capitaine JACQUIN. Une marche de 5 heures à travers la steppe
difficilement praticable me conduisit aux ruines de Massénia, l’ancienne
capitale du Baguirmi. Les pluies des jours précédents avaient transformé
le pays en un immense marécage. Ces marais que j’allais parcourir
pendant une quinzaine de jours ne ressemblaient pas à ceux où j’avais
erré à l’O. du lac Iro, c’était plutôt une grande plaine sans horizon,
toute semée d’arbustes épineux ou d’arbres rabougris parmi lesquels
dominaient plusieurs espèces d’_Acacia_ aux épines traîtresses. Le sol,
partout argileux et plat, était couvert de nombreuses espèces de
Graminées et surtout de variétés fourragères de _Panicum_ formant un
tapis discontinu, interrompu par les flaques d’eau et les buissons de
Gommiers. Quel pays monotone ! Quelles heures de lassitude j’ai passées
dans cette steppe, pays de la soif en saison sèche, en hivernage pays de
bourbiers d’où surgissent le soir des myriades de moustiques, depuis les
_Anophèles_ propagateurs du paludisme, jusqu’aux _Culex_ aux morsures
douloureuses. Certes je ne souhaite point aux enthousiastes de la mise
en valeur rapide de notre Afrique Centrale d’être condamnés à vivre dans
ces steppes, plus tristes peut-être que le Sahara où l’on jouit au moins
de grands horizons. Dans la steppe le naturaliste ne trouve même pas un
dédommagement à ses peines : la flore est d’une uniformité désespérante.
Il en est de même de la faune, rien n’est plus rare qu’un papillon ;
très peu d’insectes visitent les boules de fleurs d’_Acacia_, malgré
leur parfum pénétrant.
Dès le premier jour, je compris combien serait pénible cette marche à
travers les marais coupés d’îlots d’_Acacias_. Les herbes nous cachaient
souvent les flaques d’eau et il fallait prendre des peines infinies pour
ne pas tomber dans la vase où les pieds s’enfonçaient profondément. Le
sentier était souvent caché par l’inondation, de sorte que nous étions
obligés d’avancer à l’aventure. Parfois il fallait revenir sur nos pas,
les clairières suivies conduisant dans de profondes dépressions en cul-
de-sac où l’eau s’était accumulée et où une couche de petites plantes
flottantes, des lentilles d’eau et des _Wolfia_ cachaient une nappe
profonde de plus d’un mètre. Alors avec des précautions infinies mes
porteurs, qui toujours marchaient en avant, s’arrêtaient, revenaient en
arrière me dire qu’il ne fallait plus avancer et nous changions de
direction, à travers les Krebs et les riz sauvages.
[Illustration : FIG. 70. — Un chef baguirmien et ses cavaliers.]
Gaourang m’avait donné une vingtaine de porteurs. Deux ou trois
s’enfuirent dès la première nuit, ils furent facilement remplacés par
des volontaires engagés au petit village de Massénia. J’étais accompagné
par un notable baguirmien que le sultan avait chargé de veiller à la
marche du convoi et de recruter des porteurs le cas échéant.
Le soleil disparaissait dans la futaie épineuse lorsque j’arrivai au
pied des murailles de Massénia. Depuis une heure je cherchais ces ruines
qu’on m’avait décrites comme imposantes. Nous cheminions à travers les
marais, dans les hautes herbes d’où émergeait à peine la tête de mes
compagnons. Cette steppe marécageuse présentait ce soir-là un aspect
encore plus triste que d’ordinaire. La traversée des flaques d’eau
boueuse nous avait éreintés. Les pluies abondantes de la nuit dernière
avaient élevé leur niveau, et, par place, les hommes avaient de l’eau
jusqu’à la ceinture. C’est à travers ces fondrières qu’étaient passés
dans la matinée les cavaliers du village d’Abougher, venus à Tcheckna
saluer Gaourang, à l’occasion de son retour. Les pieds de leurs chevaux
avaient rendu le chemin, déjà difficile en temps ordinaire, encore plus
impraticable. Nous avancions très lentement. Soudain est apparue, à 50
pas devant le convoi, la muraille effritée de la ville morte. La steppe
s’arrêtait là, brusquement. Pas une plante n’avait encore envahi ces
ruines. En un clin d’œil je fus sur le sommet de l’enceinte. A la vue de
ce qui avait été Massénia, je suis resté anéanti. Par ce soir
d’hivernage, le paysage noyé dans la pourpre du couchant était d’une
tristesse infinie. De la ville décrite avec tant de soin par BARTH, il
ne reste rien, absolument rien. La trace même des mosquées, des palais
des sultans, des caravansérails, de ces grands abreuvoirs où les
caravaniers conduisaient leurs montures est totalement effacée. De
hautes graminées, s’élevant à 1m,50, remplissent l’intérieur de
l’enceinte. Par places, les indigènes des villages voisins ont retourné
la terre et planté du sorgho qui végète à merveille sur ce sol imprégné
de substances organiques. Ailleurs, l’herbe est couchée et piétinée par
les fauves et les antilopes, car ce lieu est maintenant le repaire
d’innombrables bêtes sauvages. Çà et là quelques _Balanites_ au
feuillage glauque, aux rameaux retombants, profilent leur lugubre
silhouette, tel un saule pleureur au milieu d’un cimetière. Ce n’est pas
seulement la vue de cet arbre qui évoque l’impression d’une nécropole.
Dans l’argile du mur ébréché on voit pêle-mêle des tibias humains, des
morceaux de crânes, des débris de poteries. La pluie a creusé des fossés
profonds, parfois de plus d’un mètre, à travers l’emplacement de la
ville où s’élevèrent des demeures somptueuses. La vue de ces ruines m’a
fait penser à celle de Ghasr Eggonio, l’ancienne capitale du Bornou,
détruite par les Foulbés en 1809 et dont les débris imposants apparurent
à BARTH en 1852 dans un cadre identique[212].
L’enceinte de Massénia mesurait 15 à 20 kilomètres de tour. Fort
endommagée au siège de 1870, quand les Ouadaïens se rendirent maîtres de
cette contrée, elle était encore très imposante, en 1897, lorsque M.
GENTIL la visita. Cependant, les Baguirmiens, en pleine décadence depuis
un siècle, n’avaient pas songé à réparer les brèches et la partie
éboulée du mur. La ville d’ailleurs avait perdu une grande partie de ses
habitants. Aussi, lorsqu’on apprit en 1898 que Rabah marchait sur
Massénia, le sultan Gaourang, dans l’impossibilité de soutenir le siège,
fit incendier sa capitale. Elle fut détruite de fond en comble et les
habitants se dispersèrent le long du Bahr el Erguig et du Chari. Après
la défaite du conquérant, le sultan, au lieu de s’établir en cet endroit
qui lui rappelait de si lugubres souvenirs, vint camper à Tcheckna,
jusqu’alors village sans importance. Il y fut bientôt rejoint par
plusieurs milliers de sujets. A Massénia, comme nous l’avons dit, il ne
reste plus rien. Les remparts, larges de 4 à 6 mètres à la base,
éboulés, coupés de brèches en maints endroits, constituent encore, par
places, un mur de 5 à 8 mètres de hauteur. Les faces tournées au S. et à
l’E. ont été endommagées par la pluie. Les autres côtés, ainsi que
l’intérieur du mur, ont beaucoup moins souffert ; du reste la crête du
Tata est parfois de plain pied avec le sol de l’ancienne ville, celui-ci
étant presque partout surélevé de 2 ou 3 mètres sur celui de la plaine
environnante. En dehors de l’ancienne enceinte, et à 500 mètres au
S.-E., quelques familles baguirmiennes ont formé un village gardant le
nom de Massénia, et composé d’une quinzaine de cases bâties sur un petit
coteau dominant de quelques mètres les marais environnants. C’est dans
ce hameau que nous avons passé la nuit du 26 août. Le lendemain matin,
dès 9 heures, nous le quittions, et après avoir traversé les marais qui
l’entourent, marais remplis de sorgho et de petit mil, à demi noyé dans
l’eau, nous pénétrions de nouveau dans l’intérieur des ruines. Il faut
environ une demi-heure pour traverser le quartier E., du S. au N. Les
grands _Andropogon_ soudanais, très rares depuis le 10e parallèle,
forment ici des prairies très étendues, mais l’herbe qui domine sur les
ruines de Massénia est le _Dactyloctenium_, dont les graines sont en ce
moment parvenues à maturité. Cette charmante petite graminée, comme le
mouron de nos pays tempérés, croît à l’état sauvage dans tous les
terrains cultivés et le long des chemins, partout où l’homme a séjourné
quelque temps. Son grain, encore plus fin que celui de l’_Eleusine_,
constitue un aliment médiocre permettant aux indigents de subsister
jusqu’à la récolte des céréales. Nous croisons une troupe de pauvres
gens, femmes et enfants, qui ont bravé la rosée matinale très abondante
pour venir disputer aux passereaux ces vivres de famine. Ils saisissent
les épis d’une main et font tomber les grains mûrs dans la calebasse
tenue de l’autre main. Malgré la hâte avec laquelle ils opèrent, ils
n’ont encore recueilli que quelques poignées, et une grande partie de la
journée va être passée dans ces ruines à glaner ainsi la nourriture
quotidienne. N’est-ce pas un contraste lamentable que la vue de ces
quelques misérables mourant de faim, les seuls occupants de la place où
s’élevait il y a quelques années encore l’une des cités les plus
fastueuses des empires soudanais.
Je songe involontairement à l’ancienne grandeur du Baguirmi, telle que
la révélèrent à BARTH les vieillards qu’il questionnait à cette place
même il y a 50 ans. Bien des réflexions envahissent la pensée. Peut-on
démêler dans l’imbroglio des intrigues, des haines ou des rivalités qui
pendant plus d’un siècle l’ont agité, la cause immédiate de la ruine de
cet empire ? A notre avis l’explication est simple. Le Baguirmi dut sa
richesse, et ses sultans, leur puissance, exclusivement au commerce des
esclaves, cela, tandis que la prospérité des grands Etats soudanais, le
Bornou, le Sokoto, l’Adamoua, le pays Somrai vivait non seulement de la
traite des noirs mais surtout du commerce des tissus, du sel, du natron,
de la kola, du bétail. Les Baguirmiens travaillaient à peine. Ils
prélevaient dans les pays voisins tous les esclaves dont ils avaient
besoin pour payer ceux qu’ils recevaient de l’extérieur. Ces mêmes
esclaves étaient employés à la culture tandis que les possesseurs du
pays vivaient dans l’opulence et l’oisiveté. Ils excitèrent ainsi la
jalousie des maîtres du Ouadaï, du Kanem et du Bornou. De là ces
expéditions où le Baguirmi eut fréquemment le dessous. En outre, la
caste noble avait contracté de telles habitudes de mollesse qu’elle se
désintéressa même de la direction de l’Etat. Déjà au temps où BARTH
visita le pays, une partie des charges administratives étaient entre les
mains des eunuques du sultan. Ces eunuques furent, dans les dernières
années et sont restés encore aujourd’hui, les seuls chefs de l’armée.
Aussi les Baguirmiens ne purent-ils résister ni à l’invasion du Ouadaï,
en 1870, ni à celle des Tourgous, en 1893, et Rabah ne fit que
précipiter la ruine du Baguirmi où il ne trouva à glaner qu’un maigre
butin. L’Empire du Logone et le Bornou perdirent leur indépendance dans
les mêmes circonstances et pour les mêmes causes, mais les populations
furent moins éprouvées et le commerce continua à entretenir une certaine
activité. Au contraire, le Baguirmi fut complètement ruiné après le
passage de Rabah qui razziait ou anéantissait tout. Les provinces Saras,
très appauvries, fournirent beaucoup moins d’esclaves ; enfin notre
occupation, si tolérante pourtant, gêna quelque peu le trafic du _bois
d’ébène_. Gaourang n’a recouvré, après les batailles de Koussri et de
Dikoa, qu’une petite partie des guerriers et des femmes qui lui avaient
été enlevés après le combat des rochers des Niellims. Les villages sont
dépeuplés et ruinés, d’autres complètement abandonnés ; les troupeaux
ont presque disparu. Le sultan actuel, épicurien plongé dans la vie
facile des harems, ne s’en aperçoit peut-être pas encore, mais il n’est
pas douteux que son empire est dans le dénuement le plus complet. Les
nobles ont des besoins qu’ils ne peuvent plus satisfaire. Les esclaves,
éparpillés dans les villages de culture, étant seuls à travailler,
n’arrivent pas à faire vivre la masse des désœuvrés. En ce moment même,
le tiers de la population de Tcheckna manque de mil, et les plus hardis
de ces affamés se sont dispersés dans les pays environnants à la
recherche d’un village où ils pourront vivre en pillards aux dépens des
cultivateurs jusqu’à la moisson prochaine.
De Massénia à Abougher, la distance est d’une trentaine de kilomètres et
le sentier serpente continuellement à travers la plaine argileuse semée
d’arbustes épineux parmi lesquels domine l’_Acacia arabica_. Cet arbre a
fréquemment les racines dans l’eau à l’hivernage. Les épines pénétrantes
dont sont armés ses rameaux entravent la marche autant que les flaques
d’eau où il croît, et les fossés comme celui que nous avons traversé au
sortir de Massénia, large de 200 mètres et profond de 1m,20. Le cheval
passe à la nage tandis que nous arrivons à gagner l’autre bord en nous
frayant une trouée au milieu des herbes inondées, avec de l’eau
jusqu’aux aisselles. De semblables étangs ne sont point rares au
Baguirmi en cette saison, et les caravanes sont parfois obligées
d’effectuer de longs détours pour les contourner. D’ailleurs en
hivernage les transactions d’un village à l’autre sont presque
interrompues par suite de l’impraticabilité du pays. Cette même terre,
actuellement toute couverte de flaques d’eau et de bourbiers, devient en
saison sèche dure comme la pierre, et les points où les caravanes
peuvent s’abreuver sont extrêmement rares. A 10 kilomètres avant
d’arriver à Abougher, je croisais sur le sentier le lieutenant BLARD,
parti en tournée topographique dans le Débaba, et qu’une affaire urgente
rappelait à Tcheckna. Il venait d’effectuer une marche de 150 kilomètres
en 30 heures, franchissant les marais et les étangs qui barraient le
chemin de Lahmeur. Des raids de ce genre ne sont point très rares chez
les officiers de nos possessions africaines, et font le plus grand
honneur à leur énergie.
Vers 3 heures de l’après-midi, nous arrivons sur un petit mamelon
sablonneux dont l’aspect diffère totalement des marais que nous venons
de traverser. Là le terrain est légèrement bombé et perméable, de sorte
que l’eau s’écoule après chaque pluie, aussi les habitants en ont ils
fait un canton de prédilection pour la culture des céréales. La grande
plaine sablonneuse, surélevée de 3 à 10 mètres au-dessus des marais, qui
a le village d’Abougher pour centre et 10 kilomètres environ de rayon,
est à cette époque couverte de champs superbes[213].
Nous retrouvons ici un peu de la prospérité agricole du Soudan nigérien.
C’est dans cette plaine, du reste, si l’on en croit la tradition, que la
civilisation baguirmienne a pris naissance. Avant d’aller occuper
l’emplacement de Massénia, les premiers sultans résidèrent dans cette
localité qui est encore aujourd’hui l’un des principaux greniers du
Baguirmi. Abougher nourrit une grande partie de la population de
Tcheckna et vend, en outre, beaucoup de grains aux caravanes qui
traversent la contrée. Ce canton comprend de grosses agglomérations
environnées de plusieurs petits villages de culture[214].
_27 août, Village de Moula._ — La route directe d’Abougher à Moula,
longue d’environ 45 kilomètres, est, en cette saison, absolument
impraticable. Je n’ai pu m’y risquer avec mes nombreux porteurs. En
certains endroits les piétons enfoncent dans l’eau et la vase jusqu’à la
ceinture. Le passage récent de nombreux cavaliers a défoncé le sentier
encore davantage. D’ailleurs ces marais sont bien peu intéressants, leur
flore est partout la même, et l’horizon est extrêmement borné à travers
les bois d’acacias.
Le lieutenant BLARD, qui a passé à travers ces marais et qui a failli
laisser son cheval enlisé dans le bourbier, me conseille de faire un
détour à l’O. par Arahil. Après la sortie des cultures d’Abougher que
nous avons mis une heure et demie à traverser, nous coupons la plaine
couverte d’acacias, tantôt sèche, tantôt inondée. Par places, le terrain
devient plus marécageux, il est déboisé et les monocotylédones bulbeux
(_Crinum pauciflorum_ et _Acrospira_) le recouvrent. Les flaques d’eau
que nous rencontrons sont franchies sans difficulté. Il faut cependant
excepter un large marais, bordé de hautes herbes, large de près de 500
mètres en certains endroits, et où l’eau atteint déjà 0m,70 de hauteur
sur quelques points. On le coupe une heure avant d’arriver à Arahil. Je
l’ai traversé encore le lendemain, à 2 heures à l’E. du village. En cet
endroit, il avait un lit très net, large de 200 mètres, un fond asséché,
sans vase. Il se dirige de S. 20° O. vers N. 20° E. Les arbres manquent
dans la dépression et existent, au contraire, en grand nombre sur les
bords, formant une fausse galerie. Les Arabes m’ont raconté que ce
sillon était la Minia qui va des marais à l’O. de Mokto à un village
nommé Iden, au S.-O. d’Arahil. On le nomme dans la contrée Alma-Gari. Je
présume qu’il n’est autre que le grand fossé qu’on traverse pour aller
d’Abougher à Dourbali. Ce dernier est plein d’eau en cette saison et on
est obligé de le passer à la nage ou à l’aide de radeaux. La première
agglomération que nous rencontrons est le petit village de Séhé-Baya,
situé au N.-N.E. d’Abougher et à 16 kilomètres des dernières cases de
cette agglomération. Le second est le village de Arahil, situé à 17
kilomètres N.-N.O. du précédent. De Arahil à Moula, la distance est de
35 kilomètres et le sentier se dirige droit de l’O. à l’E.
Des marais bourbeux assez étendus environnent Arahil, mais à partir de
l’Alma-Gari jusqu’à Moula, c’est-à-dire sur un parcours d’environ 25
kilomètres, le sol change de nature : il devient sablonneux et sec. La
couche argileuse située au-dessous des sables ne se révèle que par de
petits emplacements, souvent éloignés de plusieurs lieues les uns des
autres et formant des bandes sur lesquelles on trouve encore de l’eau et
des marais. Au contraire, dans le reste du terrain, le sol est sec, même
en hivernage. La grande plaine sablonneuse que je viens de traverser et
qui tire son origine de l’érosion des pics granitiques voisins, a un
aspect tout différent de la région argileuse baguirmienne. Les acacias y
sont rares. Les Térébinthacées y sont également clairsemées, les
buissons manquent à peu près complètement. Ce qui domine, ce sont de
petits arbres élevés de 6 à 10 mètres (_Anogeissus_, _Balanites_,
_Combretum glutinosum_, _Bauhinia_). Et ces arbres très espacés
produisent encore l’impression du verger comme sur la 9e parallèle.
D’ailleurs on se trouve sur un terrain qui a été cultivé il y a peu
d’années, et c’est l’homme qui a probablement détruit tous les petits
buissons qui peuplent habituellement la steppe. Actuellement le sol est
envahi par des herbes en fleurs, hautes de 0m,30 à 0m,40, en touffes
clairsemées. C’est un pâturage d’excellente qualité, beaucoup mieux
approprié à la nourriture du bétail que les prairies élevées de plus de
1 mètre, formées de _Panicum_, de _Ceteria_ et de quelques rares
_Andropogon_ qui recouvrent la lande argileuse. Sur le terrain
sablonneux que nous traversons, la flore des prairies est différente. Le
_Dactyloctenium_ forme les 4/5 du tapis, auquel s’associe, en grandes
quantités, une Acanthacée à jolies fleurs bleues, ainsi qu’un petit
_Commelina_ rampant, très abondant et recherché par les animaux
domestiques.
Les trois villages traversés sont relativement riches en troupeaux. Ils
possèdent chacun une dizaine de chevaux, 30 à 50 bœufs ou vaches, une
centaine de moutons ; enfin, à Moula, j’ai vu 3 autruches domestiques et
une jeune autruche. Le bétail est entouré de grands soins et on le
rentre dans les cases à la tombée de la nuit. C’est à ce moment que se
fait la traite des vaches. De grand matin on les trait encore et on les
conduit au pâturage avant le lever du soleil. La mouche bodjené n’existe
pas, au dire des indigènes, mais, par contre, les moustiques sont très
abondants et du crépuscule à l’aurore on entend leur bourdonnement
ininterrompu. Il paraît que les animaux domestiques n’en sont point
incommodés. Séhé-Baya et Arahil possèdent chacun 80 à 100 cases ; Moula,
de 100 à 120.
Dans les deux premiers villages, les habitants se disent Arabes,
appartenant à la tribu des Yessés. Leurs cases, construites sur le type
de celles des Arabes du Dékakiré, sont grossières, mais larges et
propres. Les murs et le toit sont en tige de mil. A l’intérieur est le
lit sur lequel repose pendant la nuit le maître de la maison, entouré de
ses moutons. Ce lit est en planches, élevé de 1 mètre au-dessus du sol,
et surmonté parfois d’un baldaquin. Les habitants de Moula sont des
Baguirmiens nommés Noubas par les Arabes pasteurs, mais ils ont tout à
fait le type de l’Arabe du pays. Les cases sont les mêmes et il n’y a
point d’enclos en paillassons comme chez les vrais Baguirmiens. Les
hommes de Moula m’ont d’ailleurs raconté qu’il avait existé dans leur
village de nombreux arabes de la tribu des Ouled-Moussa, mais à la suite
de mariages, ils avaient été peu à peu assimilés par les Baguirmiens
plus nombreux. Aujourd’hui il ne reste plus que quelques Arabes se
disant non mélangés. Les Fellatas ne font que passer dans le pays.
_30 août, Ardébé._ — De Moula à Ardébé la distance est d’environ 40
kilomètres. Pendant 7 heures de marche nous cheminons, à partir de
Moula, en un pays presque constamment sablonneux. Nous ne rencontrons
des affleurements argileux, recouverts de marais, que de loin en loin.
Ces étangs sont d’ailleurs fort peu étendus. Il faut en excepter de
grandes mares situées à gauche du sentier entre le 22e et le 23e
kilomètre, entourées d’une ceinture épaisse de grands Acacias en fleurs
dont les rameaux supportent d’innombrables nids de Gendarmes ; ces
superbes oiseaux au plumage jaune safran piaillent au bord du sentier en
picorant les épis mûrs du _Panicum_. La végétation des coteaux
sablonneux présente l’aspect d’un verger dans lequel le _Sclerocarya
Birrœa_, à port de pommier, est de beaucoup l’espèce la plus répandue.
Avec les innombrables Graminées ressemblant à des _Agrostis_ et à des
_Poa_, auxquelles s’associent plusieurs espèces d’_Indigofera_ et de
_Tephrosia_ dont les fleurs roses simulent de loin les _Galeopsis_, on
se croirait dans une jachère de Normandie vue en automne. A certaines
places broutent des antilopes, mais au lieu de se réunir par grands
troupeaux, comme à la saison sèche, elles s’isolent en ce moment par
couples : c’est la période des amours.
Pendant les deux heures qui précèdent l’arrivée aux rochers d’Ardébé, on
chemine presque constamment à travers la steppe marécageuse de petits
Acacias. Nous sommes rejoints dans ces marais par une caravane de
pèlerins qui nous suit depuis Abougher. Outre son chef monté sur un âne,
elle se compose de 6 esclaves porteurs, armés de flèches, de deux femmes
chargées de calebasses et préparant la nourriture en route ; enfin un
enfant de 5 ou 6 ans va à pied. Ces gens viennent du Sokoto et se
dirigent à la Mecque. Le pèlerin me raconte que ses porteurs sont des
esclaves qu’il vendra en route pour subvenir à ses besoins. Il n’espère
pas arriver dans la ville sainte avant deux ans.
Les rochers d’Ardébé sont formés de gros pitons de granite s’élevant
d’une trentaine de mètres au-dessus de la plaine. Leur masse sombre et
dénudée émerge au loin des fourrés de petits arbustes épineux. Après les
avoir contournés nous entrons dans les premiers champs de mil qui
annoncent la proximité des cases. La population, composée d’Arabes et de
Ouadaïens, nous fait un accueil très empressé. J’ai en outre le plaisir
de trouver là quelques spahis envoyés au-devant de moi par mon ami, le
lieutenant LEBAS.