Le jour suivant, nous remontons la vallée du Tété, puis celle de son

affluent le Boro. Elles s’entaillent dans des plateaux dont la tranche

montre, à la base, des quartzites, plus haut, des grès horizontaux que

surmonte souvent un placage de roche ferrugineuse. Nous cheminons au

milieu d’interminables forêts de bambous ; ils sont si drus que d’une

même souche on voit naître jusqu’à 50 rejetons. Près du confluent du

Boro, une clairière et de belles cultures nous signalent le village de

Ndofouti, composé de huttes carrées à double étage, à toit de chaume

arrondi. Il est entouré de magnifiques champs d’_Hyptis_, de mil, de

sorgho, d’éleusine, de tabac, de plante à sel, de ricin, de patates.

Nous restons dans cette région jusqu’au 2 janvier 1903. La galerie du

Boro nous réservait en effet la surprise de la découverte d’une espèce

nouvelle de café, le _Coffea excelsa_. A noter la fraîcheur des nuits et

des matinées en cette saison : l’avant-midi nous sommes obligés, pour

travailler, de nous installer auprès du feu. Le manque de vivres nous

oblige à précipiter notre retour : nos porteurs ne mangent que des

tubercules, et des petits mammifères qu’ils déterrent surtout dans les

anciennes termitières. Notre désir d’aller au Kaga Batolo est d’ailleurs

déjoué par l’obstination des gens de Senoussi : le sultan ne leur ayant

pas donné l’ordre de nous y conduire, les plus beaux cadeaux ne peuvent

les décider à nous y mener[97]. Le retour se fait par la brousse où çà

et là de véritables prairies de _lianes des herbes_ couvrent le sol de

leurs jeunes pousses au feuillage vert clair. Les incendies ont partout

anéanti la végétation herbacée, tandis que les arbustes se couvrent de

feuilles et de fleurs. Des racines séculaires qui s’enchevêtrent dans le

sol émettent des pousses qui ont des feuilles, des fleurs et fructifient

dans l’espace de quelques semaines ; l’année suivante, elles seront la

proie des flammes et de nouveaux rejetons apparaîtront pour subir le

même sort. Voilà pourquoi le bush reste toujours une savane claire. Le 3

janvier nous campons à Ndé, peuplé de captifs bandas. De ce village à

Ndellé, soit pendant 3 heures et demie de marche, le sentier traverse

presque constamment des champs de mil déjà récoltés. Une heure avant

notre arrivée, nous passons à peu de distance de la source de l’Ouhi

bordé de quelques arbres. En certains endroits, l’_Ipomœa involucrata_

en corolles d’un rose vif forme des corbeilles du plus ravissant effet.

Nous rentrons à Ndellé par les sources du ruisseau qui a donné son nom à

la ville, passant dans d’étroits couloirs creusés entre des blocs de

grès ruiniformes pour arriver dans l’hémicycle de rochers où Senoussi a

fondé sa capitale.

[Illustration : FIG. 34. — Caféier géant du pays de Senoussi (_Coffea

excelsa_).

1. Rameau fructifère. — 2. Coupe transversale d’un fruit. — 3. Coupe

verticale d’un fruit. — 4. Coupe verticale d’un fruit entre les deux

graines. — 5. Fruits isolés. — 6. Insertion des rameaux et sections

transversales des jeunes tiges. — 7. Groupe de fleurs non épanouies. —

8. Coupe verticale d’une fleur.]

J’ai l’agréable surprise d’y rencontrer M. SUPERVILLE que j’avais connu

au Sénégal. Administrateur-Adjoint de première classe, il s’est chargé

des intérêts de la société _La Kotto_ dont dépend le comptoir installé

ici par M. MERCURI, et, accompagné du garde de milice CACHAT, son

collaborateur, il vient de chercher la route de Ndellé à la factorerie

de Kassa, au confluent de la Kotto et de l’Oubangui[98]. Il a remarqué

que la végétation caractéristique du Soudan n’apparaît qu’au N. de Bria,

sur la Haute-Kotto, avec la brousse claire, régulièrement incendiée, et

les bois de bambous. Le grand caféier existe tout le long de la haute et

de la moyenne Kotto ; c’est lui qui fournit le café en petits grains de

l’Oubangui. Il a noté aussi l’absence de kagas en dômes sur sa route où,

par contre, les tables de grès présentent fréquemment un aspect

ruiniforme des plus pittoresques. L’érosion y a été intense ; comme en

témoignent les marmites de géants et les grandes vallées qui figurent de

vrais bras de mer. Les grès horizontaux n’apparaissent que vers les

sources de la Kotto où on les voit reposer sur les quartzites qui se

poursuivent jusqu’au bord de l’Oubangui.

Le soir nous sommes allés remercier le sultan de l’aide qu’il avait

prêtée à notre excursion. Je le félicite de la beauté des champs de mil

et du soin déployé par ses esclaves dans la région que nous venons de

parcourir. Il nous répond qu’un pays où les captifs ne travaillent pas

n’est pas un bon pays. Nous entretenant des végétaux que nous avons

recueillis, il nous affirme que le café existe ailleurs qu’au Boro. On

le trouverait aussi sur les bords d’un affluent de droite du Bahr Tété,

le Dakéso[99]. Sur les bords de toutes les rivières du bassin de la

Tété, on rencontre le palmier à huile[100] et, près de quelques-unes, le

_Raphia_, mais celui-ci abonde surtout au pied du Kaga Bongolo[101]. A

l’appui de ces renseignements, Senoussi me fait apporter du café du pays

en grains et en poudre extrêmement fine, de l’huile de palme, un fruit

de _Raphia_ et un fauteuil fait avec les rachis de ce palmier. Je

profite de la bonne volonté du sultan pour lui indiquer l’intérêt qu’il

y aurait pour nous à aller visiter les gisements de cuivre d’Hofrat. Il

me répond que les montagnes où ils se trouvent, et même les monts de

Manga, sont sous la domination du Dar Four et appartiennent aux

English : c’est ainsi qu’il désigne ses voisins de l’E.

Le 14 janvier 1903, nous partons pour Ara et Mbélé, accompagnés par MM.

SUPERVILLE et CACHAT au début de notre voyage. Jusqu’à Mba, où nous

campons, le sol est formé de roche ferrugineuse recouvrant les grès

horizontaux et, sous ceux-ci, le granite affleure parfois. Nous passons

au pied du Kaga Firindi, constitué par un entassement de tables

gréseuses[102]. A quelque distance au S. de Mba le plateau, d’une

élévation moyenne de 685 mètres, est interrompu par une curieuse falaise

qui se poursuit du Bongolo au Maoro, c’est-à-dire du N.-O. au S.-E., sur

une longueur de 12 kilomètres. La partie abrupte regarde la vallée du

Haut-Bangoran dont les nombreux affluents l’animent de leurs

cascades[103]. Haute de 50 à 90 mètres, cette falaise d’un blanc

rougeâtre est taillée à pic dans le grès horizontal dont les

gigantesques tables surplombent parfois notre sentier. Au-dessus, le

plateau étend à l’infini le même paysage de brousse calcinée chaque

année ou de bois de bambous presque impénétrables. Les rochers sont

couverts d’aloès, de _Cissus_ et d’une grande euphorbe cactiforme à six

côtes. Dans les fissures la végétation est assez riche ; les rameaux

fleuris des lianes pendent en longues guirlandes, où les racines des

_Ficus_, tordues comme des cables, vont chercher quelque crevasse pour

s’y cramponner solidement. De gros cynocéphales sautent en aboyant d’une

table à l’autre ; des vautours planent sans cesse autour des précipices

où sont dissimulés leurs nids ainsi que ceux des hirondelles.

C’est dans une anfractuosité de cette falaise qu’une tribu banda, celle

des Mbatas, forma un véritable village qui sut résister même aux

attaques de Rabah. Senoussi, en 1897 ou 1898, ne put venir à bout de ses

habitants que par la faim. Il transporta une partie des prisonniers dans

un nouveau village entre Ndellé et Mba. Les cavernes où se prolongea la

résistance des Mbatas sont situées en un point de la falaise où celle-ci

atteint 85 mètres de haut. A 15 mètres au-dessus de la plaine s’enfonce

une première cavité, recouverte en grande partie par une énorme table de

grès épaisse de 10 mètres ; au-dessus de celle-ci existe une seconde

série d’anfractuosités dont l’entrée est obstruée par des poutres, sauf

un étroit passage par où l’on ne peut pénétrer qu’en rampant. Mais c’est

surtout la terrasse inférieure qui fut habitée. Les Mbatas avaient

construit sur sa partie antérieure plusieurs cases dont les débris sont

encore reconnaissables. De plus ils pouvaient se réfugier dans un

couloir long de 30 mètres sur une largeur de 1m,50 et une hauteur de 2

mètres, où une obscurité complète leur permettait de se dissimuler

facilement ; l’eau y filtre goutte à goutte et vient s’accumuler dans un

réservoir qui leur épargnait la peine et le danger de descendre au

ruisseau voisin. On trouve sur cette terrasse de nombreux vestiges qui

prouvent la durée de l’habitat humain, mais aucun objet préhistorique

n’a été rencontré. Les troglodytes se servaient d’instruments en fer,

dont on relève les traces sur la roche, d’auges en granite pour écraser

le mil, de poteries, de sparterie. Par endroits des monceaux

considérables de coques de fruits, de débris de cuisine. Il n’est pas

jusqu’aux plantes introduites par les Mbatas qui n’aient persisté, soit

au bas de la montagne dont le sol meuble atteste une longue mise en

culture, soit sur la terrasse où quelques parcelles de champs devaient

leur fournir des aliments en cas de blocus. Parmi ces plantes, j’ai

reconnu le Kondjo, igname sauvage, le _Luffa cylindrica_ le ninigago,

etc. Aujourd’hui les abris des Mbatas ne sont plus habités que par des

chauves-souris, dont la fiente blanchit les anfractuosités de ces

rochers.

[Illustration : FIG. 35. — La grande falaise et les grottes où les

Mbatas s’étaient réfugiés.]

Au S.-E., le plateau se poursuit presque sans ondulations, avec une

altitude d’environ 720 mètres, et nous franchissons le Bangoran, à 4 ou

5 kilomètres de son origine, selon M. SUPERVILLE[104], ce n’est qu’un

ruisseau large de 3 mètres et profond de 0m,30, bordé d’une galerie

insignifiante[105]. Nous cheminons ensuite dans une forêt de bambous

jusqu’au village ngao d’Ara, où nous campons.

_Ara, 16-17 Janvier._ — Des deux côtés du Dirokourou, ruisseau bordé de

quelques arbres espacés, on voit éparpillées une cinquantaine de zéribas

comprenant chacune une dizaine de cases. La population est d’environ

1000 habitants, soumis par Senoussi vers 1896[106] ; quelques-uns sont

armés de fusils. Les cultures de mil sont assez étendues ; les cabris et

les volailles assez nombreux.

La brousse traversée pour aller conduire MM. SUPERVILLE et CACHAT au

Bamingui est une épaisse futaie de bambous, avec çà et là des clairières

de bush où existent les _Landolphia owariensis_ et _L. Heudelotii_[107].

Des termitières, hautes parfois de 5 à 6 mètres, élèvent leurs

clochetons couleur de rouille au milieu des arbres sur lesquels elles

s’appuient quelquefois. J’ai remarqué de jeunes tamariniers dont les

troncs étaient ainsi englobés jusqu’aux branches. Les termites

vivraient-ils en association avec les tamariniers ? Cela expliquerait

pourquoi presque tous les tamariniers adultes du Dar Banda sont

environnés à leur base d’un monticule de terre arrondi, haut parfois de

4 à 5 mètres, et qui paraît être une termitière abandonnée. — Le

Bamingui mesure 8 mètres de large et 0m,50 de profondeur au point où le

franchit la route d’Ara à Diouma[108] ; tout près de là, il franchit un

seuil où, réduit à n’avoir que 2 mètres en certains endroits, il descend

de 6 mètres en 50 mètres. Il est entouré d’une imposante galerie large

de 100 mètres, où je reconnais de nombreux _Calamus_ épineux, le _Coffea

obscura_ et la _Landolphia florida_ en fleurs.

Nous quittons MM. SUPERVILLE et CACHAT qui retournent à Mouka par Diouma

et nous revenons à Ara.

Le lendemain (18 janvier), nous nous mettons en route vers Mbélé. Le

chemin est très suivi ; de nombreuses sentes le coupent ou y

aboutissent. Les plateaux de grès horizontal, recouvert le plus souvent

de roche ferrugineuse, s’élèvent lentement vers l’E., de 703 mètres à

Ara jusqu’à 827 mètres aux collines qui dominent Mbélé (50 kilomètres).

Nous cheminons toujours au milieu de la brousse incendiée[109] et des

grandes termitières de terre rouge ; dans les bouquets d’arbres, les

bambous, les _Vouapa_, les _Daniella_, les _Lophira_, les

_Butyrospermum_, les _Parkia_, les _Terminalia_, les _Combretum_ sont

les essences les plus fréquentes. Nous traversons différents ruisseaux,

le Ngriki[110], affluent du Bangoran, le Manifo, affluent du Boro, où

COURTET retrouve le _Coffea excelsa_, le Zakara, affluent de la Gounda.

La Koumbara qui est également un affluent de la Gounda, est une belle

rivière large de 3 mètres et profonde de 0m,30, au courant assez

rapide[111]. Elle coule entre des blocs de grès horizontal et présente

çà et là de petites cascades. Sa galerie, large de 100 mètres, ne

renferme ni _Elæis_, ni _Raphia_, ni caféiers, du moins en cet endroit.

[Illustration : FIG. 36. — _Landolphia owariensis_ (liane à caoutchouc)

dans le bush.]

Plus à l’E., nous coupons le ravin du Vourou près de son origine, qui

est à quelques centaines de mètres à notre droite. Il présente encore en

cette saison quelques flaques d’eau sans écoulement et il est environné

d’_Eugenia guineensis_ ; la galerie doit commencer un peu plus bas.

A une heure et demie du Vourou, nous arrivons à l’emplacement de la

ville kreich de Mbélé[112]. Dominée par des mamelons de grès horizontaux

recouverts de roche ferrugineuse, elle est située dans une dépression

assez profonde[113] au confluent de deux ruisseaux, la Gounda et la Mi.

Si l’on remonte la vallée de la Gounda on trouve, à 4 kilomètres de la

ville, une large dépression peu inclinée qui rassemble les eaux de

pluie. Puis, brusquement, un ravin large de 2 mètres et profond de 3

s’encaisse dans la roche ferrugineuse ; un peu plus bas il s’élargit et

les versants deviennent moins abrupts. C’est ici qu’en saison sèche

apparaissent quelques flaques d’eau ainsi que les premiers arbustes, les

_Eugenia guineensis_, dont le port rappelle celui du Bouleau blanc,

marquent toujours, dans ces vallées, le début de la galerie ; 300 ou 400

mètres plus bas, un filet d’eau large de 0m,50 commence à couler entre

des blocs de grès ; la galerie s’élargit jusqu’à 150 mètres à Mbélé et

les grands arbres, hauts parfois de 50 mètres, deviennent de plus en

plus serrés[114]. Nous y observons le ngriki dont le fruit, semblable à

un gland, est recherché par les indigènes, un arbre immense (peut-être

une Sterculiacée) où les premières branches naissent à 30 mètres au-

dessus du sol, l’_Eriodendron anfractuosum_ que nous n’avions plus vu

depuis la Nana[115]. Plus loin des rives le bambou d’Abyssinie pousse en

quantité et les chaumes de grands _Andropogon_ desséchés s’élèvent à 2

et 3 mètres. La galerie du Mi est beaucoup moins importante : 50 mètres

à peine et sa dépression ne remonte pas à plus de 1500 mètres.

Au confluent de ces deux ruisseaux les ruines disparaissent à demi dans

les bambous ; le sol est couvert de pas d’éléphants et de buffles. Le

tata du sultan Mbélé, qui était situé dans le quartier Nord[116], est

presque recouvert par la brousse ; les murs épais de 0m,40 s’élèvent à

peiné à 0m,50 au-dessus du sol, là où la trace n’en a pas totalement

disparu. On peut relever encore l’emplacement de 200 ou 300 cases dont

les murs n’ont plus que 0m,30 à 0m,60 de haut et les vestiges des buttes

où l’on plantait le mil et les patates[117]. L’ensemble de ces

habitations pouvait s’étendre sur une centaine d’hectares, c’est-à-dire

sur une superficie comparable à celle de Ndellé : la population pouvait

donc être de 10,000 âmes. Ce peuple, dont la nature africaine aura

bientôt fait disparaître les dernières traces, était kreich, ainsi que

son chef Mbélé. Il s’était formé ici un centre commercial assez

important sur la route des sultanats de l’Oubangui à l’état ouadaïen du

Dar Sila, où les marchands arabes venaient acheter des captifs et

envoyaient des armes. Les guerres de Mbélé contre l’autre grand chef

kreich Balda fournissaient de nombreux esclaves au marché. Mbélé ne put

résister aux attaques de Senoussi[118] dont l’état, constitué selon les

mêmes principes et dans le même but, était mieux armé. En 1896, Mbélé

fut obligé de fuir ainsi que toute la population ; il aurait fondé un

petit sultanat au S.-E., maintenant son indépendance à l’égard de Balda.

Mbélé se trouve presque à la limite des bassins du Chari, de l’Oubangui

et du Nil.

A 5 kilomètres au S.-E. des sources de la Gounda, sous-affluent du

Chari, nous arrivons au milieu des bambous, à l’origine de la Bata qui

va à l’Oubangui par le Bou, le Boungou et la Kotto. Une grande clairière

à sol argileux et couverte de plantes aquatiques actuellement[119] à

demi desséchées, avec encore çà et là des flaques d’eau jaunâtre ; ce

doit être un marais inabordable à l’hivernage. En cette saison on y

trouve en quantité les pistes de grands mammifères ; les éléphants

piétinent chaque jour si bien le marais que nos chevaux ont grand peine

à se tirer de ces fondrières ; les indigènes creusent des fosses près de

cette dépression pour capturer les buffles qui vont s’y vautrer. Le

marais se rétrécit ensuite en un ravin bordé d’arbres et il se constitue

un ruisseau où l’eau coule encore en cette saison. Nous avons parcouru

la brousse voisine, rencontrant quelques _Borassus_, jusqu’à 4

kilomètres des sources. En ce point le ravin s’encaisse de 8 mètres dans

l’argile jaune ; le ruisseau a 3 mètres de largeur et 0m15 de

profondeur, on y remarque de petits poissons. Une très belle

galerie[120], large de 80 mètres, renferme des arbres superbes dont les

troncs, çà et là renversés, viennent parfois barrer le ruisseau.

Après cette étude, nous revenons à Mbélé pour nous diriger ensuite au

N., vers la Bakaka. Toujours l’interminable plateau de grès et de roche

ferrugineuse, où les éléphants déterrent les rhizomes des bambous, et où

l’on relève de nombreuses traces d’antilopes et même de girafes. Nous

franchissons divers affluents de la Gounda, le Dirikaia et la Ngawala,

qui présentent à peu près les mêmes caractères : au bas de berges,

hautes de 10 à 12 mètres, si abruptes que les porteurs ont peine à

passer, coule un ruisseau large de 2 à 3 mètres actuellement et profond

de 0m,15 à 0m,20. Le lit est encombré de troncs d’arbres morts dans la

galerie épaisse[121]. De là à la Bakaka nous traversons un plateau

ferrugineux, à peine en saillie sur le reste du pays (altitude : 797

mètres) : voilà ce qui constitue le « faîte » entre les bassins du Chari

et du Nil, car, d’après Senoussi, la Bakaka va au Dar Four rejoindre

l’Ouadi Kabassa. C’est ici un ruisseau large de 4 mètres, profond de

0m,30, à fond sablonneux, à courant assez fort[122], entouré d’une

galerie, large de 100 mètres, où dominent les _Rotang_[123]. A travers

les roseaux et les fourrés inextricables de _Calamus_, les éléphants se

sont frayé mille sentiers qui se croisent en labyrinthe ; ils ont

complètement usé et poli l’écorce des arbres à force de s’y gratter le

dos.

[Illustration : FIG. 37. — Tronc d’arbre à Mbélé, enveloppé par les

racines adventives d’un Ficus.]

Le plateau s’incline doucement au N.-O. de la Bakaka vers le confluent

de la Gounda et de la Dornatt, dont nous descendons la vallée au milieu

des bois de bambous et de _Raphia_ que traversent à l’hivernage des

ruisseaux actuellement taris[124]. Le 24 janvier, nous arrivons dans une

région de rochers dominant la plaine de 8 à 10 mètres. Ils s’éparpillent

au milieu de la splendeur printanière de la brousse, où la plupart des

arbres sont actuellement parés de leurs nouvelles feuilles, où les

_Butyrospermum_, les _Lophira_, les _Eugenia_ chargés de fleurs blanches

et parfumées font ressembler le bush soudanais aux vergers normands

d’avril et de mai. D’une infinie diversité les rochers gréseux se

présentent tantôt en grandes tables régulières portées par des piliers

rétrécis, tantôt en fines aiguilles, en créneaux, en falaises trouées de

grottes profondes. Monuments celtiques, débris de camps romains, ruines

de châteaux du moyen âge ; l’imagination la plus fertile ne peut épuiser

le nombre des compositions que suggère ce paysage. La pierre près de

laquelle nous campons est un immense monolithe à moitié renversé,

d’environ 20 mètres de haut. Sa cîme est couronnée d’aloès, et de

nombreuses sociétés de mellipones ont élu domicile entre ses fissures où

le soir on voit rentrer chargés de pollen les insectes de la taille d’un

moucheron. Parmi les rochers qui composent le kaga Toulou, une grande

falaise orientée N.E.-S.O. est percée de part en part par une grotte

capable d’abriter une peuplade tout entière. L’entrée est étroite,

presque à fleur de terre, il faut se baisser pour passer. Une petite

cavité arrondie, creusée dans la roche, indique que l’on pouvait placer

là un obstacle qui permettait d’obstruer l’entrée. Le seuil franchi on

pénètre dans une grande salle circulaire d’une vingtaine de mètres de

diamètre. La falaise étant percée de part en part un filet de lumière

pénètre du côté opposé à l’entrée. L’homme a laissé dans cette grotte

des traces ineffaçables de son passage : les murs sont tout enfumés, le

sol est jonché de débris de poteries contemporaines et même de fragments

de sparterie en décomposition. Les blocs de pierre qui font saillie sont

polis et luisants tant on s’est assis dessus. Certains blocs sont

creusés en godets et ont servi, d’après les indigènes, à pilonner du mil

et du tabac. En quelques endroits les parois sont creusées à hauteur

d’homme d’anfractuosités artificielles qui étaient destinées à recevoir

divers objets domestiques. On retrouve des coques de fruits, des

fragments de bois grossièrement travaillés, des os, des coquilles du

grand hélix de la contrée. Tout indique que l’abandon de ces grottes

remonte à quelques années seulement.

Les chauves-souris et les Hyrax sont les seuls habitants actuels de ces

repaires. Dès qu’on pénètre dans la grotte une odeur nauséeuse et un

nuage de fine poussière se soulève et vous irrite la gorge. En plusieurs

endroits il faut se baisser et même ramper pour passer des blocs de grès

tabulaires éboulés. Enfin on pénètre dans une seconde salle tournée au

S., moins large, mais à plafond plus élevé et mieux éclairée par une

large baie regardant le S.-E. et précédée d’une large terrasse surélevée

de 15 mètres dans le rocher à pic, de ce côté les hommes armés de

sagaies pouvaient tenir à l’écart les assaillants privés d’armes à feu.

La deuxième chambre se continue latéralement par un couloir obscur long

d’une quinzaine de mètres qui va se perdre dans le fond de la roche.

En un point de cette salle le plafond est percé d’une cheminée verticale

de près de 2 mètres de diamètre qui s’ouvre au sommet même du roc, la

roche rougie indique qu’en cette place on entretenait fréquemment un

foyer.

A l’O. du Kaga Toulou la Dornatt se jette dans une rivière nommée

Kourou, qui n’est autre, sans doute, que la continuation de la Gounda et

le cours inférieur du Moussoubourta, affluent du Boungoul. Le

Kourou[125] mesure ici 8 mètres de large, 0m,30 de profondeur (26

janvier) ; il coule sur un lit de cailloux entre des blocs de grès ; son

lit est encombré d’énormes troncs d’arbres renversés entre des

escarpements assez faibles : 1 mètre sur la rive droite, 6 mètres sur la

rive gauche. La galerie se réduit à 10 ou 30 mètres de largeur au milieu

de la brousse à bambous. Quelques heures de marche vers l’O. nous

conduisent au Kaga Diffili, amas de blocs de grès horizontal, et à la

Tété : nous reprenons alors en sens inverse notre ancien itinéraire pour

rentrer à Ndellé (27 janvier).

_27 et 28 janvier._ — Le sultan s’est laissé complaisamment interroger

sur les régions limitrophes du Dar Four. La rivière Bakaka que nous

avons traversée au N. de Mbélé va bien se jeter dans l’Ouadi Kabassa de

type désertique. Ce Kabassa ne communique pas avec la rivière de Hofrat

qui va vers l’Adda sans jamais se dessécher. Le nom de Bahr-el-Fertit

que lui donnent les cartographes est inconnu, et l’Abiod, selon

Senoussi, pourrait tout aussi bien le porter. A quelques centaines de

mètres, de la rivière, les habitants d’Hofrat fouillent le sol pour en

extraire le cuivre.

II. — VOYAGE AU BANGORAN

L'Afrique centrale française · 第 16 / 66 段