rosée abondante qui ne disparut qu’à 10 heures du matin et en quittant
Mara Kouio, le lendemain le ciel resta complètement couvert jusqu’à 9
heures, mais il n’y eut point de rosée. Toute la journée il a fait un
temps extrêmement lourd. Au coucher du soleil les éclairs ont fait leur
apparition. Vers 9 heures du soir, une tornade a éclaté brusquement, et
pendant plus d’une heure l’eau s’est déversée à torrents, accompagnée de
vent et d’éclairs, mais point de tonnerre. Pendant que la pluie et le
vent déferlaient, j’avais grand peine à maintenir ma tente. Après minuit
le ciel a repris son calme habituel, mais au matin une humidité
pénétrante envahit l’atmosphère. Nous marchons dans une direction
générale N.-E. ; Nagué nous accompagne et a promis de venir jusqu’à
Moufa. Le pays que nous traversons est toujours un terrain bas, à
végétation fournie, mais peu élevée (_Acridocarpus_, _Detarium_ et
surtout les _Afzelia_ qui dominent, quelques _Daniella_, Karités rares).
En beaucoup d’endroits très éloignés des villages on a pratiqué cette
année des défrichements de plusieurs centaines d’hectares. La culture
s’étend dans la contrée, mais il est possible que ce soient des familles
chassées de leur pays natal par les incursions d’Adem et de Korbol qui
sont venues se fixer chez Nagué, chef réellement considéré dans toute la
région. J’ai constaté que dans tous les champs récemment défrichés on
ensemence l’arachide et surtout le niébé (haricot). Des champs entiers
sont pleins de cette légumineuse dont les cotylédons commencent à sortir
de terre. A 8 kilomètres environ de marche du village de Nagué, nous
arrivons à celui du petit chef Kaba, Tolo-Kaba[185].
Quatre kilomètres plus loin nous atteignons le pays des Kindas et
passons d’abord par la demeure du chef Shongo, puis nous installons
notre campement chez Tolo, au village même de Kinda. Le chef nous
souhaite la bienvenue comme d’ordinaire. Le bruit s’est répandu que nous
avions donné hier des perles en échange de volailles, d’œufs et de mil,
aussi un véritable marché s’installe bientôt dans le camp. Après avoir
baissé le prix des poulets à deux cuillères de perles mélangées nous
sommes obligés de cesser tout achat, car si nous acceptions toutes les
offres nous aurions bientôt une véritable basse-cour avec nous.
Les perles de toute nature sont extrêmement prisées dans le pays Kaba et
Kinda. Les femmes n’en portent point ou presque point. Quelques hommes
en ont plusieurs de diverses tailles et diverses couleurs provenant du
Ouadaï et du Baguirmi. La petite perle rouge est très recherchée et n’a
pour ainsi dire point encore été introduite dans le pays à l’O. du lac
Iro.
A peine avions-nous terminé le palabre avec Tolo que nous avons eu la
visite d’un petit chef nommé Gouna, installé depuis peu à côté de Nagué.
Il raconte qu’il était chef d’un village nommé Douki (ou Dougui),
installé au pied d’une roche à un jour de Kendégué. Il s’est brouillé
avec le chef de ce village parce que ce dernier possède deux pointes
d’ivoire qu’il destine à Korbol. Gouna lui a conseillé de les donner
plutôt au commandant de Fort-Archambault, mais le chef de Kendégué s’est
fâché et a menacé Gouna d’une dénonciation à Korbol ; par crainte, Gouna
s’est enfui. Ce sont de ces petites querelles, dénonciations,
vengeances, de village à village que les administrateurs futurs auront à
régler. D’un village à l’autre, les habitants se défient les uns des
autres et se connaissent à peine. C’est ce qui a laissé croire aux
premiers Européens qu’il y avait une multitude de peuplades distinctes,
alors que ce sont partout les mêmes hommes parlant la même langue, ou
des dialectes à peine différents. Les Kindas se disent distincts des
Kabas Simmés, par exemple, alors qu’ils parlent la même langue et ont
les mêmes habitudes et les mêmes habitations.
Les _Kabas Simmés et les Kindas._ — Les observations que j’ai pu faire
jusqu’à ce jour chez les Niellims, les Ndamms, les Toummoks, les
Goulleï, les Saras de l’O., les Tounias, les Kabas des bords du Chari
entre le Bangoran et le Bahr el Azreg, les Kabas Solos, Kabas Maras, K.
Simmés, Kindas m’ont persuadé que ces groupes ne forment qu’un seul
peuple divisé à l’infini, chaque village constituant presque toujours un
groupement complet sans rapport avec les villages voisins, ayant parfois
ses habitudes spéciales et son dialecte, mais avant aussi un grand
nombre de caractères communs : Villages construits de la même manière,
agriculture partout très avancée, mêmes armes (surtout le bouclier et le
couteau de jet) (courbache), même langue (dans ses grandes lignes),
dérivée du bagrimma, même numération, même costume (le tablier de peau
chez les hommes), tatouages disposés de la même façon (avec cependant
des variantes), mêmes ustensiles et mêmes ornements (anneaux, bagues,
billettes de bois dans les oreilles des femmes) et vraisemblablement
mêmes caractères anthropologiques.
On peut déjà mettre en relief la haute stature, la robustesse du corps,
les membres bien proportionnés, le nez large, les lèvres épaisses, le
teint noir légèrement cuivré. Ce n’est pas la première fois qu’on voit
en Afrique un seul peuple disloqué en une infinité de tribus qui
semblent au premier abord n’avoir aucune connexion entre elles. Qu’il
suffise de citer toutes les divisions de la grande famille Mandé au
Soudan, les Diolas et tous leurs parents dans la Casamance, les Bandas
en Afrique centrale, etc.
[Illustration : FIG. 60. — Danse de guerre chez les Kindas.]
Je crois que toutes ces sous-tribus tirent leurs noms de diverses
origines, parfois le nom a été donné à l’insu souvent de la tribu auquel
il est dévolu par les Arabes ou les Baguirmiens. Ce serait par exemple
l’origine de l’appellation Saras. Remarquons à ce propos que les Saras
de l’O. et les Saras de l’E. s’ignorent complètement les uns les autres.
Fréquemment le nom a pu venir d’un chef important qui aura réussi à
grouper autour de lui d’importantes agglomérations. Qu’il suffise de
citer au Soudan les _Malinkés_, hommes de Mali[186].
Les Smous ou Smoussous sont les sujets et surtout les guerriers de
Senoussi. Ils sont connus sous ce nom, non seulement dans leur pays,
mais dans toutes les contrées situées en dehors des états du Sultan. Les
Rabi étaient les guerriers de Rabah, etc. Il est donc probable que
Simmé, Mara, etc., sont aussi des noms de chefs. Les Kabas Solos tirent
leur nom d’un chef actuellement vivant.
Ce qui suit se rapporte plus particulièrement à ce que j’ai vu chez les
Kabas Simmés et les Kindas.
Chaque village est formé de groupes de cases nommés Soukalas, disséminés
dans les cultures souvent sur une aire très étendue, certains peuvent
avoir quelques kilomètres de long tout en ayant un nombre restreint
d’habitants. Chaque Soukala est composée de plusieurs familles. La
demeure d’une famille est entourée d’une tapade haute de 2 à 3 mètres
formée par des paillons tressés appliqués sur des poteaux. Dans cette
enceinte se trouvent la maison d’habitation, les cases accessoires, les
réserves de bois, les fétiches, les mortiers, les récipients à eau, et
les quelques autres objets nécessaires à la vie des noirs. Devant
l’habitation on voit souvent une grande fourche en bois dur plantée en
terre sur laquelle on place les armes et on appuie les sagaies ou lances
en rentrant.
_23 juin. De Kinda à Balbidjia (Balbédja)._ — La distance entre les deux
agglomérations est de 12 kilomètres environ dans la direction N.-E. Sur
ce parcours les deux tiers au moins s’effectuent dans une vaste plaine
nue, constituant l’un des plus beaux Firkis rencontrés jusqu’à ce jour.
Un gazon épais, haut de 30 centimètres environ, recouvre toute la
plaine. On dirait vraiment une de ces prairies naturelles qui, en
France, environnent les abords des cours d’eau et en général les pays
bas. Nos prairies de France seraient des Firkis modifiés par l’homme et
dont la végétation de zone tempérée forme un tapis à peine distinct
comme aspect de celui qui recouvre les Firkis de l’Afrique centrale. En
cette saison on rencontre dans les Firkis soudanais la même variété de
tons qu’on observe dans les prés d’Europe peu de temps avant la récolte
des foins.
Les graminées courtes, à feuilles ténues, constituent l’élément
dominant. Une espèce à panicules violets et à épilets très petits est
surtout abondante et on la prendrait à distance pour l’_Agrostis
vulgaris_. D’autres graminées ressemblent à des _Poa_ ou à des Brizes.
Dans les parties plus humides et à demi marécageuses à cette époque de
l’année croissent des herbes plus robustes et spécialement des
Cypéracées. Enfin çà et là, la prairie présente de grandes places
couvertes d’Orchidées, de Liliacées et d’Amaryllidées en fleurs. En
certains endroits le sol se relève de 1 ou 2 mètres et ces places
n’étant point inondées sont couvertes d’arbustes et d’arbres. La prairie
proprement dite est dépourvue de toute végétation ligneuse, sauf sur ses
pourtours envahis de hautes termitières boisées, tapissées de _Cadalvena
spectabilis_, _Kaempferia æthiopica_ et _Kaempferia rosea_, dont les
brillantes fleurs jaunes, violet-lilas et rose-carné s’épanouissent à
cette époque.
En un endroit sur le bord du Firki nous franchissons un escarpement
boisé, haut de quelques mètres et formé de roche ferrugineuse, puis nous
retombons dans la plaine. C’est dans cette plaine à mi-distance de Kinda
et de Balbidjia que le Bahr Salamat décrit ses sinuosités. Ses rives
ordinairement verticales sont en contre-bas de 3 mètres environ. Le lit
proprement dit est large de 15 à 20 mètres, mais en certains endroits il
s’élargit jusqu’à avoir 40 à 50 mètres. Il est à sec, ou plutôt il reste
de l’eau dans des mares souvent très rapprochées, mais point encore
réunies entre elles par le moindre filet d’eau. La profondeur dans les
mares est environ de 3 à 5 mètres et dans l’une d’elles, ayant à peine
35 mètres de diamètre, vit un troupeau de quelques hippopotames. Nos
tirailleurs font feu sur eux mais en vain. La rapidité avec laquelle ces
animaux sortent et rentrent leur groin pour respirer est telle que le
temps d’agir sur la détente du fusil, ils ont déjà disparu.
Les berges présentent quelques arbustes entremêlés et surtout des
_Mimosa asperata_ et des _Sesbania ægyptiaca_. Dans le lit de la rivière
sur les bancs de sables et dans les mares peu profondes croissent de
hautes herbes. Sur la rive septentrionale le Firki est coupé de lits
secondaires où doit circuler l’eau à la fin de l’hivernage. Le sol,
entièrement nu par places, est formé par une argile sèche et fendillée
couverte de toutes parts par les pistes d’hippopotames dont l’empreinte
des pieds est restée dans la glaise. Certaines mares commencent à se
remplir, mais l’eau qu’elles contiennent est venue par ruissellement, et
non du cours supérieur de la rivière. Dans les environs paissent
tranquillement des troupeaux de plusieurs espèces d’antilopes. Par
contre, les traces d’éléphants manquent totalement.
A 2 kilomètres avant d’arriver à la première agglomération
Balbidjia[187], le sol se relève très légèrement et présente sans
transition de beaux groupes d’arbres rassemblés surtout sur les grandes
termitières. On doit noter dans ces bosquets voisins des Firkis la
prédominance du Tamarinier, du _Diospyros_, des Capparidées. Je vois
aussi apparaître un _Acacia_ voisin de l’_Acacia arabica_ qui se trouve
là au point le plus méridional de son aire. Sous ces arbres la terre est
couverte d’un frais tapis de graminées nouvelles élevées de 15
centimètres et dont les premières feuilles sont seules épanouies. Notons
l’abondance d’un _Andropogon_ très recherché par nos chevaux.
III. — PAYS DES GOULFÉS OU KOULFÉS.
La distance de Balbidjia, à l’agglomération où nous campons le 24 juin
chez les Goulfés, est de 15 kilomètres environ. Comme hier nous
traversons une succession de plaines basses, de firkis couverts de mares
contenant déjà une eau boueuse, de fossés parfois larges de 10 à 15
mètres, remplis de grandes graminées dont le pied baigne déjà dans
l’eau. Les bords de ces fossés sont parfois bordés par des arbustes en
touffes épaisses constituant de fausses galeries.
Une herbe rare saupoudrée de _Crinum_ et d’_Acrospira_ recouvre en ce
moment toutes ces plaines. Parfois cependant le sol est presque nu,
formé d’une vase brune, épaisse, asséchée, mais sur laquelle l’eau a
séjourné peu de temps avant notre passage. Le pied des chevaux enfonce
profondément dans cette vase. Les vieilles coquilles d’ampullaires à
demi enterrées abondent à la surface, les coquilles d’Anodonte et d’Unio
manquent.
Comme partout les grands tumuli construits par les termites limitent les
firkis de tous les côtés. Sur leurs pourtours on trouve toujours une
flore très variée. La végétation s’est cependant modifiée et rappelle la
zone sahelienne signalée au Soudan. L’_Acacia_ voisin de l’_Acacia
arabica_, signalé hier au bord du Bahr Salamat, est devenu commun et il
est accompagné de l’_Acacia pennata_, de divers _Capparis_, du
_Balanites ægyptiaca_, d’un Zyzyphus, du _Caillea dichrostachys_, d’une
nouvelle espèce de _Commiphora_. Comme on le voit les plantes épineuses
prennent une grande importance. Nous n’avons pas vu pendant toute la
marche un seul pied de _Butyrospermum_ ni de _Parkia_. En revanche les
combrétacées (_Combretum glutinosum_, _Terminalia macroptera_,
_Anogeissus_ abondent.
[Illustration : FIG. 61. — Sculptures chez les Saras.]
Après avoir franchi un fossé large d’une dizaine de mètres, où l’eau non
courante atteint déjà 0m,30 de haut, nous arrivons sur un vaste
emplacement déboisé, herbeux, couvert de _Gynandropsis_ en fleurs et
diverses autres plantes. Des poteaux disséminés çà et là et des murs
circulaires de cases, hauts de 1 mètre, indiquent que nous nous trouvons
encore sur l’emplacement d’un ancien village. C’est là en effet qu’a
vécu une tribu importante et qu’est mort en défendant son pays le chef
Soua qui commandait les Miliboas, les Ngnibas et les Balouas. Le chef
qui lui succéda Kaha est mort, lui aussi, en défendant son village.
Miliboa, le chef actuel, a groupé sous son commandement tous les
survivants.
Miliboa et Nagué me conduisent à l’emplacement où sont enterrés les
combattants. De grosses perches fourchues, hautes de 3 à 4 mètres,
surmontées parfois d’un vase renversé, marquent la place où reposent les
grands chefs. Il y en a ainsi une cinquantaine. Des piquets beaucoup
plus modestes et très nombreux indiquent le chiffre des simples
guerriers enterrés pêle-mêle sur un terrain de 300 mètres carrés. Le
massacre se rapporterait à une razzia venant du Salamat qui remonterait
à 5 ans environ. « Des Ouadaïens, me dit Miliboa, vinrent en grand
nombre avec des chevaux et des fusils. Ils tuèrent presque tous les
hommes de la contrée et emmenèrent tout ce qu’ils purent trouver de
femmes et d’enfants. » De mémoire d’homme, des combats se sont livrés
chaque année dans cette région. Les assaillants ont été tour à tour les
Bouas de Korbol, les Salamats du Ouadaï, les gens de Rabah et souvent
les villages voisins eux-mêmes. Cette année ce sont les hommes de
Senoussi qui sont venus ravager le Dar Goulfé et le Dar Djengué. Comment
le pays pourrait-il être prospère dans ces conditions ? Comment les
indigènes pourraient-ils s’y constituer des ressources durables ? On se
demande même comment après tant de razzias, tant de massacres, il peut
encore rester des habitants. Ces gens acceptent leur sort sans trop de
récriminations, souvent même ils l’ont provoqué. Par leur cohésion ils
arriveraient à résister aux Arabes, mais les moindres incidents créent
des haines profondes, et il n’est pas rare de voir un village servir
volontairement l’envahisseur contre un autre village de sa tribu. C’est
sur la dénonciation d’un village djingué, affirmant à Adem que les
Koulfés de Tanako avaient de l’ivoire, que Allah-Djabou est venu les
piller. C’est au bord d’une grande dépression longue de 5 à 6 kilomètres
qu’est installée la première agglomération des Goulfés que nous avons
vue, le village de Molo. Ce n’est qu’un amas de ruines accumulées par
les hommes de Senoussi. Des paillottes brûlées, des cases éventrées, des
monceaux d’amphores brisées, tels sont les résultats apparents de la
guerre ; 3 ou 4 cases sont encore habitées mais les habitants sont aux
champs. Tout le reste (sans doute plusieurs centaines si l’on juge par
le nombre des cases abandonnées), est dispersé, tué ou emmené en
captivité. Les paniers à pêche prêts à fonctionner sont là, délaissés ;
les grandes jarres à eau encore en place à la porte des cases, montrent
combien a été rapide et imprévue l’attaque et tout ce qu’elle a eu de
barbare de la part de ces Arabes qui ne jurent que par Dieu. Joli Dieu
en vérité que celui qui a promis son paradis à Senoussi et à tous ses
semblables à condition qu’ils massacrent sans pitié les païens qui ne le
révèrent point. Si encore le Baguirmien ou l’Arabe apportait sa religion
aux païens qu’il subjugue ou razzie, ainsi que cela s’est fait et que
cela se pratique encore dans d’autres contrées musulmanes, cet état
fâcheux n’aurait en somme qu’une durée limitée, car la deuxième
génération les Kirdis[188] seraient islamisés et élevés au niveau moral
du conquérant. L’infidèle deviendrait le serviteur de Dieu et par
conséquent ne serait plus l’esclave. Le Barguirmien pas plus que l’Arabe
n’a jamais tenté cette conversion car il sait qu’il anéantirait ainsi le
bien être de sa vie qui s’appuie sur l’exploitation du faible, du Kirdi,
c’est-à-dire du païen.
Avec les ruines du village contraste singulièrement la grande plaine
verdoyante que nous avons devant nous. Le Bourgou et les grands
_Polygonum_ qui couvrent des centaines d’hectares forment de vastes
prairies hautes de plus de 2 mètres, ondulant mollement au gré du vent.
Le sénégalais Moussa Tankara les prend pour des champs de maïs et de
fonio. Ce ne sont que des herbes sauvages et les habitants ne doivent
pas avoir grand chose à se mettre sous la dent. Encore 2 kilomètres de
marche et nous arrivons à l’agglomération principale Moula (Goulfé) où
résidait le chef Tanako, mort depuis quelques mois et remplacé par son
frère presque aveugle.
Tous les villages placés sous l’autorité de Tanako ont été ravagés par
Senoussi et il y aurait eu 70 hommes tués, 50 hommes et femmes disparus
que l’on suppose captifs ; Senoussi aurait perdu 15 hommes. Il ne
restait plus que deux coqs et une poule ayant échappé à la rapacité des
bazinguers.
Après avoir demandé des renseignements sur le lac Iro, nous nous
décidons à partir le lendemain matin avec le minimum de bagages, et de
laisser là un sénégalais pour garder le reste de notre matériel et faire
des récoltes d’échantillons botaniques.
_25 juin._ — De 8 heures du matin à midi nous avons marché dans un pays
très marécageux. L’eau tombée la nuit dernière pendant un violent orage
a détrempé le sol noirâtre et fangeux, vase mêlée d’argile, dans lequel
nos chevaux enfoncent parfois jusqu’aux jarrets. Ce sol est en outre
crevassé et les effondrements de la couche superficielle sont fréquents.
Nous coupons de nombreuses mares.
La flore est peu variée, son caractère septentrional s’accentue, les
Acacias et les Ziziphus prédominent. Nous rencontrons pour la première
fois l’_Acacia tortilis_ (en fleurs et en graines). L’Hyphæne est assez
commun, mais en pieds nains.
Temba, chef de Goulfé réfugié en un point de brousse nommé Djogadia où
nous nous arrêtons, habitait sur la route que nous avons suivie, à 8
kilomètres environ de Tanako. Il s’est enfui à l’arrivée des gens de
Senoussi et a constitué là un village provisoire. 50 individus assistent
au palabre, mais nous ne voyons que 2 femmes et peu d’enfants, tout a
été tué ou emmené. Les Smous ont pris chez Temba 84 captifs et tué 13
individus ; ils ont perdu 2 hommes.
Les hommes de Temba se plaignent que les Djingués viennent constamment
les razzier. Si des Goulfés s’écartent trop pour aller chercher du bois
ou faire leurs champs on les tue, car on ne les fait pas captifs. Les
Djingués habitent au S.-S.O. d’ici.
_De Djogadia à Koudoumi (25 juin)._ — Marche de 5 heures E.-S.E., puis
au S.-E. à travers un pays en grande partie couvert d’eau sur une
profondeur de 0m,05 à 0m,10. Le sol est une vase noire dans laquelle les
pieds des porteurs enfoncent, aussi la marche est fort lente. Les
_Crinum_ et les _Acrospira_ sont nombreux et en fleurs, quelques
graminées peu développées encore tapissent ces terrains inondés.
L’eau provient évidemment des pluies récentes et s’écoule lentement par
infiltration. A la surface nul indice de ruissellement. Quand on quitte
les terrains inondés on entre dans d’autres plaines également basses au
sol dépourvu d’eau à la surface, mais sans consistance et souvent sans
végétation. Il se présente sous forme de croûtes superficielles
noirâtres séparées par des fissures profondes. On y remarque souvent en
outre des trous, sortes d’entonnoirs où l’eau s’engouffre. Les grandes
termitières presque toujours boisées sont les seuls points saillants de
ces plaines. A proximité des villages les monticules sont défrichés et
utilisés pour la culture. Ce sont quelquefois les seuls terrains que
l’on puisse ensemencer en sorgho. A deux reprises différentes nous
approchons des bords du Bahr Salamat réduit à des chapelets de mares.
Enfin vers 6 heures je suis rejoint par Mahmadou que j’avais envoyé en
avant pour annoncer notre passage, qui arrive tout haletant me raconter
qu’il a été très mal reçu à Koudoumi. Les habitants ont refusé, disait-
il, de prendre son _Moktoub_ et ont dit que si les blancs venaient dans
leur village on les tuerait, menacé lui-même d’être enchaîné, il a
réussi de s’échapper. Après avoir battu la brousse plusieurs heures pour
dépister ses adversaires il a pu rejoindre le chemin par où nous devions
passer et s’aperçut alors que les sabots de nos chevaux l’avaient foulé
et accéléra son allure pour nous prévenir des menaces qui avaient été
faites. Il était grand temps car nous étions à 4 kilomètres environ du
village et COURTET était au moins à un kilomètre en avant. La nuit
tombait et comme je ne pouvais forcer l’allure de mon cheval qui à
chaque instant s’enfonçait dans les fondrières, j’envoie mon petit boy
Kiki pour le prévenir. COURTET s’arrête aussitôt, mais il était trop
tard car quelques hommes du convoi arrivaient aux approches du village
avec Nagué. Ceux-ci effrayés par l’attitude hostile des gens s’enfuirent
en abandonnant sur le sentier nos deux tables et nos deux pliants et
nous rejoignent passablement affolés. Nous campons donc sur place à 2
kilomètres environ du village.
Pendant la préparation du dîner COURTET envoie son tirailleur sénégalais
Omar en reconnaissance, celui-ci revint une heure environ après en
disant qu’il avait pu s’approcher grâce aux buissons et s’embusquer à 50
mètres des premières cases. Il raconta ensuite que les gens _tous ils
étaient saouls et buvaient Pipi_. La chose s’expliquait et d’après
COURTET il était vraisemblable que Mahmadou avait bu avec eux et s’était
ensuite querellé, mais comme Mahmadou resta d’un mutisme absolu nous ne
fûmes jamais fixés d’une façon certaine à ce sujet.
Le lendemain matin, 26 juin, au petit jour, le camp était levé, COURTET
et Omar partent en tête du convoi et en 20 minutes nous atteignons enfin
Koudoumi que nous trouvons abandonné. Les cases étaient ouvertes, les
provisions étalées, un chien qui déambulait tranquillement n’a même pas
aboyé, et le Pipi cuisait dans les grandes marmites ; les habitants
n’étaient évidemment pas loin, et conscients de ce qu’ils avaient fait
la veille s’étaient éloignés par crainte de représailles.
Ce ne fut pas sans peine que nous réussîmes à empêcher nos deux
rabbistes (Mahmadou et son camarade), nos boys et la bande de Koulfés
qui nous suivaient et portaient nos bagages, de piller les cases, et il
y eut pendant quelques secondes un véritable mouvement d’assaut, mais
tout rentra aussitôt dans l’ordre et quand les habitants revinrent une
heure environ après, leur plus grand étonnement fut de trouver leur
village intact et leurs cases dans lesquelles rien n’avait été dérangé.