[Note 191 : Ces ornements sont aussi très en honneur chez les Goulfés.]

[Note 192 : Les gens de Souka nomment Dar Arab le pays situé à l’E.-N.E.

du lac Iro et qui est traversé par le Bahr Salamat.]

[Note 193 : Il y a lieu de faire remarquer ici la coïncidence qui existe

entre le nom de l’enceinte épineuse Ngara et le nom du village de Ngara,

situé dans la plaine du Bangoran, qui est aussi défendu par une enceinte

épineuse.]

[Note 194 : Goulla est une appellation arabe qui désigne toutes les

peuplades vivant au bord de l’eau.]

CHAPITRE XII

LE SUD DU BAGUIRMI

I. Le pays des Noubas ou Fagnias. — II. Le Dékakiré. — III. La région du

Bahr el Erguig. — IV. Le climat de Tcheckna. — V. Les cours d’eau. — VI.

Les marais entre Massénia et le Ba Laïri.

* * * * *

I. — LE PAYS DES NOUBAS OU FAGNIAS

_8 et 9 juillet, Kendégué et Timmé._ — A 12 kilomètres de Moula, en

suivant un sentier orienté N.N.O., on atteint une Minia nommée Minia

Lomé par les Koulfés. En certains endroits elle est large de 25 à 30

mètres, entre des berges profondes de 1 mètre à 1m,50, entaillées dans

un terrain argilo-sablonneux. Son lit, occupé çà et là par de grandes

mares, est rempli de _bourgou_ et d’autres herbes aquatiques. Ce canal

qui file vers le N.-O. irait vers le S.-E., au dire des indigènes,

tomber dans le Bahr Salamat, vers Mali. Dans la région où je l’ai vu il

serait relié par des firkis aux marais de Moula et de Balbédja. C’est

vraisemblablement cette dépression qui a été signalée par le capitaine

PARAIRE, à 16 kilomètres environ au S. de Kendégué[195] et qu’il nomme

Rivière des hippopotames. Les poissons du lac Iro ou du Chari y affluent

à l’hivernage, car il est coupé en divers endroits de barrages de pêche.

Près de notre campement du 7 juillet, un fossé profond de 1 mètre, large

de 5 à 8 mètres, qui met en rapport la Minia Lomé et le Bahr Salamat,

s’en va dans la direction de Balbédja. Il est environné d’un firki,

creusé de dépressions dans lesquelles se répandent les poissons à la

saison des pluies, comme le montrent de petites levées en terre,

destinées à l’arrêter.

Ces barrages, hauts de 0m,30, aux angles alternativement rentrants et

sortants, aux créneaux évidés pour l’écoulement du trop plein, font

penser à une grande muraille... de pygmées.

Quand à la Minia Lomé, elle a par places l’importance du Bahr Salamat.

Les Noubas m’ont confirmé ses rapports avec cette artère dans la

direction de Mali. Le Bahr Salamat, après avoir reçu le déversoir du lac

Iro (Bassa petit bras), se diviserait en deux branches. L’une est le Ba

Koulfé. C’est la plus importante, bien que l’eau n’y coule que très

lentement à la saison des pluies[196]. La seconde serait la Minia Lomé

qui se dirige vers le pays de Korbol. Quoique aussi large que le Ba

Koulfé, le diverticule est moins profondément entaillé dans l’alluvion.

Cependant il renferme des mares permanentes profondes et à quelques

kilomètres au S. de Timmé les Noubas me signalent des fosses où

s’ébattent en tous temps les hippopotames.

De la Minia Lomé à Kendégué on coupe un coteau bien boisé dont l’arène

sablonneuse révèle le voisinage du granite. La végétation aussi décèle

un changement de terrain ; elle a un aspect plus méridional. Les Acacias

et autres arbustes épineux du Tchad manquent presque complètement ; au

contraire, les Karités, _Parkia_, _Ormosia_, _Afzelia africana_,

_Daniella_ sont communs et sous leur frais ombrage vivent des liliacées

en grand nombre, un charmant petit glaïeul, une Orchidée terrestre aux

fleurs d’un jaune rutilant. Quelques rares lianes s’élèvent encore dans

les arbres, mais c’est en vain que je cherche le _Landolphia_ à

caoutchouc. Décidément cette plante ne dépasse point 9° à l’E. du

Chari ; et à l’O., elle s’arrête vers 9°,30, non loin de Goundi.

[Illustration : FIG. 67. — Cases des Noubas dans les rochers.]

C’est au milieu d’un fouillis d’arbres que l’on voit surgir brusquement

les rochers granitiques[197] sur lesquels les Noubas ou Fagnias vivent

en troglodytes. Il serait difficile d’imaginer quelque chose de plus

étrange que l’aspect de ces paillottes perchées au sommet des rochers ou

sises comme des nids d’aigle au milieu des blocs éboulés qui tiennent en

un équilibre invraisemblable. On les prendrait de loin pour des ruches

d’abeilles, tant leur forme est gracile et tant leur emplacement est

bizarre. Il semble en effet que des êtres ailés peuvent seuls y accéder.

Pour visiter les moins escarpés, j’ai dû me faire hisser par deux

indigènes le long d’un sentier (?) où il faut grimper d’un roc sur

l’autre. Cette gymnastique semble toute naturelle et comme instinctive

chez les Fagnias qui, par nécessité, sont devenus les hommes de la

pierre comme les Goullas sont les hommes du marais. Toute la journée, on

aperçoit des désœuvrés perchés comme des cigognes sur les blocs les plus

inaccessibles, dormant dans la quiétude la plus profonde ou considérant

l’horizon. Les enfants même courent sur les tables granitiques souvent

inclinées à 70° avec l’agilité du chamois. Dans leurs jeux ils sautent

d’un bloc sur l’autre, grimpent, descendent, courent au milieu de ce

chaos. Il n’est pas jusqu’aux femmes qui n’exécutent chaque jour une

acrobatie des plus compliquée pour se rendre avec leurs vastes amphores

au puits situé au N. du village. Elles rapportent sur la tête leurs

vases, remplis de liquide et se mettent à grimper d’une roche sur

l’autre le plus naturellement du monde, s’élevant de 50 mètres en

quelques minutes.

Dans les rochers, vu leur faible étendue, pas un pouce de terrain n’est

perdu. Les gros blocs qui dominent toutes les cases servent de lieu de

réunion pour les jeunes gens. C’est là qu’on s’assemble comme sous

l’arbre à palabre au Soudan. Les moindres anfractuosités du rocher où il

y a un peu de terre végétale sont utilisées. En certains endroits, on a

même empilé des petits blocs de roche pour aplanir le sol et avoir un

plus grand espace à cultiver. Les cases sont installées là où se trouve

une surface à peu près plane. Il ne faut pas d’ailleurs une grande

place : 3 mètres de diamètre suffisent amplement pour bâtir une de ces

huttes en terre, dont le toit en paille, extrêmement pointu, s’élève

jusqu’à 4 mètres de haut, où l’on se glisse avec peine par une ouverture

de 0m,40. C’est un grand luxe de disposer d’une plus grande étendue, et

si l’on a 20 mètres carrés à sa disposition on peut édifier un palais,

communs et même kiosque pour les palabres et la sieste. La cour qui

précède ces cases est d’ailleurs une terrasse suspendue, une sorte de

belvédère puisque de son bord on contemple toute la plaine jusqu’à

l’horizon lointain où se profilent les crêtes d’une cinquantaine de

rochers habités par des populations analogues. Au plus haut des rochers,

dans des fentes ou sur des roches inaccessibles, sont parfois perchés

des greniers à mil, mais on m’a assuré qu’on les mettait surtout dans la

brousse, en des lieux sûrs et peu connus. Il existe aussi dans la

colline des réduits qui servent de refuge en cas de guerre[198].

Au dire des indigènes que j’ai interrogés, les Fagnias ne furent point

toujours troglodytes. Comme les Saras ils vivaient sur les coteaux

fertiles qui s’étendent à l’O. du lac Iro et des monts Guérés jusqu’au

Chari. Ils avaient de beaux champs, des volailles, des moutons, des

cabris. Ils s’adonnaient avec passion à l’élevage du bétail et des

chevaux, et leurs troupeaux étaient renommés au loin. Les pères de ceux

qui me parlent ont connu cette époque de prospérité. Puis le Ouadaï en

fut jaloux. Les Arabes vinrent en grandes troupes ravager le pays. Ils

emmenèrent la plupart des bœufs et des chevaux ainsi qu’un grand nombre

d’esclaves. Les Fagnias dépossédés, très affaiblis et disséminés à

travers une grande contrée, n’eurent plus la cohésion qu’il leur fallait

pour reconstituer un empire. L’alifat Korbol vint ensuite les razzier et

acheva leur ruine, emmenant encore des captifs et ce qui restait de

troupeaux. C’est à ce moment que les quelques familles survivantes se

réfugièrent dans les rochers. Lorsque Rabah arriva chez les Fagnias il y

a une quinzaine d’années, il ne trouva plus de troupeaux ni à Kendégué

ni à Timmé. Il ravagea le pays à son tour, s’établit deux mois au pied

du pic de Timmé et s’éloigna pour guerroyer contre l’alifat. Depuis les

Fagnias ont encore été razziés à diverses reprises par Korbol. Dans les

villages de Bouré, Kani, Télé-Kombalo, Bakiré, il ne reste plus

d’habitants. Les seuls pics visibles du haut de Kendégué où il y ait des

agglomérations importantes sont ceux de Timmé, Maméné (ou Dougui), Oing,

Kérem, Ouarga, Koubé, Ouaral, Méré, Modi. En certains points les

habitants sont restés indépendants ; c’est le cas des villages du pic

Dougui qui, attaqués par les Ouled Rachid, ont su leur résister[199].

D’autres sont devenus vassaux de Korbol, comme à Timmé, Ouarga, Kérem.

Enfin il existe plus au N. et surtout au N.-E. de nombreuses

agglomérations sous la dépendance du Ouadaï. Telle est celle de Singuil,

qui, au N. du lac Iro, confine au pays des Zanes (Zouny)[200]. Enfin, au

moins au N. des monts Guéré, les Fagnias sont restés païens, payant

tribut aux Arabes et vivant parmi eux.

Les Noubas sont devenus un peuple d’agriculteurs[201]. Ils furent

autrefois éleveurs, mais les razzias les ont privés de tous les

troupeaux qu’ils possédaient. Une circonstance curieuse m’a permis de

constater qu’ils ont eu en effet des chevaux autrefois. L’usage voulait

qu’on fichât debout en terre les os des jambes des chevaux qui

mouraient. Le propriétaire piquait ces os dans le sol à l’entrée de sa

case, sans doute pour montrer que s’il n’avait plus de monture il en

avait eu autrefois. Or, près de Timmé, sur l’emplacement d’un ancien

village, j’ai trouvé un grand nombre de ces tibias plantés en terre.

Seuls les villages placés sous la suzeraineté du Ouadaï ont encore du

bétail. A l’O., le mouton et le bœuf ont disparu lors des incursions

arabes.

Malgré les ravages de la guerre, l’agriculture est encore prospère. Bien

que l’année soit avancée, il reste encore du mil pour fabriquer le pipi.

En outre les cultures sont superbes. En certains points le mil a déjà

2m,50 de haut[202], les arachides sont de belle venue. Les principales

cultures sont le gros et le petit mil, l’arachide, le catjang, un peu de

maïs, mais beaucoup moins que chez les Goullas. Le tabac est ensemencé

partout, les graines commencent à sortir de terre. On les entoure de

branches pour que les volailles n’y commettent point de dégâts. Je n’ai

vu ni patates, ni tomates, ni _Voandzeia_. En revanche, quelques pieds

d’igname, de piment, le Pourghère, le ricin, l’oseille de Guinée et deux

espèces de cotonnier (_Gossypium_). Le Jute et le pourpier sont

naturalisés. Toutes ces cultures sont ombragées par des _Ficus_ et des

_Celtis_ qui se font remarquer par leur taille et leur vigueur et

quelques-uns de ces arbres, les _Ficus_ surtout, dont les fruits

jonchent actuellement le sol, montent jusqu’à la cime des rochers[203].

Comme tous les peuples qui vivent exclusivement de la culture de la

terre, les Fagnias mènent une vie extrêmement simple. Ils n’ont point de

captifs et prétendent n’en avoir jamais eu. Ils disent aussi n’avoir

jamais fait la guerre à personne. Enfin les plus riches se contentent de

deux femmes et la presque totalité n’en a qu’une. Très affables et

extrêmement hospitaliers, ils hébergent nombre d’Arabes (la plupart

appartenant aux groupes des Ouled Rachid et venus des trois villes de

Kourtali, Boli[204] et Bougail). Les mœurs y sont douces. Le premier

moment d’effroi passé, presque tous les habitants de Kendégué sont venus

me voir au campement. J’avais été intéressé par la vue d’un cristal de

roche que les femmes portent comme ornement dans la lèvre inférieure.

J’avais demandé à la belle propriétaire de le sortir pour me le montrer.

Je le lui avais rendu avec une poignée de perles. Toutes les femmes du

village ne se sont-elles pas imaginées que j’avais un faible pour cet

objet ? Dès qu’elles sont près de la tente, elles retirent leur Madé et

me le tendent dans la main tout plein de salive !

De vieilles femmes au visage parcheminé, des matrones dont l’embonpoint

accuse une grossesse avancée, ont ainsi défilé devant moi pendant que je

gravissais le pic Timmé. Le soir à une seconde excursion au rocher de

Kendégué, les enfants se sont enhardis. Au lieu de s’enfermer dans les

cases, ils font maintenant cercle autour de nous, se laissent disposer

devant l’appareil photographique. Les hommes viennent et se laissent

faire aussi. Lorsque je veux recueillir les éléments d’un vocabulaire,

tout le monde répond à la fois. Un tout petit enfant que le chef de

village m’avait présenté et auquel j’avais donné un collier de perles

m’apporte un pot de graisse de Karité qu’il a préparé à mon intention.

Je rapporte ces menus détails pour montrer la douceur de cette peuplade

qui sera bientôt anéantie si nous ne la protégeons pas. Ces gens ont

droit à toute notre sympathie ; ils sont prêts à reconnaître partout

notre autorité et plusieurs chefs me l’ont affirmé. Ils ont arboré le

pavillon tricolore, et pendant mon séjour ici il flottait en deux points

du rocher.

_10 et 11 juillet._ — La bonne impression que j’avais des Noubas a

failli s’effacer par suite des ennuis que quelques-uns m’ont causés.

Hier matin, la société nombreuse qui avait entouré le camp toute la

journée précédente était disparue. J’attribuai d’abord ce vide à une

violente tornade qui avait tout détrempé dans la nuit. Les noirs sont

frileux et n’aiment guère circuler dans l’herbe mouillée même pour aller

voir un ami. Cependant il régnait une grande agitation dans les rochers,

on s’appelait, on courait d’une case à l’autre. Les femmes étaient

rentrées chez elles et n’étaient point allées, comme la veille, faire

leur provision d’eau. Mon brave hôte, le forgeron Taliba arrive bientôt

et tout en colère, il m’explique que ses compatriotes sont des propres à

rien. Après avoir promis la veille de venir de bonne heure pour porter

mes bagages, ils refusent aujourd’hui de marcher. Il les a interpellés

durement et presque tous se sont enfuis ou sont grimpés sur les rochers

inaccessibles. Le chef Bougaï lui-même qui nous avait promis toute son

aide la veille a cru prudent de disparaître. Taliba n’a pu trouver que

trois porteurs parmi ses amis et encore ces derniers ne veulent aller

qu’à Timmé. C’est déjà quelque chose, car le chef de Timmé a promis hier

soir de nous transporter jusqu’à Ouarga. Comme je ne veux pas employer

la violence je réussis par la persuasion et surtout par des promesses de

perles à en faire descendre sept ou huit de leurs perchoirs, un à un, à

de longs intervalles. Pour éviter toute confusion, je les fais partir

par petits groupes, et je me mets moi-même en route à 9 heures.

Une grande partie des hommes du village, armés de leurs lances, au

moment de mon départ, apparaissent à la cîme même de leur rocher et

semblent rire de la mésaventure qu’ils nous ont causée par leur mauvais

vouloir.

A Timmé le recrutement des porteurs a été encore plus laborieux. A mon

arrivée Mali est venu dire que tous les hommes refusaient de

m’accompagner et qu’il n’avait pu décider un seul de ses sujets à

m’attendre avec lui sous le Figuier des palabres. J’ai compris le

lendemain que cela n’avait rien d’étonnant, son autorité étant

absolument nulle. Ce n’est qu’à midi et avec le chef même qui s’était

offert comme porteur pour compléter le convoi que nous pouvons enfin

partir pour Ouarga.

Je pouvais croire après cela que toutes nos tribulations étaient finies,

mais elles ne faisaient que commencer. A 6 heures 1/2 du soir les

porteurs se sont arrêtés au bord d’une flaque d’eau si boueuse que quand

je l’ai eu filtrée il y avait un dépôt de terre presque aussi volumineux

que le volume de liquide décanté. Il nous fallait passer la nuit en cet

endroit, les indigènes m’assurant qu’on ne pouvait aller plus loin même

par un clair de lune, le sentier étant très mauvais. Ayant l’intention

de repartir avant le lever du jour on n’a point monté ma tente, le lit a

été dressé à la hâte et toute la nuit j’ai été harcelé par les

moustiques dont le bourdonnement énervant est aussi désagréable que la

piqûre. Enfin à 5 heures du matin, nous sommes debout et nous allions

partir lorsqu’un domestique me fait remarquer que mon déplantoir a

disparu. Il y a certainement un voleur, cela m’importerait d’ailleurs

peu si je ne tenais absolument à retrouver le petit outil indispensable

pour la récolte des plantes bulbeuses que je recherche avec passion

depuis quelques semaines. Après de minutieuses perquisitions et une

laborieuse enquête nous finissons par trouver l’outil qui avait été

caché dans une touffe de Grewia et par découvrir le voleur qui est le

chef Mali lui-même. Il avoue d’ailleurs très naturellement son larcin en

me disant qu’il a perdu la tête.

A 8 heures 1/2 nous entrions à Ouarga et le bon accueil que nous y avons

trouvé ainsi qu’à Kérem, a vite fait oublier les difficultés passées.

II. — LE DEKAKIRÉ

_11 juillet, Villages de Kérem et de Ouarga._ — La végétation sahélienne

que j’avais vu apparaître aux environs du lac Iro, vers 10° lat. N.,

manque sur les coteaux et aux environs des pitons granitiques du pays

habité par les Noubas. De Kendégué à Ouarga, l’aspect de la brousse ne

change guère. Les petits _Gardenia_, les _Anogeissus_, _Terminalia_,

_Prosopis oblonga_, _Bauhinia_ finissent par irriter la vue ; ce sont

avec les Ditah et les _Grewia_ les essences dominantes. A Ouarga et

Kérem, quelques grands Tamariniers, des _Ficus_ (leurs espèces sont

moins nombreuses qu’en pays Sara ; le _F. Rokko_ notamment a disparu)

décorent la plaine cultivée. Quelques _Parkia_ et des Karités chargés de

fruits encore verts existent aussi sur les coteaux et autour du village.

Le _Parkia_ appartient, comme dans tout le Chari, à l’espèce _P.

filicifolia_.

L’apparition de la région sahélienne se révèle seulement par quelques

pieds de _Calotropis_ disséminés à travers les champs et par les touffes

nombreuses de Kramkram dont les épis commencent à s’attacher au

pantalon. Le _Borassus_ à petits fruits et l’_Hyphæne_ rameux, dont il

existait de beaux pieds à Kendégué, paraissent manquer ici.

Le fait géographique le plus important que nous ayons constaté hier et

aujourd’hui a été la rencontre d’une Minia (la Minia Foya) assez

importante.

Dans cette région, nous commençons à reconnaître un paysage de kagas

analogue à ceux du Dar Banda. Des blocs de granite surgissent

brusquement de la plaine sans que rien les annonce aux alentours. Du

sommet de l’un de ces rochers, on aperçoit à l’horizon un grand nombre

de hauteurs. Ces massifs sont tantôt arrondis à la base et isolés,

tantôt bordés de falaises longues de 3 à 5 kilomètres dont les

directions sont très variables. Le massif Kérem-Ouarga est S. 30° E.-N.,

30° O., celui de Kara sensiblement N.-S.

Tous les _rocs_ sont habités ou l’ont été, le reste de la plaine est

désert : les cultures elles-mêmes sont groupées autour des mamelons sur

l’arène granitique rougie qui les entoure. La forme de ces monticules

vient d’ailleurs de la décomposition du granite. Chaque rocher semble

ainsi porté sur un piédestal sablonneux, qui constitue un sol très

fertile, mais très sensible à la sécheresse.

Les principaux groupes rocheux de cette nature que j’ai aperçus à

distance ou traversés sont Kendégué-Timmé, Ouarga-Kérem, Kara, Sisi,

Koubé, Ouaral, Manièré, Bouré, Modi, plus loin vers le N. les pics de

Boli habités par les Ouled-Rachid.

_12 juillet, Kara._ — Situé à 25 kilomètres à l’O.-N.O. de Kérem, Kara

est habité par les Bouas Karas qui obéissent à l’alifat Korbol. Les

Bouas Karas sont comme les Noubas des troglodytes, vivant dans les

rochers granitiques qui parsèment le pays. Des traces de leurs anciennes

cases se voient encore au pied des kagas, mais actuellement ce terrain

est exclusivement occupé par les cultures. Elles sont extrêmement

soignées, mieux entretenues peut-être que la majorité des cultures de

céréales en Normandie. Le mil, actuellement haut de 0m,50, a déjà été

sarclé trois fois et à la suite des dernières pluies on a repiqué des

plants de même âge partout où la semence a manqué. J’ai vu aujourd’hui

travailler la terre pour faire de nouveaux semis. Le sol est remué à

0m,40 de profondeur (c’est une terre noire, mêlée de sable, d’apparence

très fertile) et creusée en sillons dont la régularité ne laisse pas

trop à désirer. Pas une parcelle de terrain n’est perdue au pied du roc.

La terre a même été débarrassée des éclats de granite, afin d’utiliser

jusqu’aux vides qui existent entre les blocs éboulés.

On a ensemencé dans la matinée du petit mil. Les autres cultures

importantes sont l’Arachide et le _Vigna_ dont les gousses ont déjà pris

un grand développement. A travers le Sorgho on voit des cultures

intercalaires, le _Sabdariffa_, la Courgette à huile, le _Vigna_. Les

ignames manquent totalement chez les Bouas, ainsi que les Patates, les

_Coleus_ et les _Plectranthus_, les _Voandzeia_, les oignons et le

Gombo. A travers les champs, tout autour du rocher, mais là seulement,

vivent de très vieux _Acacia albida_, au tronc couleur d’argile, aux

rameaux en parasols blanchâtres, entièrement dépouillés de feuilles à

cette époque. Dans le nombre se rencontrent quelques Rôniers, des

Tamariniers, une seule espèce de _Ficus_ (le Kobo), enfin le Karité et

le Parkia qui sont là près de leur limite septentrionale.

Les cases des Bouas Karas sont de petite dimension, elles diffèrent de

celles des Noubas en ce qu’elles sont construites entièrement en paille.

Hommes et femmes ne sont couverts que d’une étroite bande de toile qui

passe entre les jambes. Quelques femmes ont des boucles d’oreilles

faites de toutes petites perles rapprochées. Certains hommes ont des

bagues en cuivre mais pas de bracelets.

Les hommes sont robustes, leur teint noir est assez foncé.

Exceptionnellement on rencontre quelques individus dont la peau tire sur

le rouge. En somme le facies de ces Bouas ressemble beaucoup à celui des

Fagnias[205].

_25 juillet, De Korbol à Djember (Diamar)._ — Le pays traversé est plat,

assez surélevé cependant pour ne pas être inondé à l’hivernage. Le sol

est constitué, d’ailleurs, par une arène granitique très perméable. On

coupe bien encore quelques petits firkis que recouvrent actuellement des

touffes de graminées hautes de 1m,50 à 2 mètres. En conduisant le

cheval, il faut éviter d’une part ces grosses touffes qui forment de

véritables barrières imprégnées de rosée presque chaque matin et d’autre

part, les petites excavations creusées par les pluies. Mal tassée, la

terre s’affaisse profondément sous nos pas. Heureusement ces accidents,

qui ralentissent la marche, sont plus rares dans cette région que du

côté du lac Iro. Un seul de ces firkis, le Corsili, a quelque importance

et présente quelques mares dirigées N.O.-S.E. Je présume que c’est une

Minia faisant communiquer le Ba Modobo avec les firkis de la région de

Korbol.

L'Afrique centrale française · 第 28 / 66 段