Le 7 février nous nous dirigeons à l’E. de Ndellé vers le cours moyen du

Bangoran. Après avoir franchi le Djigangou, nous apercevons à notre

gauche une série de mamelons granitiques, hauts de 20 mètres, où la

roche plutonienne est en contact avec des quartzites[126]. Sur ces

grandes savanes le feu a accompli son œuvre de renouvellement ; les

arbustes ont repris leur parure de jeunes feuilles et de fleurs. C’est

la saison des Combrétacées, des _Terminalia_ surtout. Les buffles et les

antilopes de petite taille apparaissent fréquemment. Le Mindjaengoulou,

que nous suivons jusqu’à son confluent avec le Bangoran, est large de 6

à 15 mètres. Son lit s’encaisse de 2 à 5 mètres dans la roche

ferrugineuse. En cette saison, il est presque complètement asséché ; il

ne reste que des flaques parfois profondes d’un mètre, d’une eau

jaunâtre, sans communications entre elles. Plusieurs familles bandas se

livrent à la pêche des Siluridés et autres poissons réfugiés dans ces

mares. Une très étroite galerie comprend surtout des _Vitex cuneata_,

des _Afzelia africana_. Les seules lianes sont la _Landolphia florida_

et un jasmin.

Le 9 février nous atteignons le confluent du Mindjaengoulou à 60

kilomètres environ de Ndellé. Le Bangoran qui a gardé jusqu’ici une

direction S.E.-N.O. dévie assez fortement vers l’O. après avoir franchi,

à 1 kilomètre du confluent, un barrage de bancs de sable où germe à

cette époque un fin gazon de plantes annuelles. Le bief supérieur, du

nom d’Abdeli, constitue ici un grand réservoir qui conservera plusieurs

mètres de profondeur quand, dans quelques semaines, le cours inférieur

se réduira à une série de flaques recouvertes d’une couche grise de

protozoaires. L’Abdeli présente vers l’E. une berge presque abrupte sur

10 à 15 mètres de hauteur ; la roche ferrugineuse, qui forme cette

falaise, est creusée d’une infinité de nids, de guêpiers au milieu

desquels couvent les petites poules pharaons. Les hippopotames remontent

jusqu’ici en hivernage, comme le prouve la présence de vertèbres d’un

hippopotame adulte ; j’ai reconnu aussi des carcasses de crocodiles et

des squelettes de gros poissons à plaques osseuses. Les buffles, les

antilopes, les phacochères viennent comme les carnassiers, leurs

ennemis, boire près des bancs de sable.

Le 12 février nous étions de retour à Ndellé où venaient d’arriver MM.

FOURNEAU, BRUEL et KIEFFER.

III. — VOYAGE AU MAMOUN

A la fin de janvier, j’avais commencé à interroger les indigènes sur la

position de ce lac mystérieux. Senoussi prétendait qu’il était situé à

la limite du Dar Four et du Dar Rounga, distant de 15 journées de Ndellé

dont 5 jours après le dernier village appartenant au sultan. On

comparait son étendue à celle du lac Iro ; ce qui la portait à 200 ou

300 kilomètres carrés. Quelques-uns y faisaient aboutir de nombreuses

rivières des pays Kara et Fongoro, situés à l’E. et au N. du lac qu’on

disait se déverser dans l’Aouk. A l’E., au S., il y aurait eu également

de vastes étangs, quoique de moindres dimensions : l’impression

populaire était celle d’un complexe de lacs et de marécages très étendu,

sur lequel — fait qui avait frappé l’imagination — les habitations

s’élevaient sur pilotis. Les Goullas Homer, les Fongoros, les Karas

seraient des pêcheurs analogues aux populations insulaires du Tchad ;

mais des fractions de ces tribus ou d’autres voisines, comme les Bingas,

les Youlous, m’affirmait-on, ne viennent que temporairement sur ses

rives ; le plus souvent elles vivent retirées dans des pays de kagas

situés à 4 ou 5 jours du Mamoun, où des citernes naturelles leur

permettent de passer la saison sèche. L’entourage de Senoussi les

considérait comme assez redoutables par leur possession de nombreux

fusils ; le sultan ne nous permit de nous aventurer chez eux

qu’accompagnés de 40 bazinguers chargés de veiller sur notre sécurité.

Nous dûmes attendre le retour d’une partie de la razzia d’Adem pour

commencer notre voyage.

Le 7 mars, sous la conduite d’Aïssa, chef que Senoussi avait désigné

pour nous accompagner, nous partons enfin vers le N., à travers une

plaine presque entièrement cultivée, où les passereaux s’envolent

nombreux des champs de mil. Sur notre droite, la falaise gréseuse nous

domine d’environ 40 mètres ; 3 ou 4 marigots en descendent, actuellement

réduits à des chapelets de mares[127]. Nous croisons une caravane de

marchands arabes envoyés chez Senoussi par le sultan du Dar Sila ; assez

faible, elle se compose de 15 ânes porteurs d’une douzaine de ballots.

Peu après nous arrivons au village de Golo (7 kilomètres environ de

Ndellé) qui paraît assez prospère ; le mil abonde près de ses 50 cases,

et les habitants en portent sans difficulté sur l’ordre du sultan. Ils

comprennent à la fois des Bandas et des Ndoukas, commandés par un chef

de chaque fraction. Un gneis à grands cristaux, d’un beau rouge,

affleure sous les grès où s’enfoncent des abris enfumés, jadis habités.

A l’O. du village se dresse assez brusquement le kaga Yapéré ; une

brousse de graminées sèches, avec de petits arbres de 5 à 8 mètres,

recouvre les flancs jusqu’à un sommet déprimé où la végétation

arborescente devient plus dense et plus belle.

En quittant Golo, nous faisons l’ascension de la falaise[128] où

commence le plateau de grès horizontaux surmonté de roche ferrugineuse

et fort boisé (_Vouapa_, _Daniella_, _Detarium_, _Parkia_, tous en

fruits). Dans des dépressions, où nous traversons le lit à sec

d’affluents de la Tété, le sol composé d’humus et d’argile présente des

fourrés de bambous. Parfois on rencontre les diverses lianes à

caoutchouc.

Le soir nous descendons au village ndouka de Mansaka dont le chef, un

Arabe du nom d’Abdoulaye, étend son autorité sur tous les villages

environnants. L’importance de cette localité ne lui vient pas seulement

de sa population (300 habitants), mais aussi de sa position, à la limite

du Kouti, sur une route très suivie par les caravaniers du Dar Sila.

Bien que musulman, Abdoulaye entretient à l’intérieur de sa zériba une

place fétiche, encombrée de trophées de chasse et d’un bonnet de

sorcier.

[Illustration : FIG. 38. — _Encephalartos septentrionalis_.

1. Plante complète. — 2. Une foliole. — 3 Ecaille du cône C. — 4. Graine

vue dans le sens vertical. — 5. Coupe verticale d’une graine. — 6. Vue

du sommet de la graine. — b. Bulbe. — c. Cône. — fe. Feuilles très

jeunes. — fj. Feuille jeune. — f. Feuille adulte. — r. Racine.]

La courte étape du 9 mars, de Mansaka à Djalmada, se fait au milieu d’un

pays très accidenté[129]. La falaise que nous laissons à l’E., détache

sur notre route des collines de quartzites, parfois injectés de roches

éruptives et séparés par de profonds vallons actuellement sans eau[130].

La végétation, très épaisse, est très fournie en arbres utiles (_Parkia_

_Butyrospermum_) et fait de ce pays l’un des plus riches que nous ayons

traversé dans les états de Senoussi.

Près du village de Djalmada de grands champs de mil sont ombragés de

beaux arbres comme en Sénégambie : _Parkia_, _Daniella_,

_Butyrospermum_, _Ficus_, _Tamarindus_, _Lophira_. Entre les cases nous

voyons des poulets, des chiens comestibles, quelques ânes.

Au N.-E. du village nous retrouvons (10 mars) le même paysage accidenté,

formé de quartzites inclinés vers le S. Certaines couches plus tendres

ont laissé des vides occupés par des conglomérats ferrugineux remaniés.

En certains endroits la roche ferrugineuse affleure, englobant à son

contact avec les quartzites, des fragments _non roulés_, de plusieurs

décimètres cubes de volume. La végétation du plateau est très pauvre et

relativement en retard ; un feu de brousse vient de brûler l’herbe sèche

et les bourgeons des arbres n’ont pas eu le temps de s’ouvrir. Dans une

dépression cultivée, un village a été récemment et complètement

consumé ; il ne reste plus une seule case et les habitants logent dans

une petite paillette provisoire. Des cendres, fumantes encore, émergent

les bancs en terre ornés de moulages grossiers et les grands vases en

terre sèche où l’on entasse le grain après la récolte. Au N. s’étend un

vaste plateau sans végétation, assez bas[131], très humide en hivernage

si l’on en juge par le sol tout fendillé. On y trouve une fontaine,

connue sous le nom de Kouboudoukou par les caravaniers. Cette fontaine,

comme il en existe dans le N. du pays banda, au Sénégal (les séanes des

Peuls) et partout où les cours d’eau permanents font défaut, est une

simple cavité cylindrique de 0m,50 à 2 mètres de diamètre, dont on

augmente la profondeur suivant les besoins. Ici l’eau affleure à un

mètre du sol. Elle sort goutte à goutte d’une argile blanche et

s’accumule au fond. Comme elle a pu se décanter la nuit, elle est

généralement assez limpide le matin, mais à mesure qu’en puisant la

calebasse touche le fond, elle devient terreuse et garde sa couleur

blanchâtre même conservée dans des vases ou passée dans un filtre à

charbon[132]. Une heure de marche nous conduit de là au Méla, affluent

de la Tété. Il possède une galerie de 40 mètres de large, formée par des

_Eugenia owariensis_, des _Erythrophleum_, des _Landolphia florida_.

Dans cette région je constate diverses modifications de végétation et de

flore. La galerie de Koundé sera la dernière vers le N. Plusieurs

plantes disparaissent à mesure que nous nous éloignons de l’équateur :

le _Piper Clusii_ ne dépasse pas Djalmada, ni le _Raphia_ la galerie de

Koundé. Les jours suivants nous amèneront au-delà de l’aire d’extension

du _Landolphia owariensis_ et du bambou, puis de la liane des herbes.

Par contre nous trouverons pour la première fois plusieurs Capparidées

du N. (_Boscia_, _Capparis_, etc.) ainsi que le _Combretum aculeatum_.

Ces Capparidées seront de plus en plus communes ainsi que les

_Loranthus_, dans les plaines dénudées que nous traverserons près de la

Moussoubourta. A 3 kilomètres du Méla le village ndouka de Koundé est

bâti sur le bord d’une dépression marécageuse traversée par un ruisseau,

et bordée d’une superbe galerie constituée pour la plus grande partie

par des _Raphia_ actuellement en fleurs et en fruits. Il s’y mêle des

lianes, de grands _Sarcocephalus_, des _Uapaca_ et, sous le couvert

épais, des Scitaminées et des Aroïdées. Sur la lisière les nombreuses

termitières sont presque toujours surmontées par des Tamariniers. Les

grands ruminants (antilopes) abondent dans la contrée. Les cultures du

village, ombragées par de beaux _Daniella_, se font remarquer par leur

air de prospérité, la fertilité du sol, l’activité des indigènes.

Au voisinage d’Akoulousoulba des collines de quartzites bordent la route

et nous campons à ce village les 11 et 12 mars. Au N., nous retrouvons

encore pendant 9 à 10 kilomètres les blocs de quartzites mêlés aux

conglomérats ferrugineux, qui ensuite forment, avec un diluvium blanc,

le sol de la plaine qui s’incline doucement vers la Tété. Dans certaines

cuvettes, peu ou point boisées, bordées de termitières, on remarque la

trace de la persistance des eaux après l’hivernage, mais nulle part il

n’y a jusqu’au fleuve de véritable point d’eau à cette époque de

l’année. L’aspect général est celui d’une grande plaine médiocrement

boisée, sans bambous ni lianes à caoutchouc, au travers de laquelle

serpente le sentier des caravanes du Dar Sila. A environ 6 kilomètres

d’Akoulousoulba, un puits asséché marque l’emplacement de l’ancienne

ville rounga d’Ankomé qui fut détruite par des sofas venus de chez Ziber

que j’assimile aux troupes de Rabah. Un monceau de scories, à 4

kilomètres au N.-E., atteste que les Roungas connaissaient la

métallurgie, ou bien que Rabah la faisait pratiquer en cours de route

pour augmenter le nombre des armes de ses bazinguers.

La Tété, qui coule ici vers le N.-O. est très réduite à cette époque (13

mars). Au milieu d’une grève, large de 25 mètres, constituée par du

sable blanc et des graviers que recouvre un chétif gazon après le

retrait de l’eau, on franchit sans difficulté une nappe large de 12

mètres, profonde au plus de 40 centimètres ; le courant est encore assez

rapide. Elle est parfois dominée par des berges de 1m,50 à 3 mètres de

hauteur presque à pic, souvent creusées de nids de guêpiers. La Tété

décrit des méandres dans une plaine large d’un kilomètre qui est

certainement inondée en hivernage par un lacis de canaux bordés de

quelques arbustes, notamment de sensitives (_Mimosa polyacantha_). Sans

autre végétation qu’une herbe desséchée ou brûlée, cette plaine est

accidentée de grosses termitières où l’on trouve les seuls arbres

voisins de cette rivière : des Tamariniers, des _Landolphia_ géants au

tronc bizarrement retombé. Çà et là, pourtant, des buissons d’arbustes

épineux, des _Ficus_, des grosses touffes de Bourgou à demi submergées

tiennent la place des belles galeries à _Elæis_ que nous avons laissées

au S. Les antilopes, les hyènes abondent dans la plaine, comme les

aigles et les pélicans près de la rivière.

[Illustration : FIG. 39 — Termitières dans les grandes plaines du pays

de Senoussi.]

Sur la rive droite de la Tété, nous traversons l’emplacement de Dandail

(Dandaia) dont l’existence ne se révèle que par la végétation spéciale

aux lieux jadis habités. Des touffes d’arbustes (_Bauhinia_, _Zyzyphus

Baclei_, _Acridocarpus_, _Detarium_) forment un fouillis presque

impénétrable au-dessous duquel croissent de nombreuses touffes compactes

d’_Icacina senegalensis_. On voit encore çà et là les troncs à demi

calcinés des arbres atteints par le feu qu’allumaient les indigènes pour

consumer les mauvaises herbes. La situation de certaines cases est

indiquée par des touffes de cotonniers hautes de plusieurs mètres.

Autour du village, les cultures pouvaient s’étendre sur environ 100

hectares. A 12 ou 15 kilomètres de Dandail, sur la rive gauche du

Moussoubourta, le village de Ngardiam, lui non plus, n’a laissé d’autres

traces qu’une modification particulière de la végétation. Ces points

étaient occupés par des Rounga « meskin », non armés, qui s’enfuirent à

l’arrivée des Arabes, me dit-on (il s’agit sans doute des troupes de

Rabah) et allèrent s’installer à Akoulousoulba.

Entre la Tété et le Moussoubourta, le pays est d’une monotonie

désespérante : plus de plateaux gréseux dominant la route, mais une

plaine basse, parfois argileuse et à sol compact, parfois déjà

recouverte de sable mouvant. C’est donc dès le 9° de lat. N. que

commence cette zone sablonneuse si étendue dans le N. La végétation

s’appauvrit : le bush clairsemé, duquel ont disparu les _Lophira_ et où

les _Butyrospermum_ sont rares, alterne avec de grandes plages dénudées,

sans autres arbres que quelques pieds de _Nauclea inermis_, inondées à

l’hivernage. C’est seulement sur les monticules de terre accumulés par

les termites qu’une végétation plus dense se maintient. Renversées,

effondrées les unes sur les autres, parfois hautes de 10 mètres et

larges de 15, parfois se dressant de distance en distance, ces anciennes

termitières apparaissent comme des bouquets verdoyants au milieu des

arbres clairsemés et rachitiques de la brousse.

Le lit du Moussoubourta, large ici de 10 à 15 mètres, ne contient

actuellement qu’un filet d’eau large de 6 mètres et profond de 0m,30. Le

fond est très vaseux, couvert de feuilles mortes que surmonte une

Hydrocharidée dont les fleurs sont portées par des pédoncules spiralés ;

les fleurs mâles, à 3 étamines étalées, s’en détachent et flottent à la

surface vers les fleurs femelles qu’elles vont féconder. Çà et là des

plages sableuses engazonnées, piétinées par les antilopes, les buffles,

les éléphants, les rhinocéros, bordent la rivière dont les berges ont de

1 mètre à 1m,50 de hauteur. Plus loin s’étend, sur 200 à 1000 mètres de

chaque côté, une plaine d’inondation déboisée, sans autre végétation

qu’une seule espèce d’_Andropogon_ dont les incendies ont à demi calciné

les chaumes durs. Nos porteurs mettent le feu aux touffes encore

intactes et font fuir de gros Fahr-el-Bouss[133] qu’ils percent de leurs

sagaies au sortir des flammes. Le Moussoubourta est très poissonneux. A

côté de la route des caravanes on voit un barrage aménagé à l’hivernage

précédent par des pêcheurs. Nos hommes prennent divers siluridés qui se

trouvent fort bien au milieu de la vase que charrie cette rivière en

toute saison[134].

Nous suivons vers le N. la dépression du Moussoubourta qui serpente dans

une plaine, large de 3 à 6 kilomètres, et forme déjà un lacis qui me

rappelle complètement l’aspect des diverticules du Niger aux environs de

Tombouctou. Les _Andropogon_ couvrent encore cette plaine de leurs

chaumes ; les souches, espacées de 0m,30, ont résisté à l’incendie,

malheureusement pour la rapidité de notre marche. De place en place, des

touffes de _Nauclea inermis_, de _Bauhinia reticulata_, de _Combretum

glutinosum_ et quelques _Kigelia_ dont les énormes fruits pendent au-

dessus du sol. Nous nous arrêtons près d’une de ces dépressions

asséchées que forme le Moussoubourta et dont le Bourgou recouvre

complètement le fond. Ces très nombreuses cavités, où l’eau s’accumule à

la saison des pluies, ne sont qu’à peine dominées par des plaines,

tantôt couvertes par le bush, tantôt formant de grandes savanes où

s’élèvent çà et là des bouquets d’arbres. Les parties les plus

saillantes sont les termitières avec leur végétation verdoyante et,

depuis la Tété, nous n’avons même pas rencontré une croupe de 10 mètres

de haut. En somme, il doit être très difficile de circuler dans cette

région à l’époque des pluies. Actuellement, au contraire, la marche est

très aisée et le pays presque totalement asséché. Aussi les indigènes y

viennent en grand nombre chasser et pêcher, de Ndellé, du Dar Rounga,

peut-être du Dar Sila ; et même quelques Arabes amènent leurs troupeaux

au risque de les faire piquer par la tsé tsé.

A notre passage (16 mars) le Boungoul a l’importance du Gribingui à

Fort-Crampel. Entre des bancs de sable où s’ébattent des centaines

d’oiseaux, coule une nappe d’eau de 0m,40 à 0m,50 de profondeur ; la

largeur de ce lit mineur n’est que de 30 à 35 mètres. Mais sur sa rive

gauche, au-delà d’une berge en pente douce surélevée de 2m,50, s’étend

une plaine nue, large de 300 à 500 mètres, creusée de dépressions où

séjourne l’eau des crues de l’été. Sur la rive droite, la falaise haute

de 4 mètres, est entaillée dans une argile blanchâtre sans galets ni

coquilles. La végétation de ses rives se borne à des roseaux, Bourgous

et Calamagnostis, actuellement à demi desséchés ; mais pas un arbre, pas

un arbuste : l’_Eugenia_, pourtant, si commun, fait ici défaut.

Cette absence de végétation arborescente semble particulière au

Boungoul : un léger rideau d’arbres borde presque partout son affluent,

le Diahap, auprès duquel nous campons et que nous remontons le 17 mars.

C’est un large marigot actuellement sans courant, parfois complètement à

sec, plus souvent large d’une trentaine de mètres entre des berges

argileuses élevées rarement de plus d’un mètre, sur certains points très

profond et hébergeant encore à cette époque des hippopotames et des

caïmans[135]. Au-delà de la ligne d’arbres nous retrouvons comme près de

Boungoul une plaine nue large de 100 à 200 mètres. Décidément, dans

cette zone, les espaces sans arbres, couverts de Bourgou et

d’_Andropogon_, caractérisent l’abord de toutes les rivières

importantes. La marche y serait facile sans les terribles tsé tsé,

extrêmement abondantes : il faut constamment émoucher les chevaux, même

en plein midi, pendant la marche et, quand ils sont attachés, brûler des

feuilles vertes auprès d’eux. La morsure de ces mouches, appelées aussi

« Boguené », produit sur l’homme une sensation comparable à celle du

taon ou des moustiques ; après une irritation assez douloureuse, la

partie atteinte se congestionne ; il est vrai qu’une heure après la

piqûre, toute trace a disparu. Bien qu’on les rencontre encore à 300

mètres de la berge, elles foisonnent surtout auprès de la rivière ou des

mares en voie d’assèchement et à l’ombre des arbustes. Là où les Boguené

fourmillent, il n’y a pas actuellement de moustiques : ces deux insectes

s’excluraient-ils[136] ?

[Illustration : FIG. 40. — Le Boungoul aux basses eaux.]

La vie est abondante auprès du Diahap comme sur les bords du Boungoul.

La plaine basse est sillonnée de sentiers de fauves et d’antilopes,

sentiers très battus. Les traces d’éléphants ne se comptent plus. Les

aigrettes, les pélicans et les hérons, les sarcelles et les vanneaux,

ainsi que de nombreux oiseaux carnassiers, tourbillonnent au-dessus de

la rivière où les poissons sont extrêmement nombreux. Dans les flaques

croupissantes, les Bandas capturent d’énormes poissons de 0m,70 de long,

à écailles osseuses, d’une chair très ferme et sans aucun goût de

marais. Les pêcheurs entrent dans les mares, effraient le poisson et le

percent de leurs sagaies quand il apparaît à la surface de cette eau

presque noire. D’autres, des Roungas, enfoncent çà et là, verticalement,

une sorte de nasse ; comme il est impossible d’apercevoir le fond, on ne

connaît la présence d’un poisson que par l’agitation qu’il imprime à ce

treillis de roseaux et on le prend en passant la main à travers les

barreaux.

Le 18 mars, nous quittons le Diahap pour traverser le bush par des

pistes de fauves. Nous y trouvons un grand étang d’une trentaine

d’hectares, le Ni, très vaseux, et bordé d’un liseré de boue noirâtre,

fendillée, qui rend la nappe libre inabordable. Nous le contournons en

suivant la plaine d’inondation, couverte seulement d’une végétation

herbacée, puis, après des champs de mil récoltés depuis quelques mois,

nous arrivons à un village goulla dont les habitants sont absents. Ce

sont simplement des cases de culture qu’on évacue dès la moisson finie,

mais que l’on entretient pourtant d’une année à l’autre ; on conserve

des gerbes de paille pour reconstruire, en cas d’incendie, ces abris

assez sommaires. A 4 ou 5 kilomètres vers le N.-E. se trouve un autre

groupe d’une cinquantaine de cases, Gosso, qui est aussi sous l’autorité

d’Adem, sultan de Kouga. Ici, il s’agit bien d’un village permanent, car

on trouve autour tout ce qui est d’un usage journalier chez les noirs :

ricin, cotonnier, pastèques, sans parler des cultures vivrières, ici

assez étendues.

Toute cette région entre le Diahap et le Bahap n’est qu’une vaste

dépression marécageuse dont les principales rigoles d’écoulement sont

reliées entre elles par des cheneaux transversaux, aux multiples

anastomoses. Après l’hivernage, ils s’assèchent ou ne conservent de

l’eau que dans des mares dont le lit en mars est rempli de plantes

aquatiques en fleurs. Près de Gosso, le fond de l’un d’eux, le Gata,

complètement découvert, porte des arbres dont les troncs sont munis à la

base de racines adventives et dont les souches sont en partie

déracinées, indice d’un courant violent ; l’on a parfois l’illusion

d’une galerie, mais toujours peu épaisse et discontinue[137].

Quant au principal marigot de ce réseau, le Bahap, qui porte aussi, à

partir du Mamoun, les noms de Koumara en goulla et de Kamarè en arabe,

son lit principal a de 30 à 35 mètres de large ; ses dimensions sont

donc analogues à celles du Boungoul, et si son débit est moins fort à

cette époque, les Arabes le disent plus important. A l’hivernage, il

semble inonder une grande partie des prairies de graminées qui le

bordent et que traversent parfois des bras morts du fleuve.

[Illustration : FIG. 41. — Un étang de la plaine du Mamoun. — Incendie

d’herbes.]

Le bush que sillonnent ces diverticules est d’aspects assez divers,

tantôt reposant sur un terrain sec et sablonneux avec quelques Acacias

çà et là comme près de Gosso[138] ; tantôt c’est le « parc » avec la

végétation vigoureuse de ses termitières. Mais ce qui domine, c’est le

type de la prairie sans arbres ni arbustes[139]. Elle se compose de

Graminées, hautes de 1 mètre à 1m,50, à feuilles fines et non coupantes

et bien différentes des pailles raides des roselières du Boungoul.

Desséchées par le soleil, elles repoussent à l’hivernage d’une souche

vivace. Aussi les antilopes recherchent-elles ces pâturages d’autant

qu’ils se trouvent toujours au voisinage de l’eau. La prairie ou

_Koubou_ est en effet marécageuse à l’hivernage, si bien qu’à la saison

sèche le sol noir se fendille parfois là où les mares ont stagné le plus

longtemps[140].

L'Afrique centrale française · 第 17 / 66 段