Senoussi.]
Senoussi est mal venu à se plaindre de nous. Lieutenant de Rabah,
meurtrier de Crampel, il a acheté l’oubli du passé au prix d’une
soumission, plus ou moins sincère : on l’a soupçonné d’intelligences
avec le Ouadaï et les maîtres du Dar Four, et, en juillet 1905, il a
refusé de coopérer à la lutte contre les rezzous de la rive droite du
Chari[90]. Il ne fut peut-être pas d’une politique très prudente de le
laisser constituer ses troupes et même de lui procurer des fusils.
Surtout il est triste de penser que la présence d’un résident à Ndellé
implique la France dans la responsabilité de ses razzias. Et ce n’est
point seulement un sentiment d’humanité qui anime cette protestation ;
c’est aussi le souci de l’avenir économique de ces régions où sont morts
les nôtres, où nous avons travaillé et lutté. Assez de sang y a été
versé, assez d’argent employé pour qu’on ne les abandonne pas à un
souverain de proie. Il y existait des populations d’agriculteurs, les
Saras, les Ndoukas, les Bandas notamment, qui démentent par leur travail
la légende de la paresse du noir. Ces populations chez qui l’amour et le
soin de la terre est très développé, les despotes arabes les
exterminent. Sur leurs traces, la brousse reprend possession des
cultures : c’est, à la lettre, le désert qui réapparaît. Nous avons
combattu Rabah : pouvons-nous laisser Senoussi continuer ses ravages ?
abstraction faite de toute considération « sentimentale », croyons-nous
que les 3 tonnes de caoutchouc, les 2 quintaux de café, les 300
kilogrammes d’ivoire payés en tribut par Senoussi compensent l’exode du
millier de captifs qui, chaque année, sont vendus par lui aux États du
Nord ? On peut discuter la question de la délivrance des « esclaves de
case » ; mais laisser continuer la chasse à l’homme par un négrier qui
arbore notre drapeau serait une honte et une inconséquence
impardonnable.
Senoussi du reste sait fort bien notre manière de voir et il est trop
intelligent et trop avisé pour ne pas comprendre qu’il a tout intérêt à
abandonner un commerce que nous trouvons illicite. Malheureusement les
nombreux courtisans qui vivent près de lui des libéralités que leur
procure la chasse à l’homme, font tous leurs efforts pour maintenir un
système dont l’écroulement serait leur ruine. Ils cherchent à l’attacher
au passé en lui rappelant les préceptes du Coran qui proclament guerre
sainte l’extermination des païens et qui recommandent la politique de
duperie à l’égard des Roumis.
Il ne faut pas l’oublier, ses États confinent au Ouadaï et au Dar Four,
les deux seuls pays, avec le Maroc, où subsistent des gouvernements
esclavagistes, hostiles à la civilisation occidentale. Or Senoussi sait
fort bien qu’en cas de conflit avec nous, il trouverait asile et
protection dans les contrées situées au N. du Kouti. Il connaît toutes
les clauses de la convention franco-anglaise du 21 mars 1899 qui
attribue le Ouadaï à la France et le Dar Four au gouvernement anglo-
égyptien. Qui lui a appris l’existence de cette convention ? Je
l’ignore, mais un jour il en discuta les termes avec moi. Il ne comprend
pas pourquoi l’Europe laisse faire librement au Ouadaï et au Dar Four ce
qu’elle interdit ailleurs. Du fait que nous laissions en 1902 et 1903
les Ouadaïens venir piller les villages Saras à quelques jours de nos
postes militaires impuissants, et enlever les jeunes hommes valides et
les femmes comme esclaves, comment lui, notre protégé, ne se serait-il
pas cru le droit d’agir de la même manière ?
Nous tenons, certes, le plus grand compte de sa mentalité de musulman.
Ce que notre morale, notre sensibilité et notre intérêt désapprouvent
lui semble, dans son âme fruste, absolument légitime et même nécessaire.
Que de fois lui ou El Hadj Tokeur ont cherché à me convertir à leur
manière de voir ! « Que ferions-nous sans esclaves, me disait ce
dernier ? Où voudrais-tu que le sultan prenne les porteurs qui te sont
nécessaires pour tes voyages ? Qui cultiverait nos champs ? Regarde nos
mains (et il me montrait ses bras minces de Foulbé), penses-tu qu’elles
soient assez fortes pour remuer la terre ? Où voudrais-tu que nous
trouvions les bœufs que ton gouvernement nous demande comme impôt si
nous n’avions pas des esclaves à donner aux Arabes du Nord en échange de
leurs troupeaux ? Et puis, ces Bandas que tu plains sont des brutes ;
ils sont même inférieurs au bœuf que vous tuez sans pitié, car les
animaux ne se mangent pas entre eux tandis que nos esclaves sont presque
tous des Niamniams (des anthropophages). » — « En ce cas, lui répondis-
je un jour, pourquoi leur prenez-vous leurs filles pour en faire vos
femmes ? Les enfants que vous aurez seront aussi des brutes ? » — « Non,
me répondit sans sourciller le vieux El Hadj, tous nos enfants seront
Arabes ! »
[Illustration : FIG. 31. — L’habitation dans le pays de Senoussi.]
Senoussi, qui partage cette cruelle impassibilité pour les fétichistes,
est pourtant le musulman le plus humain pour son entourage que nous
connaissions. Il a droit de vie et de mort sur tous ses sujets et il
n’en use presque jamais. Les châtiments corporels sont très rares dans
la capitale, même pour les esclaves. Or Senoussi est originaire du
Baguirmi, c’est-à-dire d’un pays où les princes régnants font encore
crever les yeux à leurs propres frères pour les mettre dans
l’impossibilité de tenter un coup d’état. A tout prendre, il est moins
coupable que certains conquistadors venus d’Europe.
Il ne s’est jamais en effet montré hostile aux idées d’amélioration que
nous lui avons apportées. Nos résidents lui ont conseillé de faire de
l’agriculture, il a entrepris des cultures nouvelles, on lui a conseillé
de faire du commerce avec les blancs de l’Oubangui, il a accepté sans
aucune restriction la création d’une factorerie européenne par MERCURI.
Vers la fin de notre séjour à Ndellé, je vis un matin le sultan sortir
en grande pompe de son Tata, entouré de ses principaux courtisans, et se
rendre au milieu des cultures où sa tente d’apparat avait été installée.
Sous ses yeux 500 femmes commencèrent les travaux de défrichement et
d’ensemencement.
Quelques hectares de terrain[91] furent consacrés pour la première fois
à la culture du riz en grand. Un mois plus tôt il avait récolté du blé
et il avait été aussi l’introducteur de cette culture. Les plantations
de sorgho allaient en s’étendant d’année en année et à l’époque de notre
séjour, elles couvraient déjà tous les environs de Ndellé sur 10
kilomètres de rayon. Quelques sujets du sultan s’adonnaient pour son
compte à l’élevage du bétail. Il fait venir tous les ans des troupeaux
du Ouadaï et s’efforce de les acclimater autour de sa résidence.
D’autres chassaient l’éléphant et lui rapportaient les défenses et
jusqu’à la viande boucanée. D’autres encore allaient récolter le
caoutchouc à plus d’une semaine de marche de la capitale. Enfin il se
faisait apporter du café, du poivre d’Éthiopie, du sel obtenu par le
lessivage des cendres de certaines herbes, de l’huile de palme, des
fibres de raphia, du poisson sec, etc.
Lorsqu’il sut le but précis de notre voyage, Senoussi parut s’y
intéresser. Il eut d’abord quelque peine à comprendre que nous fussions
venus de si loin uniquement pour parcourir des pays nouveaux et en
examiner les ressources. Je sus plus tard qu’il nous avait fait
surveiller dans les premiers temps, persuadé que nous étions venus pour
rechercher une mine d’or. En voyant notre zèle à recueillir des plantes,
à collectionner des animaux, à ébrécher les rochers pour prélever des
échantillons minéralogiques, il fut bientôt convaincu que nous formions,
COURTET et moi, une catégorie à part d’Européens inoffensifs. Il demanda
à COURTET de préparer sous ses yeux du caoutchouc en pilonnant des
racines de petits _Landolphias_ dans un mortier à couscous. Tout son
entourage assista à l’expérience et lui-même calcula le prix de revient.
D’un autre côté il me fit voir les principales productions curieuses de
ses États. Quand je passais au Tata avec quelques branches d’arbres à la
main pour mes collections, il m’en donnait lui-même les noms arabes et
m’en indiquait les usages. A notre retour de chaque excursion, il nous
interrogeait sur ce que nous avions vu et complétait nos renseignements.
Lorsqu’en audience je lui demandais des indications pour compléter nos
cartes, il quittait son siège et traçait lui-même sur le sable, avec le
doigt, le cours des rivières dont nous voulions connaître la direction.
Il était rarement embarrassé. Pendant trente années il a parcouru dans
tous les sens le Dar Fertit ou Pays des Sauvages, et doué d’une mémoire
prodigieuse, il a retenu le nom des moindres ruisseaux situés à plus de
200 kilomètres de sa capitale. Au départ de chaque excursion, il réglait
lui-même tous les détails de notre itinéraire, et indiquait au guide les
points sur lesquels il fallait attirer notre attention pendant la route.
Nos rapports devinrent toutefois tendus pendant le dernier mois de notre
séjour à Ndellé. Il serait sans intérêt pour le lecteur d’en connaître
les raisons ; je dois seulement dire que les principaux torts n’étaient
ni du côté du sultan ni du nôtre...
[Illustration : FIG. 32. — Petits _landolphia_ donnant le caoutchouc des
racines.]
Nous ne songeons nullement à dresser contre Senoussi un réquisitoire
tendant à sa déposition. Ce serait une grosse entreprise et le sang
français a déjà été et même trop largement versé dans ces contrées
désolées. Cette déposition, fût-elle plus facile, nous n’en voudrions
point. Senoussi est le chef le plus extraordinaire que nous ayons
rencontré en Afrique et, nous osons le dire, il a forcé notre
admiration. D’une ambition sans bornes, mais aussi d’une intelligence
vraiment puissante et d’un sens pratique encore affiné par ses
opérations commerciales, il a su créer un Etat à demi policé d’un
ramassis de barbares sans cohésion. Il a su s’assimiler de la culture
européenne tout ce qui peut lui être utile. Nous croyons donc qu’il faut
vivre en bonne intelligence avec le Sultan du Kouti, quelque chargé que
soit son passé. Mais, cette absolution ne peut entraîner la licence de
continuer les razzias chez les fétichistes. Et, après nous être montré
si impartial dans notre jugement sur Senoussi, si préoccupé des intérêts
matériels de la France, nous n’en répétons que plus fermement nos
protestations contre un système trop longtemps toléré. Si la France
donnait à Senoussi l’impression qu’elle est vraiment et sincèrement
décidée à abolir la traite, si nous lui enlevions ces prétextes que El
Hadj Tokeur nous opposait, si notre résident à Ndellé se montrait
suffisamment énergique et calme, je suis convaincu que Senoussi
s’inclinerait devant notre volonté bien arrêtée de supprimer les razzias
d’esclaves et qu’il pourrait devenir un auxiliaire précieux pour notre
administration.
[Note 60 : Senoussi n’est nullement d’origine arabe, mais c’est l’usage
des pays Fertit d’appeler Arabes tous les Musulmans venus du N., quelle
que soit leur origine.]
[Note 61 : Pendant mon séjour à Ndellé j’ai eu l’occasion de causer à de
nombreux noirs islamisés qui avaient vécu dans l’entourage de Ziber-
Pacha. L’un d’eux se rappelait même avoir vu un blanc compagnon d’Abd-
es-Samat et ayant comme moi la manie d’examiner les plantes qu’il
rencontrait dans le bled. Le voyageur auquel il faisait allusion était
sans aucun doute G. SCHWEINFURTH, le grand explorateur allemand qui
séjourna à Dem-Ziber en 1870.]
[Note 62 : G. DUJARRIC, _La Vie du sultan Rabah_ (1902), p. 29.]
[Note 63 : Pièce traduite par M. l’interprète GRECH.]
[Note 64 : D’après une autre version l’assassin se nommait El
Kharifine.]
[Note 65 : Que CRAMPEL ait eu vent d’une trahison dans son entourage,
c’est sans doute ce qui explique le terrible châtiment d’un de ses
serviteurs, qu’il fit alors fusiller. Il l’avait convaincu d’avoir volé
un fusil pour le donner à un soldat de Senoussi. CRAMPEL crut sans doute
cet exemple nécessaire pour arrêter la défection commençante.]
[Note 66 : 25 fusils modèle 1874, armement du personnel de la mission,
et 300 fusils à piston destinés à servir de cadeaux au Ouadaï.]
[Note 67 : Plusieurs des assassins seraient encore à la cour de
Senoussi : Allah Djabou, en particulier, est toujours chef de guerre.]
[Note 68 : Cette résistance semble s’être prolongée assez longtemps,
puisque cinq d’entre eux furent tués.]
[Note 69 : On voit tomber le reproche de cruauté qui fut fait à sa
mémoire, de même que l’accusation de trahison portée contre Niarinze.
Comme tous les indigènes de la mission, elle détestait Ischekkad et elle
se refusa à le suivre.]
[Note 70 : Ces deux Sénégalais étaient encore à Ndellé en 1899 au moment
de l’arrivée de MERCURI. Ils disparurent peu de temps après et Senoussi
raconta que l’un d’eux, après avoir assassiné son camarade, s’était
enfui au Ouadaï.]
[Note 71 : Il paraît qu’Ischekkad se rendit librement chez Rabah et
qu’il y mourut de maladie quelque temps plus tard.]
[Note 72 : Le lieutenant HANOLET, que l’entourage de Senoussi appelle
Alibou, séjourna quelque temps à Mbélé, mais il ne dépassa pas ce point.
L’itinéraire de Mbélé à Kouga au Rounga que lui attribue M. VAUTERS lui
fut sans doute donné par les caravaniers qui lui amenèrent des troupeaux
à Mbélé, mais lui-même au dire de Senoussi ne pénétra jamais au Rounga.]
[Note 73 : Senoussi m’a montré un magnifique fusil pour chasser
l’éléphant que HANOLET lui avait donné.]
[Note 74 : Il avait d’ailleurs publié divers articles intéressants,
particulièrement sur les voies d’accès de l’Oubangui au Chari par le
Kotto, dans le _Bulletin de la Société de Géographie_ (7e série, XVIII,
1897, p. 129-178 et 340-384 ; XVIII, p. 496-518), _La Géographie_ (III,
1901, p. 109-114 ; V, 1902, p. 216-218).]
[Note 75 : TOUSSAINT MERCURI, né en Algérie le 21 juillet 1871, mort à
Ndellé le 21 juillet 1902, fit un premier séjour à Ndellé (janvier
1899-fév. 1900). Revint à Ndellé en janvier 1902 et y mourut 6 mois plus
tard. La factorerie qu’il avait créée était gérée en 1902-1903 par M.
JACQUIER. Elle fut en janvier 1903 inspectée par M. SUPERVILLE. Depuis
elle a été abandonnée et la société, _La Kotto_, possède seulement une
factorerie à Bria, sur la limite des Etats de Senoussi.
=Bibliographie.= — F. MERCURI, _Conférence sur la mission de Béhagle_
(extrait du _Bull. Soc. Géogr. Alger_, 4e trim. 1900), Alger, 1900. —
_Dans le centre africain, 3 ans 1/2 au sud du Tchad_, Constantine, 1900,
1 broch. 24 p. — Lettre du 4 janv. 1902 et article nécrologique, _Bull.
Soc. Géogr. Alger_, 4e trim. 1902, p. 633-636. — Anonyme. _La Kotto,
Occupation et organisation de la Concession_, extrait du rapport lu à
l’assemblée générale le 28 déc. 1901 (1 carte), Paris, 1902.]
[Note 76 : NEIGEL, _Au cœur de l’Afrique_ (_Bull. Soc. Géogr. d’Alger_,
1903, p. 207).
D’après les rapports fournis par le capitaine JULIEN, le colonel
DESTENAVE a, dans les instructions spéciales données à M. GRECH,
résident à Ndellé, fixé le tribut de Senoussi à 40.000 francs, répartis
ainsi qu’il suit : 25.000 francs comme impôt en nature (caoutchouc 2
tonnes, ivoire 2 tonnes, café 500 à 1000 kilogrammes), et 15.000 francs
représentant la valeur des subsistances fournies à la résidence
(alimentation des tirailleurs indigènes, etc.). En même temps le colonel
DESTENAVE informait M. GRECH que, d’après le capitaine JULIEN, le
territoire de Senoussi pouvait fournir 6 tonnes d’ivoire, 6 tonnes de
caoutchouc, 500 à 1000 kilogrammes de café.
Aux termes du traité du 18 février 1903, conclu avec M. Fourneau,
Senoussi s’engage à nous verser annuellement 300 kilogrammes d’ivoire, 3
tonnes de caoutchouc, 200 kilogrammes de café, 10 bœufs, 3 chevaux, 20
moutons, contre des marchandises et des munitions (F. ROUGET,
_l’Expansion coloniale au Congo Français_, Paris, 1890, p. 178)]
[Note 77 : Un jour je lui énumérais les cadeaux que j’avais commandés en
France pour lui, il me répondit : « Je te remercie, mais cela n’a pas
grande valeur pour moi ; ce que je désirerais ce sont des fusils. »]
[Note 78 : Achem a épousé Fatalou, sœur de Senoussi.]
[Note 79 : Senoussi se fait appeler par les Arabes de son entourage Emir
el Moumenin (Commandeur des croyants), titre que se donnait autrefois le
souverain du royaume Foulbé oriental.]
[Note 80 : Ces musulmans noirs sont appelés zrogues par les vrais
Arabes.]
[Note 81 : Certains bazinguers réputés Arabes usent même d’une boisson
alcoolique (pipi ou mérissa).]
[Note 82 : Au contraire le Ouadai peut d’après M. GRECH disposer de 2000
cavaliers, en plus de ses 10.000 fantassins, armés en partie de fusils à
tir rapide. Les aguids du Gandaba et du Salamat commanderaient, à eux
seuls, à 600 cavaliers chacun.]
[Note 83 : COURTET évalue à 200 le nombre de fusils à tir rapide qu’il y
avait au défilé. Je suis porté à croire que Senoussi possède au moins
500 fusils se chargeant par la culasse.]
[Note 84 : Outre l’armée régulière, Senoussi peut aligner de nombreux
auxiliaires armés de lances et de sagaies. Ce sont pour la plupart des
esclaves bandas et kreichs lui appartenant. Quelques-uns ont été
mobilisés pour le tabour, notamment les chasseurs d’éléphants armés de
longues lances à grande lame en forme de cœur. Je n’ai point vu à
Ndellé, comme dans tous les pays fétichistes de l’Afrique centrale, de
guerriers armés de couteaux de jet et de flèches.]
[Note 85 : Directeur de la société commerciale « La Kotto », à Ndellé.]
[Note 86 : Le toub est le grand vêtement que portent les Arabes.]
[Note 87 : Senoussi se défend d’avoir des rapports avec le Dar Four,
mais divers indices me permettent d’affirmer qu’il recherche des thalers
pour acheter aux Anglais de cette région des étoffes communes, des
guinées semblables à celles que l’on fabrique dans l’Inde et
probablement des fusils.]
[Note 88 : Pourtant j’ai vu entre les mains d’un esclave de Senoussi une
pièce de guinée semblable à celles que l’on fabrique dans l’Inde ; et
d’autre part le sultan me fit une fois observer que les Anglais
n’acceptaient nos pièces de deux francs que comme un shelling.]
[Note 89 : Ce serait alors que les Tambagos seraient partis vers le
Bandéro.]
[Note 90 : F. ROUGET, _ouv. cité._]
[Note 91 : Cinq hectares environ.]
CHAPITRE VII
EXCURSIONS AUTOUR DE NDELLÉ
I. Vers la Tété. — II. Voyage au Bangoran. — III. Voyage au Mamoun. —
IV. De Ndellé à Ngara et au Bamingui.
* * * * *
I. — VERS LA TÉTÉ
Le 27 décembre, nous quittons Ndellé pour reconnaître la région du
confluent de la Tété et du Boro. Les trois premiers kilomètres se font à
travers d’étroits défilés entre les pittoresques blocs de grès qui
surplombent la ville de Senoussi. Nous remontons quelque temps le ravin
creusé par un ruisselet qui, un peu en aval de sa source, se perd sous
des rochers, et enfin nous atteignons un vaste plateau ferrugineux (671
mètres). Les champs de mil, qui appartiennent à El Hadj Abdoul,
s’étendent à perte de vue, ainsi que de belles cultures d’arachides,
ombragés par les karités : on se croirait dans les vergers du Soudan
Nigérien. En dehors de ces défrichements, l’aspect de la brousse est
vraiment printanier : après l’incendie, les bourgeons éclatent et l’on
voit apparaître les jeunes feuilles ou même les fleurs des légumineuses
arborescentes ou des _Landolphia owariensis_. A 6 heures, nous campons
dans un champ de mil, auprès de l’Ouhi. Cet affluent du Vou, qui lui-
même se jette dans la Tété, n’est ici qu’un ruisseau marécageux, large
de 10 mètres, mais profond de 0m,50 au plus, sans véritable galerie.
De ce campement jusqu’à la Tété, le plateau, formé par les grès
horizontaux, s’incline assez rapidement. En 20 kilomètres environ, on
descend de 658 mètres (près de l’Ouhi) à 487 mètres (près du confluent
du Vou avec la Tété). Les moindres ruisseaux sont toujours très
encaissés : le Korokiri, très près de sa source, s’enfonce de 8 mètres
dans la latérite et les grès ; le Vou, à peine formé également, est à
525 mètres, tandis que la colline abrupte occidentale s’élève à 567
mètres ; comme la rive orientale est en pente beaucoup plus douce, un
village a pu s’y établir. Les bords sont couverts de bambous qui
s’étendent souvent jusque sur les plateaux. Ailleurs on traverse des
bois épais de _Vouapa_, de _Detarium_, d’_Afzelia_ dont les gousses
entr’ouvertes laissent tomber leurs graines noires munies d’un arille
rouge. L’étape de l’après-midi se fait dans la dépression que remplit la
puissante galerie du Vou : de gigantesques guirlandes de _Landolphia
florida_ actuellement en fleurs grimpent au haut des futaies. Nous
campons au village de Torogo, situé sur sa rive gauche. Quelques
familles bandas logent ici dans des cases sur pilotis, qu’il a fallu
surélever de 2 à 4 mètres en raison du nombre des panthères. Un escalier
très raide permet d’entrer, par une ouverture extrêmement étroite, dans
la case ; les soliveaux du plancher sont recouverts de terre, mais la
paille a fait les frais des côtés comme du toit. Quelques habitations
sont juchées sur les branches d’arbres à demi tombés.
A vrai dire, il s’agit moins de demeures permanentes que de villages de
culture. Les divers petits groupes de cases où nous sommes passés depuis
hier appartiennent à Senoussi qui y installe ses captifs lors de la
récolte. Ils vivent des produits de leur travail, mais, à toute
réquisition du sultan, ils doivent porter à Ndellé les grains dont il a
besoin. La céréale dominante est ici le sorgho ; il y a à peine 1/3 de
mil pour 2/3 de sorgho. Ce dernier comprend dans le pays une dizaine de
variétés qui peuvent rivaliser avec celles du Soudan occidental. Partout
le mil est actuellement en train de sécher sur des claies horizontales
supportées par des piquets ; le petit mil beaucoup plus avancé est déjà
emmagasiné dans les greniers, ainsi que l’_Eleusine_, mais cette
graminée est assez rarement cultivée. Il n’en est pas de même du sésame,
auquel on consacre fréquemment quelques parcelles des terres neuves et
dont les tiges fructifères sèchent au soleil. Une nouvelle plante
oléagineuse, l’_Hyptis spicigera_, fait son apparition. A Ndellé, on en
fait déjà usage pour assaisonner la bouillie de mil, mais ici elle
couvre autant de surface que le sésame. Citons encore, parmi les plantes
fréquemment cultivées, le ricin, l’oseille de guinée et les patates qui,
elles aussi, se récoltent en ce moment[92].
Notre étape du 28 s’accomplit d’abord dans une grande plaine
ferrugineuse, presque partout couverte de bambous ; puis nous atteignons
le Bahr Tété en un site charmant, ombragé de grands arbres et de
superbes bambous ; la même essence forme une brousse claire et brûlée
sur la rive droite où nous avons campé. Elle constitue des forêts
entières des deux côtés de la rivière[93]. Ce bambou se présente par
touffes de 10 à 30 troncs. Dans les endroits où il n’a pas été brûlé les
années précédentes, il atteint environ 8 mètres de hauteur moyenne, et
dépasse assez souvent 10 mètres. Les tiges, d’un vert glauque, où une
bractée couverte de poils roussâtres persiste à chaque nœud, laissent
actuellement tomber leurs feuilles par groupes de cinq à six attachées à
une ramule[94]. Le sous-bois n’existe pour ainsi dire pas dans ces
forêts de bambous.
[Illustration : FIG. 33. — Futaie dans le pays de Senoussi.]
Près de notre campement, le Bahr Tété s’élargit jusqu’à 10 et 12
mètres ; de nombreux troncs d’arbres obstruent parfois son cours assez
rapide, mais il n’y a pas de blocs de pierre. La profondeur moyenne
n’est que de 0m,50 à 0m,70, mais il y a aussi des fonds de 1m,50 et
d’autre part des bancs de sable sont déjà asséchés. Les berges, élevées
de 1m,50, sont surmontées d’une galerie dont la largeur ne dépasse pas
20 à 30 mètres et se réduit souvent à beaucoup moins. Ailleurs, il n’y a
pas d’arbres, mais de grandes prairies où l’incendie vient de consumer
des herbes hautes de 2 mètres, ou des marais de _Mimosa aspera_, où des
empreintes des éléphants sont nombreuses. Dans la galerie nous
remarquons la présence des _Elæis_[95] qui, lorsqu’ils sont jeunes, ne
se distinguent des _Calamus_[96] que par leurs feuilles plus grandes.