même dialecte que les Koulfés. Les villages de cette tribu sont : Gouri
ou Gourou, Koudoumi ou Goudoumi (quelquefois prononcé Kidimi), Rô,
Dinguéré, Barédiaka ou Barédjaka (quelquefois Bardiaka). Tous ces
villages ont été ravagés et presque anéantis par Allah Djabou, principal
chef de l’expédition d’Adem[189].
Koudoumi comprenait deux villages, Koudoumi-Singa et Koudoumi-Koro.
Après la razzia, ils ont été réunis en un seul qui est évidemment très
pauvre. C’est par surprise que Allah Djabou s’est emparé de Koudoumi. Il
envoya un courrier au chef Tamoura pour lui annoncer qu’il venait en
ami, on lui fit donc bon accueil et on donna des vivres à ses hommes. Il
partit ensuite chez les Koulfés qu’il razzia et revint à Koudoumi où
l’on donna encore, avec la plus entière confiance, des vivres à ses
hommes. Mais toutes ses dispositions étaient prises et quand le moment
fut venu, il annonça aux habitants rassemblés comme pour un palabre
qu’il allait tout prendre. Aussitôt les bazinguers se précipitent, le
chef Tamoura est immédiatement décapité, les hommes qui n’ont pu
s’enfuir massacrés, les femmes et les enfants faits captifs. Les deux
villages ont eu 22 hommes tués et les bazinguers ont emmené 101 captifs.
Les gens de Koudoumi, ainsi surpris, n’ont pu se défendre et Senoussi
n’a perdu personne. Après le départ des bazinguers, Tamoura a été
remplacé comme chef par son fils Taguira.
_27 juin, Rô (Koudias)-Mali (Malé ou Mélé)._ — Nous quittons le
campement à 6 heures du matin, ayant eu des porteurs dès le petit jour
sans difficultés. Après une demi-heure de marche, nous arrivons à un
village presque anéanti par les Smous : Grands _Ficus_, Cotonniers,
hauts tas de cendres, tout annonce un village ancien. C’est en effet le
véritable emplacement de Koudoumi-Koro. Quelques minutes plus tard, nous
sommes au second groupement Koudoumi-Singa également anéanti. Comme dans
le premier les cases sont ombragées par de très beaux _Ficus Rokko_.
Après avoir coupé un petit marais nous arrivons à un village de 40 cases
totalement anéanti. C’est le village de Rô qui appartenait à des
Koudias. Pas une demeure n’a été épargnée par le feu. Ces malheureuses
cases au toit consumé, avec les débris d’amphores, les ustensiles de
ménage brisés, ont un aspect lugubre dans cette belle plaine que les
pluies ont reverdie. Je constate qu’il ne reste pas un ossement humain
sur le sol. D’ailleurs depuis que nous sommes entrés dans le pays des
razzias on n’en trouve nulle part. Les survivants enterrent ceux des
leurs tombés en défendant le village et leur élèvent même des monuments.
Les abords du village sont ensemencés en mil par des Koudias des
villages voisins. Ce mil a seulement 10 centimètres de haut.
Je puis examiner à loisir, en raison de leur abandon, l’architecture des
cases, situées de plain pied avec le sol. Un mur circulaire en terre,
haut de 1 mètre, épais de 20 à 30 centimètres, consolidé par des piquets
cachés à l’intérieur du mur, limite une aire de 4 mètres de diamètre. Le
sol de la case et celui qui avoisine la porte est formé par une terre
battue polie à la surface, simulant l’asphalte des boulevards.
Pour obtenir ce macadam on emploie une sorte de latérite tendre
rougeâtre, passant à l’argile. On en fabrique un mortier dont on enduit
le fond de la case et à mesure qu’il se dessèche on le tasse et on le
polit en le frottant avec un petit bloc de granite tenu à la main. Ce
bloc prend bientôt lui-même une forme parfaitement régulière si l’on a
eu soin de frotter toutes les faces de la pierre. Lorsque COURTET
rencontra un de ces frottoirs, je crus un instant que nous nous
trouvions en présence d’un objet précieux de l’époque néolithique.
[Illustration : FIG. 62. — Pipes en terre des Saras.]
La porte des cases est très étroite[190] et a la forme d’une grossière
ogive. Aucune trace d’ornementation n’existe ni à l’intérieur, ni à
l’extérieur des murs. En dedans du mur, face à la porte, se trouve
toujours le grenier, sorte de niche de 0m,60 de haut, fermée en dessus,
constituée par une paroi intérieure en arc de cercle venant s’appliquer
sur un segment de ce mur. Deux petites ouvertures où l’on peut passer la
main permettent d’y puiser. Sur le pourtour intérieur existe souvent un
cordon de petites élévations portées sur un mur minuscule de 0m,10 à
0m,20 de haut, élévations concaves au sommet, destinées à recevoir les
amphores et les calebasses dont le fond peut se maintenir ainsi en
équilibre. Un toit conique ou campanuliforme couvre le tout et se
termine au sommet par une pointe de 0m,30 à 0m,50 de haut. Comme dans
tous les villages depuis Simmé, de gigantesques vases en terre hauts de
près d’un mètre et d’une capacité de 150 litres environnent les cases ou
plutôt jonchent le sol de leurs débris.
Au nouveau village de Rô situé à une demi-heure du premier nous avons
surpris les habitants. Le premier affolement passé les femmes ont
regagné leurs demeures quoique mal rassurées. En moins de 20 minutes
nous trouvons sans aucune contrainte les porteurs qu’il nous faut pour
continuer.
Le village où nous sommes est un simple campement de cultures où sont
venus se réfugier les Rô que Adem n’a pas pu capturer. Je vois avec
plaisir que ces habitants ont soustrait à la razzia la plus grande
partie de leur récolte. Plusieurs greniers du village sont encore pleins
de mil et une abondante provision de mil germé sèche dans la cour et
doit servir à la fabrication de la bière. Le sorgho est mis à germer
dans les cases sous des claies humides. Lorsque la plantule atteint 15
millimètres de long et que les radicelles se sont enchevêtrées de
manière à former des masses compactes, on expose ces masses au soleil en
les renversant de manière que la tigelle soit en dessous à l’abri de la
lumière et continue de s’accroître encore quelque temps. Après le
séchage on broie ces masses et on les met dans de l’eau qui est soumise
à l’ébullition. La fermentation commence à la fin du premier jour et la
bière peut être bue à la fin du deuxième jour.
De Rô à Mali, la distance est de 13 kilomètres environ. Toute la contrée
n’est qu’un immense marais (Béda) déjà fortement inondé, à cette époque.
Les chevaux avancent difficilement. Les indigènes, qui passent la moitié
de leur vie à barboter dans ces marais, n’éprouvent aucune difficulté à
maintenir nos caisses en équilibre sur leurs têtes, même quand ils
mettent les pieds dans les trous produits par les pas d’éléphants. Une
végétation herbeuse composée surtout de _Crinum_ et d’_Andropogon_
couvre les eaux de toutes parts, les bouquets d’arbres croissant sur les
termitières accidentent ces marais étranges et en rendent la monotonie
moins grande. On marche ainsi pendant 5 minutes dans l’eau puis 2
minutes sur la terre ferme et on recommence à marcher dans l’eau,
parfois le cheval s’enlise jusqu’aux genoux et c’est miracle s’il ne
tombe pas.
Pendant une certaine partie du chemin nous avons longé un barrage de
pêche, sorte de mur en terre, haut de 0m,40 et allant d’une termitière à
l’autre, des rigoles ménagées dans ce mur de distance en distance
permettent au trop-plein de s’écouler, mais leur niveau n’est pas encore
prêt d’être atteint.
Il n’est pas douteux que cet immense marais est la queue du lac Iro.
D’ailleurs en arrivant à 1 kilomètre du village de culture de Mali
j’aperçois vers l’E. une vaste trouée, sans aucun arbre, se prolongeant
jusqu’à la limite de l’horizon. Dans cette trouée, au bout de laquelle
est l’Iro, serpente le Bahr Salamat, au lit large de 12 à 18 mètres, aux
berges de 3 à 4 mètres de haut et environné de faux lits à sec ou
remplis de Bourgou ou de mil sauvage.
Dans le lit proprement dit il y a partout de l’eau sur une largeur de 8
à 10 mètres et une profondeur de 0m,30 avec un très faible courant
d’ailleurs entravé par les tiges de Bourgou qui abondent.
Nous nous arrêtons dans un village de cultures à simples cases en paille
et dépendant du village de Mali. Les habitants, nullement effrayés, nous
invitent à établir notre camp sous un gros _Karité_ qui se trouve à
proximité. Les femmes continuent à vaquer à leurs occupations et
quelques hommes vont à Mali annoncer notre arrivée. Puis les visites et
les palabres commencent. Les hommes sont presque tous vêtus d’un grand
manteau fait de bandes de coton indigène que leur apportent les Salamats
en échange de leur mil. Beaucoup parlent arabe et leurs rapports avec
les musulmans semblent fréquents. En passant à Rô nous avions déjà vu
des traces fraîches laissées par des chevaux ou des ânes indiquant la
présence d’étrangers, et constaté que plusieurs jeunes gens avaient les
traits bien plus fins et la peau beaucoup plus claire que les noirs de
la contrée. C’étaient certainement des métis d’arabes. Les hommes n’ont
d’autre ornement qu’un petit collier en lanière de cuir tressée autour
du cou.
Les femmes portent un petit soundou à la lèvre supérieure et une
billette en bois à la lèvre inférieure[191]. Quelques-uns des soundous
sont en ivoire d’hippopotame, les autres en bois (parfois très noir
d’acacia) ornés ou non de clous en cuivre. Femmes et enfants portent
parfois des colliers en perles.
La bière de mil est faite avec le grain pilé non germé comme cela se
pratique chez les Bandas.
Les Malis parlent le même dialecte que les Koudias et les Koulfés.
_28 juin, Mali, Goufé ou Koufé, Moufa._ — Départ dès 6 heures, le chef
nous accompagne.
Après une heure de marche à travers une brousse bien boisée à sol
rougeâtre et sablonneux, parsemé de petits blocs et plaques de roche
ferrugineuse, nous arrivons à un groupe de rocs granitiques dont le plus
élevé domine la plaine de 20 mètres au plus. Ces rochers sont formés
d’entassements de blocs ou de gigantesques monolithes taillés
verticalement. Ils sont groupés sur un espace rectangulaire de 200
mètres de long et 500 mètres de large, leur surface est complètement nue
et c’est dans les anfractuosités seulement que croissent quelques gros
ficus.
Le village de Mali, presque anéanti par une razzia récente de Korbol,
est situé à une centaine de mètres de ces rochers. Pour la première
fois, depuis Ngara dans la plaine du Bangoran, je constate que le
pourtour limitant l’ensemble des cases est formé de perches fichées en
terre, très rapprochées les unes des autres et entre lesquelles se
pressent quantité de lianes diverses et d’arbustes épineux. On entre par
trois ouvertures encadrées de gros pieux si rapprochés que le cheval
dessellé a grand peine à passer. C’est un procédé de fortification très
primitif, mais il n’en constitue pas moins un moyen de défense contre
une agression nocturne ou contre la pénétration d’un fauve. Les
ouvertures sont en effet soigneusement entravées chaque soir par des
monceaux de pieux et des branchages épineux.
De la plupart des cases il ne reste plus que les murs. Elles sont
construites sur le type des Koudias, les abords de la case et
l’intérieur sont recouverts d’un macadam poli qui persiste plusieurs
années après la destruction de la case.
Le village est ombragé par quelques beaux arbres : Tamariniers, _Ficus_
et surtout le _Ficus Rokko_ très commun. J’observe aussi pour la
première fois auprès de quelques cases l’_Acacia arabica_ en fleurs,
certainement planté sous cette latitude.
Un peu de mil est cultivé à l’intérieur même du village. Les plants ont
0m,15 de haut et sont l’objet de beaucoup moins de soins que chez les
Kabas. Sur de hauts piquets plantés auprès des cases grimpent quelques
tiges d’ignames.
En quittant le village, nous restons quelques instants dans un bosquet
d’Acacias divers dont les pieds sont assez hauts et assez rapprochés
pour donner l’illusion d’une forêt. C’est la limite extrême S. où l’on
rencontre des bosquets assez importants de cette légumineuse. Ensuite
pendant une heure la marche se poursuit dans une grande prairie non
marécageuse, mais cependant entièrement privée d’arbres, les
_Andropogon_ qui la composent n’ont en ce moment que 0m,30 de haut.
Quelques _Crinum_ y mêlent leurs fleurs. Les Baguirmiens nomment Bala ce
genre de plaine. De cet endroit (terre argilo-sablonneuse avec
nombreuses concrétions siliceuses blanches) on aperçoit en arrière trois
mamelons granitiques nommés Sakoura par les Goulfés.
Ensuite la plaine change d’aspect, devient argileuse, le sol est
sillonné de profondes crevasses, de marécages, et nous atteignons ainsi
le village de Goufé entièrement détruit par Korbol et dont quelques
cases seulement ont été reconstruites. Les habitants ont fondé un
nouveau village un peu plus loin, mais ce dernier ne paraît que
provisoire. Un peu plus loin nous franchissons le Ba Moufa n’ayant en
cet endroit qu’un lit herbeux, large d’une trentaine de mètres, sans
berges accentuées et dans lequel il y a un peu d’eau. Nous atteignons
ensuite le village de Moufa défendu par une enceinte épineuse et
palissadée. Derrière le village le Ba Moufa a une largeur de 30 à 40
mètres avec des berges argileuses de 2 mètres ; son lit est formé d’un
chapelet de mares. Le village, qui compte 100 cases, et a été ravagé
aussi par Korbol. En 1901, le capitaine PARAIRE, résidant à Fort-
Archambault, envoya Nagué, chef de Simmé, planter le pavillon français à
Moufa et dès notre arrivée nous eûmes le plaisir de voir flotter les
couleurs nationales sur le village.
Les Moufas constituent une peuplade n’ayant que ce seul village. Ils
parlent le même dialecte que les Goulfés, les Koudias, les gens de Mali
et ceux de Goufé. Leur chef se nomme Ouiya. A la fin de 1902 ou
commencement de 1903, Korbol a razzié le village, tué 5 hommes et 2
femmes, et emmené 35 captifs. Nagué qui ne devait nous accompagner que
jusque-là nous fit ses adieux pour retourner à Simmé.
_29 juin, de Moufa à Souka._ — Une très violente tornade s’est abattue
cette nuit sur la contrée. Pendant plusieurs heures l’eau tombe à
torrents, aussi lorsque nous nous mettons en route sommes-nous obligés
de traverser d’innombrables flaques d’eau, et de patauger pendant une
heure dans la boue, sur un sol sans consistance, marécageux, et parsemé
de fondrières. La végétation est rare par places, ailleurs elle est
épaisse et de nombreuses antilopes y pâturent tranquillement, sans
s’inquiéter de notre passage. Enfin nous apercevons les hautes
termitières boisées séparées les unes des autres par des flaques d’eau
où baignent leurs pieds. Nulle part il n’y a peut-être autant de plantes
réfugiées que sur ces monticules. Les arbres les plus élevés,
Tamariniers, _Anogeissus_ et _Diospyros_ ont leurs rameaux tout
enchevêtrés par les longues guirlandes de _Cissus quadrangularis_ qui
donne un cachet tout à fait étrange au paysage. Cette plante est bien là
dans sa station préférée. Deux ou trois autres Ampélidées à tubercules
vivent généralement près d’elle et notamment l’_Ampelocissus_ à feuilles
sinuées à 3 ou 5 lobes, rappelant la vigne de chez nous, mais fort
différente d’elle au point de vue botanique et économique.
Insensiblement nous nous élevons de 2 ou 3 mètres pour atteindre un
plateau sans eau à végétation très épaisse et sur lequel la roche
ferrugineuse affleure par endroits sous forme de grands plateaux
dénudés. Les espèces du N. (_Balanites_, _Acacia_, _Caillea_, _Combretum
aculeatum_) s’y mêlent aux essences du S. (_Unona monopetala_,
_Combretum_, etc.). Ce n’est plus enfin l’aspect des plaines
marécageuses que nous venons de traverser.
Un peu plus loin la végétation nous indique que divers endroits ont été
cultivés, et nous atteignons bientôt la première agglomération de Souka
se composant de 50 cases et défendue par une enceinte épineuse. A trois
kilomètres au-delà nous arrivons à la seconde agglomération, beaucoup
plus importante, se composant de 110 cases et également défendue par une
enceinte épineuse ; le chef se nomme Laka.
Comme nous devons être là chez les Goullas je commence, aussitôt notre
installation faite, à demander des renseignements, et on me répond à mon
grand étonnement que les gens de Souka n’étaient pas des Goullas, que
ces derniers habitaient plus loin, aux villages de Boungou et de Bou. Il
devait en être ainsi sur tout le pourtour du lac. Aucun village ne
voulut être Goulla, et pour chaque village les Goullas étaient toujours
les gens des villages voisins.
[Illustration : FIG. 63. — Un coin du village de Souka.]
Les habitants de Souka vivent en assez bonne intelligence avec les
Arabes du Dar Salamat, ces derniers viennent seulement de temps à autre
leur réclamer un tribut, leur apporter des bandes d’étoffes, des
vêtements faits avec ces mêmes bandes et quelques autres articles qu’ils
échangent contre des provisions et des esclaves. Il nous a semblé que
les Arabes venant ainsi réclamer ce tribut n’étaient que de petits chefs
agissant pour leur propre compte et se disant envoyés par l’Aguid du
Salamat[192]. La superficie entourée par l’enceinte épineuse indique que
cette agglomération était autrefois beaucoup plus importante, car
aujourd’hui la moitié est seulement occupée par des cases et l’autre
moitié est inoccupée ou cultivée en plantes accessoires. Le village et
ses environs possède de beaux arbres parmi lesquels on remarque le
_Karité_.
Comme je tiens particulièrement à éclaircir cette question des Goullas,
je me décide à laisser COURTET à Souka pour étudier ce côté du lac Iro
et à partir le lendemain matin pour les villages qui m’avaient été
signalés. Ce voyage devait nécessairement m’entraîner à faire le tour du
lac par le N.-E. quoiqu’il nous eût été signalé que les Salamats
venaient de ravager le village de Kio situé à quelque distance de la
rive E.
IV. — AUTOUR DU LAC
_30 juin._ — Après une marche d’environ 4 kilomètres vers le N.-E.
j’arrive au petit village de Boungou qui n’est en réalité que la station
des pirogues de pêche du village beaucoup plus important de Boun ou Bou,
situé à 2 kilomètres environ plus au N. Boun comprend 120 cases, le chef
se nomme Ngoué. Les habitants, comme d’ailleurs ceux de Souka, parlent
le même dialecte que ceux de Mali et se disent originaires de la même
tribu. Quand j’arrive je trouve les indigènes très occupés, ils font en
effet boucaner en grandes lanières la viande d’un hippopotame qu’ils ont
tué la veille et pour eux c’est une véritable fête. De grands échassiers
se promènent dans le village sans s’inquiéter nullement de notre passage
pendant que sous les arbres ombrageant les cases sont perchés de
nombreux Charognards (_Neophron monachus_) qui, de temps à autre,
viennent chercher, au milieu des poules qui picorent, et sans que
celles-ci s’en inquiètent, les débris qui leur conviennent. J’ajouterai
qu’en traversant les cultures, les pintades sauvages en troupes d’une
vingtaine ne s’écartaient que lentement et en becquetant l’herbe, quand
nous passions sur le sentier. A l’O. du village je visite un petit bois
où gambadent des singes. De Boun à Tor Djoguil, village situé à 11
kilomètres environ E.-N.E., nous circulons sur un plateau de roche
ferrugineuse où nous rencontrons le _Daniella_, et comme animaux de
grands Cynocéphales, de grands Canards sauvages, des Aigrettes, des
Grues couronnées et d’autres Échassiers ; l’hippopotame paraît très
commun.
Nous déjeunons à Tor Djoguil, village de Goullas, où l’on parle le même
dialecte qu’à Moufa, Souka et Bou. Le village se composant de 60 à 80
cases, entourées d’une enceinte épineuse nommée Ngara[193], est assez
loin du lac et les habitants ne sont pas pêcheurs. Cette année est pour
eux une année de famine, leurs récoltes ont manqué et ils ne vivent que
de racines qu’ils vont recueillir dans la brousse. Les hommes portent
comme vêtement deux peaux, l’une devant, l’autre derrière, ou un grand
manteau nommé Koubou fait avec des bandes d’étoffes ; ils refusent
toutes les perles. Les femmes portent le petit Soundou, mais n’ont aucun
autre ornement.
Un forgeron a sa forge installée comme celles des Ndamms ; il cumule et
exerce aussi la profession de tanneur. Autour d’un gros ficus, situé au
milieu du village, on remarque des trophées de chasse composés de
dépouilles d’hippopotames et d’antilopes. Le chef se nomme Timan et le
village est soumis aux incursions des Arabes.
De Tor Djoguil on me signale dans une direction E. 35° N. le village de
Tiéou habité aussi par des Goullas.
A 11 kilomètres environ de Tor Djoguil, cette fois sur la rive E. du
lac, nous arrivons à Koubou Mérissé (25 cases) après avoir passé à
quelque distance du village de Kio, détruit il y a quelques jours par
les Salamats. A Koubou Mérissé je suis toujours chez les Goullas[194].
De Koubou Mérissé aux agglomérations de Kouré il y a environ 6
kilomètres. A peu de distance de Koubou Mérissé je me suis approché des
bords du lac et du haut d’une grosse termitière j’ai pu voir le lac dans
son ensemble. De ce point j’ai remarqué vers le N.-O. les mamelons de
Karou et ceux de Bagolo vers le S.-O. A l’O.-S.O. j’aperçois vaguement
un cul-de-sac, c’est le déversoir du lac, le Bassa.
Le groupement où j’arrive forme trois villages, d’abord Kouré, village
annexe de 20 cases, chef Guibrin, ensuite Bada, village de 60 cases,
chef Mbérégui et enfin Kouré, village principal, 60 cases, chef Altim.
Je campe à Kouré.
De Kouré j’envoie un courrier à COURTET l’informant que je le
rejoindrais à Moula (Goulfé) où il pouvait retourner, et que de Tor
Moural où je serais le lendemain vers midi je comptais aller chez les
Saras.
_1er juillet._ — A peu de distance de Kouré j’atteins Bouni, village de
40 cases, chef Méla. Dans ce village je remarque un indigène tissant du
coton. Quatre kilomètres environ plus loin j’arrive à Tor Moural,
village de 50 cases, défendu par une enceinte épineuse, là je trouve
deux Salamats, dont un marabout possesseur de deux ânes. Ce sont les
gens dont nous avions remarqué les traces au village de Ro. Le marabout
se nomme Ahmed.
La végétation proprement dite des bords du lac commence à 800 mètres
environ de l’endroit où sont mouillées les pirogues. Pour atteindre ces
pirogues on traverse d’abord une prairie d’_Andropogon_ d’environ 300
mètres, ensuite on passe dans le Bourgou pendant une cinquantaine de
mètres, on rencontre après sur 40 mètres environ des _Cyperus_ et du Mil
sauvage, puis une bande de 10 mètres de _Mimosa asperata_ (à 420 mètres
on descend brusquement une berge de 0m,40 de hauteur). Après le
_Mimosa_, sur une centaine de mètres, on rencontre de nouveau du Bourgou
et des _Cyperus_ divers ; on traverse ensuite sur 150 mètres environ une
prairie dense de _Sesbania_, hauts de 2 mètres, dans laquelle on
remarque des débris d’_Etheria_. Enfin sur une cinquantaine de mètres on
rencontre, dans un terrain déjà inondé, des _Sesbania_, des _Cyperus_ et
des _Ipomea_. Cent mètres environ plus loin sont des pirogues au nombre
de six.
Au village j’ai pu parler avec le marabout Ahmed qui m’a affirmé que
Mangara, le point extrême atteint par NACHTIGAL, existait toujours.
C’est une ville importante qu’il donne comme située à 8 ou 10 jours du
Iro. Quoique m’ayant donné de très bonne grâce tous les renseignements
que je lui demandais sur la région, je considère néanmoins que Ahmed me
voit d’un mauvais œil, et l’attitude des habitants me confirme cette
supposition. Comme les Salamats vont souvent chercher du mil et des
esclaves chez les Saras, il a dû leur dire de ne pas me conduire et il
m’a été impossible de recruter des porteurs pour aller dans cette
direction. Je quitte donc Tor Moural le 2 juillet pour me diriger sur
Sourouba où j’espère être plus heureux. Dans l’intervalle, le courrier
que j’avais envoyé m’avait rejoint et COURTET m’avisait qu’il se mettait
en route pour Tor Moural. Comme je savais qu’il ne pouvait passer que
par Sourouba j’étais certain de le rencontrer. En effet, après avoir
franchi, non sans peine, le Bassa, COURTET faisait une pose à Sourouba
au moment où mes premiers porteurs y arrivaient.
Sourouba est un village de 25 cases, chef Djoko. Il y a quelques années
les Souroubas habitaient à proximité des mamelons Bagolo, ils furent
attaqués et razziés par les Arabes, et de leur tribu il ne reste plus
que deux villages, l’un Sourouba proprement dit et l’autre Dabo où nous
devons nous rendre ce soir.