rapide ; la plupart ont en outre soit un sabre, soit un pistolet. Rien
n’est plus varié que l’armement des bazinguers. Toutes les marques de
fusils français, anglais, allemands s’y rencontrent : Kropatchek,
Albini, Remington, Winchester, Gras ; à côté des fusils de chasse à deux
coups et des fusils à pierre[83]. Tous les combattants portent une
cartouchière avec patte de cuir se rabattant et cachant les munitions.
Il est donc impossible de se rendre compte de ce que ces hommes ont sur
eux comme cartouches ou comme poudre. Enfin tous les soldats du sultan
ont à l’avant-bras gauche un bracelet en cuir qui soutient
extérieurement l’étui d’un couteau dont la lame a rarement plus de 15
centimètres de long[84].
[Illustration : FIG. 27. — Les bannières du Sultan Senoussi.]
_L’habillement des soldats._ — Si l’armement des guerriers de Senoussi
est disparate, leur costume l’est bien davantage ; ils sont couverts de
haillons, quand ils sont vêtus ! Tel guerrier s’accommode d’un carré
d’étoffe grand comme la main et porte fièrement sa ceinture cartouchière
sur la peau, tel autre se contente d’un lambeau de guinée bleue autour
des reins ; la plupart ont néanmoins une culotte courte et une sorte de
veste étroite faites avec des bandes de coton du pays, de couleur
blanche, car ici on ne connaît pas l’usage de la teinture comme au
Soudan. Il en est qui vont nu-tête, quelques Arabes portent des turbans,
d’autres ont des chéchias rouges données par nous et j’en ai vu un se
parer d’un chapeau de feutre mou.
Les chefs eux-mêmes ont un accoutrement grotesque et misérable.
_La discipline._ — La plupart des sultans soudanais sont loin d’exercer
sur leurs soldats l’autorité sanguinaire que l’on croit. Ils pèchent au
contraire plutôt par faiblesse. J’ai constaté que les bazinguers de
Senoussi, qui nous escortaient dans le voyage de Gribingui à Ndellé,
étaient loin d’être aussi assouplis à la discipline que nos miliciens.
Au défilé du 15 décembre j’ai vu des soldats ne pas obéir immédiatement
aux ordres de leurs chefs et Senoussi se lever pour aller les bousculer
sans qu’ils en parussent bien effrayés. D’ailleurs l’instruction
militaire qu’ils reçoivent est des plus rudimentaires ou plutôt ils n’en
reçoivent pas. A mesure que le sultan a un fusil de disponible il en
arme un nouvel esclave et peu à peu en voyant les autres celui-ci
apprend à s’en servir. Les seules peines disciplinaires des sultanats
sont la flagellation et la prison et on les applique assez rarement.
_Le Tabour._ — Le lendemain de la réception que nous offrîmes à Senoussi
et à sa suite, le sultan nous fit dire que le jour suivant il donnerait
un grand tabour en l’honneur de notre arrivée. On appelle tabour chez
les princes de l’Afrique centrale une sorte de mobilisation de toutes
les troupes ou plutôt une parade militaire comparable à nos grandes
revues d’Europe.
Ce matin donc (15 décembre) à 8 heures, les tambours et clairons du
sultan ont résonné. Nous avons vu aussitôt déboucher de tous les
quartiers de Ndellé des bazinguers qui se réunirent sur la place d’armes
située à mi-distance entre le Tata du sultan et le poste où est la
Résidence.
Bientôt arrivèrent nos deux amis, les hadj fellatas El Hadj Mahmadou
Tokeur et El Hadj Abdoul. Le sultan les envoyait pour nous prendre et
nous conduire à la revue où il s’était déjà rendu. Il était en grande
tenue, assis sous un petit dais offert autrefois par TOUSSAINT MERCURI.
Chaussé de souliers vernis, et vêtu, par dessus sa gandoura blanche,
d’un manteau de pourpre ; il avait la tête enveloppée d’un immense
turban d’une blancheur éclatante. Loin d’être grotesque comme ses chefs
sous ce costume d’apparat, c’est avec la meilleure grâce qu’il s’est
levé et est venu au-devant de nous. Il nous a fait asseoir à sa gauche
sur des sièges disposés sous un second dais. A sa droite, accroupis sur
le sable, se trouvent les marabouts et en particulier le chef, Faki
Haïssa (ou Faki ben Haïssa), enfin tous les notables non combattants.
Peu après, y prennent place aussi deux ambassadeurs arrivés la veille du
Ouadaï qui, introduits par Mahmadou Tokeur, remplissant aussi les
fonctions de grand maître des cérémonies, ont salué le sultan en mettant
les deux genoux à terre. A la gauche sont les gens de la résidence, nos
miliciens, les hommes de M. JACQUIER[85]. Devant nous les troupes sont
disposées sur quatre rangs et s’étendent sur une longueur de 500 mètres
environ. (COURTET a compté dans le défilé 1416 guerriers). Derrière nous
sont les gardes du sultan tous munis de fusils à tir rapide, enfin en
arrière éparpillés de tous côtés des esclaves armés de lances. A
l’extrême gauche de la troupe, près de nous, se trouve la première
compagnie, avec la bannière verte du sultan.
La musique, composée d’une douzaine d’exécutants, joue une marche pas
trop assourdissante (malgré la présence de deux ou trois immenses cornes
en ivoire). Puis le défilé commence ; il s’effectue sur deux, puis sur
quatre rangs et se renouvelle quatre fois de suite. La première fois les
hommes portent l’arme sur l’épaule droite, la deuxième fois ils
tiennent, l’arme inclinée presque horizontalement en la tenant de la
main gauche, appuyée sur l’avant-bras étendu ; la troisième fois ils
défilent au port d’arme, enfin au dernier tour l’arme est placée sur
l’épaule gauche. Les tambours et clairons marquent la cadence, aussi les
hommes marchent assez régulièrement en passant devant nous, mais presque
tous font à chaque pas un mouvement du corps et de la tête des moins
harmonieux. D’ailleurs dès qu’ils se sont éloignés, la confusion
s’introduit dans les rangs et l’on voit au loin des compagnies entières
courir en désordre pour rattraper leur place. Seules la première section
de la compagnie du sultan commandée par Aba-Azo, drapé d’un manteau
noir, et la section d’Adem où se trouvent les fils du sultan sont
passables. Le défilé a duré environ une heure, il s’est terminé par des
fantasias, des tirs et des sonneries exécutées par les fanfares de
chaque compagnie. Ces dernières emploient des clairons donnés autrefois
par M. GENTIL, des tambours indigènes, des trompes gigantesques formées
de défenses d’éléphants, enfin des fifres. A côté du sultan se trouve en
outre un immense tamtam creusé dans un tronc d’arbre séculaire sur
lequel un homme frappe à coups redoublés. Tout cet ensemble produit un
bruit assourdissant.
_Le salut des armes._ — Après le second défilé il s’est passé une
cérémonie que je n’attendais point : El Hadj Tokeur s’est levé, a pris
le pistolet du sultan et le tenant de la main droite, l’a présenté aux
deux ambassadeurs ouadaïens et à tous les notables groupés autour du
sultan. En même temps il levait le canon en l’air et l’inclinait devant
chaque personne. Celle-ci répondait en saluant à son tour de l’arme ou
de la main. Puis le maître des cérémonies s’est placé ensuite devant le
défilé et a salué de même chaque chef à mesure qu’il passait. En dernier
lieu il est entré au milieu du cercle formé par les soldats et lorsque
la bannière du sultan est passée à proximité, il a tiré un coup de
pistolet en l’air : le porte-drapeau a aussitôt incliné l’étendard.
_Les ambassadeurs ouadaïens._ — Pendant toute la cérémonie, les envoyés
du Ouadaï se sont tenus à l’écart, mais tout près du sultan, suivant
attentivement le défilé. Pour les impressionner davantage, Senoussi nous
avait demandé d’apporter notre gramophone et de donner une audition de
nos sonneries militaires françaises. Il n’est pas besoin de dire
qu’elles ont eu un succès énorme. Le sultan a fait approcher tous les
chefs de son armée et tous les clairons pour qu’ils entendissent mieux.
Lui-même a quitté son siège d’apparat, est venu se placer devant
l’instrument et s’est introduit les tubes acoustiques dans les oreilles.
Sa large face épanouie témoignait une satisfaction profonde. Il nous a
promis d’envoyer au camp ses clairons pour que nous puissions
enregistrer leur sonnerie du Tabour.
_Conclusion._ — En faisant cette démonstration militaire, le sultan
Senoussi a voulu, j’en suis convaincu, nous donner une idée de sa force.
Elle n’est point, en effet, quantité négligeable et en cas de conflit
avec lui, nos postes du Haut-Oubangui et du Haut-Chari seraient à sa
merci et il pourrait pendant quelque temps razzier à son aise les
populations fétichistes que nous protégeons sur la rive gauche du
Bamingui. D’autre part le jour où nous serions disposés à occuper le
Ouadaï, il pourrait nous fournir un précieux concours comme le fit il y
a trois ans le sultan Gaourang.
Il ne faut pas toutefois exagérer l’importance de cette armée, qui n’est
en somme qu’une troupe de nègres un peu mieux armés que ceux contre
lesquels nous avons lutté victorieusement tant de fois au Soudan.
Notre caporal milicien, un brave tirailleur, qui s’est battu
courageusement en 1899, contre Rabah à Kouno et à Koussri, en revenant
de cette revue sensationnelle exprimait parfaitement la vérité quand il
disait dans sa langue imagée : _Çà, mon commandant, y a soldats pour
rire ; si moi y avait gagné quatre sections sénégalaises et tous fusils,
moi commencer bataille 10 heures matin, fini casser la g..... à tous 5
heures du soir_. Je crois que ce brave Yoro se trompait même de quelques
heures, car il me semble qu’il faudrait moins de temps à une compagnie
de tirailleurs pour mettre en déroute ce troupeau d’esclaves armés.
[Illustration : FIG. 28. — Les bannières du fils aîné du Sultan
Senoussi.]
Nous sommes allés remercier le sultan pour le Tabour. Senoussi nous a
dit qu’il avait donné le Tabour pour nous seuls parce que nous étions
les envoyés du gouvernement français. Il ajouta que tout ce qu’il avait
était à la France et qu’en particulier ses soldats étaient au service de
notre pays. Nous étions entrés chez lui sans cérémonie et sans nous
faire annoncer, en revenant d’une excursion botanique. Il a demandé à
voir nos récoltes et nous a donné le nom banda des plantes qui s’y
trouvaient. A propos du Lili (_Ficus Rokko_) il nous a raconté que cet
arbre était rare dans les environs de Ndellé et qu’il n’en existait que
de jeunes sujets. Par contre il est cultivé chez les Golos, les Kreichs,
les Azendés. J’ai rencontré dans l’entourage un arabe du nom de Minguéré
qui avait vécu longtemps à la cour de Ziber Pacha. Étant enfant, il y
avait vu un blanc qui y faisait comme moi sécher des plantes et écrivait
beaucoup. Il avait été bien accueilli par Ziber et tout le monde l’avait
aidé. J’ai dit à ces hommes que je connaissais ce blanc, il se nommait
SCHWEINFURTH. Il avait vieilli, mais il vivait toujours et était entouré
d’un grand respect dans tous les pays des blancs en raison de
l’expérience qu’il avait acquise dans ses voyages. Il avait raconté dans
ses livres comment Ziber l’avait accueilli et les chrétiens instruits en
avaient su gré à ce sultan.
Ces paroles ont vivement touché les assistants et Senoussi lui-même. Il
m’a fait savoir que je trouverais près de lui l’aide que SCHWEINFURTH
avait trouvé chez Ziber et que je pourrais, comme mon devancier, aller
voir toutes les montagnes, toutes les rivières de ses états.
IV. — COMMENT LE SULTAN EXPLOITE LE PAYS
Pour entretenir son entourage, son harem, ses conseillers, surtout pour
équiper et armer ces bazinguers qui font sa force, Senoussi a besoin de
ressources relativement considérables, et en denrées et en argent.
Maître de Dar Kouti par la guerre, il y vit, il en vit comme aux temps
les plus sombres du Moyen Age, tel baron de proie parmi ses paysans. Cet
état qu’il a créé d’un amalgame de populations soumises, d’esclaves
établis comme cultivateurs est sa chose, son bien. Dans l’intervalle des
razzias dirigées contre les idolâtres voisins, il en tire en despote les
ressources nécessaires.
Un fait indiquera la nature de cette exploitation du pays par le
conquérant. Les villages du Dar Kouti ne possèdent pour ainsi dire pas
de bétail. Pourquoi ? en partie parce que Senoussi s’est réservé le
monopole de l’élevage et qu’il a voulu être le seul boucher de ses
états.
Seul il a un troupeau de bœufs composé d’une centaine de bêtes. Il tue
trois fois par semaine et se réapprovisionne au Dar Sila. Une partie des
animaux qu’il tue ou que ses chasseurs lui procurent est consommée par
lui et son entourage, l’excédent est vendu. La viande est très chère à
Ndellé ; un poulet coûte une brasse d’étoffe ; une livre de viande est
cédée aux Arabes de Ndellé pour plusieurs paniers de farine de mil. Seul
aussi, ou à peu près, le sultan possède des chevaux, dont l’élevage se
développe d’ailleurs sur les incitations du capitaine JULIEN. Il y avait
quarante juments à Ndellé en 1900, la plupart ayant un poulain.
_Les opérations commerciales de Senoussi._ — Boucher et éleveur, le
sultan est aussi le commerçant le plus considérable de ses états. Nous
verrons que le trafic se fait presque exclusivement avec les caravanes
venues du Nord. Or Senoussi s’est réservé les relations avec ces
convois ; seul il peut acheter leurs produits. Une partie passe aussitôt
à ses conseillers, à ses lieutenants en échange de leurs services. Le
reste est vendu à ses sujets contre des esclaves, du mil, des volailles,
des moutons. Les seuls acheteurs sont d’ailleurs une cinquantaine de
familles islamisées ; les autres habitants de Ndellé, libres ou
esclaves, étant trop pauvres. Il n’y a point de marché dans cette
ville ; les denrées (légumes, mil, farine) s’achètent dans les cases par
échange ou contre des perles. Le pipi, bière obtenue par la fermentation
du mil pilé, est le seul produit qui se vende sur la place publique et
il n’est guère acheté que par les Bazinguers.
Le thaler, à l’effigie de Marie-Thérèse, d’une valeur moyenne de 3
francs, a encore cours chez Senoussi. Il est très recherché, non
seulement pour payer les marchandises apportées par les caravanes du
Ouadaï, mais encore pour en faire des bracelets, des bagues, des
ornements pour la sellerie, etc. Comme unité de compte, mentionnons
encore la mekta, pièce d’étoffe légère, et surtout l’esclave. De plus
nous verrons qu’il y a un rapport défini entre le prix d’un esclave et
celui d’un bœuf ou d’une vache, et que le captif forme pour Senoussi
l’un des principaux objets d’échange.
Quels sont les achats de Senoussi ? Le pays manquant presque
complètement de bétail, il en achète dans les pays du Nord. Les bœufs
dont il débite la viande à ses sujets viennent du Dar Sila et du
Salamat. Le Dar-Four n’en fournit plus en raison de la grande
consommation anglo-égyptienne et d’autre part les espèces d’Europe n’ont
pu s’acclimater ; aussi les bœufs qui valaient il y a 2 ans 2 thalers au
Dar Sila (4 thalers les vaches) coûtent aujourd’hui de 20 à 33 thalers à
El Facher et le double à Khartoum. La moitié du bétail expédié à Ndellé
est perdu par suite des fatigues et des piqûres de la mouche tsé tsé en
passant dans les plaines de l’Aouk-Boungoul.
On lui amène aussi des chevaux du Dar Sila : c’est une race solide, de
petite taille, couleur bai et assez analogue au Mbayor du Sénégal. Il
achète beaucoup d’étoffes, de fabrication européenne ou soudanaise.
Voici les principales sortes : La mekta est une pièce d’étoffe légère,
de 12 coudées environ, 2 mekta valent un toub[86], ou grande pièce de
compte des Européens. Le tchaka est une bande étroite de coton indigène
tissée dans le pays, large de 12 centimètres, et longue de 32 coudées.
La toukia (tokkuya de Nachtigal) est un tissu analogue au tchaka, large
de 24 centimètres et longue de 16 à 17 coudées. Les tissus européens
apportés par les caravanes sont les suivants (noms arabes) : Demmour ou
Bacha Kaoua (étoffe lustrée), Massria bleu (étoffe venant du Caire),
Ferka (grand pagne coloré), Chah (turban en mousseline, voile de
musulman), Kafalarous (cotonnade très légère blanc-jaunâtre), Tagnia
(petite calotte blanche des Arabes, qui, au Ouadaï et à Ndellé, ne
portent guère que cette coiffure).
Le sel est un des principaux produits d’importation ; viennent ensuite
les perles, le sucre, le thé, le savon de Marseille, la poudre, les
capsules et les fusils ; on comprend, sans qu’il soit besoin d’insister,
l’importance de cette introduction d’armes, que Senoussi cherche
d’ailleurs à nous faire ignorer. En résumé, nous croyons que les besoins
annuels du pays peuvent être évalués à 15,000 mètres de cotonnade légère
européenne coûtant rendus à Ndellé 20,000 francs ; 12 tonnes de sel,
soit 25,000 francs ; 1 tonne et demie de perles, valant chez le sultan
5,000 francs. L’ensemble représente environ 50,000 francs ; on considère
que ce chiffre, valeur des produits rendus au Kouti, peut être triplé
pour obtenir le prix de vente. C’est donc à environ 150,000 francs
seulement que l’on peut estimer la puissance d’achat du sultanat. L’on
voit à quoi se réduisent les importations de ces régions.
Les exportations du pays vers le Nord consistent, d’abord et surtout, en
esclaves, puis en ivoire, en bandes de coton ; peut-être aussi vend-on
un peu de café et cède-t-on quelques thalers, mais certainement moins
que le Kouti n’en achète. Je pense que Senoussi pourra facilement tirer
de ses états, dans un avenir prochain, environ 2 à 4 tonnes d’ivoire, 12
à 20 tonnes de caoutchouc, 1 tonne de café. Le café suffirait aux deux
tiers de la consommation des Européens résidant au Chari que j’évalue,
pour 150 blancs, à 1650 kilogrammes par an.
[Illustration : FIG. 29. — Fac-similé de l’écriture du secrétaire de
Senoussi.]
La plus grande partie du trafic se fait avec les Musulmans voisins[87].
Senoussi reçoit cinq ou six fois par an des caravanes venues du N., du
Ouadaï et du Dar Sila. Pour donner une idée de ce qu’est une caravane,
voici la composition de celle que Bakhit, sultan du Dar Sila, a envoyée
à Senoussi et qui est parvenue à Ndellé dans les premiers jours de
décembre 1902. Elle comprenait 12 bœufs porteurs, chacun chargé de 60
kilogrammes de marchandises, 7 ânes porteurs. Il y avait 20 à 25
conducteurs, y compris le chef de la caravane, homme de confiance du
sultan, et peut-être son parent, qui voyageait à cheval en grande
pompe ; de plus, nous avons vu une dizaine de caravaniers non porteurs,
enfin une quinzaine de domestiques, d’esclaves de suite, etc. Les
marchandises étaient des étoffes, du sucre, du thé, des parfums
indigènes, peut-être de la poudre et des capsules. Peu de temps après
l’arrivée de la caravane 5 bourriquots ont été échangés contre 9
esclaves. Bakhit fera passer les esclaves à Abeschr où ils seront
vendus. Les ânes ont été donnés par Senoussi à la Société de la Kotto,
lors du voyage de M. SUPERVILLE, pour liquider une vieille créance.
Senoussi ne paraît pas entretenir de relations commerciales avec les
sultans de l’Oubangui. Ni les noix de kola, ni le bois rouge, produits
naturels du Haut-Oubangui, qui pourraient être consommés dans le Dar
Banda, n’arrivent.
_Relations avec les Anglais au Barhr-El-Ghazal._ — Je crois qu’elles
sont assez rares actuellement[88] quoiqu’il y ait à peu près la même
distance entre Ndellé et Dem-Ziber qu’entre Ndellé et le Dar Sila. Les
Anglais, s’ils envoient des armes et de la poudre à Senoussi, comme
divers indices me portent à le croire, c’est par le Dar Four. Toutefois,
Senoussi reçoit plutôt des armes et des munitions par les caravanes des
Ouadaïens et des Dar Foriens qui les lui apportent pour leur propre
compte.
_Opérations de la mission commerciale du Chari à Ndellé._ — La société
commerciale qui commandite cette mission ne paie à l’État, d’après M.
GRECH, qu’une redevance annuelle de 600 francs et la société empêche le
commissariat de prélever l’impôt en nature qu’il a imposé à Senoussi. Il
en est résulté un conflit entre le Résident et le directeur actuel, M.
JACQUIER, successeur de M. MERCURI. Les commanditaires de cette mission
sont les mêmes que ceux de la société de la « Kotto ». Leurs opérations
pourraient être confondues. Des rapports existent entre Ndellé et le
comptoir le plus avancé sur la Kotto. C’est par la Kotto, suivant la
route reconnue par M. SUPERVILLE, qu’on expédiera dorénavant le
caoutchouc et l’ivoire de Ndellé : jusqu’à présent la mission
commerciale n’achète à Senoussi que ces produits. Elle lui a prêté à
plusieurs reprises des thalers, opérations qualifiées d’illégales par le
résident GRECH et signalées au Commissaire général. Toutes les
opérations de la mission commerciale se bornent au commerce avec le
sultan Senoussi. Elle lui procure, en échange de caoutchouc, d’ivoire et
de thalers : des étoffes (vulgaires et de luxe), de la poudre, des
capsules, des fusils de traite (?), du sucre, du thé, des glaces, des
armes de chef (sabres, etc.), des chéchias, des colliers de corail
(grosses perles) et d’ambre, de la verroterie, des ustensiles de
cuisine, des plats. Senoussi a besoin en outre d’objets de luxe
(ameublement, vaisselle), de tentes de guerre, de ceintures, de
vêtements, de chaussures, de turbans, d’étoffes algériennes, de
sellerie.
_Commerce avec la Société des Sultanats._ — Il est actuellement nul,
bien que cette société ait la concession de la rive gauche de la Kotto,
au même titre que la Société la « Kotto » a la rive droite.
_Senoussi, sultan esclavagiste._ — Notre protégé le sultan Senoussi est
un marchand d’esclaves, analogue à ceux dont la disparition fut l’objet,
ou le prétexte, de l’intervention européenne dans le centre de
l’Afrique. Seulement celui-ci a su créer un Etat comme base de ses
opérations et cela, plus heureux, plus cauteleux que Rabah son modèle,
sous notre suzeraineté. L’armée pour laquelle il recherche, quémande
avidement nos dons de fusils, est l’instrument des razzias dont le but
est la conquête des captifs. Des prisonniers, il fait deux parts. Il
garde les uns pour les installer près de Ndellé dans des villages de
culture. Alors que pour les groupements arabes il semble ne prélever
qu’une sorte de dîme, de ces villages de serfs il tire sans compter le
mil, le maïs, la farine de manioc, les volailles nécessaires à sa
subsistance et à celle de ses nombreux parasites ; il leur fait
entretenir son bétail, chercher le caoutchouc et le café qu’il nous
livre. Les autres captifs, sauf quelques-uns, femmes et boys, dont le
don lui concilie l’amitié des blancs en relation avec lui, sont une
valeur d’échange, la principale de ses opérations commerciales. C’est
contre des esclaves qu’on acquiert des armes, des étoffes, des chevaux,
des bœufs. Un bœuf de belle taille vaut 2 ou 3 esclaves adultes ; un
cheval, 10 esclaves ; une fillette de 6 à 8 ans s’achète avec 8 ou 10
bandes de coton ou mekta ; à 15 ans, elle en vaudra 15 à 18. Il n’y a
aucune exagération à dire qu’en même temps que la main-d’œuvre,
l’esclave représente le principal élément du commerce du Dar Kouti,
comme jadis d’ailleurs dans tous les Etats musulmans du centre africain.
On comprend dès lors que l’histoire de ces Etats soit celle de leurs
chasses à l’esclave. Dans l’entourage de Senoussi, on ne parle que de
razzias. En décembre 1903, il préparait une expédition chez les Saras
qui ne comprenait pas moins de 1000 guerriers et dura jusqu’à l’arrivée
de l’hivernage. Bien d’autres l’ont précédée. Senoussi se plaint sans
doute qu’après le passage de Rabah et sa moisson d’hommes il ne lui
restait plus qu’à glaner. Pourtant, à notre connaissance, il fit
conduire par Adem des razzias assez nombreuses. Il a fait captifs les
Kabas du Kaga Banda puis les Mbatas du Kaga Bongolo. Il obligea les
Ngaos du Haut-Bangoran à lui payer tribut, ainsi que les Moroubas du
Boungou ; il est allé à la Koumou et a fait captif Mogoubanda (Mokbanda)
aujourd’hui à Ndellé chef des Tambagos[89] ? Il a pris aussi des Bandas,
Bourous (Mbrous ?). Enfin il y a 2 ou 3 ans, Adem et Allah Djabou sont
allés au Kaga Toulou et ont emmené les troglodytes du chef Rifogo campés
au Kaga Fofo dans la grotte. Rifogo est lui-même captif à Ndellé où
Senoussi me l’a montré. Gono a été aussi pris par Senoussi et le village
fut anéanti.
Maintenant c’est le vide (et quel vide ?) dans tout le Dar Banda où,
pour ses razzias annuelles, Senoussi est obligé d’envoyer dorénavant ses
lieutenants à huit jours au moins de Ndellé ; c’est la dépopulation chez
les Saras, chez les Moroubas, chez les peuplades du Mamoun ou chez les
Ouaddas, ou chez les Kreichs de Saïd Baldas. Et nous l’entravons,
paraît-il, du moins El Hadj Abdoul le dit : « Si les Français n’étaient
pas là ou nous laissaient faire, il y a longtemps que le sultan aurait
pris tout ce qu’il y a jusqu’à la Tomi et jusqu’à l’Oubangui. Il nous
faut bien des captifs ! »