deux indigènes qui, sans avoir été témoins du drame, disaient en
connaître les péripéties, car ils vivaient au Kouti au moment de la fin
tragique de la mission. L’un d’eux était Tom, ancien soldat rabiste
devenu garde de milice à notre service, l’autre un jeune Baguirmien,
d’une trentaine d’années, petit-fils de Koubeur. Son père, le
prédécesseur de Senoussi, comme sultan du Kouti, était mort en prison
quinze jours après CRAMPEL et comme le jeune homme avait encore quelques
partisans à cette époque on l’avait tenu au courant des événements.
Leurs versions concordaient presque complètement : d’après eux, la
mission fut d’abord bien accueillie au Kouti. Elle y séjourna quelque
temps. Crampel voulait aller au Dar Rounga. Senoussi reculait le départ
de jour en jour. Enfin il lui procura des porteurs et la mission se mit
en marche. Le jour même de son départ, après s’être arrêté à midi sur
les bords du Djangara, près de Chah, CRAMPEL fut assassiné sur l’ordre
de Senoussi. L’assassin nommé Abou Chemam[64] aurait été dévoré en 1902
par un lion et les indigènes y voyaient une manifestation de la justice
divine.
Ce récit un peu bref ne me satisfaisait point et je cherchai à me
renseigner auprès de témoins mêmes du drame. Ce fut longtemps en vain,
Niarinze qui, après la mort du fils aîné de Rabah, était tombée entre
nos mains, habitait Libreville. Mais elle a oublié tout le passé ;
personne n’a jamais pu lui arracher un renseignement. Heureusement au
moment où j’allais quitter le Chari, en novembre 1903, pendant que je me
trouvais au poste de Mandjafa, le hasard mit sur ma route un témoin fort
bien informé. C’était une femme ouadda nommée Ndasou. Rencontrée par la
mission CRAMPEL sur les bords de l’Oubangui, elle était devenue la
compagne de l’arabe Mohamed et l’amie de Niarinze. Après le meurtre on
l’avait mariée à un des Sénégalais envoyés au camp de Rabah. Tous les
deux avaient vécu dans l’armée du conquérant pendant dix années. Le
Sénégalais avait été tué à la bataille de Koussri et elle s’était
réfugiée chez nous. A la suite de plusieurs entretiens avec elle, je
réussis à constituer la version suivante.
Après avoir traversé le pays des Ngapous et la région du kaga Mbra,
CRAMPEL était arrivé au Kouti à Khia, où était alors Senoussi (avril ou
mai 1891). Senoussi hébergea dans une des cases la mission que la mort
de M. LAUZIÈRE contraignit à un séjour d’une semaine. Après l’échange
des cadeaux habituels, les palabres commencèrent. CRAMPEL manifesta son
désir de se rendre auprès de Rabah ; mais cette démarche allait
accentuer la subordination de Senoussi vis-à-vis de son ancien maître et
il montra la plus grande mauvaise volonté. Pendant que les relations se
tendaient, CRAMPEL était trahi par cet Ischekkad auquel il avait
toujours témoigné une confiance si aveugle[65]. Il me paraît hors de
doute que cet aventurier fanatique représenta notre compatriote comme
l’ennemi acharné de l’Islamisme. Peut-être aussi montra-t-il à Senoussi
le rôle politique qu’il pourrait jouer une fois maître des 325 fusils de
la mission[66]. Dès lors l’assassinat fut décidé.
[Illustration : FIG. 24. — Défilé des troupes de Senoussi. Les bannières
du Chef de guerre Allah Djabou.]
Il fait annoncer à Crampel qu’il allait lui permettre de partir chez
Rabah. L’explorateur voulait faire une marche rapide. Il n’emmena donc
que Ndasou et son mari Saïd, un caporal, un cuisinier sénégalais et
Niarinze. A part quatre caisses, il laissa ses bagages à Khia sous la
garde d’Ischekkad et donna ordre à ses douze tirailleurs de retourner
vers M. BISCARRAT pour ramener le convoi attardé. Son départ eut lieu
assez tard dans la matinée. Allah Djabou, déjà chef de guerre,
l’accompagnait avec une troupe assez nombreuse à laquelle se joignirent
encore de temps à autre des bazinguers. Au sortir du Khia, CRAMPEL se
serait aperçu qu’on le conduisait vers le Ouadaï et non chez Rabah : on
l’entendit du camp faire de vifs reproches à Allah Djabou. Pourtant il
continua sa route. Vers midi, il s’arrêta au bord du Djangara. Le
caporal sénégalais partit alors à la chasse avec quelques bazinguers.
Pendant ce temps CRAMPEL déjeunait avec Saïd et Niarinze, puis il
s’étendit pour la sieste. Ce fut alors qu’une troupe de soldats choisis
parmi les plus solides l’assassinèrent[67]. On dit qu’Allah Djabou lui
porta lui-même le coup de grâce avec une de ces lances à grandes lames
qui servent à chasser l’éléphant. Simultanément on se débarrassait de
Saïd ; puis, quand le caporal revint de la chasse, ses compagnons lui
cherchèrent querelle et quelques-uns des assassins le saisirent
traîtreusement, le ligotèrent et le transpercèrent de leurs sagaies.
Dès le lendemain de cette affaire, une troupe de soldats partit vers le
S.-O., guidée par Ischekkad, pour s’emparer du convoi resté en arrière
qui comprenait la moitié du bagage. A sa vue, les Sénégalais tirèrent,
mais on leur fit comprendre qu’une plus longue résistance[68] était
inutile ; ils déposèrent leurs armes et M. BISCARRAT fut assassiné.
A qui allait appartenir ce butin ? Ischekkad réclama aussitôt le prix de
sa trahison : les six ou sept femmes emmenées par la mission. Mais
Senoussi, se jouant de lui, feignit de les consulter, et comme elles
repoussaient avec indignation l’idée de devenir les femmes de l’assassin
de CRAMPEL[69], il lui dit : « Tu vois, elles ne veulent pas de toi. »
Puis, comme le traître frappait Ndasou qui pleurait, Senoussi aurait
ajouté : « Attention ! ces femmes ne sont pas à vous, mais à Rabah, le
maître du pays. »
L’autorité de Rabah, qu’il invoquait pour réprimer la convoitise
d’Ischekkad, ne laissait pas que de l’inquiéter. Il lui écrivit : « Des
Blancs sont venus dans le Kouti. Ils voulaient se rendre au Ouadaï ; je
me suis souvenu qu’ils avaient fait tuer ton frère, le fils de Ziber-
Pacha, et qu’ils t’ont fait la guerre, aussi je les ai fait tuer. »
Rabah s’emporta, ou feignit de s’emporter, jusqu’à traiter Senoussi
d’assassin. Redoutait-il une intervention française au moment où sa
puissance n’était pas encore assurée ? Entrevoyait-il dans l’acte de son
lieutenant le désir inquiétant de jouer un rôle personnel ? Ou plutôt
craignait-il l’énorme accroissement de puissance politique et militaire
qu’assurait au Soudan la possession de plus de 300 fusils ? Toujours
est-il qu’il lui dépêcha un de ses hommes de confiance, Hassein, pour
procéder à une enquête, et surtout pour lui faire rendre gorge. Hassein
ne lui laissa que deux Sénégalais[70], quelques femmes, un petit nombre
de fusils et de caisses. Rabah reçut de nombreux fusils, la plus grande
partie des munitions et des approvisionnements ; il fit ses esclaves des
quinze Sénégalais, des femmes et des boys[71]. Ainsi ce fut Rabah qui
eut le principal bénéfice du massacre dont Senoussi, malgré ses
dénégations, doit être considéré comme l’auteur responsable. Il a bien
prétendu que CRAMPEL fut tué sur l’ordre formel de Rabah. Or à cette
époque l’ancien lieutenant de Ziber se trouvait à Ndam chez les
Toummoks, c’est-à-dire à une vingtaine de jours du Kouti. Il est donc
fort douteux qu’il ait pu donner assez rapidement l’ordre de commettre
l’attentat.
La mission dirigée par M. J. DYBOWSKI arriva dans le Dar Banda six mois
plus tard. Le 23 novembre 1891, en pays ngapou, elle surprit à
l’improviste une bande de bazinguers de Senoussi venus pour acheter de
l’ivoire et sans doute aussi pour razzier le pays selon leur habitude.
Plusieurs furent tués et l’un d’eux, tombé entre les mains de la
mission, fut fusillé, mais il est peu probable que ces soldats eussent
participé de quelque manière au meurtre de CRAMPEL, de BISCARRAT, de
Saïd et du caporal sénégalais. Cette dernière affaire n’eut d’ailleurs
aucun retentissement. Senoussi la dissimula sans doute soigneusement.
Tom, dont les parents habitaient alors la Kouti, m’a raconté qu’on
connut en effet l’arrivée de Blancs chez les Ngapous, mais avant, qu’on
eût eu le temps de s’émouvoir, on apprit le départ de la mission
DYBOWSKI. De cette surprise Senoussi se vengea en envoyant razzier le
village ngapou de Yabanda qui avait renseigné les voyageurs français :
toutes les femmes furent emmenées en esclavage.
Désormais la fortune du meurtrier de CRAMPEL était assurée ; Rabah
s’était taillé la part du lion, mais il lui restait encore assez d’armes
et de munitions pour faire des razzias répétées chez les fétichistes et,
par là, accroître sa richesse et sa puissance.
Un seul rival sérieux s’opposa à ses projets, l’aguid des Salamats,
Cherf ed Dine qui l’attaqua en 1895 et l’obligea à se réfugier au kaga
Banga, puis au Kaga Yagoua chez les Mbrés où il séjourna une année.
Senoussi passa ensuite quelque temps à Ara, puis au kaga Toulou.
Enfin las de cette vie aventureuse il vint s’établir à Ndellé qui
n’était auparavant qu’un simple village de Bandas commandés par un chef
nommé Bangoua. Il s’installa dans un tata en terre solidement défendu,
véritable donjon perché comme un nid d’aigle au milieu des rochers. Son
entourage de musulmans et d’esclaves s’accrut rapidement et dès 1899 la
ville de Ndellé avait déjà acquis l’importance que nous lui avons vue en
1902.
Depuis l’attaque inopinée de DYBOWSKI contre ses bazinguers, Senoussi
avait appris à respecter l’Européen. Lorsque l’année suivante la mission
MAISTRE arriva au Gribingui, il se garda bien de l’inquiéter. De même un
ou deux ans plus tard, lorsque le lieutenant belge HANOLET[72] se rendit
chez le roi Kreich Mbélé, il passa au village de Rifogo, tout près de la
résidence du sultan du Kouti qui séjournait alors au kaga Toulou. Il ne
fut pas inquiété, au contraire des cadeaux furent échangés[73]. Puis en
1897, pendant que la première mission GENTIL lançait le _Léon-Blot_ sur
le Chari, El Hadj Tokeur fut envoyé par le sultan en ambassade au
Gribingui pour savoir quelles étaient les intentions de la mission.
Quelques mois plus tard PRINS se rendit dans le Chari oriental avec deux
Sénégalais et fut reçu par Senoussi lui-même dans son camp au village
d’Ara. Enfin en janvier 1898 une entente était conclue entre GENTIL et
Senoussi. Deux de ses notables, El Hadj Tokeur et Azreg accompagnèrent
GENTIL en France et le sultan du Kouti écrivit que « Baguirmien
d’origine, il détestait Rabah, il était tout disposé à se grouper avec
ses compatriotes sous notre protectorat et que quant à CRAMPEL, c’était
Rabah qui en avait ordonné le meurtre pour s’emparer de ses fusils. » Le
sultan promit de ne point s’opposer à l’expansion française, de
reconnaître notre suzeraineté, de recevoir un résident, de payer un
tribut. Moyennant quoi, il obtint l’absolution pour un passé assez
chargé et put espérer notre indulgence pour ses conquêtes futures.
GENTIL lui fit même cadeau de 400 fusils à tir rapide.
[Illustration : FIG. 25. — El Hadj Tokeur et El Hadj Abdoul recevant
deux envoyés du Ouadaï à Ndellé.]
Le premier résident fut le capitaine E. F. P. JULIEN qui est resté
environ 18 mois à Ndellé, jusqu’en décembre 1902. Par sa connaissance de
l’arabe et ses voyages précédents dans les sultanats de l’Oubangui, au
Bas-Chari, cet officier était à même de s’employer utilement à l’étude
du pays où il résidait[74]. Malheureusement le capitaine JULIEN, avant
de quitter le Chari, a cru devoir faire disparaître toute trace de ses
travaux scientifiques et politiques, et pas plus à Ndellé qu’à Fort-
Crampel nous n’avons rien trouvé de lui. Il a été remplacé par un
interprète militaire, M. GRECH.
Les Européens purent désormais venir à Ndellé. En janvier 1899,
TOUSSAINT MERCURI[75], agissant pour le compte de la _Mission
commerciale du Chari_, installe une factorerie européenne. Au mois de
mai, BRETONNET, POURET et le maréchal des logis MARTIN y séjournèrent
avant d’aller se faire tuer aux rochers des Niellims.
Quelques mois plus tard CHARLES PIERRE allait du Mbomou au Chari et
passait quelques jours dans la nouvelle capitale. Enfin le 19 mai 1901,
à la demande du lieutenant-colonel DESTENAVE, le sultan Senoussi arriva
à Fort-Crampel « avec 600 soldats armés de fusils de différents modèles,
300 lanciers et un nombre considérable de porteurs, d’esclaves et de
femmes ; il séjourna une semaine au poste, et après six grandes
audiences un arrangement fut conclu. Le sultan jura d’être un fidèle
vassal[76]. »
[Illustration : NDELLÉ
Croquis à l’échelle de 1/10.000e.]
Devenu notre protégé plutôt que notre sujet, armé par nos mains,
Senoussi se crut en droit d’étendre ses ambitions. Il désire conquérir
le Dar Rounga, le Dar Sila et c’est dans ce but qu’il cherche à se
procurer le plus possible de fusils[77]. Les dissensions perpétuelles
dans les Etats du centre Africain et le contre-coup de la grande mêlée
des peuples qui les a ensanglantés dans les dernières décades ne
fournissent à Senoussi que trop de prétextes d’intervention. C’est ainsi
que des Derwiches vinrent au Dar Rounga (en novembre 1901) et en
chassèrent le sultan Achem qui se réfugia à Ndellé chez son beau-frère
Senoussi[78]. Ces derviches étaient commandés par le chef Arabi.
Senoussi, avec notre autorisation, alla leur faire la guerre, emmenant
750 bazinguers et les défit complètement dans le pays des Goullas. Il
reste encore quelques derviches dispersés dans le Ouadaï, sans aucune
cohésion. Le Ouadaï a envoyé Djema Taleb pour remplacer Achem au Dar
Rounga.
II. — SA PERSONNALITÉ. SA VIE A NDELLÉ
Senoussi[79] est âgé d’une cinquantaine d’années. D’une constitution
robuste, et d’une belle taille, il est resté très vigoureux malgré son
âge. Par ses traits et par sa peau très noire, il appartient beaucoup
plus au type nègre qu’au type arabe ; malgré cela la physionomie est
intelligente et d’aspect sympathique. Sous son turban, les cheveux sont
coupés courts comme chez les musulmans. Il porte une barbe courte,
fournie et grisonnante : son regard est fin et vif, sa démarche
généralement solennelle.
La résidence de Senoussi est un tata tout à fait semblable à ceux du
Soudan occidental, mais beaucoup plus modeste que ceux de Ségou ou de
Sikasso que nous avons vus dans nos voyages antérieurs. La surface
irrégulière où sont groupées les constructions comprend à peine un
hectare d’étendue ; elle est entourée par un mur en terre, épais de
0m,80, haut de 4 à 5 mètres, dont le sommet est muni de bambous aiguisés
ou de fers de flèches. L’intérieur comprend des magasins, des hangars,
des claies sur lesquelles sont disposées des rangées de fusils, à côté
de la pièce de montagne donnée en 1899 par BRETONNET. Au milieu de tout
cela, s’élève l’habitation principale, dont les murs (10 à 15 mètres de
long sur 10 mètres de large) sont formés de moellons liés avec de
l’argile.
Elle n’a été construite que tout récemment sur les conseils de notre
résident. Il y a 6 mois, nous a-t-on affirmé, il n’y avait dans toute
l’étendue du tata que des cases provisoires en paille.
Quoi qu’il en soit, même le nouveau palais du sultan est fort peu
luxueux. C’est une simple maison à rez-de-chaussée, construite sur le
type de Djenné, mais sans les motifs de décoration ni la solidité de
l’architecture songrhaï. Quant à l’intérieur, nous ne pouvons rien en
dire, aucun Européen n’y ayant pénétré.
Senoussi se lève à 4 heures du matin pour aller faire sa prière matinale
(fedjeur) à la petite mosquée qui est auprès du tata. Ses dévotions
terminées, il rentre, se recouche au harem, et ne se lève définitivement
qu’à 6 heures. Il fait alors sa toilette, entouré de quelques-unes de
ses femmes qui l’aident à se vêtir. Cela prend environ une heure.
A 7 heures, il est paré et le conseil va commencer. Déjà dans la cour du
tata se sont rassemblés les conseillers venus des divers quartiers de la
ville.
L’entourage du sultan comprend : un Fellata, un Haoussa, un ou deux
Zanzibarites, plusieurs Foriens, de nombreux Ouadaïens (dont plusieurs
presque blancs sont des Arabes pur sang), des Baguirmiens, plusieurs
Tripolitains ou Fezzanais, des Bornouans. A tous on donne le nom
d’Arabes. Mais à part les Tripolitains, ce sont des nègres, par tous
leurs caractères anthropologiques qui n’ont rien de commun avec les
races berbère ou arabe. C’est tout au plus si chez quelques-uns un peu
de sang arabe a affiné les traits et éclairci le teint[80].
Ce sont d’ailleurs des musulmans fort tièdes, presque tous profondément
ignorants[81]. D’après M. GRECH, personne dans l’entourage du sultan
n’appartient à la confrérie des Senoussia, dont fait partie Gaourang, le
sultan du Baguirmi. Les Senoussistes s’abstiennent de fumer, de jouer,
de chanter, en somme de tout divertissement. Ils s’interdisent le café
et Cheik Senoussi lui-même conseille de boire du thé.
Tous ces conseillers entrent un à un, viennent saluer leur suzerain
assis dans un fauteuil, en mettant les genoux à terre et en prenant
entre leurs deux mains étendues la main droite du sultan qu’ils baisent.
On lui demande en même temps s’il a bien passé la nuit, s’il s’est bien
levé. Senoussi, comme tous les grands chefs arabes, est très sensible
aux honneurs. Il expédie immédiatement les affaires les plus urgentes et
fait accomplir les formalités habituelles ; c’est ainsi que chaque matin
deux des principaux conseillers, El Hadj Tokeur et El Hadj Abdoul, sont
envoyés chez M. Grech pour lui apporter les saluts du sultan et lui dire
qu’il a bien passé la nuit. Depuis 18 mois qu’il y a un résident
français à Ndellé, ils n’ont pas dérogé une seule fois à cette habitude.
Ils font d’ailleurs monter en même temps les vivres destinés au
personnel indigène de la résidence.
[Illustration : FIG. 26. — Les collines de Ndellé.]
Enfin les réceptions terminées, ceux des conseillers qui ont des
fonctions à remplir au dehors se retirent avec la permission du maître,
mais ils se retrouveront au moment du premier repas. Ceux qui restent
avec le sultan, l’entretiennent des affaires courantes, lui apprennent
ce qu’ils ont entendu ou vu dans la ville. La venue d’un étranger, d’une
caravane est commentée. Il paraît que pendant les deux mois qui ont
précédé notre arrivée à Ndellé, notre voyage que j’avais fait annoncer
au sultan a été l’objet de rapports quotidiens. Le sultan s’entretient
parfois à part avec un homme de confiance, soit Allah Djabou, soit El
Hadj Tokeur, de ses affaires personnelles, de ses relations avec les
princes voisins. Cela se poursuit jusqu’à 10 heures. Les jeunes
domestiques apportent alors dans des calebasses la nourriture préparée
par les femmes dans l’intérieur du palais, ainsi que des petits
récipients d’eau. Le tout est servi sur de longues nattes qu’on étend
sur le sol. Le repas du matin commence et se poursuit dans le plus grand
calme. Les convives se réunissent par groupes de quatre ou cinq en
s’éloignant plus ou moins du maître suivant le rang qu’ils occupent ;
Senoussi lui-même place près de lui deux ou trois des plus intimes qui
mangent au même plat. Habituellement tout le conseil, tous les chefs qui
dépendent du sultan assistent au repas du matin ainsi qu’au repas du
soir. C’est ce qui explique qu’on consomme autant de vivres au Tata.
L’après-midi, le sultan fait la sieste jusqu’à 2 ou 3 heures. Resté
seul, il rentre au harem où seul El Hadj Abdoul, sorte de vizir et
d’intendant, a le droit de pénétrer avec lui. A part cette exception,
nul homme ne peut pénétrer dans cette partie secrète du palais, et comme
conséquence de cette interdiction, on n’a pas cru devoir recourir à la
surveillance d’eunuques. Si nul, hors les concubines, leurs suivantes et
leurs enfants ne loge au tata, il n’en est pas moins occupé par toute la
tribu. Un tirailleur qui y allait souvent jadis m’a affirmé y avoir vu
50 ou 60 concubines de Senoussi, non comprises les femmes hors d’âge.
Les enfants sont aussi fort nombreux.
Adem, l’aîné de ses fils, a 26 ans. Trois autres ayant de 15 à 22 ans,
portent les armes aux revues de tabour et caracolent à la fin de ces
solennités. Enfin six ou huit autres, âgés de 12 à 16 ans, assistent en
armes au tabour, mais ne montent pas à cheval. Senoussi aurait enfin
cinq ou six enfants tout petits. Personne, sauf les mères, ne s’occupe
de ces enfants. D’ailleurs, dès leur puberté, les fils quittent le Tata
pour aller habiter une soukala à eux. Il marie ses filles à ses
meilleurs favoris sans tenir compte de l’âge de ces derniers.
Les femmes ne sont pas absolument cloîtrées. Souvent nous en voyons
passer dans le village montées sur des bourriquets et suivies d’un
certain nombre de captives qui les accompagnent aux cases de cultures où
elles vont de temps en temps se rendre compte de l’état des récoltes ou
faire préparer de la farine. Elles se contentent de se mettre sur la
tête une sorte de grand voile en guinée bleue légère qui leur drape
presque complètement le corps, selon l’usage des femmes maures du
Sénégal. Les jeunes femmes, surtout celles que n’a point encore
possédées le Sultan, ne sortent jamais du Tata. Elles peuvent d’ailleurs
y recevoir des visites d’étrangères, par exemple les « épouses » arabes
des Européens.
III. — SA PUISSANCE MILITAIRE
L’armée régulière de Senoussi comprend environ 2000 à 2500 fantassins
(bazinguers), armés de fusils ou de mousquetons. L’artillerie n’est
représentée que par une seule pièce de 4 de montagne donnée par
BRETONNET en 1899. On tire le canon dans les grandes circonstances ;
ainsi une salve a été tirée pendant le Tabour à l’arrivée du Sultan.
Senoussi n’a pas de cavalerie et la raison en est dans la rareté des
chevaux. Le Sultan seul en possède quelques-uns, son fils Adem a un
étalon, ainsi que quelques chefs membres du conseil ; mais aucun d’eux
ne paraît à cheval à la revue, pas même Senoussi[82].
L’infanterie de Senoussi comprend 6 compagnies ayant chacune 400 hommes
environ. Chaque compagnie est commandée par un chef auprès duquel
marchent un ou plusieurs lieutenants assisté d’un sous-ordre par groupe
de 15 à 20 hommes ; elle possède plusieurs étendards portant
généralement des inscriptions arabes, une fanfare de 4 à 12 instruments
(clairons trompes, fifres, tambours).
La première compagnie est celle du Sultan lui-même ; elle est commandée
par Allah-Djabou, général en chef de l’armée du Dar Banda. C’est un
ancien esclave de Senoussi, qui, au dire des Arabes, n’a reculé devant
aucune bassesse pour arriver à la situation qu’il occupe. Près de lui
marche Aba-Azo, le premier ministre, dont l’allure froide et réservée
contraste avec la physionomie de polichinelle d’Allah Djabou coiffé
d’une sorte de chapeau de gendarme chamarré de dorures en papier. Cette
compagnie est précédée de 5 étendards, dont l’un en soie verte portant
un verset du Coran et en haut de la hampe une lance en cuivre, venue
d’on ne sait où, c’est la bannière personnelle de Senoussi. Par derrière
viennent une cinquantaine de notables mieux vêtus que les autres
bazinguers et généralement armés de fusils à tir rapide.
La 2e compagnie est commandée par Adem, fils de Senoussi. Il marche en
tête précédé de sa bannière, grand oriflamme en soie bleue avec un carré
rouge au milieu duquel se détache une inscription arabe. Enfin à
quelques rangs derrière sont placés ses six ou huit frères, coiffés d’un
turban de batiste blanche et enveloppés dans une gandoura en même
étoffe, ils se font remarquer au milieu des jeunes soldats qui les
encadrent par leur costume plus soigné et leur figure plus intelligente.
S’ils combattent dans le rang, ils n’en sont pas moins l’objet
d’attentions spéciales et ils occupent dans la compagnie commandée par
leur frère la place due à leur naissance. Adem lui-même a une réelle
importance, et, seul de tous les guerriers, il porte à la fois un sabre,
un revolver et un fusil à tir rapide. Si l’étiquette arabe veut qu’au
moment du conseil il se tienne à l’écart par respect pour son père, il
n’en est pas moins honoré comme l’héritier présomptif du sultanat.