les pitons granitiques, sont assez nombreux. Toutes les cases sont
complètement vides, tant est grande la crainte qu’inspirent les
Baguirmiens[206]. On a négligé d’entretenir les cultures, les mauvaises
herbes dépassent en hauteur le mil et l’aspect de ces vastes champs
abandonnés aussitôt après l’ensemencement est vraiment lamentable. Les
villages Bouas rappellent ceux des Saras, les cases sont construites de
la même manière, le mil est également planté en sillons. Le terrain est
déboisé sur un rayon de 1 à 3 kilomètres. A la place des beaux _Ficus_
au feuillage si fourni et à l’ombrage épais, ornement des campagnes
Saras, on trouve ici autour de chaque agglomération quantité de
_Borassus_ et d’_Hyphæne_, mais l’essence qui domine est
incontestablement l’_Acacia albida_ dont les branches et les troncs d’un
blanc terne sans une seule feuille font croire que l’arbre est mort. Il
est en réalité à la période de repos et à l’encontre de presque tous les
végétaux du Soudan qui vivent surtout à l’hivernage, l’_Acacia albida_
n’épanouit ses feuilles et ses jeunes pousses qu’au commencement de la
saison sèche. Dans le pays des Bouas cet _Acacia_ et le _Borassus_ se
rencontrent exclusivement dans les lieux habités. En quelques points les
indigènes utilisent, pour couvrir leurs cases, les grandes feuilles
flabelliformes du Palmier, ce qui leur donne un aspect des plus
pittoresques.
Les rochers granitiques disséminés sans ordre, dont les crêtes violettes
et toutes dentelées se détachent à de grandes distances sur la brousse
plate et verdoyante, sont véritablement la caractéristique de ce pays.
Les principaux, aperçus durant la marche, sont ceux de Dar du côté de
Kara, ceux de Kérama aux environs de Gamkoul, enfin le massif de Diamar
où je suis campé. Extrêmement pittoresques, s’élevant jusqu’à 150 et
même 200 mètres au-dessus de la plaine, ces rochers se résolvent souvent
en plusieurs pitons séparés par des cols, alignés en chaînes qui
atteignent au plus 4 kilomètres de long. Les rochers de Djember, comme
tous ceux du Dekakiré, ont été habités ou le sont fréquemment encore par
des Bouas troglodytes qui accomplissent, pour circuler dans leurs
villages aériens, des prodiges de souplesse, comme les Noubas. Au moment
des pluies, ils aménagent des citernes naturelles pour conserver l’eau.
Cette eau, qui a ruisselé seulement sur le granite, ne contient aucun
sel dissous ; elle est fade et indigeste et j’en arrive à lui préférer
l’eau boueuse de mares qui pourtant, quand on a le temps de la filtrer,
laisse un tiers de son poids de terre en dépôt. Lorsque la saison sèche
arrive ou même qu’il y a eu un trop long intervalle entre deux pluies,
plusieurs fois par jour, les femmes descendent et remontent avec la plus
grande difficulté une cruche d’eau sur la tête. La Perrette de La
Fontaine serait mal venue dans ce pays. Si d’aventure une fille nubile
culbute avec sa cruche elle est la risée du village et ne trouvera point
d’acquéreur. Toute la vie de ces Bouas se passe dans les rochers ; l’on
voit les plus jeunes enfants sauter d’un bloc sur l’autre et jouer sur
des rocs larges à peine de quelques mètres carrés qui surplombent le
vide.
[Illustration : FIG. 68. — L’infanterie de Gaourang, sultan du
Baguirmi.]
_28 juillet, Komi (Kome de Nachtigal), Les « Arabes » pasteurs du
Dekakiré._ — Grands et sveltes, ces pasteurs ont les membres grêles et
nerveux, le teint ordinairement assez foncé, les cheveux légèrement
crépus (certains pourtant ont les cheveux lisses et le teint chocolat
clair), les traits fins, le front haut, la barbe fournie et portée
entière, du moins par les vieillards. Vêtus de la grande toge
baguirmienne, ils ne conservent point de grisgris ; leur seule arme est
le couteau retenu au bras à l’aide d’un bracelet en cuir. La femme
occupe une situation sociale élevée. Elle sort de la tente pour vaquer
aux occupations du ménage ; elle est assez libre et hardie pour venir à
notre camp sans appréhension. Les deux sexes font le salam : ces Arabes
sont de fervents musulmans, mais non des fanatiques.
Cette population n’est qu’à demi sédentaire. Fixés dans un canton, ils
se déplacent à chaque saison pour conduire leurs troupeaux dans les
pacages favorables. Ils n’ont en somme point de villages permanents. Ces
Arabes vivent en bonne intelligence avec tout le monde. Leurs campements
installés souvent près des rochers Kirdis n’y provoquent point de
conflit. Les Baguirmiens y lèvent sans difficultés l’impôt.
Les émigrants fellatas viennent souvent s’établir avec eux et sont bien
reçus. Les Blancs ont toujours reçu très bon accueil. A peine arrivé à
Komi, j’avais 50 litres de lait.
L’élevage du bétail est leur seule occupation, mais ils s’y livrent avec
une science véritable. Les troupeaux sont gardés en commun par des
enfants et même des adultes. J’évalue à 1.000 animaux d’espèce bovine,
les troupeaux campés dans les environs de Komi. Dans la même région il
n’y aurait pas plus de 200 à 300 Arabes, dont 50 chefs de famille
seulement. C’est dire que chacun possède une certaine fortune. Il n’y a
point de moutons dans la contrée, par contre j’ai remarqué une dizaine
de chevaux. Les animaux pâturent dans la prairie avoisinant le village ;
ils se rendent librement par bandes aux abreuvoirs qui sont de petites
mares aménagées à cet effet. En saison sèche on les conduit paître le
long des Minia demeurées verdoyantes et où l’on trouve encore de l’eau
en creusant des puits au milieu du lit. Quelques chiens accompagnent
souvent les troupeaux et possèdent quelques-unes des qualités de nos
chiens de bergers. A proximité des villages sont de vastes cases sans
parois latérales. C’est là que viennent s’abriter les animaux par les
temps de pluie. La femme ne s’occupe pas du bétail, c’est l’homme lui-
même qui prend soin de traire les vaches. Il s’en acquitte très
soigneusement et le lait est conservé dans des ustensiles fort propres.
Les Pasteurs du Dékakiré se disent Arabes ; les Baguirmiens les
appellent Chouas, nom donné par eux à tous les Musulmans, dont la langue
usuelle est l’arabe. Cependant la description que nous venons de donner
ne convient guère à de vrais Arabes ; au contraire, nous retrouvons chez
eux les traits, les mœurs, et jusqu’aux détails de toilette des Foulbés
du Soudan. Comme ces derniers, les femmes divisent leurs cheveux en
nombreuses petites nattes qui tombent de chaque côté et portent près de
chaque oreille deux tresses plus longues ; elles se suspendent au cou de
nombreuses amulettes attachées par des cordelettes ou des lanières de
cuir. Je suis donc porté à croire que les Pasteurs du Dékakiré sont des
Foulbés qui ont oublié depuis leur conversion à l’Islamisme leur langue
et même le souvenir de leurs origines, mais qui n’en continuent pas
moins leur genre de vie typique.
III. — LA RÉGION DU BAHR EL ERGUIG
Le 31 juillet, nous passons à Moudou, village sarroua, situé sur la rive
gauche du fleuve, composé de 15 cases, simples paillottes, dont les
habitants se sont enfuis dans la brousse. Il est entouré de belles
cultures du Sorgho. Plus loin, toujours sur la rive gauche, nous
traversons un autre village sarroua : Boullaï (à côté se trouve encore
le Djo de la carte NACHTIGAL), environné de toutes parts de magnifiques
_Borassus_ qui forment une véritable forêt clairsemée. Quelques
_Hyphæne_, de grands _Acacia albida_ ombragent aussi les terres
cultivées. Boullaï a 40 cases. A 200 mètres de l’enceinte en chaume du
groupement sarroua, existe une petite agglomération d’Arabes, composée
de 15 cases, couvertes en feuilles de _Borassus_ ; c’est le village de
Soua, longé par une dépression marécageuse qui est peut-être un bras du
Bahr el Erguig, nommée Ndougouô.
Le 1er août, nous passons à Djémour (Djomel de NACHTIGAL) à 12
kilomètres à l’O. de Boullaï. Autour des 40 cases sarrouas s’élèvent des
Cailcédrats et des _Celtis integrifolia_, quelques _Hyphæne_, mais les
_Borassus_ s’arrêtent à 8 kilomètres du village qui est entouré de
magnifiques cultures de Sorgho avec du _Cucumis_ oléagineux dans les
intervalles. On repique en ce moment le _Penicillaria_. L’Eleusine
existe dans tous les villages Sarrouas traversés. Barnja (Mbaranga de
NACHTIGAL) est à 5 kilomètres de Djémour. Ses 60 cases sont réparties en
plusieurs groupes. Les cultures sont parfaitement entretenues ; le mil
est planté partout sur des sillons très réguliers espacés de 0m,40.
Outre l’agriculture, les habitants pratiquent la pêche. J’ai observé une
fort belle nasse double. Le _Borassus_ est à peu près complètement
disparu. Les arbres caractéristiques des environs sont : _Khaya_,
_Celtis integrifolia_, _Kigelia africana_, _Daniella thurifera_,
_Combretum glutinosum_, _Tamarindus indica_, _Ficus_ (deux espèces,
celle à grandes feuilles et celle à petites feuilles étroites),
_Anogeissus_, _Balanites_, _Acacia albida_.
De Barnja à Nigué (15 kilomètres au N.-O.), on longe le Chari. Sur tout
le trajet le _Sclerocarya birrœa_ est très commun ; c’est un grand arbre
qui s’élève jusqu’à 20 mètres de haut. Les fruits sont tombés depuis la
fin de mai et il n’en reste même plus trace. A 5 kilomètres avant
d’atteindre Nigué on traverse un emplacement de village reconnaissable
aux débris de cendres et de poteries. Des jachères actuellement
couvertes de Graminées et de Légumineuses en fleurs remplacent les
champs. Çà et là dans la brousse on trouve des _Hyphæne_ ramifiés à
branches très grêles. La région que nous traversons depuis Boullaï est
toujours très marécageuse, très boisée autour de grandes termitières
occupant les endroits exondés. Des branches d’arbres descendent les
longues draperies formées par les _Cissus quadrangularis_.
Nigué est un village baguirmien de 50 cases, situé sur un emplacement
défriché depuis peu de temps. Il n’y a dans les champs ni _Acacia
albida_, ni _Borassus_[207]. Précédemment cette bourgade était située à
l’E. au bord du Bahr el Erguig. Bien que le défrichement soit récent,
les cultures mil, haricots, cucurbitacées sont très belles : quelques
pieds d’_Hibiscus cannabinus_ sont plantés autour des cases ; leurs
fibres servent à fabriquer des filets de pêche. On vient de semer ce
textile et il n’est pas encore repiqué. Dans cette contrée presque
toutes les plantes se repiquent. Les semis de Sorgho et de
_Penicillaria_ se font sous les arbres, sur les sols les plus fertiles.
On repique à la fin de juillet quand la tige n’est point encore sortie ;
on coupe l’extrémité des feuilles et on met en terre en foulant le sol
avec le pied. Les plantules reprennent à condition qu’il survienne une
pluie.
_2 août, Digdig._ — De fortes ondées qui se sont succédées depuis quatre
heures du matin ne nous ont pas permis de partir avant sept heures.
Pendant trois heures nous marchons sur un sol détrempé, à travers les
flaques d’eau. Il faut bien constater que la presque totalité des pays
parcourus depuis 9° 30′ N., constituent à l’hivernage d’immenses marais.
Le sol, bien que son argile soit mêlée d’un peu de sable, est néanmoins
imperméable. A chaque pluie l’eau ruisselle et s’accumule dans les
dépressions y entraînant la terre qu’elle a arrachée aux monticules
surélevés de quelques décimètres seulement. Une journée de soleil suffit
pour assécher la plupart de ces mares. Puis les termites transportent
sur les buttes la terre charriée dans les dépressions, où les eaux de
nouveau l’entraînent. Cette alternance perpétuelle entre le colmatage
causé par les pluies et le transport de ces mêmes éléments détritiques
sur les hauteurs, conserve à la plaine son aspect bosselé. Les parties
basses inondées souvent en hivernage sont couvertes d’une végétation
herbacée très grêle et très basse, composée en grande partie de
Graminées et de Cypéracées. Les plantes à tubercules et surtout les
_Crinum_, les _Dipcadi_, les _Pancratium_, les _Anthericum_, les
_Chlorophytum_, 2 ou 3 espèces d’Asclépiadées bulbeuses occupent aussi
une grande place. Les parties saillantes sont bosselées par suite du
travail des termites, aussi l’eau n’y séjourne point. C’est là qu’est
localisée la végétation ligneuse composée de beaux arbres (Tamariniers,
_Anogeissus_, _Terminalia_), d’arbustes (_Combretum altum_, _Guiera_,
_Commiphora_, _Boscia_), de buissons épineux (_Balanites_, _Acacia_,
_Caillea_, _Capparis_) sur lesquels grimpent de nombreuses plantes
sarmenteuses et des herbes volubiles (_Ampelocissus_, _Cissus_,
Asclépiadées, divers _Ipomœa_, plusieurs espèces de _Dioscorea_,
_Cassytha filiformis_, plusieurs espèces de légumineuses comme le
_Vigna_).
Le dernier village Sarroua que nous ayons rencontré était Djomour[208].
Négui est peuplé de Baguirmiens, fort miséreux et presque tous couverts
de plaies syphilitiques. Les points traversés ensuite (Kyr, Yasoul ou
Baïret, Saguemate) sont habités par des Arabes pasteurs, tout à fait
semblables à ceux de Komi.
Moins riches que ces derniers, ils ne possèdent que des moutons, à
l’élevage desquels ils consacrent tout leur temps, et dont le lait forme
la base de leur alimentation. Selon leurs dires la tribu qu’ils
constituent se nomme Madek. Ils auraient jadis habité à Gadba près de
Bouno. Quand les Ouadaïens vinrent leur faire la guerre, les Baguirmiens
n’osèrent pas intervenir pour les protéger ; tout leur bétail fut
enlevé, et les survivants vinrent se réfugier sur les bords du Ba Mbassa
où ils ont seulement réussi à reconstituer leurs bergeries, mais non
leurs troupeaux de vaches. De mœurs douces, vivant par groupes peu
cohérents, ils subissent l’oppression du Baguirmi avec la résignation
d’hommes assouplis à l’obéissance. Ils ne cherchent qu’à sauvegarder
leurs troupeaux, par tous les moyens et préfèrent renoncer à leur
liberté plutôt que de risquer de perdre leurs moyens d’existence.
La polygamie est à peine connue chez ces Arabes, la femme y a un rôle
élevé, l’homme la traite comme son égal. Quand le troupeau revient au
bercail, qui le plus souvent est la case même d’habitation, le mari
reste au milieu des siens, caresse les enfants. C’est la première fois
que j’observe ces mœurs en Afrique. Ces Arabes pasteurs n’ont point de
captifs. Tous les individus jouissent de la même liberté et c’est à
peine si le chef de chaque agglomération a quelques prérogatives.
Chaque famille possède son troupeau dont les animaux vivent aux
alentours du village, mélangé aux troupeaux des autres familles. Les
enfants les surveillent, les plus jeunes agneaux somnolent à la porte
des cases, au milieu des enfants. Quelques chiens au corps étique
reposent à côté. Ces chiens me paraissent appartenir à une race
spéciale. Le pelage roux et court, les membres élevés, le corps svelte,
aux côtes saillantes, le museau allongé, ils présentent de nombreux
points de ressemblance avec notre lévrier ; leur queue est aussi très
allongée et à poils courts. A l’encontre du chien Kirdi qui aboie
rarement et pousse des cris plaintifs quand on le frappe, ce dont les
indigènes ne se font point faute, le chien du Ba Mbassa hurle à tout
propos et rien n’est plus désagréable que de passer une nuit dans un
village de pasteurs. Cela me rappelle nos nuits d’insomnie chez les
Peuls ou Foulbés fétichistes qui possèdent un chien semblable. Du reste
il ne diffère point du chien Laobé décrit par M. de ROCHEBRUNE.
C’est un argument de plus qui me porte à assimiler ces prétendus Arabes
pasteurs à des Foulbés ou Fellata. Toute leur existence rappelle la vie
des Peuls : leurs mœurs simples vraiment patriarcales, l’attachement
qu’ils portent à leurs troupeaux, leur aversion pour la guerre, la
tiédeur avec laquelle ils pratiquent l’Islam, l’installation toujours
provisoire de leurs villages, les cultures ordinairement fort négligées,
l’alimentation consistant presque exclusivement en laitage.
Leurs paillotes sont construites aussi sur le type des cases peules de
la boucle du Niger. La charpente est faite à la hâte à l’aide de
quelques baliveaux. La toiture en dôme est faite d’herbes non tressées,
fixées grossièrement aux branches que fixent des lanières d’écorce.
L’intérieur est spacieux et peut abriter une famille ayant souvent de
nombreux enfants. On y loge aussi les animaux nouveau-nés ; souvent le
troupeau de moutons tout entier y dort la nuit.
Les caractères physiques présentent aussi les plus grandes analogies
avec ceux des Foulbés. Le corps est nerveux, les membres fins, les
traits du visage harmonieux, le teint n’est point noir, mais chocolat
clair, parfois presque blanc, le nez aquilin est petit, les lèvres
fines. Ce type n’est ni celui du nègre ni celui de l’Arabe ; ce serait
plutôt celui du Berbère. Les cheveux ne sont point laineux comme chez
les noirs, mais bien crépus ; chez les femmes et les jeunes élégantes
les nattes sont enduites d’une grande quantité de beurre et parfois
savamment entremêlées de perles et de corail. La toilette d’une femme
n’est pas une mince besogne, elle demande plusieurs heures. Il est vrai
qu’elle ne se renouvelle que rarement. Au cou les femmes portent de
multiples colliers de cuir auxquels sont suspendus des sachets de
perles, de corail. Les hommes sont vêtus, sans aucune recherche, du
grand manteau en coton indigène non teint.
Très dociles, vivant sans conflit avec leurs voisins, cherchant la paix,
bien supérieurs à la majorité des Baguirmiens, ces musulmans sont des
sujets précieux que nous devons protéger. Je serais d’avis qu’on les
aidât _directement_ à reconstituer leurs troupeaux au lieu de les
pressurer comme on l’a fait ou laissé faire.
_3 août._ — Nous avons encore traversé deux villages d’Arabes pasteurs,
Madem (30 cases) et Mamaïka (25 cases). Le premier possède une trentaine
de vaches et des moutons, le second, des moutons seulement. Ces moutons
appartiennent à la même race que les moutons djennonké du Soudan
français. Leurs longs poils, sans être soyeux ni bouclés, pourraient
être tissés. C’est un type bien différent du mouton du Ouadaï, maigre, à
poils ras, que nous avons vu chez Senoussi. Les femmes qui ont un enfant
au sein portent une peau de mouton sur les reins du côté gauche, la
laine en dehors ; c’est dans cet abri qu’est placé l’enfant.
De Mamaïka une marche de quelques kilomètres vers l’E. nous conduit de
nouveau en pays baguirmien, au village de Boti.
La végétation des pays traversés dans cette journée du 3 se compose pour
les 4/5, comme nombre d’individus, de Combrétacées, viennent ensuite les
Légumineuses, le _Balanites_. Depuis Nigué, nous n’avons vu ni
_Hyphæne_, ni _Borassus_. Quelques espèces que je croyais disparues se
sont rencontrées aujourd’hui ce sont : _Afzelia_, _Daniella_ (un seul
pied), de beaux _Detarium_ arborescents. Toujours beaucoup de _Crinum_
et de _Dipcadi_, ces derniers ont toutes les feuilles couvertes
d’_Uredo_.
De Mamaïka à Boti, puis jusqu’à Ylal, nous avons reconnu de nombreuses
traces toutes fraîches d’éléphant. Cet animal serait assez commun sur le
moyen Ba Mbassa.
_4 août._ — Les villages Baguirmiens se succèdent maintenant sans
interruption. Nous en avons rencontré quatre : Boti (35 cases), Loti (15
cases), Orom (20 cases), Ylal (50 cases). Tous se ressemblent et
diffèrent très peu des villages Saras. Aux approches de ces villages on
distingue d’abord la cîme chauve des grands _Acacia albida_
exclusivement cantonnés sur les terres anciennement cultivées. Puis on
aborde les terrains débroussaillés par le feu, couverts de troncs secs à
demi carbonisés et encore en place. C’est là que se sèmera le Mil dans
un ou deux ans ; en attendant, les plantes messicoles annuelles ont déjà
pris possession de la terre. Enfin une grande éclaircie apparaît : c’est
l’emplacement proprement dit des champs, défriché depuis un temps
immémorial et qu’on ensemence encore chaque année par place, laissant le
reste en jachère jusqu’à l’année favorable. Ici plus d’arbustes, mais
des arbres porte-ombre disséminés au hasard. Assez rares et appartenant
à des essences peu feuillues, ils ne donnent plus l’impression de
vergers comme chez les Saras, mais ils font penser aux maigres arbres
dispersés à travers les plaines jurassiques de Normandie. Ils
n’appartiennent qu’à 3 ou 4 espèces : _Balanites_, _Acacia albida_,
_Sterculia tomentosa_, parfois des Tamariniers. Les chèvres et les
moutons, quand il en existe, pâturent dans les jachères très herbues à
cette époque de l’année. Bientôt apparaît la silhouette du village dont
on distingue les toits pointus des cases, et en dernier lieu l’enceinte
haute de 2 mètres formée de paillassons tressés et soutenus par des
perches grossières, non écimées. Les cases sont entassées les unes sur
les autres, de telle sorte qu’un village de 50 habitations couvre à
peine une surface de 25 ares. Plusieurs portes permettent l’accès dans
l’enceinte, où l’on circule dans des ruelles étroites, entre des
palissades en paille, écartées de moins d’un mètre, qui entourent la
demeure de chaque famille.
Les cases sont rondes, spacieuses. Leurs murs, entièrement construits en
paille tressée, s’appuient sur des poteaux qui soutiennent un toit
conique surmonté d’une pointe, longue de 0m,50, également en paille. A
l’intérieur sont les ustensiles habituels en Afrique : calebasses faites
avec les fruits du _Lagenaria_, cruches et poteries diverses en terre
cuite, mortiers et pilons à mil, enfin le foyer formé de 3 grosses
boules d’argile séchée, rapprochées pour supporter la marmite. Une
grande place est réservée au lit, constitué le plus souvent par quatre
piquets hauts de 1 mètre, sur lesquels reposent des barres transversales
qui supportent les nattes. Le lit des riches, plus confortable, se
compose d’un cadre en bois auquel sont fixées des lanières de cuir
entrecroisées. Ce lit peut être muni de 4 pieds. Quand ces pieds
n’existent pas on le place simplement sur 4 pieux.
Outre les cases proprement dites, on trouve ordinairement, dans
l’enceinte qui constitue le home de chaque famille, un toit horizontal
soutenu par de hautes perches. C’est sous cet abri qu’on se repose
pendant les heures chaudes de la journée[209].
A la saison sèche, la cour qui entoure chaque demeure est assez
spacieuse, mais au début de la saison des pluies on la transforme en
jardin où sont cultivés les légumes qui servent à relever le goût du mil
ou du sorgho : Gombo, oseille de Guinée, courges. J’y ai vu aussi
quelques pieds de Cotonniers et d’Indigotiers, des _Lagenaria_ grimpant
sur les cases, mais jusqu’à ce jour, ni Tabac, ni Piment, ni Tomates
amères.
Sans être aussi soignées que chez les Saras, les Bouas et les Sarrouas,
les cultures sont cependant bien entretenues. Le Sorgho et le
_Penicillaria_ (gros et petit mil) tiennent la place principale. Le
Sorgho, haut parfois de 3 mètres, montre déjà quelques épis. Le
_Penicillaria_ est encore en herbe, par endroits même on commence
seulement à le repiquer. Entre les pieds de mil et parfois dans des
champs séparés on cultive le haricot (_Vigna_), mais en moins grande
quantité que chez les Saras ; puis les Pastèques et les Courgettes à
huile. Les cultures secondaires sont l’Eleusine, le Sésame, les
Arachides et peut-être aussi le _Voandzeia_ que je n’ai vu au Baguirmi
que chez les Arabes. Notons l’absence complète du Manioc, de Patates,
d’Ignames, de Dazo, de _Plectranthus_, de Fonio, de Chanvre du Sénégal,
de Riz. Il n’est pas douteux que la plupart de ces plantes réussiraient
pourtant. On ne trouve que quelques pieds de cotonniers et d’indigotiers
près de chaque demeure, plantés exclusivement pour les besoins de la
famille. Ils sont généralement fort beaux et le Cotonnier hirsute en
particulier apparaît en buissons hauts de 1m,50, couverts de fleurs à
cette époque.
_5 août._ — Voici quatre jours passés sans une tornade. Le sol est dur
comme du macadam. Les plaines à herbes rases, couvertes de Liliacées et
d’Amaryllidées qui représentent la flore des marais, sont actuellement
si desséchées que les plantes souffrent. D’ailleurs la végétation
s’appauvrit de jour en jour. Hier ont disparu le _Khaya_, le _Daniella_,
l’_Afzelia_, les _Kaempferia_. On ne trouve plus que quelques pieds de
_Detarium_. Au contraire les _Acacia_ deviennent communs, l’_Acacia
vereck_, rencontré hier pour la première fois, devient commun
aussi[210]. Le _Conocarpus_ et le _Cassia fistula_ sont très abondants.
Les plantes annuelles herbacées couvrent une grande partie du sol qui
prend l’aspect d’une magnifique pelouse émaillée de fleurs, les
Acanthacées remplacent les Labiées, Légumineuses, Liliacées, Composées.
L’ensemble ressemble tout à fait à nos prairies de France.
Les villages sont peu espacés, les cultures s’étendent parfois à
plusieurs kilomètres aux alentours. Nous avons traversé aujourd’hui
Moguilé S. (15 cases) ; Moguilé N. (40 cases) ; Mouré (100 cases) ; Gala
(40 cases) ; Dol (80 cases). A Mouré on possède quelques troupeaux de
bœufs et de moutons ; nous y avons rencontré quelques Fellatas.