canal d’environ 500 mètres de longueur et 2 mètres de largeur, qui
paraît avoir été creusé par la main de l’homme, et où sont amarrées
leurs pirogues. La végétation que l’on rencontre en marchant vers le
rivage est la suivante. En sortant de la partie assez boisée où l’on
remarque Cailcédrat, _Acacia_, _Anogeissus_, _Sclerocarya_, on traverse
une zone de 100 mètres environ, formée d’un sol dur, sablonneux à la
surface, avec herbe fine parsemée de _Crinum_ en fleurs, quelques rares
bouquets d’arbres, _Nauclea_, _Balanites_, _Combretum_, limite des
grandes termitières. Vient ensuite une zone de 50 mètres à sol
sablonneux, humifère, avec petits galets et _Nauclea_, _Bauhinia_,
_Gardenia_. Plus loin, sur 900 mètres environ, on traverse une grande
prairie d’_Andropogon_ à grosse paille raide, desséchée et en partie
brûlée. Après cette prairie on entre dans une zone de 175 mètres environ
où l’on rencontre les Cypéracées et plus loin des Malvacées sur 90
mètres. Sur 180 mètres après, le Bourgou est assez dense avec des
_Ipomea_ très robustes. Sur 50 mètres ensuite, le Bourgou disparaît pour
faire place à des Cypéracées, _Ipomea_, Légumineuses, puis sur 100
mètres, le Bourgou réapparaît avec les plantes précédentes et sur le sol
on voit des coquilles d’Unio. Enfin on se trouve en face d’une zone de
300 mètres environ formée d’un terrain vaseux noirâtre et inondé par
quelques centimètres d’eau.
A 2 heures de l’après-midi, après avoir, sans trop de peine, recruté des
porteurs pour nous conduire dans la direction de Biro, premier village
Sara, nous quittons Sourouba et après une marche d’environ 8 kilomètres
au S.-O. nous rencontrons le Bahr Salamat. La largeur totale de l’ancien
lit est d’environ 180 mètres, les berges sont argileuses ou argilo-
sablonneuses et ont de 4 à 5 mètres de hauteur. La berge de la rive
droite est éboulée et le long de cette berge les alluvions se sont
accumulées et encombrent une grande partie du lit. La berge de la rive
gauche est à pic et le lit actuel se trouve de ce côté. Ce lit mesure
environ 60 mètres de largeur et à cette époque de l’année il se compose
d’un chapelet de mares sans profondeur ne communiquant même pas entre
elles ; on remarque des coquilles d’Unio et d’Etheria. Sur la rive
droite existait autrefois un village qui devait être important si on en
juge par les nombreux débris de poterie qu’on rencontre sur cet
emplacement. Comme végétation citons : _Acacia_, _Balanites_,
_Asparagus_, Capparidées, _Sesbania_, _Mimosa_.
Trois kilomètres plus loin nous atteignons le village de Dabo, 17 cases,
Mbari, chef. Dabo est le dernier village Goulla que nous devions
rencontrer.
_Le lac._ — Le lac Iro mesure environ 18 kilomètres dans sa plus grande
longueur et 9 kilomètres dans sa plus grande largeur, son grand axe est
sensiblement orienté N.E.-S.O. Son altitude est de 380 mètres. Il s’est
formé dans un bas-fond entouré d’une ceinture de roche ferrugineuse
surélevée de quelques mètres et boisée. La roche apparaît à la surface
sur presque tout le pourtour, sauf dans la partie où se trouve le
déversoir. Le déversoir, nommé Bassa, est constitué par un cours d’eau
de 30 à 40 mètres de largeur ayant des berges de 3 mètres de hauteur, il
ne fonctionne qu’aux hautes eaux. Aux basses eaux sa profondeur est très
variable. Dans certains endroits l’eau y est assez profonde pour les
hippopotames et dans d’autres elle n’a que 0m,80 de profondeur. Le lit
est tantôt à fond dur, tantôt à fond vaseux et au voisinage du lac il
n’existe pas de gué proprement dit. Quelques arbres existent sur ses
rives, rompant un peu la monotonie de la grande plaine qui au S.-O. du
lac ne possède pas un buisson.
De Souka pour atteindre l’eau libre, on marche d’abord sur un parcours
de 1.800 mètres dans la grande plaine herbeuse à pente insensible et
l’on atteint la limite ordinaire de l’inondation aux hautes eaux ; là on
descend une sorte de berge de 0m,70 à 0m,80 de hauteur. On circule
ensuite pendant 1.100 mètres sur un terrain devenant de plus en plus
humide, et à ce point le cheval ne peut plus avancer. De là pour
atteindre les pirogues qui sont amarrées à 400 mètres plus loin et où il
y a environ 15 centimètres d’eau, on marche dans la vase d’abord
couverte d’un peu d’eau, la hauteur augmentant insensiblement au fur et
à mesure qu’on s’approche. Les pirogues qui ont assez d’eau pour flotter
vides n’en ont pas évidemment assez pour flotter quand elles sont
chargées (généralement deux pêcheurs) et les pêcheurs les font encore
glisser sur le fond vaseux pendant un assez long parcours avant qu’elles
puissent flotter librement. Les pirogues ont de 6 à 8 mètres de longueur
et sont construites en Cailcédrat. Quelques-unes sont en planches
cousues et on les immerge quand on ne s’en sert pas.
Par une belle matinée le lac apparaît couronné d’un diadème blanc de
vapeurs, disparaissant dès que le soleil monte un peu sur l’horizon.
Cette brume commence parfois le soir un peu avant la tombée de la nuit.
Le lamantin n’est pas connu au lac Iro.
[Illustration : FIG. 64. — La plaine herbeuse du lac Iro.]
_La Flore._ — Les arbres dominants des parties boisées qui avoisinent le
lac sont ceux du Sénégal et du Moyen-Niger, qui se retrouvent aussi pour
la plupart sur le Nil moyen.
Le Cailcédrat est très abondant et forme de très beaux pieds, on
rencontre le Tamarinier, l’_Anogeissus_, le _Celtis integrifolius_, le
_Balanites ægyptiaca_, une Bignoniacée, des _Ziziphus_, le _Kigelia
pinnata_, plusieurs espèces de _Capparis_, plusieurs espèces de _Ficus_
dont quelques-uns très beaux dans les villages. Le _Ficus rokko_ est
très commun mais toujours planté.
Les arbustes et arbres épineux _Acacia_ et surtout le terrible _Acacia
pennata_, _Caillea_, _Combretum spinosum_, sont assez communs et forment
souvent des fourrés impénétrables. Le Karité a été remarqué à Mali et à
Souka. Le _Parkia_ s’arrête à Simmé. Les _Hyphæne_ sont assez répandus
au N. du lac et on trouve quelques Rôniers. Remarqué particulièrement au
S.-E, _Prosopis dubia_, _Terminalia macroptera_, _Mimusops Chevalieri_,
_Parkia_, _Unona monopetala_, _Cassia fistulosa_ (spontané !),
_Sclerocarya birrea_, _Diospyros mespiliformis_, _Combretum
reticulatum_, _Combretum micranthum_ (Kinkélibah), _Vitex_, _Terminalia
avicennoïdes_, _Heudelotia tomentosa_, _Guiera_, _Ximenia_, _Boscia
senegalensis_, _Gardenia_, _Detarium senegalense_, une Tiliacée en
petites touffes, Bignoniacée à fleurs roses, _Kigelia pinnata_,
_Bauhinia reticulata_, _Sterculia tomentosa_, _Asparagus_ divers,
_Crinum_, quelques _Aloe_, _Tacca_, _Cissus_ nombreux et _Kaempferia
rosea_.
_Les Goullas._ — Les Goullas du lac Iro parlent tous le même dialecte
qui est celui des Koulfés, des Koudias et des Malis. Ils ne portent
aucun tatouage, si ce n’est chez quelques individus en haut du bras
droit. Ils sont vêtus de peaux ou d’un vêtement fait avec des bandes
d’étoffes du Ouadaï. Les peaux sont pendantes dont une en avant sinon
deux, une autre est en arrière et s’attache à la ceinture de la
première ; ce genre de vêtement n’a rien de commun avec celui des Kabas.
Le vêtement fait avec des bandes d’étoffes est tantôt le grand manteau à
longues manches des Arabes, tantôt un tablier placé par devant et muni
d’une ceinture, tantôt encore deux morceaux de pagne liés ensemble sur
l’épaule gauche.
Les hommes n’ont ni bagues ni colliers et rarement des bracelets. Ils
portent des fétiches de cordelettes passées autour du cou ou des bras
avec, parfois, une ou deux perles ou un grisgris en cuir. C’est tout ce
qu’ils ont pris aux Arabes. Non seulement ils ne sont pas tatoués au
visage, mais ils n’ont pas les oreilles mutilées ou déformées, les dents
sont fort rarement taillées. Les Goullas sont moins robustes que les
Kabas, cependant ils ont le corps bien fait, les membres ne sont pas
d’une gracilité disgracieuse comme chez les Goullas du Mamoun qui _leur
sont cependant apparentés_ ; la peau est fort noire. Cependant chez les
enfants et les jeunes gens le teint est bronzé parfois même fortement.
Les lèvres sont peu épaisses mais le nez est très écrasé. Les cheveux
sont rasés ou portés assez longs. Jamais je n’ai vu de coupes de cheveux
en dessins comme chez les Kabas. La barbe, souvent assez épaisse, est
longue. La sagaie est presque la seule arme, on en emporte un faisceau
de 2 à 6 quand on va dans la brousse, les fers en l’air, garantis par un
étui en cuir. En dehors des villages limitrophes on ne possède point le
couteau de jet. Quelques hommes portent au bras droit un bracelet avec
un couteau droit enfermé dans une gaine en peau d’hippopotame.
Les femmes sont complètement nues, elles ne se couvrent même pas avec
des feuilles d’arbres comme dans d’autres pays. Elles ont généralement
les oreilles ornées d’une baguette de bois placée horizontalement. Enfin
elles ont les deux lèvres percées. La lèvre inférieure est ornée par une
billette de bois, la lèvre supérieure contient un petit soundou dont le
diamètre ne dépasse jamais celui d’une pièce de 5 francs.
[Illustration : FIG. 65. — Les bords vaseux du lac Iro.]
Tous les enfants portent à la taille des liens de cordelettes avec ou
sans perles. Dans les familles riches ils ont en outre des colliers de
verroterie, des bracelets de fer, de cuivre et d’étain venant du
Ouadaï ; nous avons même remarqué un grelot.
Comme principale particularité ethnographique, il faut noter les
villages fortifiés avec une enceinte (Nagara) simple ou double d’_Acacia
pennata_, à porte étroite, garnie de piliers à l’entrée. On chemine
parfois, pour pénétrer dans l’enceinte, dans un étroit passage à travers
les touffes de cet acacia très épineux, touffes enlacées souvent de
plantes grimpantes.
Le forgeron est en même temps tanneur. Pour le tannage on cultive
quelques _Acacia arabica_ dans chaque village.
Les hommes fument et chiquent le tabac. Les femmes fument une pipe de
forme analogue à celle des Kabas mais à manche toujours court.
Les pêcheurs se servent surtout de nattes en roseaux liés par des
cordelettes et ayant l’aspect de stores longs parfois d’une vingtaine de
mètres. C’est avec ces nattes qu’on barre les Mindja ou qu’on installe
dans l’Iro de grands pièges à poissons.
Une grande partie des hommes portent en bandoulière du côté gauche,
quand ils voyagent, une petite sacoche en cuir où ils mettent leurs
grigris et ce qui peut leur être utile.
Les principales cultures des Goullas sont le Maïs et le Mil. Ils
cultivent aussi autour des cases d’autres produits secondaires comme les
Courges, l’Igname, le Haricot. Le Pignon d’Inde est cultivé aussi dans
les villages.
V. — CHEZ LES SARAS DE L’EST ET RETOUR CHEZ LES KOULFÉS
_3 juillet._ — Cette nuit nous avons essuyé une forte tornade. Les
hommes viennent facilement pour nous guider et porter nos bagages chez
les Saras. Les femmes et les enfants assistent curieux à nos
préparatifs. Une de ces dames a surtout attiré mon attention par sa
taille gigantesque, pour une grosse perle bleue elle se laisse mesurer,
elle a 1m,85 de hauteur, et quoiqu’elle soit douée d’un certain
embonpoint, elle paraît plutôt grêle étant donné sa taille.
Entre Dabo et le pied de l’ondulation où habitent les Saras, nous
circulons dans un immense Firki au sol crevassé et rempli de fondrières.
Dans ce Firki on ne trouve pas de _Crinum_, mais par contre les
_Acrospira_ abondent. A mi-chemin nous commençons à apercevoir la ligne
bleuâtre du plateau habité par les Saras, et en nous retournant nous
distinguons encore les sommets des mamelons rocheux de Bagolo.
Le Firki cesse enfin, nos chevaux marchent maintenant sur un terrain
plus sûr, nous atteignons le pied du plateau et par un sentier en pente
très douce nous arrivons au village de Biro chez les Saras Ngakés.
La dénomination de Saras Ngakés veut dire ici les Saras du chef Ngaké
qui, lorsqu’il est mort a été remplacé par Mando, mort également victime
de la dernière razzia.
Le village se compose aujourd’hui de 60 cases, il a été cruellement
ravagé par Adem, lequel a opéré avec une cruauté et une sauvagerie qui
sont un véritable défi à l’œuvre civilisatrice que nous voulons
accomplir en Afrique centrale.
Adem, Ould Banda et Allah Djabou ne sont restés qu’un jour à Biro,
quarante-huit hommes ont été placés sous un gros tas de paille, les
bazinguers ont formé le cercle autour de ce bûcher improvisé et Adem a
donné l’ordre d’y mettre le feu. Cinquante-cinq hommes ont été tués à
coups de fusil. Le chef Mando a été attaché à un poteau avec de la
paille et a été également brûlé vif. Quant aux femmes et aux enfants
tués ou disparus on n’en connaît pas encore le nombre. Nous étions là au
milieu d’une population véritablement affolée et ce ne fut pas sans
peine que nous réussîmes à calmer l’émotion provoquée par notre arrivée
et à décider les gens à nous accompagner jusqu’au village de Mangadéleb,
le dernier du plateau.
Nous avons rencontré à Biro des Koudias que nous avions vus à Koudoumi
et qui venaient acheter du mil, et une petite caravane d’Arabes Ouled
Rachid venant aussi dans le même but et apportant en échange des fers de
lance, des vêtements en bandes d’étoffe, des bandes d’étoffe, de la
verroterie et quelques autres objets divers.
Les hommes sont robustes, mais de taille non exagérée, leur système
pileux est assez développé et ils se tatouent le front et le bras droit.
Ils portent les tabliers de peau en avant et en arrière, quelquefois,
mais rarement en arrière seulement. Beaucoup ont un vêtement
confectionné avec des bandes d’étoffe. La principale culture est celle
du _Sorgho_ et du _Penicillaria_.
_4 juillet._ — Le plateau sur lequel nous circulons est élevé de 30 à 60
mètres au-dessus du niveau de la plaine environnante, il est couvert de
beaux arbres, parmi lesquels on remarque le Karité et le _Parkia_. Nous
passons aux villages de Mata, 60 cases, Gouroukoro, 35 cases, pour
arriver à Mangadéleb 30 cases, où nous devions changer de porteurs. Ces
trois villages ont également été ravagés par les gens de Senoussi. Après
Mangadéleb, par une pente toujours insensible, nous descendons dans un
nouveau Firki dans lequel nous vîmes un troupeau de 5 girafes, dont 3
adultes et 2 poulains s’éloignant au petit trot.
Avant d’arriver chez les Saras Mbanga nous fîmes halte à la Mindja
Mbanga qui, d’après les indigènes, aboutit d’un côté au Boungoul (Aouk)
et de l’autre au Bahr Salamat par les marais des Goulfés. En cet endroit
de la Mindja une grande mare, profonde de 1m,50 environ, garde de l’eau
toute l’année et ce point est bien connu des caravaniers.
A 2 h. 1/2, nous arrivons au village de Gania, 20 cases, chef Gata.
Quelques hommes se lèvent et s’avancent de quelques pas en levant la
main, la paume tournée vers COURTET qui était en tête, les autres assis
sur un tronc d’arbre ou accroupis auprès des cases ne se dérangent même
pas et le convoi s’arrête auprès du puits où nous installons notre
campement. Là, survint une difficulté, personne ne voulait comprendre ni
l’arabe ni le kaba ; enfin après trois quarts d’heure de gestes et
d’exclamations, les gens se décident à aller chercher un jeune homme,
captif évadé du Ouadaï, qui parlait l’arabe, et avec lui arrivèrent plus
de deux cents personnes des villages voisins.
Le grand chef des Saras Mbanga, Ko, avait tellement bu de bière de mil,
que, craignant de compromettre son équilibre et en même temps sa
dignité, il crut devoir marcher au moins la distance de 10 pas sur les
genoux et les coudes avant d’arriver auprès de moi.
Les villages des Saras Mbangas ont également été ravagés par les gens de
Senoussi, et ils nous ont déclaré 16 hommes tués, 40 personnes emmenées
en captivité. Sept hommes et deux femmes se sont évadés et sont revenus.
On nous a présenté une jeune femme parée de magnifiques soundous qui a
marché cinq jours après s’être évadée pour rejoindre Gania.
Comme l’orage menace, nous demandons une case pour abriter notre
matériel et les habitants ne font aucune difficulté pour nous la donner.
Les Saras Mbanga paraissent avoir moins souffert que les Goulfés et les
Saras Ngaké, ils n’ont vraisemblablement été touchés que par des bandes
volantes de bazinguers.
_5 juillet._ — De Gania à Ganga (15 kilomètres à vol d’oiseau) ce n’est
plus le Firki, mais une plaine fertile, avec de beaux arbres, de belles
cultures et de nombreux villages. Dans l’un d’eux une brasserie est
installée en plein vent sous un hangar et dans les grandes marmites
mijote doucement la bière. C’est d’abord le village d’Ogno, 30 cases ;
Kourouma, 70 cases ; Bio, deux groupes, 35 et 50 cases ; Ganga, chef
Ngabo, trois groupes, 30 cases, 44 cases et 11 cases. A Ganga nous
sommes de nouveau sur le plateau jusqu’au delà de Taba, deux groupes, 16
et 20 cases.
Par suite d’un malentendu au sujet d’un village que COURTET croyait
trouver au pied de l’ondulation, mais dont il n’existait plus que
l’emplacement, il part de Taba et ne trouvant pas le village en
question, se lance dans le grand Firki qui sépare les Saras des Goulfés.
Toujours à la recherche du fameux village, il arrive finalement d’une
seule traite chez les Goulfés, dans un des villages du chef Temba, nous
faisant faire ainsi une étape de 44 kilomètres sans manger. Je suis sa
piste et j’arrive à mon tour trois quarts d’heure plus tard.
[Illustration : FIG. 66. — Nos porteurs Saras.]
_6 juillet._ — Un très fort orage avec pluie abondante a éclaté cette
nuit, aussi est-ce avec de grandes difficultés que nous franchissons les
10 kilomètres de chemin qui séparent le village où nous avons couché du
village de Moula (Koulfé) où nous arrivons à 8 h. 1/2.
_Les Koulfés (ou Goulfés)._ — Le sénégalais Moussa Tankara que j’avais
laissé à la garde des bagages a fait pendant notre tournée d’importantes
récoltes de plantes. De plus, à son contact les indigènes se sont
familiarisés, et à peine installés nous sommes entourés par un large
cercle d’hommes, de femmes, d’enfants. A notre premier séjour les
guerriers seulement au nombre de 200 étaient venus nous voir armés de
leurs lances. Ils formaient un grand cercle à une distance respectable,
et je n’avais pu en décider aucun à se rapprocher plus près pour
l’examiner. Dès que je faisais un pas vers eux, les mains pleines de
perles ils reculaient de deux. Hier la situation était bien changée. Les
plus jeunes enfants même n’ont cessé d’assister aux moindres actes de
notre installation, et ce matin, 7 juillet, quand il a fallu nous mettre
en route, COURTET retournant à Fort-Archambault, moi-même me rendant à
Korbol, nous avons eu plus de porteurs qu’il n’en fallait.
Au cours de mon passage chez les Koulfés j’ai pu recueillir quelques
notes sur cette peuplade.
La plaine marécageuse qu’ils habitent s’étend sur une vingtaine de
kilomètres de longueur. J’y ai compté une vingtaine d’agglomérations. Si
l’on compte 25 cases en moyenne par agglomération (ce chiffre étant
plutôt faible) on trouve 500 cases, soit environ 2.000 habitants.
D’autres agglomérations nous ont certainement échappé et le nombre de
3.000 habitants pour tout le pays Koulfé doit se rapprocher de la
vérité. L’expédition des Smoussous en a fait certainement disparaître ou
fuir un millier.
Certains villages ont échappé à la razzia, dans d’autres les habitants
se sont enfuis, mais leur village a été totalement incendié. Après la
razzia beaucoup se sont réfugiés à Moula.
Les plantes cultivées par les Koulfés sont : le Maïs, très commun dans
les marais, le Sorgho, le _Penicillaria_, le Catjang, le _Voandzeia_
(_Ouili_), l’Arachide, le Tabac (on l’ensemence en ce moment sur
l’emplacement des cases en recouvrant le terrain de branchages), le
Cotonnier (employé seulement pour faire du fil), l’_Hibiscus
sabdariffa_, le Gombo. On trouve naturalisés, le Pourpier, le Jute et
les _Gynandropsis_ qui forment parfois le fond de la végétation. Trois
ou quatre espèces de _Ficus_ sont plantés autour des cases, à l’ombre
desquels on se repose pendant les heures chaudes de la journée. Une
grande Euphorbe cactiforme vit sur quelques termitières et l’on se sert
de cette plante pour narcotiser le poisson. Comme animaux domestiques,
les chiens dont une grande variété ressemble de loin à notre lévrier.
Quelques volailles là où les Smouss ne les ont point prises. On récolte
un peu de miel sauvage, mais c’est surtout la pêche qui fournit à
l’alimentation. On ne la pratique cependant qu’à la fin des pluies quand
l’inondation se retire. On fait de grands barrages dans les plaines
inondées, l’eau ne pouvant plus s’écouler vers la ligne de plus grande
pente, s’évapore peu à peu. Le poisson reste captif et on le prend dans
les flaques vaseuses où il s’est retiré. Pour cela on se sert d’un
panier sans fond. On pêche aussi au filet dans le Bahr Salamat mais
seulement à la fin des pluies quand l’eau est encore assez haute. La
chasse à l’hippopotame semble être inconnue, du moins je n’ai vu nulle
part de viande boucanée ni de débris ; par contre on voit dans les
villages des débris de crocodiles.
On peut qualifier les Goulfés d’hommes amphibies, car ils passent la
moitié de l’année dans l’eau ; d’août à décembre leur pays n’est qu’un
vaste marécage dans lequel ils circulent avec aisance. La vase et les
hautes herbes aquatiques leur importent peu. On comprend que les Arabes
qui n’ont vu cette contrée que très rapidement les aient entourés de
toutes sortes de légendes, les faisant vivre sur pilotis et circuler
constamment sur des pirogues disséminées dans les roseaux. En réalité
les Goulfés n’ont point d’habitations lacustres et s’ils circulent
parfois en pirogue ce n’est que pour se livrer à la pêche.
Leurs villages sont construits sur des îlots émergeant seulement de
quelques décimètres au-dessus des marais aux hautes eaux.
Leurs cases sont en terre, à toit conique, et ont une porte très
étroite. On retrouve chez eux les grands vases des Kabas, et les grandes
marmites à faire la bière. Dès les premières pluies ils plantent le Maïs
qui forme la base de leur alimentation dans les parties les plus
fertiles de la grande plaine alors presque asséchée. Le sol des
plantations est noir, humide et mou. La semence y pourrit souvent avant
de germer, les jeunes plantes restent longtemps avec des feuilles
jaunâtres (chlorose) par suite de stagnation de l’eau, mais dès que la
plante est assez robuste elle acquiert une vigueur très remarquable.
Pour réduire l’action de l’humidité au minimum, on creuse entre chaque
bande de culture de profonds sillons faisant l’office de drains dans
lesquels l’eau s’accumule. Le Maïs ainsi planté est récolté avant
l’inondation.
En résumé, depuis le village de Balbédja, toutes les peuplades que nous
avons rencontrées dans la plaine du Bahr Salamat, du Ba Moufa (Koulfés,
Koudias, Malis, Goufés, Moufas) et au lac Iro, sont des Goullas et
parlent un dialecte commun. Mais ne sont réellement dénommés Goullas que
les gens habitant le pourtour du lac.
[Illustration : Mission scientifique et économique CHARI-LAC TCHAD
dirigée par A. Chevalier
Itinéraires levés par Mr. Courtet
Fort Archambault-Lac Iro]
[Note 181 : _Le Voyage de Nachtigal au Ouadaï_, p. 46 et 47 (édition du
Comité de l’Afrique française).]
[Note 182 : _Du Congo au lac Tchad_.]
[Note 183 : Bô, village situé à 9 kilomètres environ O.-N.O. de Mara
Kouio.]
[Note 184 : _Du Congo au lac Tchad_, p. 161.]
[Note 185 : Aux environs de Simmé et de Tolo-Kaba on rencontre quelques
blocs de roche ferrugineuse et, en deux ou trois places, de véritables
tables de cette roche, creusée de cuvettes où s’est amassée l’eau tombée
dans la nuit. Je ne signalerais point ces gisements s’ils n’étaient
exceptionnels dans une province où les plateaux sablonneux perméables
alternent presque sans discontinuité avec les dépressions argileuses
transformées en marais à la saison des pluies.]
[Note 186 : Mali fonda il y a plusieurs siècles un important empire dans
la boucle du Niger.]
[Note 187 : Le chef de Balbidjia est Miliboa que nous avons entendu
prononcer aussi Méléboua.]
[Note 188 : Sauvages païens.]
[Note 189 : Comme on l’a vu plus haut Adem, est le fils aîné de
Senoussi.]
[Note 190 : Chez les Goulfés quand nous avons demandé pourquoi l’entrée
des cases était si petite il nous a été répondu que c’était pour se
protéger contre les fauves assez abondants dans la région. La nuit cette
ouverture est facilement et soigneusement close et les Goulfés ne
sortent jamais de leur case.]