En cela d’ailleurs les indigènes n’ont point tort. Il n’y a plus de

doute pour moi que toute la plaine du Chari, depuis 9° N. jusqu’à la

latitude du Tchad et depuis probablement les marais de Toubouri jusqu’au

Mamoun, a formé une immense nappe lacustre à l’époque où l’érosion des

massifs montagneux de l’E. et l’O. du Chari comblait progressivement la

dépression centrale du continent noir. Les sables du Sahara lui-même

seraient en grande partie constitués par les apports des fleuves

tropicaux : Sénégal, Niger, Benoué, Chari, Nil, qui charriaient le limon

et les sables arrachés aux montagnes situées entre 2° et 8° N. La plaine

du Chari central aurait été comblée à une époque relativement récente.

Le remplissage s’achève encore de nos jours. Chaque année de petits

canaux latéraux à la rivière de Fort-Archambault sont ensablés ou

remplis par les débris de bourgou. Il est vrai qu’à chaque crue

exceptionnelle de nouveaux fossés s’ouvrent à travers les sables encore

meubles des berges. En de nombreux endroits, ces sables sont consolidés

et forment une muraille que l’eau rompt plus difficilement. Comme le

remplissage s’est fait irrégulièrement et par apports inégaux, la plaine

est loin d’être nivelée. Il reste ici et là des fossés profonds qui sont

les lits des rivières actuelles permanentes, des fossés moins profonds

qui sont devenus inutiles, en partie remplis. Enfin çà et là de grands

marais subsistent, s’anastomosant entre eux ou avec les rivières

permanentes et les Minia voisines. Ces trois catégories de dépressions

forment un réseau très complexe, entre les mailles irrégulières duquel

sont compris les monticules où l’eau n’a point séjourné, mais a

ruisselé. Ces terrains surélevés sont de deux sortes : 1o des rochers

granitiques qui se dressent en gigantesques monolithes à travers la

plaine et sont ordinairement entourés d’une ceinture de blocs

éboulés[161] ; 2o des mamelons de faible relief, constitués par une

arène granitique, et qui entourent les roches en place sur un périmètre

de plusieurs kilomètres. Appartiennent encore à cette catégorie des

ondulations diversement orientées, hautes de 20 à 60 mètres au-dessus du

niveau des marais, larges de 15 à 20 kilomètres, qui s’étendent souvent

de chaque côté des grandes Minia. Le limon rouge (terre sablonneuse

rouge) qui recouvre ces plateaux est très propre à la culture[162] ;

aussi tous les villages saras sont-ils installés sur ce terrain. Les

coteaux sablonneux sont perméables à l’eau qu’on est obligé d’aller

chercher dans des puits profonds comme chez les Toummoks, les Saras

Mbangas, etc. L’eau des pluies est immédiatement absorbée par le sol ou

bien elle ruisselle pendant une heure ou deux le long de petits ravins,

larges de quelques mètres à peine et profondément entaillés. Le reste du

temps ces ravins sont complètement asséchés et l’on pourrait creuser

dans leur lit des puits à une grande profondeur sans rencontrer d’eau,

tandis que dans le lit des Minia il en subsiste ordinairement.

_Valeur agricole de la plaine basse._ — C’est une opinion fort répandue

en Europe que les plaines de tous les grands fleuves tropicaux

constituent un sol d’une fertilité remarquable. Ce n’est malheureusement

souvent qu’une légende, et en ce qui concerne la vallée du Chari en

particulier, le sol est très souvent impropre à la culture. Ce n’est

tantôt qu’un sable absolument stérile, tantôt une argile grisâtre, bonne

tout au plus à faire des poteries. Beaucoup de dépressions se

prêteraient sans doute à la culture du riz, mais cette céréale est

absolument inconnue tout le long du fleuve ; c’est à nous de la

vulgariser. L’élevage trouverait aussi dans les grandes prairies de

bourgou et dans les steppes voisines du fleuve (dont la végétation se

maintient verte six mois de l’année) assez d’herbe pour les troupeaux.

Mais, tant qu’on n’aura pas de remède efficace contre les maladies à

trypanosomes, l’élevage demeurera dans une situation précaire. Il existe

bien, çà et là, dans la vallée des points fertiles, parfois même assez

étendus. Ce sont ces terrains que les tribus agricoles ont choisis pour

l’emplacement de leurs villages : les Rétous, les Ndoukas, les Niellims,

les Kabas, les Saras. Le _Sorgho_ et le _Penicillaria_ y donnent de

superbes rendements, enfin le coton y est cultivé, mais en très petite

quantité.

II. — LE BAHR EL ABIOD (BAMINGUI) ET LE CHARI

La direction générale du Bahr el Abiod ou Bamingui depuis le Bangoran

jusqu’aux rochers des Niellims, est N. 30°. Sur ce parcours (180

kilomètres), il n’y a point, comme l’indique la carte PELET, une

multitude de canaux anastomosés et presque égaux en importance : partout

on ne trouve qu’un seul grand chenal où l’on puisse à la rigueur passer

à la saison sèche, où l’eau coule toute l’année.

La saison sèche se prolonge de janvier à mai inclusivement. A cette

époque, même sur le chenal principal, même avec des chalands plats, la

navigation est très pénible et celles de ces embarcations qui remontent

font à peine 10 kilomètres par jour. Ce serait vers la fin d’avril que

la hauteur des eaux atteindrait son maximum ; le 18 mai, le niveau a

monté de 0m,20 environ, si l’on en juge par la ceinture de bancs de

sable recouverts d’une végétation qui disparaît déjà sous l’eau.

Pourtant, le 10 août, NACHTIGAL voyait encore à Maffaling par 10° 30′

environ, des îles sablonneuses peuplées d’hippopotames et de

crocodiles[163]. En 1904, à Fort-Archambault, l’eau monta de 1 mètre le

1er août à plus de 5 mètres au milieu d’octobre. M. BRUEL fait remarquer

que la décrue du Chari fut alors beaucoup plus lente que celle du Logone

à Laï[164]. Le premier, en effet, est alimenté par des rivières

d’origines plus diverses, ne recevant pas à la même époque le maximum de

précipitation ; aussi la crue dure-t-elle plus longtemps.

En saison sèche, le chenal principal est large de 200 à 1.200 mètres.

L’eau n’occupe pas d’ailleurs tout ce lit au mois de mai. Si les îles y

sont rares, il n’en est pas de même des bancs de sable qui, plus ou

moins mobiles et souvent sans végétation, atteignent fréquemment 200 à

400 mètres de largeur. La pente est insensible et le courant, partant,

très faible. Voici les dimensions relevées en quelques points de notre

itinéraire : le 18 mai, j’ai passé à gué le Bamingui (Abiod) un peu en

aval du confluent du Bangoran, la partie occupée par les eaux n’avait

que 200 mètres de large, et la plus grande profondeur observée n’était

que de 0m,60. Le 25 mai nous le traversons en aval de Fort-Archambault

entre le poste et le confluent du Ba Karé ou Boungoul, nous lui trouvons

300 mètres de large et 0m,50 de profondeur. Enfin, le 27 mai, nous

passons le Chari, un peu au-dessous du confluent du Bahr Salamat. Le lit

est occupé, en amont et en aval du gué, par des rochers de granite, la

largeur des eaux est de 150 mètres ; la profondeur observée de 1m,20,

mais, en ce dernier point, il faut éviter des gouffres creusés entre les

roches qui doivent avoir une grande profondeur, si l’on en juge par les

tourbillons. La profondeur est donc loin d’être régulière : il n’est pas

rare d’observer tout près d’un gué, soit en amont, soit parfois en aval,

des cavités où les hippopotames prennent leurs ébats.

L’une des berges de ce lit mineur est abrupte, avec un à-pic de 3 à 7

mètres. L’autre est souvent à peine accusée ou bien, après un rivage qui

limite le cours d’eau à la saison sèche, un second distant de 800 à

2.000 mètres de la rive opposée forme le rebord du lit majeur que l’eau

ne remplit qu’aux très hautes crues. C’est en dedans de cette fausse

berge que sont situés des canaux secondaires, les culs-de-sac et les

mares dans lesquels l’eau reste en permanence. Dans toutes les

dépressions, le niveau se maintient sensiblement le même que dans le

cours proprement dit, quand bien même ces dépressions ne lui seraient

pas reliées directement. Cette communication se fait par capillarité à

travers le sable, et, aux Niellims par exemple, les habitants se

procurent de l’eau, en creusant des trous dans un banc de sable, à 2

kilomètres du fleuve. Au-delà de ce lit majeur, les alluvions

sablonneuses déposées par le fleuve à une époque de plus fortes

précipitations, s’étendent presque partout sur une largeur de 8 à 10

kilomètres. Les sables soulevés par le vent forment des dunes assez mal

fixées par la végétation. Ils obstruent souvent les nombreux canaux qui

suivent le chenal le plus important et qui, remplis par l’eau à

l’hivernage, ressemblent à ces bras de fleuve qu’indique la carte PELET.

Mais le plus souvent ils se réduisent à des culs-de-sacs et n’ont de

communication avec le fleuve qu’en amont : En aval, le chenal a été

obstrué, soit par les dépôts de sable qui s’y sont engouffrés, soit par

l’accumulation du Bourgou dont les longs chaumes genouillés remplissent,

dès le mois de mai, le lit entier des chenaux secondaires.

[Illustration : FIG. 48. — Cultivateurs préparant le sol.]

_Les roches des bords ou du lit du fleuve._ — Près du confluent du

Bangoran et de l’Abiod, M. COURTET a recueilli une roche à grain très

fin, de couleur blanche ou brune. A 6 ou 8 kilomètres du confluent, sur

la rive droite, j’ai trouvé des falaises de roche ferrugineuse dure et

très caverneuse. Elles s’élèvent de 6 à 8 mètres au-dessus du niveau de

l’eau, et les blocs éboulés dans le lit étaient couverts de coquilles

d’_Etheria_ fixées seulement à la surface des blocs, mais n’entrant pas

dans leur constitution. Plus loin on rencontre encore le même type de

roche ferrugineuse. A Fort-Archambault, il y a quelques blocs

ferrugineux dans le lit du fleuve. J’ai en outre constaté sa présence

sur les bords d’un marigot se jetant dans le bras principal du Boungoul

(Aouk) et situé à 14 kilomètres environ de Fort-Archambault, en aval. En

cet endroit, les tables ont une épaisseur de 3m,60 environ, et reposent

sur une couche sablonneuse compacte, formée par l’agglutination de

grains de quartz liés par une pâte assez solide. A la hauteur des

confluents du Bahr el Azreg et du Bahr Sara, et sur un parcours d’une

dizaine de kilomètres on observe sur la rive gauche (à 5 ou 6 kilomètres

du fleuve ?), un plateau surélevé d’une vingtaine de mètres, qui se

prolonge d’un côté vers Daï, et de l’autre vers les Niellims. Les roches

qui le constituent n’arrivent point jusqu’au lit de la rivière.

C’est près du confluent de la première branche, la plus méridionale, du

Bahr Salamat (Ba Goulfé, Ba Di, Ba Ko, Ba So, Ba Tanako[165], des

indigènes) que de nouvelles roches font leur apparition sur la rive

droite. Un gros bloc de grès horizontal, long de 50 mètres, large de 15

à 30 mètres, et haut de 15 à 20 mètres, se trouve à un kilomètre du lit

principal, à proximité de la limite des eaux aux hautes crues. Des

rochers semblables existeraient çà et là, dans la brousse, aux environs.

Puis, à quelques centaines de mètres, en aval, commencent à apparaître,

dans le lit même du fleuve, et sur les bords de gros blocs arrondis de

granite dont la surface est noircie et comme vernissée par le bioxyde de

manganèse. Ces rochers forment un barrage, non continu, près du

confluent du bras principal du Bahr Salamat et du Chari. Deux ou trois

kilomètres plus loin, on retrouve des blocs semblables, formant une

chaîne qui va d’une rive à l’autre et alignée O. 25° N.

A partir du confluent du Bahr Salamat on aperçoit beaucoup mieux sur la

rive gauche le plateau déjà cité.

[Illustration : FIG. 49. — Une danse des Kabas.]

_Les confluents._ — Sur la rive droite, à 3km.,500 en aval de Fort-

Archambault, il existe un petit bras peu important du Boungoul ou Ba

Karé[166]. A 11 kilomètres on coupe le bras principal actuel dont le lit

est large de 400 mètres environ, mais il est en grande partie ensablé,

l’eau n’en occupe que 40 mètres de large et n’a qu’une profondeur au gué

de 0m,40. Un autre bras se trouve à 5km.,500 plus loin, c’est le Dio

dont le lit est large de 50 mètres. Tantôt l’eau occupe toute la largeur

du lit, tantôt elle se réduit à un filet de 3 ou 4 mètres de largeur

ayant à peine 0m,30 de profondeur ; le courant est insensible.

Le marigot de Bambara dont le confluent est situé à 40 kilomètres

environ de Fort-Archambault en amont, que les laptots considèrent comme

communiquant avec le Boungoul ou Ba Karé, ne constituerait pas un bras

de cette rivière d’après DECORSE.

Le Bahr Salamat atteint le Chari à 50 kilomètres à vol d’oiseau en aval

de Fort-Archambault. Le delta se compose de plusieurs bras en grande

partie ensablés. Le plus important a une centaine de mètres de largeur

et se divise en deux à quelques centaines de mètres du Chari, ses berges

ont de 3 à 4 mètres de haut. Le lit ne contient en mai que des flaques

d’eau et des prairies de bourgou. A 6 kilomètres en aval se trouve un

autre bras mais moins important que le précédent. A 6 kilomètres sur la

rive gauche le fleuve reçoit successivement le Bahr el Azreg et le Bahr

Sara. Ce sont des rivières distinctes. Le Bahr Sara est, de l’avis de

tous, plus important que la rivière des Kabas[167] (Bahr el Abiod ou

Bamingui). L’Azreg et le Bahr Sara ont leur confluent situé à 15 ou 18

kilomètres environ en aval de Fort-Archambault. A ce confluent leurs

lits se confondent, étant séparés seulement par une grande plaine

marécageuse, recouverte d’eau pendant les crues, et sillonnée en temps

ordinaire de nombreux canaux anastomosés.

III. — EXCURSION A L’OUEST DU CHARI

_Les Niellims._ — Le jour même de notre passage à gué du Chari (27 mai)

nous arrivions chez les Niellims, qui, autrefois, habitaient un petit

massif granitique[168] longeant la rive gauche du fleuve, jusqu’au

confluent du Bahr-Salamat, où se trouve une importante agglomération,

résidence du chef Gaye. Ce dernier il y a quelque temps vint s’établir à

Fort-Archambault, à quelques centaines de mètres seulement en aval du

poste, emmenant avec lui une partie de la tribu. L’autre partie est

restée sur l’emplacement granitique ou dans le voisinage de cet

emplacement.

Les cultures des Niellims sont le _Sorgho_, variété à grain rouge qui

n’est guère employé que pour faire le Pipi ou Mérissa (Bière de mil). Le

petit mil (_penicillaria_) qui est le plus usité pour l’alimentation,

l’arachide, les haricots que l’on vient de semer (26 mai), le pois de

terre (_Voandezeia_) et des courges diverses.

La paille d’arachide est ici recueillie et utilisée pour la nourriture

des chevaux. La seule espèce de coton que j’aie remarquée est le

_Gossypium herbaceum_. On tisse peu. La plupart des hommes n’ont pour

tout vêtement qu’un tablier confectionné avec une peau d’animal dont le

poil a été conservé. Ce tablier se porte par derrière et ne couvre que

les fesses. Les femmes sont, ou complètement nues ou portent un pagne

très étroit formé d’une bande d’étoffe grossière. Pour les hommes et les

femmes il en est de même dans toute la région. On rencontre très peu de

tissus d’origine européenne.

Le principal commerce de la tribu qui habite l’emplacement granitique

consiste dans la fabrication et la vente de meules en granite pour

broyer le mil, de mortiers, d’enclumes et de pilons pour forger le fer.

Ces objets se répandent jusque chez les Saras de l’E. dont nous

parlerons plus loin, et à Simmé, agglomération, située à 90 kilomètres

E.-S.E. environ à vol d’oiseau des Niellims, nous avons vu un superbe

atelier de forgeron appartenant au chef Nagué dont les enclumes et les

pilons à forger provenaient des Niellims. Je laisse maintenant la parole

au Dr DECORSE[169].

Rien qu’à voir leur village, on devine que les Niellims sont déjà plus

policés que leurs voisins. Mais Gaye, leur chef, n’hésite jamais,

paraît-il, à faire sauter une tête et même plusieurs au besoin. Mahomet

est passé par là, il y a déjà de l’ordre. Chacun ne va plus s’installer

à sa guise. On se groupe plus étroitement et l’aspect général y gagne.

Ce qui frappe le plus, c’est le soin des gens pour s’isoler chez eux.

Comme ils vivent beaucoup plus les uns sur les autres que chez les

Bandas, ils ont imaginé d’entourer leurs cases, non seulement d’un

paravent circulaire, mais la plupart des habitations sont elles-mêmes

placées dans une cour fermée par un secco tressé, haut souvent de 2

mètres. Les cases sont rondes, jolies et bien faites. Elles ont au

minimum 3 mètres au pignon, autant de diamètre, une muraille en secco de

1m,30 de haut, une toiture en paille dont la forme affecte une forme

ogivale.

Pour les construire, on commence par le toit, on tresse d’abord une

forme en rubans de grosse paille, qu’on renforce intérieurement avec

deux ou trois rouleaux d’herbe en cercles concentriques. Par dessus

cette première carcasse, on établit une armature en tiges très légères

d’une sorte de jute que les indigènes appellent « dji ». Cette membrure

sert à fixer le chaume, bien imbriqué, qui s’appelle « tiani ». Du

pignon jusqu’au tiers de la pente, on tresse souvent le chaume de façon

à faire un chapeau bien étanche, appelé « bit ».

La toiture achevée, on plante en terre un cercle de fourches dépassant

le sol de 1m,30 environ, sur la place même où va s’élever l’habitation.

On soulève alors le toit tout d’une pièce et on l’installe sur les

fourches où il tiendra par son propre poids.

Il ne reste qu’à tresser, en guise de muraille, un paillasson grossier

qui fera tout le tour en laissant une porte large de 50 à 60

centimètres. Un store appelé « farfar » la fermera. Cette case est

protégée contre les regards indiscrets par une clôture qui ménage autour

d’elle un petit couloir dont l’entrée ne coïncide pas avec celle de la

case, c’est le « sara ». Si la famille a besoin de plusieurs cases, un

sara les englobera toutes, en circonscrivant une grande cour

intérieure ; on trouvera là des cases à captifs, une case à cuisine,

ainsi que les « daôlô », paniers à mil en paille tressée, de forme

quadrangulaire arrondie, recouverts d’un toit conique en paille appelé

« oûli ». Ces greniers sont montés sur de grossières plates-formes

carrées en rondins, élevées sur des pieux de 50 centimètres à 2 mètres.

Ce nom de sara m’étonne, car c’est ainsi qu’on désigne généralement tous

les gens, sans exception, qui habitent ces régions depuis le Logone à

l’O. jusqu’aux frontières ouaddaïennes.

Comme à l’habitude, le mobilier n’est pas riche. En général, on ne

trouve qu’un lit placé au milieu de la case, dont il occupe presque tout

le diamètre. Il se compose simplement de baguettes de bois sur un cadre

perché à plus d’un mètre du sol.

Pour monter dessus, il faut un marchepied, escabeau mobile, ou fourche

plantée en terre. Sous le lit même, un foyer.

Dans l’endroit où l’on fait la cuisine, des marmites de terre à fonds

arrondis, des écuelles également en terre, des trépieds en bois fixés

dans le sol, de gros chenêts en argile pour remplacer les pierres trop

rares dans le pays. Même chez les plus pauvres, on trouve une jarre

énorme pour la confection du pipi, et une autre plus petite pour y

mettre le synonyme ; mais on laisse celle-ci à l’extérieur ; on

l’enterre jusqu’au goulot et on perce le fond ! c’est le « toulou-

sala », autrement dit un urinoir pour dames.

Je ne parle pas des calebasses, des paniers et des débris de toute sorte

de choses, il y a des « ngier » en paille, petites passoires à pipi en

forme de bonnets de coton ; des « labri », paniers, à mettre le poisson,

qui ressemblent aux nôtres ; des espèces de nasses appelées « niâr »,

des houes, des mortiers, des pilons, des filets. On trouve aussi des

victuailles et des condiments : de l’huile de karité, des chapelets de

tomates sèches, des grains de dier, espèce d’hibiscus, de l’amoâni,

sorte de levûre tirée du mil qui sert à fabriquer le pipi ; de l’écorce

d’un arbre appelé hoûma, elle se met dans la soupe quand on l’a

débarrassée de son épiderme. Je suis obligé de m’arrêter, car j’en

aurais jusqu’à demain si je voulais continuer mes inventaires.

[Illustration : FIG. 50. — Etablissements de cultivateurs Saras et

champs préparés en sillons.]

Komé est le premier village Ndamm que nous rencontrons sur notre route.

Les habitants sont tributaires des Niellims. Si le village ne compte

aujourd’hui que 45 cases, il fut jadis beaucoup plus important, à en

juger par les anciennes cultures envahies par la brousse. Le mil et les

chèvres manquent ou sont rares : l’agriculture paraît délaissée. C’est

que le travail et le commerce du fer absorbent toute l’activité des

habitants. Toutefois, il n’y a actuellement qu’une seule fonderie

debout, tandis qu’autrefois l’extraction du fer eut une importance

capitale. Des rochers des Niellims à Komé, toute la brousse est jalonnée

de scories, et le village actuel est entouré d’une épaisse enceinte de

scories dont les tas atteignent jusqu’à 30 mètres de diamètre et 10

mètres de hauteur. J’évalue à 50,000 mètres cubes la dimension de

l’ensemble, ce qui suppose une exploitation très active pendant

plusieurs siècles. Si même on réfléchit que le fer n’est employé en

Afrique centrale qu’à la fabrication des couteaux, des pointes de

flèches et de sagaies, et de quelques instruments agricoles, on demeure

étonné de la quantité prodigieuse d’armes qui sont sorties de ces

fonderies[170]. Le minerai employé est une sorte de limonite qu’on

recueille dans la roche ferrugineuse, dite latérite, à la surface du

sol. Les indigènes nous ont caché l’emplacement de ces gisements, mais

je suis persuadé qu’il y en a partout dans la plaine où affleure la

latérite. Une partie des habitants ont, devant leur demeure, un petit

monceau de minerai et un peu de charbon (probablement de cailcédrat) et

il est probable qu’ils fondent au fur et à mesure le fer dont ils ont

besoin.

Komé (les indigènes disent Koum) est entouré d’un massif de très beaux

bambous, dont les chaumes sont actuellement chargés d’inflorescences

sphériques portant des graines mûres qu’on substitue au mil dans

l’alimentation. Quelques beaux arbres ombragent les cases du village,

les plus grands sont des _Anogeissus leiocarpus_, des _Sterculia

tomentosa_, deux ou trois espèces de _Ficus_, des _Acacia_. Dans la

brousse environnante, il y a en quantité des _Parkia_ et des

_Butyrospermum_ (Karité), chargés de fruits, mais leur maturation est

fort en retard sur les régions du S.[171].

J’ai remarqué que, depuis les Niellims jusqu’à Komé, la flore avait

changé d’aspect. Aux essences des plaines basses s’est substituée la

végétation des terrains pierreux et secs. La brousse est épaisse, les

plantes à rhizome et à bulbes en ce moment ont réapparu et je revois ici

presque toutes les espèces du Kouti. De même les bambous, les

_Daniella_, les _Vitex_, et maintes autres essences du Soudan

méridional, se retrouvent, alors que les arbustes des bords du Chari

font totalement défaut. Nous ne sommes pourtant pas à plus de 10 ou 15

mètres au-dessus du fleuve ; j’attribue ce changement dans la

végétation, non à l’altitude, mais à la présence des roches

ferrugineuses et des graviers granitiques. La végétation est en retard

d’un mois et demi sur Ndellé. Les Liliacées ouvrent à peine leurs

premières fleurs et le petit gazon, qui suit les pluies, commence

seulement à pousser[172]. Les tornades deviennent plus rares ; depuis le

départ de Fort-Archambault nous n’avons pas eu de pluie ; les 30 et 31

mai, il a seulement tonné. Aussi l’eau est-elle rare à Komé. On la

retire d’un puits situé à 1 kilomètre à l’E. du village. Ce puits,

creusé dans une argile grisâtre, est profond de 8 mètres et l’eau vient

actuellement à 7 mètres au-dessous de la surface.

[Illustration : FIG. 51. — Jeunes enfants emmenés en esclavage et

délivrés par M. l’Administrateur BRUEL.]

A 5 ou 6 kilomètres du village, j’ai remarqué une dépression que les

Ndamms nomment Pargoro. En ce point, elle était large de 50 mètres en

moyenne, elle s’unissait à des culs-de-sac vers l’E. Le fond est

argileux, couvert d’herbes qui commencent à pousser. Il n’y a pas de

berges, à proprement parler, mais le sol gazonné s’abaisse

insensiblement au niveau de la dépression, jusqu’à 1 mètre ou 1m,50 en

contrebas de la plaine ; sur les rives, des bambous, de grands _Vitex_

et des _Daniella_, quelques hautes termitières indiquent que le sol est

humecté, sinon inondé au milieu de l’hivernage. Cependant je n’y ai pas

trouvé d’eau, ni même les traces laissées par les éléphants aux lieux où

ils viennent s’abreuver ; il y a seulement des empreintes d’antilopes

qui feraient croire à l’existence de flaques d’eau aux environs. La

direction de cette dépression, là où je l’ai traversée, était S. 20°

O.-N., 20° E. ; mais elle doit dévier à peu de distance puisqu’on m’a

dit qu’elle allait, d’une part, vers Potom, situé au S.-S.E., et

Koutou ; d’autre part, vers Moul, situé au O.-N.O.

L'Afrique centrale française · 第 22 / 66 段