ne manque pas, après une pénible marche qui dure une demi-heure ou plus,
de se trouver dans un des séjours préférés de ces amphibies, un grand
bourbier caché par l’eau. Cependant, à la saison sèche, le sol est dur
et très praticable, surtout dans les endroits qui n’ont pas été piétinés
par les éléphants ou les hippopotames. Les pieds de ces animaux en
enfonçant dans la boue y ont laissé des empreintes profondes qui
entravent la marche même dans la saison où la terre est devenue ferme.
C’est dans une contrée semblable à ce pays Mangara dont les mares
avaient mis un terme à la tentative d’exploration de NACHTIGAL vers le
Kouti que COURTET et moi dûmes cheminer en pleine saison des pluies pour
atteindre le fameux lac Iro qui n’était alors connu que par les vagues
renseignements recueillis par l’illustre explorateur du Ouadaï. Où
NACHTIGAL n’avait pu pénétrer, nous nous obstinâmes à aller.
II. — EN ROUTE POUR LE LAC
_19 juin._ — Partis fort tard du poste de Fort-Archambault nous passons
immédiatement l’Abiod dans une pirogue. Le fleuve est actuellement large
de 100 mètres environ et profond de 80 centimètres, la rive gauche
escarpée domine le niveau de l’eau de 10 mètres, sur la rive droite au
contraire de grands bancs de sables coupés de chenaux s’étendent à perte
de vue. L’eau commence à couler dans quelques-uns de ces chenaux et
j’observe par places de véritables amas d’_Azolla pinnata_ aux corolles
rouges en ce moment et charriées par le fleuve.
Un village Horo est installé à proximité de l’Abiod et de ces chenaux,
les habitants raccommodent des filets ou se livrent activement à la
fabrication d’autres engins de pêche. Les Horos en effet ne cultivent
pas ; mais vivent presque exclusivement de la pêche.
Les Horo, les Tounia et les Kaba, dit le Dr DECORSE[182], ont quelques
engins de pêche un peu particuliers. Aux basses eaux, ils utilisent en
outre de la sagaie ordinaire une espèce de foène appelée « onoufo »,
faite de trois branches de fer, fixées en triangle au bout d’une perche
très longue et très légère ; chaque pointe est munie d’une encoche en
hameçon. Entre les mains des Horo surtout, cet instrument donne des
résultats remarquables. L’indigène jette son arme de la main droite et
rattrape de la main gauche l’extrémité de la hampe, sans jamais laisser
s’échapper l’instrument, s’il y a beaucoup de fond.
Quand les marais s’assèchent ou que les bras de la rivière s’isolent,
les indigènes s’en vont par bandes de cinquante ou plus, battre les
flaques d’eau laissées sans communication avec le fleuve, dans
lesquelles le poisson est bloqué. Hommes, femmes, enfants, tout le monde
entre dans l’eau et barbote. Les uns sont armés du panier conique à deux
ouvertures, d’autres ont des épuisettes à manche, les hommes manient des
troublettes dont la monture en arc de cercle est sous-tendue par une
cordelle : ils les enfoncent à plat et les maintiennent sous l’eau avec
leurs pieds ; de temps en temps, ils les relèvent brusquement pour voir
si un poisson ne s’est pas reposé dessus et laissé prendre. Quelques-uns
manient à deux de la même façon de grands filets en bande rectangulaire.
Mais, dans cette pêche, attraper le poisson est, au début, la chose
accessoire : ce qu’il faut, c’est remuer la vase. Chacun s’y applique à
plaisir. Aussi bientôt l’eau n’est-elle plus qu’une dilution de boue
dans laquelle le poisson ne peut plus respirer : il remonte à la surface
et se laisse capturer facilement.
Pendant la baisse des eaux et le début de la crue, les riverains
construisent aussi de grands barrages, que les Horo appellent tégahoum.
Un tégahoum n’est, en somme, qu’une nasse immense, barrant presque tout
un cours d’eau, se compose de petites chambres circulaires, limitées par
des claies, accolées deux par deux en ne laissant entre elles qu’un
étroit couloir ; leur convexité regarde en amont du courant. En aval,
elles ont une porte dont les deux battants tenus ouverts vont presque
jusqu’à toucher la cloison diamétralement opposée. Une seconde claie
entoure les deux logettes complètement, sauf au niveau du couloir qui
les sépare ; cette enceinte a donc sa porte ouverte en amont du courant,
et sa convexité vers l’aval ; de ce côté, elle ménage entre elle et les
logettes un espace plus ou moins grand. Le poisson qui s’introduit dans
ce dédale circule toujours le long de ses parois, entre dans les
logettes, et ne peut plus ressortir. Suivant la largeur du cours d’eau à
barrer, on construit deux, trois, cinq couples de chambres qu’on réunit
par une claie transversale.
Les riverains utilisent encore une espèce de tramail qu’ils traînent
sans que le bas du filet touche le fond. En somme tous ces engins sont
multiples et très bien appropriés à la nature des cours d’eau. Il faut
bien remarquer que, pour ces peuplades, la pêche n’est ni un sport ni un
plaisir ; c’est au contraire un moyen d’existence quelquefois le
principal. Aussi dédaigne-t-on toute prise qui n’est pas d’importance.
C’est pourquoi les filets ont tous des mailles énormes et sont
confectionnés avec des matériaux très forts. Malgré tout, on trouve de
gros poissons assez forts pour les détériorer, sans compter parfois les
crocodiles qui se font prendre.
Nous avons marché pendant près de 6 kilomètres dans une grande plaine
boisée où dominent comme essences le _Trichilia_ et les _Terminalia_. Le
sol est argilo-sablonneux souvent coupé de ravins déboisés à fond
sablonneux. Dans les dépressions les plus profondes quelques petites
mares commencent à se constituer, ailleurs le sol est fendillé ou encore
il est miné en dessous et présente de nombreux entonnoirs où s’engouffre
l’eau des pluies. Il est certain que nous nous trouvons sur un sol
alluvionnaire encore mal fixé, à sol fortement perméable par places, mal
tassé et susceptible d’emmagasiner de grandes quantités d’eau pouvant
creuser de petits canaux souterrains et déterminant par places des
affaissements du sol.
Les arbres ont à cette époque leur plus belle parure, la végétation qui
a commencé dès mars a donné des pousses couvertes de feuilles en plein
développement. Les graminées commencent à reverdir. Les fleurs souvent
éclatantes des monocotylédones bulbeuses, _Kaempferia_,
_Amorphophallus_, _Lissochilus_, _Hæmanthus_, _Crinum_, _Chlorophytum_,
_Anthericum_, émaillent la plaine. Mais le long de l’Abiod et du
Boungoul domine surtout l’_Acrospira_ dont les beaux épis de fleurs d’un
blanc nivéal couvrent parfois de grands espaces là où le sol devient
plus humide, et est formé par une argile blanchâtre.
Le Boungoul (ou Ba Keïta), contrairement à ce qu’on pouvait attendre
sous cette latitude, est environné d’une _fausse galerie_ épaisse, large
de près de 500 mètres sur la rive gauche. Quelques essences d’arbres
seulement aux troncs tortueux constituent le fond de la végétation.
La Ba Keïta où nous la passons, a un lit large de près de 500 mètres,
mais le lit actuel réel où coule l’eau mesure 15 à 20 mètres. La
profondeur est de 70 centimètres. Les berges ont à peine, en ce moment,
2 mètres de surélévation.
C’est en le côtoyant pendant plus d’une heure que nous sommes parvenus à
Solo. Le fleuve a un cours incertain et décrit des méandres très variés
comme l’Abiod dans une grande plaine basse que ses eaux — ce n’est pas
douteux — ont entièrement recouvert. D’ailleurs de nombreux bras
herbeux, ordinairement ensablés à leur entrée, mais libres du côté aval,
forment des séries de mares latérales le long de la rivière et
emmagasinent certainement de grandes quantités d’eau au moment des
crues.
Beaucoup de ces mares sont remplies de Bourgou, de nénuphars, de
_Jussiæa_, de _Ceratophyllum_. La nappe est en certains endroits
recouverte d’un plankton d’un rouge sang.
Solo doit son nom au chef de village actuel. C’est un village prospère
dont les cases sont disséminées sur un cercle de 2 à 3 kilo mètres de
diamètre, et dont les cultures s’étendent bien au-delà de cette zone.
Actuellement les ensemencements sont achevés et le _Sorgho_ en certains
endroits a 0m,80 de haut. Mélangé au _Sorgho_, se trouvent des
courgettes à huile, des niébés (haricots), des arachides, des
_Voandzeia_.
[Illustration : FIG. 56. — Saras apportant du mil au poste de Fort-
Archambault.]
Toutes ces plantes ont déjà acquis un magnifique développement et le
village a pris un aspect riant qui s’harmonise bien avec sa prospérité.
Il n’y a pas de pauvre chez les Kabas. La récolte du premier mil se fera
dans deux mois et cependant on a encore assez de grain pour faire de la
bière. Les habitants nous font un excellent accueil et le chef nous
comble de cadeaux. Nous nous acquittons par des perles, divers bibelots
et surtout la viande de deux antilopes tuées par Omar. Cette aubaine
remplit de joie les Kabas. Un concert nous est bientôt donné, le balafon
du pays donne des accents fort harmonieux malheureusement souvent
masqués par les tamtams. En même temps des danses d’un pas léger à
mouvements fort élégants s’organisent. C’est la première fois que
j’entends chez les noirs une semblable musique et que je vois une danse
qui n’a rien de grotesque.
Le Ba Keïta coule à 100 mètres de notre campement, sa berge de droite
est escarpée de 4 mètres et entaillée çà et là de coupures, sortes de
couloirs s’ouvrant brusquement et permettant à l’eau des tornades tombée
sur le plateau de se déverser immédiatement dans la rivière.
Au départ j’ai constaté que toutes les grandes termitières qui
avoisinent le village sont utilisées pour la culture. Elles sont
constituées par un sol argilo-sablonneux blanchâtre et ont parfois plus
de 15 mètres de diamètre et 6 à 8 mètres de haut.
_20 juin._ — Mara Kouio, village de Kabas. Marche de 15 à 18 kilomètres
sensiblement dans la direction du N. depuis Solo. Nous avons traversé
presque constamment une brousse peu épaisse où dominent les _Trichilia_,
les _Terminalia_, et le _Combretum glutinosum_. Très peu de _Parkia_ et
seulement quelques pieds très rares de Karité. Aucun palmier. Cette
brousse est fréquemment coupée par de grands espaces nus (Firki) au sol
argileux fendillé impropre à la culture ou par de grandes prairies
dépourvues d’arbres, transformées en marais à la saison des pluies, si
l’on en juge par l’abondance des coquilles d’ampullaires qui recouvrent
le sol.
La plus vaste de ces prairies est située au S. du village de Mara Kouio,
on l’appelle _Oulagui_. Ce Firki présente du côté de Solo des bas-fonds
dans lesquels on observe encore des barrages de pêche. Au dire du
rabiste Mahmadou, l’eau atteindrait à la fin de l’hivernage 1m,20 de
haut dans les plus grands fonds et à l’approche du village de Mara Kouio
il y aurait seulement 0m,70. D’après les indigènes ce Firki aurait son
origine du côté de Mara Bei et se dirigerait vers l’E. se rendant au
Chari en passant par Bô[183]. Ce renseignement est toutefois donné d’une
façon très dubitative, les indigènes faisant remarquer qu’ils ne l’ont
jamais suivi, ce qu’ils savent, c’est qu’il vient de Mara Bei et qu’il
va à Bô.
On me donne le nom d’autres Firkis voisins : Manga, Kéniéré, Danga,
Méré, Kagna, Katja, etc.
Le Firki Oulagui a environ 2 kilomètres de large, c’est une grande
plaine herbeuse remplie de _Panicum_ et d’_Andropogon_, les chenaux à
Bourgou font défaut, en revanche on trouve de nombreuses mares contenant
déjà un peu d’eau et bordées de cypéracées. Sur le sol argileux bordant
ces mares, on trouve presque toujours le _Crinum pauciflorum_ dont les
grandes fleurs blanches veinées de pourpre sont actuellement épanouies ;
ailleurs se mêle aux graminées un _Polygala_ à racèmes élevés de plus
d’un mètre et à grandes fleurs bleues ou roses. Quelques antilopes
pâturent tranquillement dans cette prairie.
Le Firki est dominé vers le N. par un plateau élevé de 30 à 60 mètres au
plus au-dessus de la plaine, il vient mourir en pente insensible au bord
de la dépression et c’est sur cette pente qu’est établi le village
habité par des Kabas Maras et je retrouve chez eux, comme à Solo, de
belles plantations.
Ici la culture est plus avancée. Le _sorgho_ atteint déjà 1 mètre de
hauteur en moyenne. J’ai même vu exceptionnellement quelques épis sur le
point de sortir. Au contraire le _Penicellaria_ est encore au ras du
sol, cette céréale talle énormément avant de monter et une seule touffe
peut présenter, dans des conditions favorables, une vingtaine de
chaumes.
Les femmes ont fait l’ensemencement de leurs jardins situés aux
alentours des cases ; sur les tapades grimpent déjà des _Lagenaria_, des
_Dioscorea alata_ hauts de plus de 2 mètres. Auprès de beaucoup de cases
quelques pieds de Ricin, de Pourghère et de Cotonnier (espèce du
Sénégal).
Dans les coins favorables on a ensemencé du Tabac qui commence à lever,
du Gombo, de l’oseille de Guinée. Les arachides et les Voandzeia sont en
fleurs, le _Gynandropsis pentaphylla_ vient sans culture, de même que
l’_Amarantus caudatus_ (la forme vulgaire), et ces plantes sont
recueillies par les femmes pour préparer la sauce avec laquelle on mange
le mil.
Le village est ombragé par de magnifiques Ficus et surtout par le _Ficus
rokko_ nommé goulla par les Kabas. Les gros troncs entourés de racines
adventives ont parfois 1 mètre de diamètre et l’écorce n’en a jamais été
enlevée. Des paquets de racines pendent souvent en longs écheveaux bruns
des branches horizontales. C’est un arbre fort remarquable que je n’ai
encore jamais trouvé en Afrique à l’état sauvage.
Fort curieux, il n’y a de ce côté aucun palmier (ni _Hyphæne_ ni
_Borassus_), pas de Fromagers, pas d’_Acacia albida_, les Karités sont
rares ainsi que les _Daniella_ et le Tamarinier. Point de chevaux non
plus, et où la culture au mil est faite avec grand soin, l’élevage est
au contraire à peine pratiqué. Seulement quelques cabris et des
volailles. J’ai eu quelques renseignements intéressants par Mahmadou et
le chef du village.
Les gens de Senoussi ne sont jamais venus razzier dans le pays. Au
contraire ils sont venus récemment chez les Goulfés et ont emmené
beaucoup de captifs. L’administration française n’est point intervenue
pour les protéger. Le chef des Goulfés Tanako était allé librement faire
sa soumission à Fort-Archambault et avait fourni du mil comme impôt. Il
est mort depuis quelques mois et a été remplacé par un frère presque
aveugle.
J’apprends aussi que les femmes de la région située au N. du Boungoul ou
Ba Keïta qui portent dans les lèvres de grands disques de bois
appartiennent à une tribu nommée Saras Dinguès par les arabes.
_Pays des Kabas Simmés (Mara Kouio-Simmé-Kinda), 20, 21 et 22 juin
1903._ — Il est à peine 4 heures du matin quand le chef de village fait
retentir sa trompe. C’est aussitôt un concert assourdissant : de chaque
groupe de cases partent de nouveaux coups de trompe et des appels
retentissants qui se répètent jusqu’aux points les plus extrêmes du
village. Les chiens mêlent leurs voix à ce concert diabolique et leurs
hurlements durent sans discontinuer jusqu’au matin. Les porteurs
arrivent peu à peu avec leurs armes. Ils sont bientôt en nombre double
de ce qu’il nous faut. Ils prennent leurs charges de bonne humeur. Les
caisses les moins volumineuses sont naturellement prises les premières,
bien que ce soient souvent les plus lourdes. Les moins pressés à se
munir d’un colis finissent par n’avoir rien à porter. Ils nous
accompagneront néanmoins avec leurs armes et celles de leurs camarades.
De Mara Kouio à Simmé nous traversons le grand plateau que nous avions
vu de la plaine. Le sol est un sable très rouge propre à la culture.
Aussi toute la contrée aujourd’hui abandonnée paraît avoir été autrefois
cultivée ; il est parsemé de fragments de poteries. L’_Andropogon
hirtum_ spécial aux jachères abonde. Dans la brousse encore naine on
voit çà et là de nombreux et gros troncs d’arbres brûlés qui furent
autrefois détruits pour aérer les cultures.
Au premier groupe de case Simmés que nous atteignons les hommes
s’enfuient en armes avec leurs boucliers en observant nos allures.
Postés à quelques centaines de mètres, ils constatent bientôt que nos
intentions sont toutes pacifiques et ne tardent pas à venir au devant de
nous. Les « Lafia, lafia, lafia », les battements de mains, les
claquements de langue annoncent que nous sommes les bienvenus.
[Illustration : FIG. 57. — Une tombe chez les Saras, à Simmé.]
Les cultures du village sont installées dans un terrain défriché depuis
peu de temps, les troncs d’arbres secs et à demi carbonisés sont encore
en place et presque partout je constate qu’on ensemence le mil pour la
première fois.
Le terrain semble d’ailleurs convenir médiocrement. Il est en contrebas
de quelques mètres au-dessous du plateau et le sable rouge est remplacé
par une terre argilo-sablonneuse blanchâtre, utilisée par les termites
pour faire de gigantesques tumulus. Au pied de ces monticules l’argile
est plus compacte, aussi on y pratique des trous pour y recueillir l’eau
au moment des pluies. Un puits creusé récemment dans une légère
dépression atteint une quinzaine de mètres et l’eau manque actuellement.
On a retiré du fond un sable blanchâtre mêlé d’argile et renfermant de
nombreux fragments quartzeux. La roche compacte doit être très proche.
Quoi qu’il en soit le niveau d’eau n’est pas encore atteint, et les
habitants sont obligés d’aller chercher le précieux liquide à une grande
distance ; ils le conservent ensuite dans d’immenses vases, de 1 mètre
de haut, atteignant jusqu’à 150 litres de capacité.
[Illustration : FIG. 58. — Les soundous, ornements des lèvres des femmes
Saras.
1, 3 et 4. — Soundous de la lèvre supérieure.
2 et 5. — Soundous de la lèvre inférieure.]
Le village de Simmé produit l’impression d’un campement provisoire, mal
situé, mal entretenu (le mil est à peine ensemencé) et il semble que les
Kabas se soient installés là (depuis 2 ou 3 ans) pour se soustraire aux
incursions de l’Alifat de Korbol, mais qu’ils n’ont nullement
l’intention d’y rester. Korbol est venu jusqu’à cet endroit les attaquer
il y a 2 ans et près de ma tente on nous montre les tombes d’un homme et
d’une femme qui furent tués à cette époque. Le chef des Simmés est
Nagué, un robuste vieillard d’une soixantaine d’années, aux cheveux
grisonnants. L’aménité de sa réception ne dément point l’opinion qu’a pu
donner son air accueillant. Bientôt le pavillon tricolore que lui a
remis l’administration de Fort-Archambault est hissé au haut du mât en
l’honneur de notre arrivée, et tous les notables apportant, les uns des
volailles, les autres du mil, forment un large cercle autour de nous.
Les palabres commencent, il est malheureusement difficile d’obtenir des
renseignements géographiques, les Kabas connaissant à peine les
alentours de leurs villages à quelques kilomètres de distance. Nous nous
réjouissons de la bonne humeur de ces gens que la moindre facétie met en
gaîté. Pendant qu’ils nous entourent ils passent le plus clair de leur
temps à se faire des farces. On amène au camp comme curiosité une femme
Dingué ou Djingué, ancienne captive de Rabah dont la lèvre supérieure
est ornée d’un immense _Soundou_ large de 13cm,5. Elle serait assez
jolie sans cette étrange déformation qui la rend hideuse. Je lui remets
une petite glace circulaire, en lui disant que sa beauté deviendra
incomparable si elle remplace le disque de bois qu’elle porte au-dessus
de sa bouche par cette petite glace. Un bruyant éclat de rire accueille
cette plaisanterie qui n’est point trouvée de mauvais goût puisque la
vénus Djingué s’en retourne enchantée du miroir. Le Dr DECORSE[184]
donne au sujet du Soundou les détails suivants :
[Illustration : FIG. 59. — Femme Sara avec ses soundous.]
J’ai demandé qu’on m’amène celles qui sont ici. C’est invraisemblable !
Ces ornements s’appellent « soundou ». Pour s’en faire une idée, il faut
se représenter une femme adulte portant, enchassés dans la lèvre
inférieure un disque de bois large comme une assiette à dessert, et dans
la supérieure, un autre disque comme une soucoupe de tasse à café.
Normalement, le poids entraîne ces appendices, il les fait pendre sur le
devant du menton et du cou. Aussi la femme penche-t-elle un peu la tête
pour s’éviter des pressions douloureuses sur les mâchoires. Au repos,
elle appuie ces ornements sur son genou fléchi. Je n’ai pas pu savoir
d’une façon positive si ces malheureuses s’en débarrassent pour dormir.
En tout cas, je les ai vues boire et manger sans les ôter. Pour
s’introduire les aliments dans la bouche, elles sont obligées de
soulever le soundou supérieur, et la mastication s’accompagne d’un bruit
très drôle de castagnettes. Pour boire, c’est plus simple : la femme
relève son soundou inférieur jusqu’à l’amener à une obliquité
suffisante, puis verse dessus le liquide, qui coule jusque dans la
cavité buccale. Ces dames ne dédaignent même pas de fumer la pipe,
qu’elles s’introduisent sur le côté à la place des commissures, car
celles-ci n’existent plus guère qu’à l’état de souvenirs. Le poids des
disques, à force de tirailler les tissus, donne au bas de la face une
forme pyramidale par suite de l’aplatissement des joues et des arcades
mâchelières. Au-dessous des arcs zygomatiques, existe une dépression
surtout accusée chez les plus maigres. Le sillon naso-jugal est un fossé
profond. La voix prend une résonnance spéciale, on dirait une voix de
ventriloque ! plus de labiales, plus d’explosives, la parole n’est plus
qu’un gargouillement de voyelles pâteuses et nasillées. C’est la
perfection dans le grotesque. Mais ça frise aussi le malpropre à cause
de l’écoulement constant de la salive qui ne trouve plus d’obstacle et
découle du soundou. Si la femme enlève ses appendices, elle devient
hideuse. A la place des lèvres, pendent deux longs anneaux de chairs
violacées, bourrelets irréguliers dont la surface interne est
épidermisée. La bouche n’est plus qu’un trou entre les maxillaires
étendus par l’usure, aplatis par la pression, et n’offrant presque plus
traces de gencives. Au fond, on aperçoit la langue pelotonnée et massive
dans sa position naturelle de repos. La femme elle-même en a honte.
Cette mode aurait tendance à se perdre, et les jeunes femmes
l’abandonneraient. Mais, dans le principe, me dit-on, un homme se
respectant n’aurait pas mangé de cuisine préparée par une femme sans
soundou. Impossible de savoir pourquoi.
A Mantagoadé, les Kabas me disent que les Roûna et les Arabes,
lorsqu’ils viennent razzier périodiquement le pays, attachent par les
lèvres les femmes qu’ils capturent pour les empêcher de se sauver. Puis
si elles sont jeunes ils pratiquent un avivement des parties charnues
pour que la marchandise ne soit pas invendable. C’est possible, en
somme, car cette grande plasticité des lèvres est probablement la cause
de la déformation. Dès que la dilatation volontaire a atteint une
certaine dimension, le poids des disques suffit pour élargir l’orifice,
qui s’agrandit progressivement. La femme se trouve amenée de la sorte à
porter des soundous de plus en plus grands, pour qu’ils puissent se
maintenir en place. C’est un véritable cercle vicieux. De la pièce de
cent sous, on passe à la soucoupe puis à l’assiette et les Dendjé en
arriveraient certainement au plat, si la bonne nature ne mettait un jour
ou l’autre un terme à de pareilles excentricités. Avec des perles
rouges, j’achète comme souvenirs quelques séries de disques dont ces
dames ne se servent plus ; ils sont en bois de ficus très léger. La vue
des perles excite des convoitises et, si j’en avais les moyens, je
trouverais toutes sortes de choses à échanger.
Les soundous de grande taille se portent aussi chez les Saras Ngaké et
les Saras Mbanga.