est argileux et recouvert de vastes marais à l’hivernage. Mais, autant
l’eau y est répandue à cette époque de l’année, autant elle est rare à
la saison sèche. Il faut aller la chercher à de grandes profondeurs dans
des puits spéciaux, et la quantité qu’on recueille est souvent très
insuffisante pour abreuver le bétail. Ces puits sont creusés par des
professionnels que les Arabes nomment Métréma. Ce travail ne se fait
qu’à la saison sèche. Le Métréma va d’un village à l’autre. A l’aide
d’une longue échelle en corde, il descend au fond du puits, et les
habitants font la chaîne pour remonter la terre au fur et à mesure de
l’extraction. Le métréma est payé à raison de 3 ou 4 moutons par puits.
On trouvera dans l’étude de M. COURTET la coupe géologique des terrains
traversés par un certain nombre de ces puits. Quelques-uns ont une
profondeur vraiment extraordinaire. Celui d’Ardébé va chercher l’eau à
47 mètres au-dessous du niveau du sol. Il existait autrefois 8 puits
dans ce village, mais 7 se sont comblés récemment par des affaissements.
Celui de Lahmeur mesure 33 mètres de profondeur ; celui de Bolo, 36
mètres ; celui de Rédédioum, 26 mètres ; celui de Moziout, 28 mètres ;
le puits de Gogo, 25 mètres, etc. Les Arabes me signalent en outre
l’existence de puits profonds aux villages de Diokana, Al Mourra, Dagna,
à l’E. du Laïri. A Moito, au contraire, on trouve l’eau à 2 mètres de
profondeur. Le niveau de ces puits est constant en toutes saisons. On ne
les utilise pas pendant la période des pluies, et pour éviter les
effondrements on en obstrue souvent l’ouverture avec des branchages
soutenant un épais bourrelet de terre. Avec l’argile retirée du puits,
on construit tout autour des abreuvoirs circulaires larges de 1m,50 à 2
mètres et hauts de 0m,20 à 0m,30. Au fur et à mesure que l’eau est
retirée, elle est versée dans ces cuvettes dans lesquelles les animaux
se désaltèrent tour à tour. A certaines époques on est obligé de
rationner les troupeaux, et chaque propriétaire doit venir faire
l’abreuvage de ses animaux à une heure déterminée.
II. — RÉGION DE MOITO
_1er septembre._ — Cette contrée appelée Tinguili par les Koukas est un
grand plateau sablonneux, surmonté de pics, de séries de rochers et de
petits mamelons de granite dont le plus haut a une altitude relative de
50 mètres. Vers le S. et l’O. de grands marais couverts d’eau en ce
moment se prolongent à l’infini vers Moura. Des marais analogues
s’étendent vers Ngoura et Aouni.
A l’E. le plateau s’élève doucement vers le sillon qui prolonge le Ba
Laïri. Cette partie du plateau est occupée par des Baguirmiens métissés
d’Arabe, constituant la fraction des Mahaguénés, avec les villages de
Abéleïa, Guegueur, Mosout, Ngogoti, Kannam, Fadiaoua, Amdallah. Tous ces
villages (population totale : 1.000 habitants) sont très rapprochés les
uns des autres et ne possèdent que des cultures pauvres. Les habitants
vivent surtout de l’élevage des moutons et des vaches. Les cases sont
construites grossièrement, comme celles des pasteurs arabes. Les murs et
le toit sont en tiges de mil pressées les unes contre les autres, mais
non tressées.
Sur le plateau proprement dit du Tinguili vivent les Koukas, qui ne
forment plus que de misérables agglomérations de 50 cases au maximum.
Aujourd’hui les Koukas occupent dans le Tinguili les centres très déchus
de Aouni, Lafia, Mouti, Aboukokakib, Abougouti, Kalé, Ngoro, Isséni,
Gono, Massarma. Le nombre des Koukas vivant dans ces villages n’excède
pas 1.500. Les Koukas sont, à n’en pas douter, parmi les plus anciens
habitants de la contrée qui s’étend de Ngoro au Fittri. Ils furent
défaits par les Boulalas et s’établirent avec eux autour du Fittri. Plus
tard les razzias des Ouadaïens obligèrent une partie des Koukas à
s’enfuir et à venir se réfugier dans les rochers du Tinguili où ils
avaient précédemment vécu et où ils n’échappèrent point encore
complètement aux incursions des Ouadaïens. Actuellement, tous les Koukas
vivent sous la suzeraineté, les uns des Boulalas, les autres des
Baguirmiens.
Les Boulalas forment une autre fraction dont l’origine est assez
incertaine. Actuellement la plupart vivent autour du lac Fittri, et leur
sultan habite Yao, capitale de ce petit état. D’autres fractions sont
dispersées à travers le Dagana. Au dire des Baguirmiens, les Boulalas
sont bien venus du Bornou, comme l’avait pressenti BARTH. En se disant
issus d’une tribu arabe, ils ont trompé NACHTIGAL, dans le but probable
de rehausser leur prestige aux yeux du chrétien. Presque chaque jour
j’ai dû déjouer des mensonges analogues commis par des Musulmans qui
voulaient me faire croire à l’origine arabe de leurs ancêtres. J’ai eu
parfois de véritables difficultés pour faire avouer aux nobles de
l’entourage même du sultan Gaourang que leurs ancêtres avaient été des
Kirdis. Qui dit païen, en ces contrées, dit esclave ; aussi un Musulman,
fût-il dans la plus profonde misère, ne veut pas reconnaître une
semblable origine.
Le village de Moïto est l’un des plus pittoresques de la région N. du
Baguirmi. Bâti sur un plateau sablonneux, il se trouve à l’entrée d’un
défilé entre deux chaînes de rochers granitiques dirigées vers le N.-E.
Le rocher où s’élevait le palais du sultan Hagui le domine de près de
150 mètres. J’ai fait l’ascension de ce rocher, accompagné par quelques
Baguirmiens qui ont tenu à venir me montrer les ruines du Tata en terre
qui fut construit par Hagui, il y a 3 siècles. Elles sont encore très
visibles, bien qu’elles soient recouvertes d’une épaisse végétation.
Elles sont situées sur une terrasse dissimulée dans un chaos de gros
blocs de pierres éboulées, terrasse dont l’accès est très difficile. Il
faut se livrer à une gymnastique fort pénible pour y parvenir, en
escaladant des blocs de roches sur une hauteur presque verticale de près
de 80 mètres. Vers le N., deux autres mamelons profilent leur silhouette
arrondie. Au S. et à l’O. s’étend une grande plaine basse à perte de vue
jusqu’au pied du roc d’Ardébé dont on aperçoit la cîme. Le plateau
sablonneux s’abaisse brusquement à la limite même des rochers, et de
grandes lagunes sans arbres, transformées en ce moment en verdoyantes
prairies, lui succèdent aussitôt. C’est le Firki, long de 10 kilomètres
dans sa plus grande dimension et large d’environ 8 kilomètres entre
Moïto et Ardébé. Il est à sec pendant une grande partie de l’année. En
hivernage il emmagasine l’eau tombée sur le plateau, l’amasse dans une
cuvette principale située près de Moïto et envoie des bras jusqu’à une
cinquantaine de kilomètres vers Moula et Arahil, bras qui en ce moment
se détachent en longues traînées vertes. Ils se prolongent vers le
N.-O., vers Ngoura et Aouni, rendant l’abord de ces villages très
difficile. Il est même probable qu’aux hivernages très pluvieux ils
s’abouchent avec le Baro. La partie la plus basse du Firki, située à
environ 2 kilomètres du village, est occupée par un bois épais d’Acacias
dont les troncs brunis baignent dans la nappe miroitante d’un petit lac
d’hivernage. D’innombrables bandes d’oiseaux de rivage tourbillonnent
aux alentours. Au milieu de la journée, le phénomène du mirage s’y
produit fréquemment, donnant l’illusion d’un vaste lac sur les rivages
duquel végéteraient des futaies étendues. Si modeste que soit cette
lagune elle n’en obstrue pas moins, d’août à octobre, le sentier se
dirigeant vers le S. Il est très vraisemblable qu’il existait autrefois,
en avant des roches de Moïto, un lac assez étendu qui, à l’époque des
crues, recevait les eaux du S. par un chenal s’abouchant soit avec le Ba
Mbassa, soit avec le Chari, en aval de Miskin[215].
_10 septembre, Ancien lac Baro._ — Le Baro est un _Bouda_, c’est-à-dire
une grande dépression sans arbres. Ancienne lagune comblée, il n’y a pas
de berges et son niveau, au centre, se trouve à 5 mètres à peine au-
dessous des terrains environnants. Des glacis gazonnés de plantes
annuelles s’élèvent en pente insensible jusqu’à une lisière boisée.
Cette lagune, sensiblement alignée N.E.-S.O., s’étend depuis les
environs de Gamzouz jusqu’à Ngoura, c’est-à-dire sur une longueur de
plus de 60 kilomètres. Au dire des indigènes, elle se prolongerait
encore plus loin à l’O., à l’intérieur du Khossam et jusqu’au Dagana.
Elle passe un peu au N. de Zerara et ne communique pas avec le Bouda
Addis. A l’E., le Baro ne communique pas davantage avec le Ferch. Il est
aussi sans rapport avec le Bahr el Ghazal. C’est donc vraisemblablement
la terminaison d’un ancien bras du Tchad, sans relation depuis longtemps
avec le lac. Les plus vieux Koukas n’ont jamais vu de poissons dans la
dépression, et on ne trouve à sa surface ni ossements ni coquilles. Les
années de grandes pluies, l’eau ne monte jamais à plus de 0m,40, et cela
seulement en certaines cuvettes. A la saison sèche il n’y a pas trace
d’eau nulle part. J’ai atteint le Baro, à 5 kilomètres de Sarar, après
avoir marché dans la direction E.-N.E. Du S. au N. le Bouda paraît large
de 12 kilomètres. Au N.-E. on distingue sa bordure entre Mouti et
Gamzouz. A 20 kilomètres de distance, au point que j’ai abordé, le Baro
n’a absolument aucun arbre. Un gazon de Graminées et de Légumineuses
fleuries, hautes seulement de 0m,20 à 0m,30, le couvre presque
entièrement. Sur les rives croissent en certains endroits d’épaisses
prairies de Jute, d’Amarante, de queues de chien, de cléomes, de
pourpier indiquant que le sol a été autrefois cultivé par l’homme. En
outre, on observe sur le sable de nombreux débris de poterie qui
seraient les derniers vestiges de villages koukas qui prospérèrent il y
a quelques siècles sur les bords de ce lac. Sur les talus extérieurs
pousse une futaie épaisse de _Sclerocarya_, d’Acacias et de _Commifora_,
mais ce sont surtout les Doums qui forment le fond de la végétation
arborescente.
_13 septembre._ — Les Koukas de Galemaga m’avaient affirmé que le Ba
Laïri s’étendrait du côté de Débéker, mais n’irait pas jusqu’à Galémaga.
En venant de Zérara, après avoir longé le bouda pendant 2 heures,
j’étais entré dans une khala de Gommiers et de Doums, coupée çà et là de
petits marais dont l’eau s’écoule lentement vers le bouda quand elle ne
s’assèche pas sur place. En approchant de Galémaga on s’élève
brusquement de 4 à 5 mètres sur le terrain sablonneux planté en petit
mil. Le plateau qui environne les rochers de Gamzouz vient presque
toucher les hauteurs sableuses de Galémaga. Si le Ba Laïri venait tomber
réellement autrefois dans le Baro, il était fortement étranglé en cet
endroit et son lit d’inondation ne devait pas avoir plus de 500 mètres.
A 1 km. 500 des cases, le sentier qui se dirige au N.-E. vers Aouni,
coupe presque normalement le bouda plein de flaques d’eau, large de 600
à 800 mètres. Les grands Acacias qui sont dans son lit indiquent très
nettement la trace du sillon. Dans le fond même du bouda existe encore
un fossé large de 3 à 4 mètres et plein d’eau, sans écoulement. Les gens
de Galémaga appellent ce sillon le Bouda Kama. A Aouni j’ai pu m’assurer
qu’une ligne de plateaux forme de l’E. à l’O. une hauteur que ni le Baro
ni le Ba Laïri ne pouvaient franchir. La cuvette où sont les puits
d’Aouni est nettement limitée de tous côtés, sauf vers le N.-O., où les
marais nommés Tiné Magaria semblent se poursuivre vers le N. En allant
d’Aouni à Gamzouz, on découvre aisément à l’entrée de ce dernier village
un cul-de-sac arrondi par lequel le lac Baro se terminait de ce côté.
Enfin, à une centaine de mètres plus à l’O. on aperçoit fort bien, à
perte de vue, sur la gauche, la trouée qui faisait communiquer autrefois
le Baro avec le Ba Laïri, par Galémaga. On nomme ce chenal Algoum.
Le vieux chef de Gamzouz, qui est âgé de 60 ans environ, me donne des
renseignements intéressants sur l’hydrographie ancienne du pays : il a
vu par 3 fois (la dernière fois, il y a 10 ans environ) l’eau du Ba
Laïri venir à Galémaga. Son père avait entendu dire dans sa jeunesse aux
vieillards qu’étant enfants ils avaient vu l’eau du Ba Laïri envahir, au
moment d’une très haute crue, le Baro et y apporter des poissons. Il y
aurait donc environ un siècle que les eaux ne viennent plus au Baro. Ce
renseignement cadre assez bien avec la tradition des Makaris que nous
rapporterons plus loin. Le Baro allait rejoindre le Chari vers Goulfei
en traversant le Khossam[216] et le Dagana où il porte le nom de Sell.
La trace de ce bras est encore marquée par une chaîne de Rahat où
campent les Arabes. Les habitants de Ngoura me racontèrent quelques
jours plus tard que ce prolongement passait par les localités
suivantes : Guibni, Guirf Abguiré, Abédédi, Orkom, Kidiki, enfin Gaoui
près de Koussri où il tombait dans le cours d’eau nommé, par les
Baguirmiens, Bahr Ligna (Bahr Reguig par les Arabes). C’est un bras
latéral au Chari qu’il rejoint, près de Mélé, à 60 kilomètres environ de
Massakori et un peu au N. de Koussri. Le Chari s’élargit là en une
dépression qui, au moment des inondations, peut s’étendre sur 5 à 6
kilomètres.
_Aouni._ — Les rochers de cette localité forment une chaîne de mamelons
granitiques, surmontés souvent de blocs en forme de menhirs et
recouverts sur leurs flancs de blocs énormes plus ou moins arrondis,
entassés pêle-mêle les uns sur les autres en un chaos extrêmement
pittoresque. Les plus hauts pitons atteignent à peine 100 mètres au-
dessus de la plaine environnante. C’est au pied de l’un de ces
gigantesques rochers qu’était installé le poste de spahis actuellement
abandonné. J’y trouve un asile des plus confortables. De la terrasse où
je campe un large sentier dévale vers le S. dans la cuvette où des puits
sont creusés à quelques centaines de mètres des rochers, et à une
quinzaine de mètres en contre-bas. Nous gravissons cette pente en
enfonçant dans le sable très blanc, très fin et dépourvu de toute
végétation sur d’assez grands espaces. On a la sensation de pénétrer
dans un pays désertique. Je retrouve là beaucoup de végétaux du Sahara
ou de la région de Tombouctou que j’observe pour la première fois ici à
leur limite méridionale : _Cocculus leæba_, _Leptadenia spartum_, le
_Salvadora_, un très remarquable _Podaxon_. Déjà les rochers de Kolkélé,
d’Abougara et de Moïto étaient environnés de plateaux dont le sol et la
végétation présentaient un caractère saharien. Mais ce n’est qu’après
avoir franchi la grande dépression du Baro qu’on tombe en plein sable et
en pleine flore saharienne. Il n’est pas surprenant que NACHTIGAL ait
comparé ce pays au Kanem.
[Note 212 : BARTH, traduction, t. III, p. 357.]
[Note 213 : Le sorgho et le petit mil dressent leur chaume élevé sur des
sillons analogues à ceux que savent tracer les paysans français. Des
coins plus restreints sont consacrés à la culture des Niébés, des
Arachides, du Cotonnier. Autour même des habitations, dans l’enceinte,
de superbes plants de Maïs, des carrés d’Indigotier, plusieurs variétés
d’_Hibiscus Cannabinus_, enfin les frondaisons géantes des _Lagenaria_,
producteurs de calebasses, élégamment dressés sur la toiture des cases,
occupent les parcelles les plus infimes du terrain cultivable. De même
que dans certaines parties du Soudan français, on fait usage des engrais
animaux pour favoriser le développement des plantes ensemencées et leur
culture ne laisse vraiment rien à désirer, si primitifs que soient les
instruments aratoires. En cette saison, les habitants n’ont pas un
instant de répit. Par places, on repique des pieds de sorgho, là où la
semence a mal réussi ; ailleurs, on sarcle les champs. En un autre
endroit, les enfants se démènent à qui mieux mieux, en poussant des cris
sauvages, pour éloigner les oiseaux qui viennent dévorer les premiers
épis mûrs du mil. Les troupeaux sont assez nombreux et en parfait état.
On les mène pâturer dans la jachère la nuit pour leur éviter les piqûres
des insectes et pour qu’ils ne soient pas incommodés par le soleil. Dès
4 heures du matin, ils rentrent ordinairement à l’étable.]
[Note 214 : Les habitants sont des Baguirmiens possédant de nombreux
esclaves saras, des esclaves métissés et enfin des Fellatas. Cette
population mélangée représente un total de 8.000 à 10.000 habitants. Les
Fellatas sont les plus nombreux ; d’un teint très noir, ils ne
ressemblent guère aux Foulahs de l’Afrique occidentale ; ils ont, au
contraire, une grande partie des traits des Baguirmiens avec lesquels
ils s’allient. Ils parlent exclusivement la langue baguirmienne et la
langue arabe. Quelques vieillards seulement se souviennent avoir parlé
le fellata dans leur jeunesse. Cette race, dont l’origine est
énigmatique, est aujourd’hui disséminée dans toute l’étendue du
Baguirmi. Autour de Tcheckna, en particulier les Foulahs sont assez
nombreux, mais dans d’autres villages on trouve seulement quelques
familles éparpillées çà et là. Nous ne pensons pas que ce groupe
ethnique compte à l’heure actuelle plus de 5.000 à 6.000 représentants
dans toute l’étendue du Baguirmi. Les autres se sont dispersés à travers
le Bornou, après les spoliations dont ils ont été l’objet de la part de
Rabah.]
[Note 215 : La tradition veut qu’il ait existé en cette région un lac
permanent, dont les rives auraient été habitées par les Kotokos. Puis
vint l’assèchement qui ne laissa que quelques traces de ces plexus
(Minia Gari, Rahat el Kleb). Populations essentiellement de pêcheurs,
les Kotokos durent émigrer sur les bords du Chari et du Tchad.]
[Note 216 : Le Khossam, que traversait ce diverticule, est aujourd’hui
un pays très pauvre en eau, et les habitants sont obligés d’amener leurs
troupeaux pendant la saison sèche, soit vers le Dagana, soit vers le
Chari. Il est couvert de grandes khalas formées d’arbres épineux.]
CHAPITRE XIV
LE BAGUIRMI
I. L’esclavage au Baguirmi — II. Le commerce du Baguirmi. — III.
Histoire. — IV. Histoire de Rabi racontée par Si Sliman, iman du sultan
Gaourang. — V. Notes du Dr Decorse.
* * * * *
I. — L’ESCLAVAGE AU BAGUIRMI
Depuis 1900, date de notre installation, le trafic des esclaves est
resté le principal commerce du Baguirmi. On continue à le dépeupler,
pour approvisionner les marchés des régions comprises entre 9° et 12° N.
et le cours du Logone et du Chari en longitude[217]. Ce sont ces
territoires que le traité passé avec Gaourang réserve au sultan comme
« terrains de chasse ». Il faut lire « chasse à l’esclave ».
En 1903, MM. DESTENAVE et FOURNEAU ont bien fait promettre à Gaourang de
cesser les razzias et de supprimer la traite ; en échange nous
l’autorisions à lever l’impôt chez l’Alifat de Korbol qui s’était
affranchi de son autorité à la suite de notre intervention dans les
affaires du Tchad. Cet engagement n’est qu’une plaisanterie, nous en
avons eu maintes fois la preuve par notre expérience propre et par les
documents de M. BRUEL.
Si le sultan nous accorde l’autorisation de poursuivre tous les
trafiquants baguirmiens que nous surprendrons en train de conduire des
convois de captifs, il se réserve le droit de prélever sur la rive
gauche du Chari et de faire passer sur la rive droite, la quantité
d’individus de l’un et l’autre sexe qu’il jugera utile pour se
constituer un entourage, le servir lui, et récompenser tous les
musulmans qui l’entourent. La convention de 1903 n’aura d’autre résultat
que de faire passer entre ses mains, et cela sous notre protection, le
monopole de la traite. En effet la traite se trouverait supprimée pour
les sujets du sultan, mais non pour lui. Cette convention n’entraverait
nullement l’exportation des Kirdis vers le Ouadaï, le Bornou, et le
Kanem.
Les Baguirmiens recrutent leurs esclaves par divers moyens.
_A_) Le plus profitable est la razzia, dirigée par le sultan lui-même.
Sous couvert de lever l’impôt dans une contrée, Gaourang y vient à
l’improviste avec une nombreuse suite de courtisans, de soldats, et
toute une multitude d’hommes, de femmes, d’enfants qui marchent à la
suite de la troupe pour ramasser les miettes du butin. Il s’en trouve
souvent plusieurs milliers. Sous prétexte d’attendre le versement
complet du tribut, les Baguirmiens vivent sur le pays aux dépens des
récoltes amassées par les Kirdis jusqu’à ce qu’ils les aient épuisées.
Quant au tribut il se compose d’esclaves, de troupeaux, de volailles, de
mil, de miel, d’autres produits agricoles. Le sultan garde pour lui la
plupart des esclaves ; il en donne quelques-uns aux notables qui l’ont
accompagné.
Voici, d’après M. le capitaine PARAIRE quelques-uns des hauts faits du
Sultan.
Quand Rabah marcha sur Kouno, Gaourang pénétra au cœur des pays Kirdis.
Il vécut aux dépens des populations, les pressura à plaisir, leur enleva
leurs femmes et leurs enfants, leurs chevaux et leurs troupeaux.
Installé entre Laï et Goundi, il fit successivement des incursions chez
les Somraïs, les Toummoks, puis il passa le Logone pour razzier jusqu’à
Banglou, et le Ba Bo pour aller dévaster le pays Laka. Il resta en
territoire Gaberi jusqu’au moment où il l’eut complètement épuisé. En
1900, nouvelle apparition de Gaourang dans la même région, il séjourne
chez les Kirdis de décembre à avril. Il revient après avoir réduit le
pays à la misère, emmenant de nombreux captifs Somraïs. En 1901 et 1902
Gaourang va chez les Manas. En 1903 le Dékakiré et le pays de Korbol
sont mis en coupe réglée. Où il ne peut aller, il envoie ses agents ;
c’est ainsi que, pendant qu’il opère au Dékakiré, de soi-disant
marchands Baguirmiens enlèvent tout ce qu’ils trouvent en pays Somraï et
chez les Manas.
_B_) Des Baguirmiens voyageant par petits groupes, armés ou non,
parcourent les pays à l’O. du Chari, et lèvent au nom du Sultan un
tribut composé presque en entier de captifs, tribut dont l’importance
est arbitraire. Cette perception est faite au nom du Sultan, mais tous
les esclaves ne sont pas ramenés à Gaourang.
_C_) Enfin de petits trafiquants (djellabahs), bornouans, baguirmiens,
fellatas, circulent constamment dans les pays saras, avec parfois
quelques ânes ou bœufs porteurs. Ils apportent avec eux un peu de
verroterie, du coton tissé au Baguirmi, des bracelets en cuivre, parfois
ils emmènent quelques bœufs ou des chevaux (la plupart du temps volés)
et ils échangent ces produits contre des esclaves. Ces malheureux sont
livrés aux djellabahs souvent par leurs propres parents. On se
débarrasse de préférence des enfants de constitution faible pour ne
garder que les plus beaux. Cette sélection expliquerait le magnifique
développement physique atteint par la race sara si proche cependant des
Baguirmiens. Très souvent aussi les Saras viennent vendre des esclaves
qu’ils se sont procurés par rapt dans les villages voisins.
[Illustration : FIG. 71. — Cuirasse en matelas de coton portée par les
cavaliers baguirmiens.]
Il est très difficile d’évaluer la quantité d’esclaves qui sortent
chaque année des territoires fétichistes rentrant dans la sphère
d’influence du Baguirmi. 5.000 me semble un chiffre inférieur à la
réalité. M. BRUEL a vu près du Chari, vers 10° N., un convoi de 1.600
esclaves qu’on emmenait à Gaourang. Ce dernier prétend en avoir reçu 300
seulement. Il est certain qu’il se produit un déchet considérable en
cours de route. Les esclaves sont attachés comme du bétail ; souvent
plusieurs sont fixés ensemble à une sorte de joug en bois qui entrave
leur marche. Ils ne reçoivent pas de mil ; les hommes d’escorte eux-
mêmes ayant à peine de quoi subsister. Les esclaves n’ont donc pour
vivre que les racines qu’ils déterrent, les fruits qu’ils cueillent et
comme ils sont entravés, ils n’ont qu’en quantité insuffisante même ces
vivres de famine. Beaucoup meurent de soif ou d’insolation. Les esclaves
morts en route ne reçoivent point la sépulture. J’ai trouvé ainsi le 5
avril, sur le sentier entre Dol et Mouré, le cadavre d’un enfant d’une
dizaine d’années, mort de faim et de fatigue la nuit précédente. On
avait traîné le cadavre encore ligotté dans le creux d’une termitière et
les fourmis rongeaient déjà ce pauvre corps amaigri, blessé au cou par
le joug. Les porteurs baguirmiens qui nous accompagnaient trouvaient ce
spectacle tellement ordinaire, qu’ils ne s’arrêtaient même pas. Ils nous
ont dit qu’il passait tant de caravanes d’esclaves le long du sentier et
qu’il mourait tant d’enfants qu’on ne pouvait point s’occuper au village
de Dol des cadavres ainsi semés sur les chemins.
Les malheureux qui résistent aux souffrances du voyage arrivent à
destination dans un état d’épuisement extrême ; qu’une épidémie se
déclare ils meurent par centaines. Le capitaine JACQUIN nous déclarait
qu’il n’est pas rare de voir pourrir sous les bosquets environnant
Tcheckna une cinquantaine de cadavres d’esclaves. Beaucoup de ceux-là
même qui ont survécu aux fatigues du convoi, dit-il, ne peuvent endurer
le séjour dans cette ville, où, jusqu’à la vente, on les laisse attachés
par 15 et 20 dans la même case immonde, ou exposés aux ardeurs du
soleil. Cet officier déclare que sur 100 captifs pris dans les contrées
fétichistes, il n’en arrive que 40 sur les marchés du Baguirmi.