _Lophira_, de _Butyrospermum_, de _Khaya_, de _Parkia_, de
_Terminalia_ et surtout de magnifiques _Daniella thurifera_ qui sont
dans cette région les rois de la végétation.
A quelques kilomètres en aval de l’agglomération Routos, existent sur la
rive droite de la rivière de véritables monticules de scories de fer
indiquant que cette région, aujourd’hui déserte, a été autrefois
peuplée[256]. En amont du petit poste, le lit de la rivière s’élargit
jusqu’à avoir 50 mètres, il est presque partout profondément encaissé et
décrit d’innombrables méandres. Les hippopotames ont descendu le cours
et on n’en trouve plus en cette saison.
Au sujet de cette tribu le Dr DECORSE s’exprime ainsi[257] :
Nous avons fini par gagner le poste de Lutos. Il est aussi misérable que
les autres. Son rôle semble être de figurer, pour la plus grande joie
des passagers, qui peuvent ainsi croire que le Gribinghi n’est pas
encore désert.
Ces Lutos, qui lui donnent leur nom, s’appellent en réalité Léto ;
certains voyageurs en ont fait Routou ou Aréto, et les ont rangés dans
la famille Banda. A ne considérer que les apparences, l’erreur est
parfaitement excusable. Toujours est-il qu’ils ne parlent pas Banda et
se réclament du groupe Ndokoa dont le centre est beaucoup plus à l’E.
Pour ma part, je ne suis pas très convaincu que Ndokoa et Banda n’aient
pas une souche identique ; mais au point de vue politique la distinction
est nette el bien tranchée.
Ceux qui habitent les rives du Gribingui ne sont vraisemblablement pas
de race pure. Ils viennent de l’E. et ont dû se mêler à des autochtones
qui habitaient cette vallée.
C’est d’autant plus probable que beaucoup d’indigènes ont une stature et
un habitus capables de les différencier des Ndokoa MAISTRE, en
particulier, a appelé Sara les gens de Mandjatezé, qui sont en réalité
de Ngama, dont la parenté avec les Ndokoa paraît incontestable.
NACHTIGAL les signale, en effet, dans le Timan, au S. du Ouadaï, et les
Ndokoa affirment, avec quelques réticences, qu’ils sont bien leurs
parents. Quant aux Tané, qui habitent aussi, avec les Valé et les Télé,
la rive gauche du Gribinghi, ils portent le nom par lequel les Banda
désignent tous les Ndokoa.
On peut en somme admettre avec certitude la parenté Ndokoa directe entre
les Léto, les Tané, les Valé et le Koungoa. Le groupe Ngama est peut-
être un peu spécial.
Comme groupes issus du mélange des Ndokoa et des autochtones, il y a les
Gaga, les Koumo-Ngama, les Tétokoula, les Doubaï, les Gnalbado,les
Nooghé, les Javéla, les Valé, Djoko, chez qui cette épithète pourrait
déceler un mélange profond avec des Banda-Djoko.
Mais il y a de telles confusions entre tous ces noms et toutes ces
tribus, qu’on ne peut guère espérer éclaircir la question quand on
traverse le pays au pas de course.
Si les types physiques présentaient des différences accentuées, on
pourrait se risquer à être plus affirmatif. Mais je crois qu’en la
circonstance il est préférable de ne pas trop s’avancer, de crainte
d’ajouter de nouvelles erreurs à celles qui sont déjà accréditées.
[Note 253 : Mandjaffa était autrefois centre important, résidence
temporaire des Mbangs du Baguirmi.]
[Note 254 : A Bousso, le fleuve était à son maximum du 12 au 15 octobre,
le 18 il avait déjà un peu baissé, le 27 il avait baissé de près d’un
mètre.]
[Note 255 : 30 à 40 kilomètres environ en amont de Mandjaffa.]
[Note 256 : Les Routos ne comptent pas 300 individus, ils habitent 3
villages dont deux sont situés à 1 kilomètre sur la rive gauche, et
l’autre à 5 kilomètres environ sur la rive droite.]
[Note 257 : _Du Congo au Lac Tchad_, p. 77-78.]
CONCLUSION
* * * * *