latérales. Les espaces dépourvus d’arbres y sont peut-être plus
nombreux ; encore les _Calotropis_ seuls y profilent leur silhouette
d’un blanc glauque. De petites cuvettes sont disséminées de tous les
côtés. Des fossés ayant parfois la largeur d’un fleuve, avec des berges
hautes de plusieurs mètres, s’alignent, les uns suivant l’axe même du
Bahr, les autres perpendiculairement ou dans des directions
intermédiaires. Parfois rien dans leur voisinage ne les fait prévoir. Le
plus souvent ils n’ont que quelques centaines de mètres de longueur et
leur lit se termine brusquement. Au moment de la saison des pluies ces
dépressions recueillent les eaux tombées dans le voisinage et pendant
plusieurs mois des mares s’allongent quelquefois sur plusieurs
kilomètres jusqu’au moment où l’eau est évaporée par le soleil ou peu à
peu infiltrée dans le sable. La nappe souterraine du Bahr est peu
profonde, du moins dans toute la partie actuellement explorée, c’est-à-
dire jusqu’à 150 kilomètres de l’archipel Kouri. En toute saison, c’est
à une profondeur de 6 à 12 mètres de la surface qu’on la rencontre.
Parfois, même en saison sèche, on la trouve à moins de 1 mètre de
profondeur, en creusant au fond de certaines cuvettes qui ont contenu de
l’eau à la saison des pluies[228]. Il est bien certain que les eaux de
l’hivernage accumulées dans ces cuvettes ne suffisent plus à notre
époque à alimenter pour toute l’année la nappe des puits. Comme il
existe une couche profonde de sable très perméable, à un niveau
inférieur à la surface du Tchad, l’eau du lac s’épand au loin sous
terre, de la même façon qu’elle s’étend à la surface partout où elle
trouve des trouées, au moment des grands hivernages.
II. — LE BAHR EL GHAZAL A MASSAKORI
Dans la nuit du 19 au 20 septembre, j’arrivais au poste établi depuis
deux ans à Massakori, au milieu même du lit du Bahr el Ghazal. J’y reçus
l’accueil le plus cordial de la part du lieutenant BOISEAU, installé là
pour assurer le ravitaillement de nos cercles du Kanem, et pour tenir en
respect les populations krédas. J’ai séjourné jusqu’au 26 septembre dans
cette localité et j’ai pu y étudier plus à loisir la dépression qui a
tant intrigué les géographes depuis les explorations de BARTH et de
NACHTIGAL. A Massakori, le Bahr el Ghazal se présente sous la forme
d’une immense dépression sablonneuse séparant les khalas du Khozzam des
steppes du Kanem. On s’en fait une idée très fausse en s’imaginant que
c’est un ouadi avec une bordure nette de berges, ou même avec un rideau
d’arbres sur ses deux lisières. On y pénètre sans s’en apercevoir, car
il n’y a pas de déclivité apparente sur les bords. On y parcourt des
kilomètres sans observer le moindre changement dans le paysage, puis
quand on est parvenu au milieu et qu’on s’élève sur un point culminant,
tel que le mirador du poste, on découvre, jusqu’aux confins de
l’horizon, une plaine sans fin, herbeuse à la saison des pluies, nue à
partir de novembre et parsemée d’arbustes très espacés. Aux alentours du
poste dominent les palmiers Doums et les _Calotropis_. Le feuillage
glauque de ces Asclépiadées contraste avec la couleur sombre des
buissons de Doums, qui se présentent presque toujours sous la forme de
touffes acaules, portant des bouquets de feuilles longues de 1m,50. De
loin en loin seulement, un Doum adulte, au tronc ramifié en candélabre,
s’élève à une dizaine de mètres de hauteur ; çà et là quelques acacias
épineux, quelques jujubiers aux aiguillons crochus ou des _Balanites_
aux dards allongés, projettent une ombre légère sur le sol. Sur cette
grande khala presque nue, ces essences paraissent de grands arbres, mais
ce n’est qu’une illusion des yeux. Il est difficile de trouver un tronc
atteignant seulement 8 mètres de hauteur. C’est bien la flore saharienne
qui se déploie sous le regard. En cette saison le Bahr el Ghazal est un
pâturage où les herbes croissent serrées les unes contre les autres, sur
1m,50 à 1m,80 de hauteur. Plusieurs sortes de krebs (_panicum_)
actuellement récoltés, le terrible kram-kram[229], le _pennisetum_ aux
épis soyeux, blancs rouges ou violacés, sont les graminées les plus
communes. Il s’y mêle quelques Cypéracées, quelques Légumineuses et
d’autres plantes répandues dans tout le Soudan. L’attention est aussi
attirée par de grandes places totalement nues, dont le sol blanchâtre
est déjà dur comme de la pierre, par des canaux larges de 50 mètres au
maximum et de petites mares en train de s’assécher, à surface couverte
de fleurs d’eau (petites Algues, Utriculaires, Lemmacées). Dans quelques
semaines ces mares seront à sec. Leur vase noire formera d’abord une
couche molle qui en s’asséchant produira peu à peu un sol noir et
fendillé. Ce genre de terrain est assez commun dans toutes ces contrées
marécageuses pendant quelques mois. Le commandant LENFANT a appelé ce
pays, pour cette raison, « pays des terres cassées », mais ce terme nous
paraît très impropre, car ce terrain ne forme que des plages disséminées
en grand nombre le long des cours d’eau du lac Tchad ou à travers les
khalas. Dans toute la partie occidentale du Bahr el Ghazal et jusqu’à
Ouaga, il suffit ordinairement de creuser un puits à une profondeur de 1
à 4 brasses pour obtenir de l’eau. On rencontre la couche superficielle
de terre noire, plus ou moins mêlée de sable, épaisse de 0m,30 à 1
mètre, rarement de plusieurs mètres. Au-dessous existe partout le même
terrain : c’est un sable très uniforme, blanc jaunâtre, à grain très
fin, ne contenant jamais ni débris, ni coquilles, ni traces de galets.
Au delà de Massakori, vers l’E., le Bahr el Ghazal paraît comme une
série de grandes dépressions, cuvettes ou ouadi, orientés du S.-E. au
N.-O. et ayant une végétation assez abondante, composée surtout de
palmiers Doums dont les fruits constituent la principale nourriture des
Krédas ou Nouarma.
Massakori fait partie d’une région habitée exclusivement par des Arabes
pasteurs et cultivateurs, presque sédentaires. C’est le Dagana qui se
prolonge au S. jusqu’à Ciré, Messaguette et Adjodol. A l’E., elle
dépasse peu Massakori ; à l’O., elle s’arrête à la région occupée par
les Kouris et les Assalas ; au N., elle ne dépasse point Maltoum et
Mézérate. Le Dagana est, avec l’archipel du Tchad, la seule contrée du
N. de l’Afrique centrale française, dont la production agricole suffise
à la vie des habitants. Le _Penicillaria_ ou petit mil, tout en étant
infiniment moins productif que dans l’Afrique occidentale ou chez les
Saras, suffit cependant à leurs besoins, et c’est grâce à la production
en céréales des deux régions mentionnées plus haut que nos tirailleurs
peuvent subsister dans le pays. Le _Penicillaria_ s’élève à environ 2
mètres de hauteur, la récolte est presque finie dès le 20 septembre. Le
sorgho, le riz et les tubercules ne sont point cultivés. Par contre les
graines de Graminées sauvages recueillies entre la fin d’août et la fin
d’octobre fournissent un très utile appoint pendant la saison qui
précède la récolte du _Penicillaria_. Le riz sauvage est aussi recueilli
avec soin dans les bouda qui occupent les dépressions du Bahr. Les
troupeaux (bœufs et moutons)[230] du Dagana trouvent de superbes
pâturages pendant l’hivernage. A la saison sèche l’herbe se fait très
rare et l’on ne rencontre plus qu’un peu de gazon sur l’emplacement des
mares asséchées. Les indigènes déplacent alors leurs campements et
viennent s’installer pour quelques mois au bord même des îles du Tchad
ou sur l’emplacement du Bahr el Ghazal.
Les habitants sont tous des Arabes, au teint ordinairement assez foncé,
qui se donnent le nom de Daganas. Ils disent être venus du Bahr el
Ghazal oriental où ils vivaient à côté des Krédas. La contrée qu’ils
occupent aujourd’hui était habitée autrefois par les Oulad Sarrar et les
Oulad Méhared qu’ils chassèrent et à la place desquels ils
s’installèrent. Ils continuèrent à être razziés par les Krédas qui,
récemment encore, venaient périodiquement jusqu’à Massakori.
III. — LA RÉGION DU HAUT-BAHR EL GHAZAL
Au N.-E. de Massakori, le Bahr el Ghazal pénètre dans le pays des
Krédas, Berbères originaires des environs du Borkou, et établis dans
cette région à une époque relativement récente. Avant eux, les Belalas,
originaires du Bornou, occupaient la grande dépression. On retrouve
encore à quatre jours de Massakori, au dire des Krédas, des vestiges de
leurs habitations en pisé.
Les Krédas affirment qu’à cette distance, à Ouaga, le Bahr el Ghazal se
rétrécit et son lit cesse de contenir de l’eau à une faible
profondeur[231] ; mais la dépression sablonneuse se poursuit encore
pendant quatre jours, et l’on ne trouve pas d’eau jusqu’à Al Guéradi, à
mi-route d’Imado. Entre Ouaga et Imado, au N., se trouvent dans une
contrée appelée Ouellé, des rahats remplis d’eau à la saison des pluies
et où les Krédas vont parfois ensemencer du mil. Imado qui signifie eau
rouge, tire son nom d’un puits contenant de l’eau rouge et natronnée,
dont on doit remplir les guerbas pour continuer la route jusqu’au
Borkou. Il faut en effet marcher pendant vingt jours, en parcourant près
de 600 kilomètres à travers le Gouss (Sahara) sans rencontrer d’eau.
Pourtant on suit presque constamment un ouadi assez étroit, le Sorro,
qui se poursuit à travers le Bodélé jusqu’au Borkou. Il ne pleut presque
pas dans cette région, ou si une pluie accidentelle survient à
l’hivernage, la dépression du Sorro se remplit, mais elle ne garde pas
l’eau plus de deux ou trois jours[232]. Le 15e jour, on arrive à Krai où
existait autrefois un puits aujourd’hui comblé, et d’où les Krédas
disent tirer leur origine. Le Sorro reçoit des ouadi venant les uns du
Tibbesti, les autres du Borkou. Leur lit est toujours à sec. Dans la
montagne du Borkou, se trouve une rivière où l’eau coule toute l’année.
Les Arabes l’appellent Alma-Béguiri et les Tédas, Itiauk. Au bas des
rochers l’eau est recueillie par des rigoles et distribuée dans les
oasis où on cultive des dattiers, du petit mil, du sorgho, du blé et des
légumes[233].
En résumé, d’après nos renseignements de source indigène, le Bahr el
Ghazal présente l’aspect d’un vaste cul-de-sac du lac Tchad jusqu’à
Ouaga. De ce point à Imado, c’est un delta ensablé. Enfin de Imado au
Borkou ce n’est plus qu’un ouadi saharien, le Sorro dont le lit ne
reçoit même pas les eaux du Beguiri qui sont évaporées et absorbées par
le sable, à peine tombées dans la plaine.
IV. — LES POPULATIONS DU BAHR EL GHAZAL
Les abords du Bahr el Ghazal sont entièrement occupés par une seule
peuplade de nomades, les Krédas, nommés aussi Gouranes par les Ouadaïens
avec lesquels ils sont en rapports constants[234]. Ces pays très pauvres
ne nourrissent naturellement qu’une population assez faible. On l’évalue
à 10.000 âmes au plus[235]. A la suite de l’assassinat d’un de nos
Sénégalais par ces pasteurs pillards, une reconnaissance fut faite en
1902 par le capitaine BELLION, accompagné du lieutenant DHOMME, qui leva
un itinéraire le long du Bahr jusqu’à Adiadé, à 4 jours au N.-E. de
Massakou. En février 1903, en vue d’une nouvelle expédition, le
lieutenant Boiseau réunit des renseignements qu’il a bien voulu me
communiquer. Un mois plus tard, avec le capitaine DURAND, il accomplit
un raid au cours duquel ils surprirent un campement de 500 personnes
qu’ils mirent en fuite. A la suite de cette affaire les Krédas se
sauvèrent presque tous ; un groupe de 30 familles vint même s’établir
près du poste de Massakou. C’est là que j’ai pu étudier cette population
de nomades[236].
_Région parcourue par les Krédas._ — Le pays Kréda s’étend du S.-O. au
N.-E., sur plus de 500 kilomètres de longueur et 200 de largeur, au N.
des Koukas, des Boulalas et du Ouadaï, à l’E. des Arabes Daganas et des
Kanembous. Il est traversé d’un bout à l’autre par cet immense
prolongement desséché du Tchad qu’est le Bahr el Ghazal. C’est la seule
partie riche du pays Kréda. Sans les cuvettes innombrables qu’il
contient et qui deviennent des étangs et des marais pleins de Krebs et
de Nénuphars comestibles à la saison des pluies, sans les Doums et les
Jujubiers qui peuplent le fond des Ouadi, sans les puits qui vont
chercher l’eau à quelques mètres seulement de profondeur, la région
serait inhabitable, car les pays qui s’étendent entre le Kanem et le
Borkou, en dehors du Bahr el Ghazal, sont aussi arides que l’Erg
Algérien.
[Illustration : FIG. 74. — Acyl, prétendant au Ouadaï, partant en
captivité.]
Population essentiellement nomade, plus encore que les Arabes et les
Touaregs, avec lesquels ils vivent en mauvaise intelligence, les Krédas
errent sans cesse de puits en puits, de pâturages en pâturages. Ce n’est
que de temps en temps qu’ils sèment un peu de mil et ils doivent acheter
la plus grande partie de celui qu’ils consomment aux cultivateurs du
Dagana et du Khozzam où ils vont après la saison des pluies. Bien montés
sur leurs chevaux, ils profitent de leur extrême mobilité pour razzier
les sédentaires ou détrousser les voyageurs.
Comme les Sahariens, ils sont obligés de se soumettre dès qu’on les
empêche de s’approcher des points d’eau. Aussi avons-nous cru devoir
relever avec soin la liste de ceux que connaissaient les Gouranes de
Massakori, d’autant que cette liste précise leurs relations par
l’étendue de leurs connaissances géographiques. Ce sont Tégaga (il y a
plusieurs localités de ce nom), Djémi, Orkomdinga, Ouadi Séfi, Efféta,
Mossor, Morra, Serrali, Ham Doal, Méhérib, Chéraguen, Ouadi, Fars,
Guérim, Haméra, Kofrédri, Tamara, Barragat Dolla, Am Goton près Sakarda,
enfin Odouk, limite des Ouadi. Le point le plus éloigné qui soit connu à
Massakori se nomme Ouelli, village Kachirda, à quinze jours[237] d’ici
sur la route du Borkou. Au delà s’étend l’Erg, sans aucun puits : il
faut emporter de l’eau sur les chameaux pour continuer la route jusqu’au
Borkou ([238] et [239]).
Les Krédas nous ont aussi donné quelques renseignements sur leurs
voisins, notamment sur les _Tédas_ du Borkou, nommés aussi Ana Kazza.
Ils sont noirs, parlent arabe, et entre eux gourane. Leur pays produit
d’excellentes dattes bien meilleures que celles du Kanem. Les Ouassas
vivent à Bir Alali. Ils sont blancs, parlent arabe, et comprennent le
gourane. Les Dogordas, noirs, parlent gourane. Il y a beaucoup de dattes
dans leur pays, situé au N.-E. de Bir Alali.
Les Garouas (ou Gadouas), noirs ou blancs, vivent à deux jours de Bir
Alali. Les Kinines (ou Kindines), ainsi nommés par les Ouassas (les
Djellabahs les appellent Touaré), sont, pour la plupart, d’une couleur
très foncée, très peu ont le teint clair ou rouge. Il n’est pas douteux
qu’il s’agit de Touaregs.
A côté des Krédas, entre le Fittri et le Bahr el Ghazal, vit une
importante fraction d’arabes, les _Oulad Hamed_, subdivisés en plusieurs
tribus, les Oulad Kardam, les Daha Talha, les Moussara. Ils occupent, à
environ 80 kilomètres du Fittri, les deux régions nommées Abou Haguiling
et Abou Guidad où se trouvent des rahats à la saison des pluies et des
bir à la saison sèche. Ils reconnaissent la suzeraineté des Bélalas,
mais quand les Ouadaïens d’Abescher viennent pour les inquiéter, ils
s’enfuient chez les Krédas, à Normo et à Koyo, sur le Bahr el Ghazal.
_Caractères physiques._ — Les Krédas possèdent la plupart des caractères
des autres peuplades Berbères qui, se trouvant au centre de la race
noire, se sont métissés avec elle. Leur teint est d’un noir rougeâtre
très foncé ; on ne rencontre qu’exceptionnellement quelques individus de
teinte claire. Cependant les cheveux sont presque toujours lisses, les
traits fins, le nez droit[240], les lèvres non saillantes. Les hommes
sont de taille moyenne, ordinairement bien faits ; ils ont le corps
souple, les membres grêles et nerveux. La tête est souvent rasée ; la
barbe, assez développée chez quelques individus, est noire et fine ; les
yeux sont petits et semblent enfoncés profondément dans l’orbite ; les
pommettes généralement très saillantes. Ils ne portent ni tatouages, ni
aucun ornement au cou ou aux bras. Ils sont vêtus de la gaba ou du bobo
baguirmien, en cotonnade indigène ou en guinée bleue, presque toujours
en guenilles. Ceux qui ne vont pas nu-pieds sont chaussés du Héza,
semelle en bois supportée par deux traverses et attachée aux doigts par
des lanières en cuir.
Les femmes sont rarement jolies, quoique leur corps soit bien pris. On
ne développe pas l’embonpoint chez elles comme chez les femmes touareg
sous prétexte de les embellir. Leurs cheveux noirs ou parfois châtains
sont réunis en nombreuses petites tresses symétriques, longues de 0m,20,
tombant sur les côtés et sur la nuque. Point d’ornement en bois sur le
devant de la tête comme chez les femmes Koukas ou Bélabas. Dans l’aile
droite du nez, les plus riches ont le petit morceau de corail rouge
(mardjan) dont le beau sexe se pare dans toute l’Afrique centrale.
Quelques-unes portent à chaque oreille une petite boucle en perles de
verre bleu. Autour du cou, on leur voit un collier de grosses perles
bleues enfilées, ou des morceaux d’ambre, et de nombreux talismans
renfermés dans des sachets en cuir. Elles en ont aussi aux bras et en
couvrent leurs enfants. Ceux-ci, sauf par leur teint, du reste plus
clair que chez les adultes, ressemblent à de petits blancs ; point
farouches, ils gambadent du matin au soir parmi le troupeau, taquinant
les jeunes animaux, se roulant dans le sable, se faisant des niches.
Leurs cheveux sont coupés courts. Chez les fillettes on laisse souvent
sur le sommet de la tête une longue touffe qui retombe en arrière. La
malpropreté des femmes et des enfants rappelle celle des Maures du
Sénégal. Il en est qui semblent n’avoir jamais vu l’eau ruisseler sur
leur corps, tant est épais l’enduit noir qui cache souvent la véritable
couleur de leur peau.
_La vie des Krédas._ — Le campement des 30 familles qui se sont établies
à Massakori est des plus primitifs. Un parc carré de 50 mètres de côté à
peine, entouré de branches épineuses d’_Acacia_, est installé sur un
emplacement d’où l’on a suffisamment extirpé les mauvaises herbes. C’est
là que vaguent pêle-mêle les bœufs, les moutons et quelques chevaux. Les
habitations de chaque famille sont dispersées sans aucun ordre. On n’y
séjourne que la nuit. Rien de plus simple que ces huttes que l’on peut
installer en moins d’une demi-heure. On enfonce en terre 4 ou 8 longs
piquets limitant un carré d’à peine 2 mètres de côté. A mi-hauteur de
ces pieux, c’est-à-dire entre 1 à 3 mètres au-dessus du sol, on fixe 4
traverses supportant horizontalement, sur quelques baguettes flexibles,
une sorte de paillasson. C’est là-dessus que couche le Kréda la nuit,
c’est là aussi qu’il repose une partie de la journée, pendant que la
femme prépare les repas et que les enfants vagabondent au milieu du
troupeau. On m’a dit qu’on élevait le lit au-dessus du sol pour ne pas
être inquiété la nuit par les moustiques ; au-dessus du paillasson les
plus riches placent quelques peaux de mouton. C’est là aussi qu’on met
toute la fortune de la famille : quelques sacs de grains, des outres,
des calebasses, des paniers ; aussi l’on peut se demander comment,
lorsque le couple est couché sur un si petit espace, tous ces ustensiles
ne dégringolent pas. A 1 ou 2 mètres au-dessus de ce lit primitif,
supportées par quelques baguettes flexibles, sont 2 ou 3 nattes tressées
en feuilles de Doum, qui protègent les dormeurs de l’ardeur du soleil et
de la rosée nocturne. En un clin d’œil, le lit, les nattes, les peaux
peuvent être roulés et chargés sur les bœufs ainsi que les quelques
ustensiles de chaque famille et l’on s’en va camper ailleurs. A
l’arrivée au nouvel emplacement il suffit de couper quelques perches et
d’arracher quelques fibres de Doum qui serviront à lier les traverses et
l’on pourra bientôt dormir dans une nouvelle demeure.
C’est ce qui explique la grande mobilité de cette peuplade. N’ayant
ordinairement aucune culture, ne possédant que des troupeaux habitués
aux longues étapes, elle se déplace suivant sa fantaisie, ses besoins,
ou même au gré du chef qui la commande. Chaque tribu connaît
admirablement tous les puits du Bahr el Ghazal et elle sait où il faut
creuser pour trouver l’eau à quelques brasses de profondeur. Quand elle
apprend qu’un parti lui fait la chasse, elle s’enfuit plus loin, vers
d’autres points d’eau, en comblant préalablement les puits qu’elle
quitte, afin que l’ennemi, assoiffé, soit obligé de retourner sur ses
pas. Aussi les Krédas passaient-ils pour inattaquables avant notre
arrivée.
Les Krédas mènent une vie trop errante pour pouvoir se livrer d’une
façon suivie à la culture. Ils connaissent à peine le blé, le maïs,
l’arachide, le _Vigna_. Toutefois, les hivernages où ils ne sont point
en expédition, ils se reposent quelques mois autour des principaux rahat
pour y cultiver le petit mil. Souvent, ils ensemencent la terre et ne
reparaissent qu’au moment de la récolte[241]. Mal cultivé, le
_Penicillaria_ vient très mal dans le Bahr el Ghazal, il est chétif,
atteignant à peine 1m,50 de hauteur ; il ne donne que 10 tiges au plus,
alors que chez les Saras il peut en fournir jusqu’à 30. Je pense que les
bonnes variétés de Dattiers donneraient de très beaux résultats dans le
pays Kréda dont le climat est saharien. A l’aide des puits qui
permettraient de rencontrer l’eau à une faible profondeur, il serait
aisé d’irriguer à la saison des pluies.
La principale richesse des Krédas est constituée par leurs troupeaux,
dont le lait forme le fond de la nourriture. D’après une évaluation très
approximative évidemment, des Arabes de Dagana, les Krédas possèdent
6.000 à 10.000 bovidés, 1.000 à 2.000 chevaux ; de nombreux troupeaux de
moutons. Les bœufs sont de petite taille. Les Krédas ont aussi des
animaux à bosse, dégénérés par suite de croisements avec le type
précédent. Leurs chevaux, à longue crinière, sont très proches du cheval
arabe. Il y avait autrefois de très riches troupeaux de chameaux grâce
auxquels ils pouvaient rayonner depuis le Tchad jusqu’au Borkou. Je
crois qu’il n’y a pas de pays au monde qui convienne mieux que le Bahr
el Ghazal à l’élevage des chameaux. Les petits ânes du pays, très
robustes, rendraient de grands services s’ils étaient plus
nombreux[242].
Ce qui montre la pauvreté de ce pays, c’est que les produits de la
culture et de l’élevage, le mil et les dattes achetés aux populations
voisines ne dispensent pas les Krédas de rechercher de véritables vivres
de famine dans la steppe.
Les _Krebs_[243] contribuent à leur alimentation pendant plusieurs mois.
On les recueille le matin, en août et septembre, avec un panier
hémisphérique tressé en fibres de doum, le _Sompo_. Le glaneur de Krebs
parcourt la prairie à grandes enjambées en heurtant avec son panier le
sommet des herbes. Cette secousse fait tomber les graines mûres dans le
sompo dont le couvercle, se rabattant en clapet, empêche les graines de
sortir. Un travailleur adulte peut récolter une dizaine de kilogrammes
de Krebs dans sa matinée. Dès son retour au camp les graines sont
étendues sur des nattes au soleil jusqu’à complète dessiccation. Les
femmes les vannent ensuite, les pilent comme le mil. On fabrique avec
cette farine des semoules vraiment excellentes. A l’encontre des Arabes,
des Bélabas et des Baguirmiens, les Krédas récoltent aussi les graines
d’Askenit (Nogou) et s’exposent à la terrible piqûre de cette Graminée
pour se procurer un peu de nourriture.
La gomme des _Acacias_ leur sert aussi d’aliment pendant plusieurs
semaines, de décembre à mars. On la nomme Samok (en arabe), Ngo (en
kréda), Ntagué (en kot.). La meilleure est fournie par l’_Acacia
Sénégal_, elle est blanche. Le Sayal (ar. _Acacia tortilis_), le plus
commun de tous les _Acacia_, fournit une gomme blonde. Le Tahlar (ar.)
donne une gomme rouge. L’_Acacia arabica_ : Garatt (ar.) Gonrr (kot.)
donne aussi une gomme rouge, mais en si petite quantité qu’on n’en mange
guère.
[Illustration : FIG. 75. — Mortier portatif et pot à beurre chez les
Krédas.]