un peu de tuf calcaire pulvérisé. Les gourdes sont suffisamment poreuses
pour qu’on puisse rafraîchir l’eau. Ces gourdes sont entourées de
tresses assez jolies, faites, comme les quelques autres objets de
sparterie, avec les feuilles du Doum.
Il existe une caste spéciale de forgerons qui fabriquent les lances et
les flèches, ces armes sont toujours empoisonnées. Les forgerons
allaient autrefois chercher le minerai de fer au Chittati, région située
au N.-O. de Bir Alali, ce minerai se recueillait à la surface du sol ;
ils n’en tiraient ni du Dagana ni du Dar Kréda.
Le coton récolté se file, mais se tisse très rarement.
VII. — APERÇU GÉOLOGIQUE
Les terrains du Kanem, au moins ceux de la surface, diffèrent
complètement de ceux du bassin central du Chari. Depuis 9° jusqu’à 13°
N. des dépôts lacustres d’une très grande épaisseur, formés de sable et
d’argile, ont nivelé presque complètement le sol en ne laissant
subsister aucune dépression importante. C’est à travers ces alluvions
que les fleuves actuels, sans thalweg distinct, se frayent un chemin
plus ou moins tortueux. A partir des rochers d’Aouni et de Ngoura, on
n’observe plus rien de semblable.
Des rides longues de 500 à 2.000 mètres alternent avec des cavités
(ouadi) larges de 100 mètres à plusieurs kilomètres, dont l’ensemble
forme un système de dépressions très allongées, parallèles, dont la
direction générale est sensiblement S.S.E.-N.N.O. ; les parties
saillantes sont elles-mêmes alignées dans la même direction. Cette
topographie donne au paysage un aspect très spécial. La végétation
arborescente est étroitement localisée dans les cavités ; les arbustes
sont très rares sur les crêtes. Souvent même on découvre un horizon très
vaste sans un seul arbre : c’est alors un immense désert de sable, nu en
saison sèche, masqué à l’hivernage par des Graminées et des Légumineuses
herbacées.
Cet aspect est commun au Bahr el Ghazal, où les ouadi sont peut-être
plus nombreux que partout ailleurs, à tout le Kanem et au Tchad : les
Bahrs ou parties lacustres du Tchad correspondent en effet aux ouadi et
les « îles » du Tchad aux crêtes. En suivant les ouadi, l’eau du lac
s’est étendue autrefois bien au-delà des rives actuelles. Nous avons vu
à Clitoua, à environ 100 kilomètres du rivage actuel et en pleine région
saharienne, au fond et même sur les talus des ouadi, des blocs de roches
de plus d’un mètre cube formés de débris de roseaux fossilisés et
agglutinés entre eux. Or ces roseaux ne vivent aujourd’hui que dans le
lac même ou dans les parties inondées avoisinantes.
L’eau du Tchad qui pénètre dans les ouadi, de même que les eaux de pluie
qui forment, aux alentours, des lagunes temporaires se saturent de sels
de soude et laissent déposer en s’évaporant ces sels et des concrétions
calcaires, ce qui fait supposer qu’un calcaire vraisemblablement crétacé
existe en profondeur, recouvert par les couches argilo-sablonneuses[251]
qu’il faut traverser pour aller chercher l’eau dans le lit des ouadi.
Les puits creusés sur les rides ont rencontré constamment un sable très
mobile plus ou moins roussâtre, à éléments très fins, semblable d’aspect
à celui des Erg. Il m’a été impossible de savoir ce qu’il y avait au-
dessous de ce sable. Dans le fond des Bahr il y a parfois une croûte de
tuf calcaire dont l’épaisseur peut atteindre 1 mètre et qui forme à la
surface des bombements en forme de champignons. Ce calcaire repose
directement sur le sable et paraît déposé à la suite de l’évaporation
des eaux. A Rédéma le calcaire existe sous forme de concrétions éparses
dans une marne friable et verdâtre. Au fond de la plupart des Bahrs la
terre est en outre très riche en natron et lors de l’assèchement des
lagunes il se dépose une couche compacte de ce sel. L’eau des puits de
Ngouri et de beaucoup d’autres localités est alcaline. Aucune roche
ancienne n’affleure dans le Kanem[252].
[Note 245 : Les charançons dévorent parfois la récolte de mil sur pied.]
[Note 246 : Non seulement le chameau sert chez eux de Mehari et de bête
de transport, mais la chamelle fournit du lait. On tue de temps en temps
un animal pour le manger ; ceux qui meurent de maladie sont eux-mêmes
consommés.]
[Note 247 : Au Bahr el Ghazal une belle chamelle suivie de son petit,
s’échange contre trois bœufs ; un chameau en pleine force vaut deux
bœufs. Le paiement en thalers est inconnu.]
[Note 248 : Dans les environs d’Abeschr seulement, chez les Khozzams du
N. du Baguirmi il n’y a pas de chameaux.]
[Note 249 : Chose curieuse, il est au contraire extrêmement rare que le
lion attaque le berger, et Djerma Térab m’a affirmé qu’il n’a jamais eu
connaissance qu’un lion ait mangé un homme éveillé. A l’exemple de la
grosse hyène, il peut étrangler un individu endormi ou même saisir les
femmes et les enfants qui s’écartent dans la brousse, mais il
n’inquiéterait jamais un homme armé.]
[Note 250 : Il y a cinq sortes de Diptères très dangereux pour les
animaux domestiques au dire des indigènes : 1o les moustiques ; 2o
l’abou daguig, moucheron beaucoup plus petit encore que l’_Anophèles_ ;
3o l’abou gadoum, qui ressemble beaucoup à la mouche domestique ; 4o le
terr ou do, sorte de gros taon ; 5o enfin la _boguéné_, fort analogue à
la tsétsé.]
[Note 251 : Le calcaire affleurerait dans le Sagarda, à 8 jours N.-E.
d’Aouni (renseignement kréda). Le natron s’y trouve aussi en grandes
tables.]
[Note 252 : Il y aurait des affleurements de rochers au Chittati situé
au N.-O. de Bir Alali, on m’a rapporté de cet endroit un gros galet
roulé de quartz.
Dans le pays des Krédas, les seuls rochers qu’ils connaissent pour venir
camper à la saison sèche, sont ceux de Sayal, Ambichéré (22 kilomètres
au N. d’Aouni), Rédéma, Hadjer Omer et Hadjer Djombo.
Il n’y a dans le pays Kréda, ni sel, ni nitrate, il faut aller chercher
ces produits au N. d’Abeschr, à 15 ou 20 jours du Fittri. Le sel gemme
et le natron se rencontrent chez les Mohamid à l’E. du Borkou, qui
dépendent du Ouadaï et non du Borkou. Les nitrates utilisés pour faire
de la poudre (Am Sabaka) se trouvent à 4 jours dans le N. d’Aouni,
notamment au lieu dit Imakik. Enfin les Ouadaïens, qui savent fabriquer
la poudre, vont les chercher du côté du Borkou, à 10 jours environ
d’Abeschr.]
CHAPITRE XVII
LE LAC TCHAD
I. Généralités. — II. Les Kouris du Tchad. — III. Hadjer el Hamis.
* * * * *
I. — GÉNÉRALITÉS
Depuis bientôt un siècle le Tchad a été un des principaux points
appelant l’attention des explorateurs tentés par les mystères du centre
de l’Afrique. Considéré longtemps comme une « immense mer intérieure »,
il a été successivement visité par DENHAM et CLAPPERTON (1821), BARTH et
OVERWEG (1854), TH. VOGEL, M. VON BEURMANN (1862), G. ROHLF (1867),
NACHTIGAL (1870). Ce dernier, en réunissant à ses observations celles de
ses prédécesseurs, publia une carte qui est restée jusqu’aux récentes
expéditions françaises le document le plus important concernant cette
région. Mais c’est seulement depuis cinq ans que l’on est définitivement
fixé sur la forme et la nature du lac, après les innombrables
reconnaissances effectuées à bord du _Léon Blot_ de la mission GENTIL,
reconnaissances dirigées surtout par les lieutenants de vaisseau d’HUART
et AUDOUIN et complétées par les levers topographiques des capitaines J.
TRUFFERT, HARDELLET, d’ADHÉMAR, TILHO. Tous ces itinéraires rattachés
avec les positions astronomiques établies par les missions FOUREAU,
LENFANT, TILHO, ont permis à ce dernier d’établir la belle carte du Lac
Tchad publiée dans _La Géographie_ du 15 mars 1906.
On peut considérer ce document comme définitif. Sans doute des détails
pourront encore être modifiés et surtout le dessin de la limite des
eaux, dessin incertain, qui varie d’un jour à l’autre suivant que le
niveau monte ou que l’inondation se retire. Telle île, vue aujourd’hui,
sera, dans quelques semaines, couverte de roseaux inondés à la base, et
quelques mois plus tard, une langue de terre ferme rattachée aux dunes
du Kanem. Puis de nouveau l’inondation montera, si bien que, comme
l’écrivait BARTH il y a cinquante ans, jamais on ne fixera la forme du
Tchad. Cependant la topographie de toute cette contrée est admirablement
connue, les itinéraires levés à la boussole par nos officiers se
croisent dans tous les sens, et bien des coins de l’Europe sont
certainement beaucoup moins explorés que la région du Tchad.
A notre avis il n’est pas douteux que le Tchad est le dernier reste
d’une immense dépression qui s’est peu à peu ensablée par les apports de
ces rivières qui forment le vaste éventail hydrographique du Chari,
rayonnant depuis le Haut-Nil et le Haut-Oubangui jusqu’à la Haute-
Sangha. Les incendies de savanes ont peu à peu déboisé la partie élevée
de ce bassin, la brousse a fait place à la forêt ; les pluies ont
considérablement diminué, et l’apport annuel des eaux est de plus en
plus faible. Le Chari est encore un magnifique fleuve à la saison des
pluies, mais il n’est plus l’image de cette vaste ampoule qui couvrit au
moins 50.000 kilomètres carrés, si l’on en juge par l’étendue où des
dépressions subsistent encore.
II. — LES KOURIS DU TCHAD
Les Kouris sont belliqueux et ils ne s’expliquent pas pourquoi nous les
obligeons maintenant à vivre comme des femmes. Avant notre arrivée, les
Kouris se faisaient en effet la guerre d’une île à l’autre. L’objectif
était toujours le troupeau de l’adversaire à capturer. La poursuite de
l’ennemi se faisait, parfois à cheval, parfois en pirogue. Les
belligérants se rencontraient jusque sur la nappe libre du lac, et là
avaient lieu des combats au javelot et des luttes corps à corps dans
lesquelles les plus faibles étaient exterminés et engloutis dans la
vase.
Rarement les Bornouans et les Arabes ont osé attaquer les Kouris dans
leurs îles. Cependant des Ouadaïens et des Arabes du N. attaquèrent
parfois les Boudoumas jusque chez eux, qui pour se soustraire à ces
attaques, construisaient souvent des habitations sur pilotis, dans
lesquelles ils pouvaient mettre les femmes et les enfants à l’abri,
pendant qu’ils repoussaient l’envahisseur.
Les diverses tribus Kouris sont : les Boudoumas, les Kalis, les
Karaouas, les Kéléouas, les Malmadikés et les Maguékokias, ces deux
dernières vivant au N. de Bol.
Les Kouris donnent à leur chef le titre de _Démobélane_ (les Arabes
l’appellent _Laouen_) et disent que leurs ancêtres ont toujours vécu au
Tchad.
Presque tous les Kouris sont sédentaires et ne circulent que très peu à
travers le Tchad qu’ils ne connaissent en général qu’à une faible
distance de l’endroit qu’ils habitent. Leurs cases ne sont pas fixes,
ils les déplacent au gré de leurs besoins, en suivant la marche de
l’inondation ou le retrait des eaux. Le mouvement des eaux est des plus
variables et des plus imprévus. Une année de forte crue peut amener une
inondation qui remplit le lac et les Bahrs très loin pour plusieurs
années. Ils ont pu aller même par le marigot de Ngalen jusqu’au Dagana.
A l’époque où les Bahrs étaient plus importants, les Kouris possédaient
de grandes pirogues en planches (Foum démon en kouri, Ogom en kotoko),
mais ces pirogues n’ont jamais porté de voiles, et c’est un filet que
ROHLFS a pris pour une voile. Depuis longtemps ces grandes pirogues ont
disparu.
Les cases des Kouris, en forme de cloche, sont assez grossièrement
construites ; le toit vient au ras du sol. La charpente est formée de
branches grossières, car le bois est très rare dans les îles du Tchad.
On emploie surtout les branches du _Balsamodendron_ et pour les poteaux
des troncs de Doum. Le sommet est parfois surmonté d’une coque d’œuf
d’autruche comme chez les Baguirmiens. La porte basse et carrée est
fermée par une natte en paille tressée. Le sol de l’intérieur des cases
et des cours est formé d’un sable très fin sur lequel sautillent des
myriades de puces. Cet insecte pullule dans tous les villages et en rend
le séjour particulièrement désagréable. Je crois qu’il n’y a pas au
monde un pays où on trouve plus de puces que dans cette partie de
l’Afrique centrale et pendant que j’écris, une douzaine vagabondent sur
mes vêtements et sautent sur mon papier.
Les habitants n’hospitalisent cependant pas de bonne volonté ce
commensal ; ils séjournent rarement dans l’intérieur de leurs cases et
pour se reposer ils s’étendent dehors sur des nattes soutenues par des
branchages et surélevées de un mètre au-dessus du sol. C’est sur ces
nattes que l’on couche aussi pendant les nuits froides de décembre.
Pendant la saison chaude c’est sur le _danké_ que l’on repose la nuit.
Le danké est une plate-forme carrée en roseaux, qui a environ 2 mètres
de côté ; elle est supportée par quatre piliers et surélevée de 2 à 4
mètres au-dessus du sol. Une natte surmonte le tout. Une échelle
grossière formée de quelques branches liées à deux perches y donne
accès. Si le danké est inaccessible aux puces, il est malheureusement
accessible aux moustiques qui même à cette hauteur sont encore nombreux.
Aussi les femmes et les personnes âgées préfèrent la _Courara_ pour
dormir. La courara est une toute petite paillote ronde, parfaitement
close avec des nattes. A la base on accumule une ceinture de sable qui
obstrue les moindres ouvertures pouvant exister au ras du sol et de
cette façon il est impossible aux moustiques de pénétrer. C’est une
opération délicate que d’entrer le soir dans un semblable réduit sans y
être accompagné par le redoutable ennemi. Voici comment on procède : on
allume d’abord auprès de la porte hermétiquement close, un feu de paille
ou d’herbes ; lorsque l’entrée est bien enfumée on soulève rapidement la
natte en paille tressée formant la porte, et dès que l’on a franchi
cette dernière, une deuxième personne placée à l’extérieur calfate
soigneusement cette porte avec des herbes et du sable.
Les femmes des Kouris font tous les travaux agricoles, mais ne
s’occupent pas du troupeau.
On a dit que par suite d’unions consanguines la population des îles du
Tchad diminuait rapidement. Ce n’est vraisemblablement pas là la cause
du peu de naissances, car les unions consanguines sont rares. A titre de
renseignements voici une statistique démographique de l’île de Bérirem
(chef Daouda) :
Habitants, 351 ; chefs de famille, 98 (dont 84 hommes et 14 femmes) ;
hommes mariés, 72 (10 ménages sans enfants) ; célibataires ou veufs,
12 ; les 72 hommes mariés ont 94 femmes (le chef a 6 femmes, un autre
notable, 4 ; 14 hommes, 2 ; tous les autres n’en ont qu’une). Il existe
158 enfants, 70 chefs de famille sur 98 ont des enfants (le chef a 9
enfants pour 6 femmes, un autre notable 6 pour 4 femmes, un homme 5
enfants pour une femme, 6 chefs de famille ont 4 enfants pour 10 femmes,
16 ont 3 enfants, le reste a 1 ou 2 enfants).
Village d’Oloa : habitants, 229 ; chefs de familles 81 (dont 59 hommes
et 22 femmes) en plus 5 esclaves ; hommes mariés, 49 ; célibataires ou
veufs, 10 ; les 49 hommes mariés ont 65 femmes (le chef a 4 femmes, 3
notables ont 3 femmes, 6 autres ont 2 femmes, tous les autres n’ont
qu’une femme). Il existe 78 enfants, 51 chefs de famille sur 81 ont des
enfants (Un seul habitant a 4 enfants pour une femme, 5 ont chacun 3
enfants, les autres n’en ont que 2, 1 ou pas du tout ; 16 hommes ayant
au moins une femme n’ont pas d’enfants, soit un tiers des unions
stérile).
Village de Kindia : habitants, 184 ; chefs de familles, 66 (dont 55
hommes et 11 femmes) ; hommes mariés, 50 ; célibataires ou veufs, 5 ;
les 50 hommes mariés ont 62 femmes (un a 3 femmes, 10 en ont 2 et les
autres une). Il y a 56 enfants, 42 chefs de familles ont des enfants (un
habitant a 3 enfants pour une femme, 12 en ont 2, les autres un ou pas
du tout ; 16 hommes mariés n’ont pas d’enfants, ce qui représente encore
un tiers des mariages stériles).
[Illustration : FIG. 76. — Schéma des rochers de Hadjer el Hamis.]
III. — HADJER EL HAMIS
_Les rochers._ — Le massif rocheux de Hadjer el Hamis se compose de cinq
rochers principaux de rhyolite verdâtre. Le plus important est situé au
N., il est isolé, à forme arrondie, et s’élève à 80 mètres environ au-
dessus de la plaine. A 150 ou 200 mètres au S. se trouve un groupe de
quatre autres rochers de forme sensiblement conique, séparés, et ayant
de 40 à 60 mètres de hauteur ; ils se prolongent par des rocs peu
importants jusqu’à 300 mètres environ vers le N.-E. L’étude de ce massif
fournit une nouvelle preuve de la grande extension ancienne du Tchad.
La silhouette des rochers, quoique constitués par une roche unique,
présente trois parties bien distinctes :
1o La partie inférieure, où la roche n’est visible qu’en de rares
endroits et dont la surface apparaît caverneuse et corrodée. L’aspect
général de la roche est celui d’un amas de blocs arrondis étroitement
cimentés entre eux. Ailleurs des fragments grossièrement arrondis et
polis, ordinairement de la grosseur du poing, mais parfois plus gros que
la tête, sont dispersés parmi la terre végétale. Ils ont certainement
été roulés par les flots du lac, sans cependant avoir eu le temps d’être
parfaitement arrondis et polis. Un gazon composé surtout de
_Pennisetum_, sec en ce moment, recouvre toute cette partie.
2o La partie moyenne, où la roche se présente à nu en masse compacte
irrégulièrement découpée et bosselée, mais sans angles saillants. Elle
semble avoir été battue par les flots, et la surface en est décomposée
sur plusieurs centimètres de profondeur. La couleur verdâtre de la roche
intacte se voit rarement, et ce sont les colorations rougeâtres,
ocreuses ou blanchâtres qui dominent. Eclairée par le soleil la roche
apparaît éblouissante. Cette partie s’élève à 15 mètres environ au-
dessus de la plaine, c’est donc à cette hauteur que sont montés
autrefois les flots du Tchad.
3o La partie supérieure est régulièrement cannelée et simule, comme
aspect, celui d’une roche basaltique à prismes verticaux, la surface est
blanchâtre par suite d’une légère décomposition. Les prismes sont
hexagonaux et atteignent jusqu’à 2 et 3 mètres de hauteur.
Le plus important des quatre pitons groupés, le Hadjer Téous, possède
une grotte des plus curieuses. Pour accéder à cette grotte on gravit
d’abord une pente d’une centaine de mètres de longueur et on s’élève
ainsi d’une douzaine de mètres au-dessus de la plaine pour arriver
auprès de l’entrée. Sur ce parcours on rencontre des amoncellements
d’éclats de roche qui ont été certainement débités par les hommes ; la
cassure de ces éclats est si fraîche qu’on la croirait de date récente.
On pénètre ensuite dans une sorte de vestibule, large d’une dizaine de
mètres, constituant en réalité la première chambre de la grotte. A
l’extrémité de cette chambre on rencontre un amas de fragments de roche
plus ou moins volumineux, n’ayant pas été débités et tous recouverts
d’une patine blanchâtre. Cette sorte de rempart est haut de un mètre
environ et barre complètement l’entrée de la seconde chambre, sauf à un
endroit où un couloir est ménagé. Cette seconde chambre, qui est la
principale, est en amphithéâtre de deux mètres sur la première. Puis une
rampe, de 15 mètres de longueur sur 11 mètres de largeur environ, donne
accès dans un grand hémicycle dominant de 4 mètres environ la chambre
précédente et qui constitue la troisième chambre ; c’est une grande
estrade d’où la vue s’étend au loin sur le Tchad. Sa profondeur est de
30 mètres environ, sa largeur 15 mètres. Au-dessus c’est le ciel, et les
côtés sont formés par des parois à structure plus ou moins prismatique,
s’élevant de 6 à 8 mètres. Pour voir le Tchad et l’horizon, il faut
monter sur le mur du fond, haut de 7 mètres environ, par de grands
gradins taillés dans la roche. Quelques gros blocs de roche forment
saillie sur le fond de cette chambre, on y voit même un grand prisme
hexagonal éboulé du sommet.
Le sol des deuxième et troisième chambres est tapissé de nombreux petits
éclats de roche, de débris d’ossements peut-être récents, et dans la
troisième chambre on rencontre en outre des débris informes de poterie
grossière.
Cette grotte qui dans son ensemble mesure 80 mètres environ et traverse
le rocher de part en part, a un aspect des plus majestueux. Du dehors sa
vue est assez insignifiante et il faut y pénétrer pour s’en rendre
compte. Lorsque je m’introduisis le matin dans ce sanctuaire de la
nature, je restai longtemps saisi d’admiration devant ces parois formées
de prismes montant jusqu’à la voûte qui s’ouvre sur le Tchad. C’est là
une impression inoubliable, et quand l’eau du Tchad venait battre le
pied de cette grotte le spectacle devait être grandiose.
Il est certain que cette magnifique grotte a été autrefois aménagée en
vue d’un culte et il n’est pas douteux qu’elle ait été dégagée de tous
les éboulis qui devaient l’encombrer. Ce travail est fort ancien et la
tradition n’en a conservé aucun souvenir : « C’est Dieu qui a fait cela,
disent les Arabes et les Bélabas, il ne faut pas y aller car c’est un
lieu hanté par les esprits ».
Il est probable que ces rochers, situés au bord du Tchad et visibles à
une grande distance, constituent le seul accident de la région,
attirèrent l’attention des premiers hommes qui s’aventurèrent sur le
lac, alors que ce dernier couvrait une étendue dix fois plus grande
qu’aujourd’hui et qu’ils étaient des récifs sur lesquels déferlaient les
vagues.
D’innombrables animaux, chauves-souris, porcs-épics, hirondelles,
aigles, vivent aujourd’hui dans les anfractuosités, et des échassiers
font leurs nids sur les corniches.
Du haut du mur du fond de la grotte le coup d’œil est splendide. La
plaine, s’étendant à perte de vue, est blonde aux approches des rochers,
en raison des herbes sèches qui tapissent le sol. Çà et là émergent
quelques touffes d’Hyphènes. Les Ouadi vert sombre du pays des Assalas
figurent une forêt verdoyante qui meurt sans transition au contact du
Tchad dont on distingue les sinuosités semblables à de petits rubans
d’un vert pâle. A l’E., la vue s’étend sur la plaine herbeuse jusqu’à
l’estuaire du Bahr el Ghazal tandis que la forêt des Assalas se prolonge
en pointe vers le Dagana. C’est le plus beau spectacle qu’il m’ait été
donné de contempler pendant tout mon voyage.
La forme du Tchad est vraiment insaisissable. En 1897 M. GENTIL était
venu à quelques kilomètres des rochers, et, à cette époque, au dire des
indigènes, la nappe d’eau s’étendait très loin, les coquilles déposées
par cette inondation se voient encore sur le sol. J’avais demandé à mon
guide d’aller directement de Bérirem à El Hamis, croyant que je ne
trouverais que des Bahrs à passer en pirogue, alternant avec de la terre
ferme, il me répondit qu’il était impossible de passer. Il y avait bien
de la terre ferme partout, mais elle était couverte de prairies
impénétrables de _Sesbania_ et aucun sentier n’avait été pratiqué. La
nappe d’eau libre s’arrêterait en ce moment à 20 kilomètres environ au
N. des rochers. D’après des observations faites, il faut admettre qu’il
existe une différence de niveau de 5 mètres environ entre le Tchad
actuel et le pied de ces rochers qui a été baigné par les eaux en 1897.
[Illustration : FIG. 77. — Modèles de pirogues en roseaux des îles du
Tchad.]
A l’époque néolithique toute la contrée, le Baguirmi compris, devait
former un vaste lac dix fois plus grand qu’aujourd’hui qui envoyait
certainement très loin des ramifications, et communiquait avec les
dépressions du Mamoun et du Iro par des Bahrs immenses. Le Bahr el
Ghazal allait alors baigner les montagnes du Borkou. Le Kanem et l’E. du
Bornou disparaissaient sous les eaux et les rochers de Hadjer el Hamis
constituaient des récifs dans cette mer intérieure.
_La Flore._ — Il n’est pas tout à fait exact de dire qu’il n’existe pas
de types ligneux à el Hamis. Il y a d’abord les deux plantes
caractéristiques des îles du Tchad et du Bahr el Ghazal, le _Calotropis_
et le _Hyphæne_ ; ensuite le _Celtis integrifolius_, l’_Acacia
tortilis_, un autre _Acacia_ à longues épines blanches, une Bignoniacée,
le _Bauhinia rufescens_, le _Caillea_, le _Balanites_, le _Leptadenia
spartum_ et le _Leptadenia lancifolia_, le _Cratæva religiosa_, et une
Malvacée.