Des esclaves ramenés à Tcheckna ou à Koussri, les uns sont dirigés sur

le Ouadaï ; d’autres sont vendus à des caravanes à destination du Bornou

ou de Tripoli ; enfin quelques-uns trouvent un maître dans le

Baguirmi[218]. Ceux-ci sont sauvés. Le Baguirmien ou le Bornouan, qui

achète un jeune captif pour le servir ou parce que son mariage ne lui a

pas donné d’enfants, le garde encore enchaîné quelques jours, puis il le

nourrit abondamment, le traite avec humanité pour se concilier son

affection. Bientôt l’esclave ne songe plus à s’enfuir ; il se considère

et il est considéré comme appartenant à la famille du maître. On le loge

avec d’autres serviteurs qui lui apprennent les travaux de la culture.

Les fillettes aident les femmes dans la préparation des aliments. Quand

elles arrivent à l’état de puberté, elles se marient à des esclaves avec

l’assentiment du maître ; mais les enfants qui naîtront n’appartiendront

ni au père ni à la mère. Ils seront la propriété du possesseur de la

femme. Quelques esclaves arrivent à une situation plus brillante. En

récompense de leurs services exceptionnels ou en l’absence de rejetons,

le maître peut affranchir un captif et même l’adopter. Malgré tout son

origine restera toujours une tare aux yeux des habitants libres du

village.

Si bien traité que soit, au Baguirmi comme dans d’autres sociétés

africaines, le « captif de case », il ne faut pas oublier les atrocités

dont la traite est l’origine. Il faut rappeler à ceux-là que

toucheraient peu ces considérations humanitaires quelle dépopulation,

quel appauvrissement des contrées fétichistes sont le résultat de ces

perpétuelles razzias conduites par le Sultan. Ce que nous avons dit de

Senoussi peut être dit de Gaourang. Tous deux laissent le même vide

partout où ils passent. Tous les deux poursuivent le même but, dans

lequel l’agrandissement territorial de leurs Etats n’est pour rien. Ils

veulent grouper auprès d’eux le plus possible de captifs, les agréger

peu à peu au peuple qu’ils forment autour de leur résidence. Ils veulent

aussi se procurer cette « valeur d’échange » qu’est l’esclave pour payer

aux Ouadaïens et aux Djellabahs les armes, les étoffes, les bestiaux

qu’on leur apporte. Peut-être n’était-il point nécessaire d’aller

combattre Rabah pour le remplacer par Senoussi et Gaourang, et n’est-il

point triste de voir continuer, avec notre approbation tacite, une œuvre

de dévastation par deux protégés français ?

II. — LE COMMERCE DU BAGUIRMI

Le commerce du Baguirmi est aujourd’hui presque complètement anéanti.

Les guerres déchaînées par Rabah et les ruines qu’il y avait accumulées

y ont largement contribué. L’installation du protectorat français, loin

de ramener un peu de prospérité, n’a fait qu’accroître l’état misérable

dans lequel se trouve aujourd’hui cette région.

Les marchandises européennes rentrant aujourd’hui au Baguirmi et dans

les provinces avoisinantes, proviennent presque toutes des marchés

anglais, de Yola sur la Bénoué et de Mongono, village situé à 8 jours à

l’E. de Dikoa. Les produits anglais importés par les vapeurs de la Royal

Niger Co, qui remontent chaque année la Bénoué, tendent à se substituer

peu à peu aux produits qu’apportaient autrefois les caravanes venant de

Tripoli. Depuis la destruction ou l’appauvrissement des grandes villes

de Kouka et de Dikoa, les caravaniers du Sahara ont pris eux-mêmes

l’habitude de venir à Mongono où sont installés aujourd’hui des

marchands tripolitains, haoussas, bornouans, djellabahs. Les produits

importés des factoreries anglaises sont des tissus de Manchester,

blanchis, écrus et imprimés, des soieries, des perles de verroterie, du

papier, des glaces, des aiguilles, de la mercerie, du sucre, du papier

d’Italie, des parfums, des savons de toilette, des clous de girofle, des

allumettes, de l’encens, etc.

Depuis l’occupation du Kanem par les troupes françaises, à la suite des

combats de Bir Alali, les caravaniers, redoutant cette région où

beaucoup des leurs trouvèrent la mort lors de l’attaque des

Senoussistes, ont renoncé à venir au Baguirmi ou au Ouadaï en traversant

le Kanem. Ils se rencontrent dans la région du Bas-Chari, en passant à

l’O. du Tchad par le Bornou, et la colonie anglaise bénéficie de ce

transit que nous avons perdu.

Les caravaniers Djellabahs ou Haoussas qui viennent à Tcheckna, la

capitale actuelle du Baguirmi, présentent d’abord leurs marchandises au

sultan qui fait son choix, paie très largement les produits qu’il

retient, et le reste des denrées est mis en vente sur le marché public

situé sur la grande place, devant le palais. Il bat son plein à 4 heures

du soir. On y trouve toutes les marchandises habituelles des marchés

noirs : le mil, le sel indigène, les légumes, les poissons secs sont

offerts par une centaine de vendeuses agenouillées devant leurs

calebasses ou devant leur petit étal reposant sur une peau de mouton. Un

peu à l’écart se trouvent une trentaine de marchands d’objets importés

venus pour la plupart par la voie de Dikoa. Ces objets sont du fil, des

aiguilles, de petits miroirs, du poivre d’Ethiopie, du cumin, des

oignons, de l’ail, des perles de verroterie, quelques colliers de

corail, des anneaux en argent, des bracelets en cuivre, des perruques,

de la ficelle, des boutons en porcelaine, du sulfure d’antimoine, des

cauris, des chapelets, du papier, des tabatières et une foule d’autres

menus bibelots. Enfin, tout près de là, 5 ou 6 marchands de tissus,

représentant les quelques caravaniers, approvisionnent en étoffes tout

le marché de Tcheckna. C’est seulement dans la soirée, à partir de 3 ou

4 heures, qu’ils détaillent leurs marchandises, composées de bandes de

toile du Baguirmi, de boubous, de tobes, de grands manteaux du Sokoto et

du Bornou, de tissus anglais. L’approvisionnement du marché en étoffes

est toujours très restreint. Il se renouvelle, comme à Tombouctou, aux

dépens des réserves emmagasinées dans les cases des traitants, et jamais

le vendeur n’expose plus d’une vingtaine de boubous ou de pièces de

cotonnade. Les étoffes sont soigneusement enroulées et emballées à

l’aide de chiffons, de manière à les préserver de l’humidité et de la

poussière. Dans un autre coin du marché se trouvent les animaux

domestiques mis en vente. Il n’y en a jamais plus d’une cinquantaine par

jour et souvent beaucoup moins. Les moutons et les chèvres dominent

naturellement en nombre ; puis viennent les taureaux, quelques bœufs

porteurs, rarement des vaches laitières, une dizaine de baudets, de

temps en temps des chevaux et parfois des mulets et des chameaux. La

valeur totale des objets apportés chaque jour ne dépasse pas 300 ou 400

thalers, et si l’on admet que le tiers environ est vendu, on trouve

comme chiffre de transactions annuel 100.000 francs environ pour le

marché. Nous faisons, bien entendu, défalcation du commerce des esclaves

qui, tout en étant clandestin, n’en constitue pas moins le trafic le

plus prospère du sultan et de son entourage. Si l’on ajoute à ce chiffre

100.000 francs pour les achats de tissus, de verroterie, de sucre, de

parfums, etc., faits par le sultan, enfin une cinquantaine de mille

francs pour les transactions dans le reste du Baguirmi, on arrive

péniblement à un quart de million pour le chiffre total des affaires

avouables. Ce commerce paraîtra bien faible si l’on songe à l’ancienne

splendeur du Baguirmi.

L’unité monétaire au marché de Tcheckna est le thaler de Marie-Thérèse

(3 francs) pour les achats importants[219]. Pour les autres on se sert

du parda (bagrima) ou gabaga (Kotoko, Bornouan, Haoussa). C’est la bande

de toile grossière tissée dans le pays, large de 42 à 44 millimètres,

longue de 44 centimètres. Un thaler équivaut à 50 ou 60 pardas, suivant

le cours, soit à 100 ou 120 coudées. Les pardas servent à l’achat

d’objets tels que graines et bois odoriférants, fil, oignons, poissons

secs, beurre, poteries, légumes secs divers, mil, blé, lait, bois de

chauffage, sel indigène. Le cauri, nommé « courdia » au Sokoto, est

comme l’on sait un petit coquillage (_Cyprea moneta_) qui sert de menue

monnaie sur la plus grande étendue du Soudan français. Le courdia est

également très employé dans le Sokoto et dans le Bornou, mais il n’a pas

cours au Baguirmi et au Ouadaï. Les femmes en font simplement des

colliers et les hommes les emploient comme dés à jouer.

Nous donnons ci-après la valeur des principales matières d’échange sur

le marché de Tcheckna, au moment de notre passage, en août 1903 :

Un cheval vaut de 20 à 30 thalers, parfois jusqu’à 50 thalers ou 2 ou 3

captifs ; un âne vaut 5 thalers ; un mulet 10 thalers ; un chameau 20

thalers ; mouton ou chèvre, chacun 1 thaler ; un bœuf de boucherie vaut

de 5 à 8 thalers ; un bœuf porteur, 8 thalers ; une vache laitière 10

thalers ; une pièce d’étoffe anglaise, cotonnade blanche de basse

qualité, provenant de la Royal Niger Co, 1 thaler la brasse.

Des boubous ordinaires, de 1 à 2 thalers ; un grand boubou fabriqué avec

des bandes de cotonnade non teintes, 3 à 4 thalers ; un grand boubou

(boubaga), en cotonnade teinte et brillante avec des broderies, vaut de

5 à 8 thalers ; les couvertures colorées des femmes (bolné), de 2m,60

sur 1m,30, 4 thalers[220] ; un pain de sucre de 1 kilogramme 500 vaut de

3 à 4 thalers ; un morceau de sulfure de plomb du poids de 300 grammes

environ vaut 1 thaler ; 5 pigeons, 1 thaler.

Le cours du mil et des autres céréales n’est pas constant. Il atteint

son maximum en septembre, quand la récolte n’est pas encore faite, et

passe brusquement, en novembre, à sa valeur la plus faible qui est de 8

centimes le kilogramme.

Voici enfin le prix des menus objets vendus sur le marché :

Gros oignons du Bornou, 2 à 4 gabagas chaque ; ail, échalotte (une

vingtaine de gousses), 20 gabagas ; haricots du pays, 1 gabaga le

gobelet ; arachide, 1 gabaga le gobelet ; mil, 1/2 gabaga le gobelet ;

blé, 2 gabagas le 1/4 de litre ; un fagot de bois, 1 gabaga ; sel

indigène (40 grammes), 1 gabaga ; natron (1 kilogramme), 10 gabagas.

En dehors du Tcheckna, un autre marché important s’est tenu quelque

temps à Fort-Lamy, qui est, comme on sait, la capitale actuelle du

Territoire militaire du Tchad. C’est une ville entièrement artificielle,

qui a été constituée après la défaite de Rabah, avec les prisonniers et

des esclaves tombés entre nos mains. Au début de l’occupation militaire,

il y eut en ce centre nouveau des transactions actives par suite des

espèces et des marchandises que les indigènes employés par nous

recevaient en paiement, à l’aide desquelles ils pouvaient trafiquer avec

les colporteurs indigènes. En 1903, le commerce de la ville de Fort-Lamy

était très affaibli. Les commerçants noirs avaient déserté ce marché qui

manquait d’espèces, l’administration s’étant trouvée dépourvue de

thalers et ayant dû retarder le paiement de ses agents noirs et de ses

troupes indigènes. Néanmoins le Dr DECORSE, qui a passé plus de deux

mois dans ce poste, a recueilli des indications très intéressantes sur

le trafic qui se fait à Fort-Lamy. Il a soumis aux marchands arabes et

aux tailleurs indigènes des échantillons de tissus qui lui avaient été

confiés par le Syndicat cotonnier français. Il a pu ainsi faire un

classement des étoffes les plus prisées au centre de l’Afrique, et

rapporter un aperçu des prix offerts par les indigènes. Quant au Ouadaï,

nous savons qu’en échange d’esclaves, d’ivoire, de bœufs, il importe du

Soudan Egyptien, notamment de Dongola et de Khartoum, une certaine

quantité de denrées qui sont convoyées par les caravaniers du Dar Four.

Mais nous avons recueilli trop peu de données sur le commerce de cet

Etat pour pouvoir nous y arrêter.

III. — HISTOIRE

Comme tous les pays fétichistes de l’Afrique, les territoires du Haut-

Chari et du Haut-Oubangui n’ont pas d’histoire à proprement parler.

Pendant tout le XIXe siècle, les peuplades de ces régions se sont

dépensées en luttes d’un village à l’autre, luttes qui ont

considérablement décimé la population. En outre, dans la même période,

les trafiquants d’esclaves du Soudan Egyptien ont pénétré jusqu’au cœur

de l’Afrique et mis en razzia ces contrées. De sorte que sur toutes les

routes que nous avons suivies il n’y avait que des ruines.

Nous avons pu recueillir, de la bouche des indigènes les plus âgés,

quelques renseignements sur les principales luttes que les villages

fétichistes traversés ont eu à soutenir dans les 50 dernières années.

Ce n’est qu’à l’arrivée du sultan Rabah dans la région du Haut-Chari et

du Moyen-Chari, qu’a commencé véritablement la désagrégation de

l’organisation sociale de toutes ces peuplades et la ruine presque

absolue de ces régions.

A partir du 10e parallèle, on commence à rencontrer une infiltration de

populations islamisées. Ces peuples sont eux-mêmes très primitifs ;

leurs marabouts sont ignorants et c’est à peine si l’on rencontre

quelques rares lettrés sachant lire le Coran. Aussi n’avons-nous pu

trouver en aucun point de notre voyage des chroniques écrites sur le

passé des contrées avoisinant le Tchad.

Dans l’entourage du sultan Senoussi et du sultan Gaourang (sultan du

Baguirmi), nous avons toutefois rencontré des Musulmans qui ont été

mêlés dans les 25 dernières années aux luttes qu’a soutenues Rabah

contre les peuplades fétichistes d’une part et, d’autre part, contre les

états musulmans organisés environnant le Tchad. C’est de cette source

que nous viennent les quelques renseignements suivants :

Rabah, dont la véritable appellation est Rabi, est incontestablement un

ancien lieutenant de Ziber-Pacha ; sa fortune a commencé au moment de la

capture de ce chef par les troupes anglo-égyptiennes. Il est inexact

qu’après la défection des troupes de Ziber, Rabah soit allé s’installer

au Borkou ; c’est au contraire dans la partie la plus méridionale du

territoire dont nous nous occupons, territoire où il avait déjà acquis

une grande autorité au cours des expéditions faites pour le compte de

Ziber, qu’il porta ses premières armes.

Il existait, vers 1880, au S. du Ouadaï, dans la partie nommée Dar

Rounga et Dar Banda, plusieurs petits sultans indépendants les uns des

autres. Ces sultans étaient d’ailleurs plutôt des trafiquants d’esclaves

qui commerçaient avec Ziber ou bien avec de gros djellabahs (marchands

d’esclaves) du Ouadaï et du Dar Four. Les trafiquants du Dar Rounga

étaient des sortes de chefs de Zéribas analogues à ceux que SCHWEINFURTH

nous a appris à connaître.

Déjà, à cette époque, vivait, dans le Kouti, le père de Senoussi qui

était venu du Baguirmi pour trafiquer des esclaves et de l’ivoire. Ce

Baguirmien, nommé Abou-Bakar, était apparenté à la famille régnante du

Baguirmi, avec laquelle il commerçait. Il était aussi en rapports avec

Ziber-Pacha.

Ziber disparu, tous ses lieutenants, Rabi et les autres, se groupèrent

autour de Souleyman-Bey, fils de Ziber ; puis, lorsque Souleyman, après

avoir été attiré dans un guet-apens par les troupes égyptiennes, fut mis

à mort, tous les lieutenants de Ziber se dispersèrent. De cet événement

date la fortune de Rabi.

Rabi qui, pour le compte de son maître, avait parcouru le pays des

Kreichs et des Bandas, ainsi que le Dar Four, et qui connaissait

parfaitement tous les chefs, expédia des courriers dans toutes les

directions pour leur dire de revenir. Quand ils furent tous rassemblés,

il les exhorta à s’unir à lui afin d’être forts et de pouvoir lutter

contre la pénétration européenne.

Dès cette époque, Rabi entretient des relations très suivies avec le

Ouadaï, il y achète des fusils, de la poudre, des capsules et y vient

lui-même, en personne, à plusieurs reprises. Le sultan Youssef du

Ouadaï, inquiet de l’armement de son voisin, interdit à ses sujets de

vendre des armes et des munitions à Rabi, mais les commerçants

continuent à lui fournir de la poudre qu’ils dissimulent dans des bâtons

évidés.

Vers 1886, Rabi vient s’établir chez les Taachis entre le Dar Four et le

Dar Rounga. A ce moment, l’aguide des Salamats est à Ammartiman où il

est venu prélever l’impôt pour le compte du Ouadaï. Rabi l’attaque et

lui inflige une sérieuse défaite ; ensuite, pendant plusieurs années, il

rayonne à travers toute la contrée située au S. du 10e degré, razziant

les esclaves partout où il passe. C’est ainsi qu’il occupe le Kouti et

le Rounga. A cette époque, le sultan du Rounga avait une autorité qui

s’étendait sur tous les trafiquants dont nous avons parlé précédemment,

en particulier sur le sultan Koubeur et sur le sultan Senoussi qui avait

succédé à Abou-Bakar.

Rabi déposséda Koubeur et donna le gouvernement de tout le Kouti à

Senoussi auquel il remit quelques fusils, à charge pour celui-ci de lui

fournir des captifs et de l’ivoire. Tranquille de ce côté, Rabi rayonna

chez tous les païens du Haut-Chari, subjuguant les Kreichs, les Ngaos du

Gribingui, les Koulfés et les autres Goullas du Iro, les Ndoukas, les

Fagnias.

Rabi était à Denzi, chez les Kabas, tout près de Simmé, lorsqu’il apprit

l’arrivée de la mission CRAMPEL au Kouti.

Vers 1891, Rabi quitte Denzi pour se rendre chez les Niellims que

commandait le chef Kadi, père du sultan actuel. Il le défait et se porte

ensuite au pays des Ndamms dans le village de Ndamm-Phong, il était là,

lorsque passa, à Palem, la mission XAVIER MAISTRE, pour se rendre à la

Bénoué. Le village de Palem n’étant situé qu’à une centaine de

kilomètres du point occupé par Rabi, ce dernier fut informé certainement

du passage de la mission française, mais il se garda bien d’aller

l’inquiéter.

Cette même année, le sultan du Baguirmi, Gaourang, vint s’établir à

Bargna, chez les Sarrouas, au bord du Moyen-Chari dans la région où

razziait Rabi. Celui-ci, après avoir chassé l’alifa de Korbol, fait des

menaces à Gaourang et vient, au commencement de 1893, l’attaquer à

Bargna. Gaourang s’enfuit à Mandjaffa tandis que Rabi retourne de

nouveau se fixer à Ndamm pour, de là, faire des razzias chez les

Somraïs.

C’est à partir de cette époque que commencent des attaques incessantes

contre tous les villages soumis au Baguirmi. Partout où passent les

soldats rabistes, ils allument des incendies et accumulent des ruines.

Vers 1894, le sultan Gaourang est assiégé dans Mandjaffa ; le siège dure

plusieurs mois et est des plus meurtriers ; Gaourang, lui-même, ne

parvient à sortir que très difficilement. Les Baguirmiens allèrent se

réfugier à Koussri et de là à Mara, dans le Bornou. Rabah les y

poursuit ; il attaque en outre le sultan du Logone. Enfin, peu de temps

après, il s’emparait de la célèbre ville de Kouka, la capitale du

Bornou, qu’il mettait au pillage ; puis il allait ensuite occuper la

ville de Dikoa qui devenait le chef-lieu de l’empire qu’il constituait

au S. du Tchad. Les habitants du Baguirmi et leur sultan, réduits à la

misère, faisaient appel à l’appui du Ouadaï pour résister aux dernières

tentatives de Rabi lorsqu’un événement tout à fait inattendu se

produisit au cœur de l’Afrique. C’était l’arrivée, par le bateau à

vapeur le _Léon Blot_, de la première mission GENTIL (1897). Il est

inutile de rapporter tous les faits qui se sont succédés dans ces

contrées depuis cette époque. Ils sont intimement liés à l’histoire de

l’occupation française de ces territoires.

[Illustration : FIG. 72. — Le sultan Gaourang du Baguirmi rentrant dans

sa capitale.]

Par la chute de l’empire rabiste sous nos coups, le Baguirmi est enfin

délivré de son oppresseur et placé sous la tutelle de la France. En me

tendant la main à mon arrivée à Korbol, Gaourang me tint à peu près ce

discours : « Sois le bienvenu dans ces états où tu trouveras la même

tranquillité et la même sécurité que dans ton pays et où tu circuleras

partout où tu voudras. Les contrées d’où tu viens et notamment le

territoire de Senoussi sont seulement un peu aux Français. Tu trouveras

dans le Baguirmi un pays totalement acquis à la France. » Enfin lorsque

Gaourang connut le véritable motif de mon voyage, il me fit prévenir

qu’il me donnerait tous les objets de collections que je pourrais

désirer et qu’on me fournirait tous les renseignements que l’on pourrait

avoir afin que je puisse faire connaître aux Français ce qu’est le

Baguirmi. Le lendemain même il m’envoyait Si Sliman, l’homme

certainement le plus instruit et le plus intelligent de son entourage,

qui m’exposa en détail pendant plusieurs heures les événements que j’ai

résumés dans les pages précédentes. On ne pouvait me faire d’accueil

plus cordial et je n’aurai aucun mérite si je parviens à faire connaître

le Baguirmi avec plus de précision que n’avaient pu le faire mes

prédécesseurs BARTH et NACHTIGAL. C’est à ces voyageurs que doit aller

toute notre admiration. Malgré toute la défiance dont ils furent

entourés et souvent malgré l’hostilité très nette des populations, ils

réussirent à rapporter, outre leurs itinéraires et leurs aperçus

historiques sur les contrées du Tchad, des cartes par renseignements

dressées avec une telle sûreté que les nombreux levers de nos officiers

dans le Baguirmi n’ont pour ainsi dire point modifié leurs grandes

lignes[221].

Quelques événements importants se sont accomplis dans le Baguirmi depuis

l’installation des autorités françaises. Le Baguirmi fait partie du

territoire militaire du Tchad (chef-lieu : Fort-Lamy), administré par

l’officier commandant les troupes sous l’autorité du lieutenant-

gouverneur de l’Oubangui-Chari-Tchad (décret du 11 février 1906).

Le corps d’occupation comprenait, au 1er juillet 1903, 62 Européens,

officiers, sous-officiers, artilleurs, etc., des troupes noires

régulières et des auxiliaires. Il se compose d’un bataillon de

tirailleurs sénégalais, de 4 compagnies, à l’effectif de 500

tirailleurs ; d’un escadron de cavalerie comprenant 120 spahis indigènes

(3 officiers et 1 vétérinaire) ; d’une batterie de 50 à 80 artilleurs ou

servants (4 pièces de montagne) ; soit en tout de 700 hommes de troupes,

sénégalais ou assimilés, armés de fusils 1886. Il faut y ajouter 500 à

800 auxiliaires, presque tous Bandas ou Kreichs provenant des débris de

l’armée de Rabi. Les 120 Kreichs auxiliaires de la compagnie de Bousso

ont reçu une organisation spéciale intéressante. L’administration ne les

paie pas mais elle leur laisse le temps de faire des cultures et leur a

attribué des terrains appropriés aux environs du poste. Leurs femmes et

leurs enfants vivent avec eux au camp. Le lieutenant GAUKLER estime

qu’il faut un hectare pour nourrir la famille d’un tirailleur kreich. A

partir de 1903 il a accordé 2 hectares de terrain à chacun, afin qu’ils

puissent vendre une partie de leur récolte et se procurer les autres

denrées indispensables. Les auxiliaires sont armés du fusil 1874. Ceux

qui sont dans les postes du fleuve sont nourris à l’aide d’une ration

prélevée, le long du fleuve et au lac Tchad. Les habitants riverains

assurent en outre le pagayage[222] et le portage dans l’intérieur.

Moyennant ces prestations, d’ailleurs extrêmement lourdes, les habitants

des bords du Chari sont exemptés de fournir toute denrée au sultan

Gaourang.

Ce dernier prélève l’impôt dans ses États à sa guise. Il conserve une

armée mais il ne peut l’envoyer en expédition qu’avec l’assentiment du

commissaire de la colonie. Il conserve en outre la juridiction sur ses

sujets, à moins qu’ils ne viennent réclamer la justice de notre Résident

à Tcheckna. Le sultan est tenu de fournir la nourriture à nos

tirailleurs du territoire du Baguirmi. Il s’acquitte d’ailleurs de cette

imposition très largement, fournissant bien au-delà de ce que nous lui

demandons. Tenu quelque temps en suspicion par le lieutenant-colonel

DESTENAVE, Gaourang est aujourd’hui en excellents termes avec

l’Administration militaire du Tchad[223].

IV. — HISTOIRE DE RABI RACONTÉE PAR SI SLIMAN, IMAN DU SULTAN GAOURANG

Bien que lieutenant de Ziber, Rabi n’avait l’importance que d’un ancien

captif libéré et élevé aux fonctions de chef de guerre. Ce cas n’était

pas rare. Parmi les lieutenants de Ziber, Dourfaga (ou Dour Fada),

Baldas, Hassan, Ba-Bekir, ce dernier seul était un djellabah d’origine

libre. Ziber, disparu, Rabi comme les autres, se groupèrent autour de

Souleyman-Bey. Puis lorsque celui-ci fut à son tour attiré par les

Blancs, en un guet-apens, tous se dispersèrent, emmenant chacun leurs

bazinguers armés de fusils. Mais, Rabi, qui pour le compte de son maître

avait parcouru le pays des Kreichs, des Bandas, le Dar Four, etc., et

savait quelle belle proie était cette région, envoie des courriers dans

toutes les directions pour demander à ses compagnons de revenir. Quand

ils sont tous rassemblés, il les empêche de repartir, leur dit que pour

être forts il faut demeurer unis. Quelques-uns n’acceptent point ses

propositions et retournent dans leur pays mais il retient tous leurs

fusils.

L'Afrique centrale française · 第 33 / 66 段