ROUSSET, TRUFFERT, ont parlé de ces vignes sauvages et quelques-uns ont
pensé qu’il serait possible de les utiliser soit par sélection pour en
obtenir des raisins, soit en les employant comme porte-greffes pour la
vigne de nos pays.
Ces mêmes ampélidées et des espèces voisines avaient attiré déjà
l’attention il y a une trentaine d’années sous le nom de _Vignes du
Soudan_. Des graines en furent rapportées du Haut-Sénégal par TH. LÉCARD
et mises dans le commerce au moment où le phylloxéra dévastait le midi
de la France. Beaucoup de personnes virent dans ces plantes la panacée
pour reconstituer les vignobles anéantis. Il fallut la monographie du
célèbre ampélographe J.-E. PLANCHON[58] pour remettre les choses au
point. A la suite d’une étude approfondie de ces plantes, il montra
qu’il n’existait pas de véritables vignes en Afrique tropicale, mais
d’autres ampélidées appartenant les unes au genre _Cissus_, les autres à
un genre nouveau _Ampelocissus_. C’est à ce dernier qu’il faut rapporter
les _vignes de Lécard_, de _Chantin_, de _Faidherbe_, dont la notoriété
fut grande vers 1884. Ce sont des plantes admirablement adaptées aux
plateaux soudanais, arides pendant six mois chaque année. Elles
possèdent des tubercules fusiformes et charnus enfoncés profondément
dans le sol. Aux premières rosées, des pousses herbacées sortent de
terre et rampent sur le sol ou s’attachent aux herbes ou aux arbustes
voisins à l’aide de leurs vrilles. Quelques espèces ont des tiges
charnues qui ne se lignifient que très tard. Elles fleurissent à
l’arrivée des pluies et les fruits noirs ou d’un rouge noirâtre
mûrissent à la fin de la saison des pluies, c’est-à-dire à l’époque où
nous nous rendions au pays de Senoussi. Les feuilles sont alors
ordinairement tombées. Les oiseaux mangent les baies et sèment les
graines sur les plateaux, dans les rochers et le long des rivières,
stations où vivent de préférence ces plantes. Peu de temps après, les
tiges aériennes se dessèchent ; l’incendie des herbes passe, les consume
et de nouveau le tubercule émet des pousses au printemps suivant. Il
serait impossible de cultiver en France des plantes ayant un mode de vie
si spécial. Il est aussi fort douteux qu’un greffage de vigne vraie
prenne s’il était fait sur ces espèces.
Les _Ampelocissus_ se distinguent des vignes (_Vitis_) par les
caractères suivants :
Les quatre ou cinq pétales sont libres, étalés au moment de la
floraison, alors qu’ils sont soudés en capuchon dans les vraies vignes,
les graines sont naviculaires, à pointe très courte, au lieu d’être
pyriformes comme dans le raisin. Enfin, d’après PLANCHON, les vrais
_Vitis_ ont toujours, à l’état sauvage, les pieds mâles séparés des
pieds à fleurs fertiles, tandis que dans les _Ampelocissus_ on rencontre
les deux sortes de fleurs sur la même plante. Les grappes de fruits sont
peu fournies ; même dans l’_Ampelocissus Chantinii_ les baies sont à
peine comestibles. Cependant à plusieurs reprises on a essayé d’en faire
du vin en Sénégambie. Cela doit donner une boisson détestable si l’on en
juge par l’astringence des fruits, et cette liqueur ne doit sans doute
pas valoir le vin de Bir (_Sclerocarya Birrœa_) que les Soudanais du
Niger savent fabriquer.
L’étude des fausses vignes de l’Afrique centrale, que j’avais
recueillies au cours de mon voyage a été faite par M. GILG, du Musée
botanique de Berlin. Il en existe une quinzaine d’espèces dans le bassin
du Chari ou dans le Haut-Oubangui. Les unes sont des _Cissus_, les
autres des _Ampelocissus_.
Celle dont les sarments ressemblent le plus à notre vigne ordinaire est
l’_Ampelocissus Chantinii_ (Lécard) Planch., espèce rendue célèbre par
les publications de LÉCARD. Les tiges annuelles n’apparaissent qu’aux
premières pluies et rampent sur le sol ou bien grimpent dans les
arbustes et s’élèvent jusqu’à 2 et 3 mètres de hauteur. Les feuilles
cordées à la base sont à 3 ou 5 lobes peu profonds et denticulées sur
les bords. Les fruits sont noirâtres à maturité. Elle est spéciale au N.
du Soudan et ne paraît pas s’avancer au N. du 10e parallèle : nous
l’avons observée en abondance dans les pays Saras, autour du lac Iro,
dans tout le Baguirmi et jusque dans le Dar-el-Hadjer et le Débaba près
du Fittri.
Les autres fausses vignes les plus répandues sont :
L’_Ampelocissus multistriata_ (Baker) Planch., reconnaissable à ses
feuilles composées, comme dans la vigne vierge, formées de 5 folioles
digités. Les fruits à maturité sont de la grosseur des grains de raisin
et d’une couleur noirâtre. Il est commun à Ndellé, autour du lac Iro et
dans le Pays des Niellims ;
L’_Ampelocissus bombycina_ (Baker) Planch. ressemble davantage à la
vraie vigne. Les sarments ont de 0m,50 à 2 mètres de long et s’étalent
sur le sol ou s’élèvent en buissons. Les feuilles sont assez
profondément découpées en 3 ou 5 lobes et sont couvertes en dessous d’un
tomentum roux-ferrugineux. C’est vraisemblablement cette espèce que le
capitaine TRUFFERT a figurée sous le nom de _Vigne à feuilles ordinaires
à tige rugueuse_[59] ;
Le _Cissus palmatifida_ (Baker) Planch. a les feuilles encore plus
profondément découpées ; elles sont en dessous velues et blanchâtres.
Les tiges ont seulement 0m,50 de long. La plante croît surtout dans les
savanes incendiées chaque année ; elle est très commune dans le pays de
Senoussi. Dans le travail de TRUFFERT elle est appelée _Vigne à tige
lisse et à feuille à limbe découpé_ ;
Le _Cissus populnea_ Guill. et Perr. est l’espèce la plus commune dans
le Haut-Chari et le Haut-Oubangui. Elle vient de préférence dans les
rochers et foisonne sur le kaga Bandéro. Tantôt elle forme des buissons
rigides ayant à peine 1 mètre de haut, tantôt elle s’élève jusqu’à 10
mètres dans les arbres. Elle se distingue facilement des espèces
précédentes par ses larges feuilles cordiformes entières. Les rameaux
jeunes sont blanchâtres et glauques.
Les fruits d’un rouge-noirâtre à maturité avec une pruine glaucescente à
leur surface, ont la taille d’une très grosse cerise et renferment un
fort noyau à l’intérieur. Nous l’identifions sans aucun doute avec la
_vigne à feuilles en forme de cœur_ figurée par TRUFFERT.
Tout près de cette espèce se place le _Cissus cæsia_ Afzel. à rameaux
courts couverts d’une pruine bleuâtre et le _Cissus bignonioides_,
Schweinf., du bord des rivières, à longues tiges présentant des ailes
subéreuses. Ces deux espèces existent aussi dans le Haut-Chari et le
pays de Senoussi ;
Enfin le _Cissus cornifolia_ (Baker) Planch. a des tiges ligneuses
dressées, dépourvues de feuilles une grande partie de l’année. Celles-ci
sont petites, oblongues, entières. Les fruits sont en grappes dressées
d’un noir-violacé à maturité.
Nous nous sommes un peu étendus sur ces ampélidées afin que les
voyageurs qui nous suivront ne soient pas tentés à leur tour d’attirer
encore l’attention des géographes et des coloniaux sur ces fameuses
vignes fort intéressantes au point de vue scientifique par suite de
leurs adaptations mais qui sont sans intérêt pour la viticulture.
Il est du reste fort douteux que la culture de la vigne commune arrive à
s’implanter en Afrique tropicale. Les semis de chasselas faits par
MARTRET au Jardin de Fort-Sibut n’ont pas germé. Dans quelques jardins
du Sénégal et du Congo j’ai vu des pieds de vignes cultivés en treille
ou le long des maisons, mais même avec beaucoup de soins ils ne
produisaient que quelques grains de raisin et d’assez piètre qualité.
D’ailleurs ce n’est pas pour y cultiver la vigne que la France s’est
implantée en Afrique centrale.
[Illustration : FIG. 23. — Grande Euphorbe cactiforme naturalisée sur
l’emplacement d’un village banda. (Dessin de BELLET d’après une
photographie.)]
L’arbre à beurre d’Afrique (_Butyrospermum_), le Karité des Sénégalais,
est une des essences les plus caractéristiques de la partie du bassin du
Chari comprise entre le 7e et le 10e parallèle, mais c’est surtout entre
le 8e et le 9e degré 1/2 qu’il abonde. Au Soudan nigérien on le trouve
en grande quantité du 11e au 12e parallèle, l’aire de cette espèce fait
donc au Soudan une bande qui s’incurve de 2 degrés vers l’équateur au
centre de l’Afrique. Ce _Butyrospermum_, identique à la plante de la
Guinée et du Soudan français, forme une espèce à part reconnue d’abord
par L. PIERRE, l’auteur de la _Flore forestière de Cochinchine_, et
nommée dans ses notes manuscrites _Butyrospermum mangifolium_ pour le
distinguer du _B. Parkii_, l’espèce commune au Dahomey, au Togo, et chez
les Achantis. Dès 1876, POTAGOS avait signalé la présence de cet arbre
dans le pays des Kreich, sur la limite des bassins du Chari et du Nil.
En septembre 1892 la mission C. MAISTRE le rencontrait sur les bords du
Gribingui. Les Bandas et les Mandjias font peu usage du beurre de Karité
et paraissent lui préférer la graisse de termites.
Au contraire chez les peuples des confédérations Ndoukas et Saras cette
matière grasse est d’un usage constant pour la cuisine et surtout pour
la toilette. Tous ces peuples mangeraient leurs pâtes de mil ou leurs
légumes, simplement bouillis dans l’eau, plutôt que d’y mettre du beurre
de Karité, s’ils n’ont que la stricte quantité leur permettant de
s’oindre le corps et surtout la chevelure. L’odeur nauséeuse que les
Européens trouvent aux nègres est due en grande partie aux graisses et
huiles rances dont ils s’enduisent constamment et cela ne se pratique
pas seulement au centre de l’Afrique, mais chez tous les peuples
africains chez lesquels j’ai vécu. Même à Dakar et à Saint-Louis, plus
d’une grande dame métis et plus d’une belle demi-mondaine sénégalaise,
qu’elle soit Wolofe ou Peule, a conservé l’habitude de s’enduire le
corps avec la graisse de Karité et c’est sans doute la raison pour
laquelle les paniers de cette denrée enveloppés de feuilles d’arbres
pénètrent si loin des lieux de production. C’est un produit pour la
toilette des femmes et même des hommes, au même titre que les pommades
parfumées.
Même dans sa zone de prédilection le Karité n’existe pas partout. Il
manque complètement dans les grandes plaines argileuses où abondent
certaines combrétacées ; il n’existe pas le long des rivières ni dans
les terrains marécageux ; il est rare aussi qu’on le rencontre au haut
des plateaux ferrugineux ou sur les massifs granitiques. Il est
ordinairement abondant à leur base dans les terrains sablonneux
détritiques ou sur les pentes rocailleuses. Il recherche aussi les
terres profondes, riches en humus et prend un développement magnifique
dans les terrains cultivés avoisinant chaque village.
Le _Butyrospermum_ du Haut-Chari est ordinairement dépourvu de feuilles
en novembre, décembre. En janvier, il épanouit ses gros bouquets de
fleurs blanches très parfumées, fort visitées par les abeilles ; en même
temps il développe ses feuilles par petites touffes à l’extrémité des
rameaux. Elles sont d’abord rosées et prennent une teinte verte et
luisante beaucoup plus tard.
Les fruits mûrissent du 15 mai au 15 juillet. On les trouve en grande
quantité sous les arbres après chaque tornade. Le sol en est parfois
tout jonché et l’on a l’illusion d’être dans un verger couvert de pommes
à l’automne, en Normandie, lorsque, après un coup de vent, les fruits se
sont détachés des pommiers en grand nombre. Du reste les karités,
tamariniers et ficus dans les champs cultivés entourant les villages
saras ne sont pas sans analogie avec les champs de poiriers et de
pommiers autour de nos fermes du Bocage normand. Ces pommes de karité,
écorchées en tombant, répandent sous les arbres une bonne odeur de
fruits mûrs lorsque le soleil a desséché la pluie consécutive à la
tornade. C’est alors que les femmes et les enfants viennent faire la
récolte. Ils recueillent les fruits tombés dans de grands paniers
tressés en fibres de palmiers, les rapportent au village et les étalent
au soleil sur des claies. Ceux qui sont mûrs à point et très beaux sont
bientôt triés par les enfants et leur mince mésocarpe sucré et onctueux
comme la chair du fruit de l’Avocatier, constitue pour eux un régal.
Cette pulpe d’un jaune clair est réellement agréable et pour ma part je
trouve que les pommes de karité constituent le plus exquis fruit de
table de la brousse africaine, à l’exception toutefois du fruit d’une
autre sapotacée, le _Synsepalum dulcificum_, délicieux dessert de la
forêt congolaise dont il a été question dans le deuxième chapitre.
Les autres fruits de karité sont débarrassés de leur pulpe par des
lavages à grande eau. D’autres fois on les enterre et la pulpe se
décompose ou est mangée par les larves d’insectes. La noix de Karité est
alors à nu, sa forme, sa couleur et sa taille rappellent le marron
d’Inde.
Pour extraire la graisse, on enlève la coque, et l’amande blanchâtre
formée d’un gros albumen riche en matière grasse, est ensuite pilée dans
un mortier à couscous. Cette pulpe est immédiatement mélangée avec de
l’eau dans une marmite en terre, puis on soumet cette mixture à
l’ébullition. La matière grasse entre en fusion et vient surnager à la
surface ; on la retire en décantant et on la laisse figer en pains. Pour
obtenir du beurre très pur, il suffit de faire fondre la masse une
seconde fois et quand elle est à l’état liquide on laisse tomber dans le
récipient quelques gouttes d’eau froide qui fusent en entraînant toutes
les impuretés et surtout en faisant disparaître le goût de rance et
l’odeur spéciale que garde toujours le beurre de karité vendu sur les
marchés soudanais. Ainsi traité, il peut servir à la place du beurre
ordinaire ou du saindoux pour la préparation des aliments européens.
J’en ai fait usage pendant de nombreuses semaines au cours de mon
premier voyage dans la boucle du Niger et l’ai trouvé excellent.
[Note 57 : Le minerai de fer est exploité par les indigènes dans
quelques endroits.]
[Note 58 : In ALPHONSE ET CASIMIR DE CANDOLLE, _Monographiæ
Phanerogarum_, vol. V, _Ampelideae_, Paris, 1887.]
[Note 59 : J. TRUFFERT, _Le Massif des Mbré_, in _Rev. gén. des sc._, 30
janvier 1903, p. 82.]
CHAPITRE VI
LE SULTAN SENOUSSI
I. Origines de Senoussi et de son État. — II. Sa personnalité, sa vie à
Ndellé. — III. Sa puissance militaire. — IV. Comment le sultan exploite
le pays.
* * * * *
Le séjour de cinq mois que je fis avec COURTET dans les Etats du sultan
Senoussi constitue le plus important épisode de notre voyage en Afrique
centrale. C’est dans cette contrée, à la limite des trois bassins du
Chari, de l’Oubangui et du Nil que nous avons fait les plus
intéressantes de nos études. Avant d’entrer dans leur détail, il est
utile de dire dans quelles conditions elles ont été poursuivies et de
présenter l’homme auquel la science est en grande partie redevable des
collections que nous avons rapportées.
I. — ORIGINES DE SENOUSSI ET DE SON ÉTAT
Vers 1870 il existait encore, dans la région de savanes qui va du Chari
au Bahr-el-Ghazal, une foule de ces trafiquants d’esclaves et d’ivoire
dont SCHWEINFURTH nous a fait connaître l’existence de rapines autour de
leurs retraites fortifiées ou zéribas. NACHTIGAL nous apprend que dès
1872 le sultan du Ouadaï avait déjà porté les limites de son empire et
en même temps celles de l’Islam au-delà du Kouti jusqu’aux tribus Niams-
Niams du Dar Banda. Dans le Kouti vivaient un certain nombre de
marchands bornouans, baguirmiens, foriens qui achetaient les dents
d’éléphants et le bétail humain pour les caravaniers se dirigeant sur le
Ouadaï et ensuite sur Banghazi en Tripolitaine, ou bien sur le Dar Four
et ensuite Khartoum. Les mêmes trafiquants étaient aussi en rapports
avec les caravaniers djellabas du Bahr-el-Ghazal. Le Dr PANAGIOTES
POTAGOS, en juillet 1876, rencontra près des sources de la Mindja, sur
la limite des bassins du Nil et du Chari, un agent de ZIBER-PACHA qui,
en compagnie d’un roi kreich, emportait du pays Banda des charges
d’ivoire et traînait une longue file d’esclaves.
Le père de Senoussi[60], Abou-Bakar, était l’un de ces traitants qui
rassemblaient et plus souvent razziaient l’ivoire et les esclaves dans
les plaines du Dar-Kouti. Abou-Bakar appartenait à la famille royale de
Baguirmi ; son grand-père, Naïm, était le frère d’Ab-del-Kader, le frère
aîné de Gaourang qui régnait à Massénya avant l’invasion rabiste. Malgré
cette descendance, ce n’était que l’un de ces chefs de zéribas qui
pullulaient aux confins du bassin du Nil.
Des rapports fréquents existaient certainement entre Ziber-Pacha au
Soudan égyptien et les traitants installés plus à l’O. comme Abou-Bakar.
Les trafiquants du Kouti connurent donc les grands événements qui
s’accomplirent au Soudan égyptien après la conquête du Dar Four par
Ziber (1874)[61], c’est-à-dire son exil au Caire, la nomination de
GORDON-PACHA aux fonctions de gouverneur général du Soudan égyptien, la
révolte de Suliman-Bey, fils de Ziber et sa mort (1879) ; enfin la
campagne de R. GESSI, officier italien au service de l’Egypte, qui
s’efforça de réprimer ce soulèvement, et celle de LUPTON-PACHA chargé de
poursuivre les chasseurs d’esclaves jusqu’aux limites du Nil et de
l’Oubangui (1880), au cœur des pays Fertit où nul blanc ne s’était
encore aventuré.
Par un pur hasard, l’expédition de LUPTON, au lieu de s’avancer du Dar
Four directement vers l’O. où vivait Senoussi, se dirigea vers le S.-O.
pour atteindre le Haut-Oubangui. Les trafiquants du Dar Kouti
échappèrent à la répression. Bientôt la révolution mahdiste balayait
tout le pays, qui pendant 15 années, resta complètement fermé, jusqu’au
jour où les expéditions LIOTARD et MARCHAND pénétrèrent de nouveau dans
le Bahr-el-Ghazal. Ces 15 années ont été mises à profit par Senoussi
pour se reconstituer un Etat. De petit trafiquant il est devenu
fondateur d’un véritable empire au moment même où toutes les puissances
du centre africain s’écroulèrent ou s’émiettèrent. Chose curieuse, ce
n’est point avec les débris d’autres sultanats qu’il a formé le sien,
mais il l’a constitué de toutes pièces dans un pays presque neuf, je
veux dire où aucun chef musulman n’avait encore asservi les arborigènes.
Il est intéressant de voir comment Senoussi sut s’associer à la fortune
de Rabah, en acceptant une position toute subordonnée, jusqu’au moment
où il crut possible de se séparer de lui et nécessaire de ne point
l’imiter dans la lutte contre les Européens. Vers 1888 Rabah, avec une
petite armée constituée aux dépens des dernières troupes du Suliman-Bey,
envahit le Dar Rounga et le Kouti. Il n’agissait, ni au nom de Ziber,
toujours retenu en Égypte, ni au nom du Madhi avec lequel il n’avait
point de rapports. Il venait simplement chercher fortune pour son propre
compte et tenter de se créer un Empire africain comme l’avait fait
quinze ans plus tôt son maître Ziber. A cette époque Abou-Bakar venait
de mourir et son fils, MOHAMMED SENOUSSI, âgé d’une trentaine d’années,
avait pris sa place comme chef de zériba. On a dit que Senoussi avait
fui à l’arrivée de Rabah au Kouti[62]. C’est de cette arrivée, au
contraire, que date sa fortune. Il était alors de condition modeste,
mais trafiquant habile il sut gagner les bonnes grâces du conquérant en
lui procurant de la poudre et des capsules que Rabah n’avait pu obtenir
directement du Ouadaï.
Le chef le plus important du pays résidait à Kalé (ou Kalia) au centre
du Kouti. C’était le fils de Mohammed Koubeur, originaire lui aussi du
Baguirmi et apparenté avec Senoussi et Gaourang. On le regardait
communément comme sultan du Dar Kouti. Son père, Gouni, avait pour père
(de même que la mère d’Abou-Bakar) Naïm, le neveu du sultan Abd-el-
Kader, selon le récit que le petit-fils de Koubeur écrivit pour nous :
Abd El Mountaleb En Roungaoui, fils de Mohammed Koubeur, possédait le
Kouti et tous les Tambagos ; tous les Mbagas, les Routos lui étaient
soumis. Les commerçants Baguirmiens, les Rounga, Chéré, Toudjeur,
Mangélé lui obéissaient. Rabah arrive, il arrête le descendant de
Koubeur, lui met les grosses chaînes, lui prend toutes ses armes,
environ trois cents fusils. De chagrin il meurt et Senoussi qui était
avec Rabah comme El Hadj Tokeur est aujourd’hui avec Senoussi, intrigue
pour avoir la direction de la contrée. Rabah consent et se retire vers
l’O. Senoussi lui paie l’impôt ; il lui fournit de la poudre qu’il
reçoit du Ouadaï. Rabah lui envoie de l’ivoire et des esclaves qu’il
écoule et Senoussi lui procure par le Ouadaï des capsules, de la poudre,
des étoffes, du sel, etc.[63].
D’autres renseignements nous ont confirmé ce récit :
Rabah séjournait alors au Kouti et avait établi son quartier général à
Chah où il fit construire une zériba. De là il rayonnait dans tous les
pays environnants, subjuguant les populations fétichistes. Senoussi,
était devenu un de ses lieutenants (chef de _birek_). Il commandait
environ 200 fusils. Il avait su gagner la confiance du maître en
réussissant les expéditions qui lui étaient confiées, chez les Saras de
l’E. et chez les Goulfés. Il était à Ombellina chez les Saras à 3 jours
de Kalé, lorsque Rabah, mécontent du Sultan du Kouti, le fit arrêter et
emprisonner en désignant son parent Senoussi pour prendre possession du
pouvoir. En même temps, pour bien lui marquer son estime, il mariait son
fils Fadel-Allah avec la fille aînée de Senoussi.
Mohammed Senoussi vint en compagnie de deux autres chefs rabistes,
Abeschaoui et Aïd, occuper la zériba de Chah, tandis que Rabah
poursuivait ses conquêtes aventureuses vers l’O. du Chari. (1890).
Tout en envoyant à Rabah, en guise de tribut, de la poudre, des
capsules, du sel, des étoffes, Senoussi aspirait à s’affranchir de cette
suzeraineté. Ce qui lui manquait, c’étaient des fusils modernes en
nombre suffisant. L’assassinat de la mission CRAMPEL devait lui fournir
ces armes, dont la possession est la condition essentielle de la
création d’un Etat arabe en pays fétichiste.
La fin tragique de la mission CRAMPEL est restée longtemps mystérieuse
malgré les renseignements rapportés en 1892 par M. DYBOWSKI. A mon
arrivée à Ndellé, j’avais eu le désir d’interroger le sultan sur les
circonstances de la mort de CRAMPEL et de ses compagnons. Je n’avais
nullement la pensée de m’immiscer dans les affaires politiques, n’ayant
pas à m’occuper de ces questions. Il y avait à Ndellé un interprète
militaire, M. GRECH, remplissant les fonctions de résident de France :
c’était à lui qu’il appartenait d’intervenir s’il le jugeait utile. On
pouvait du reste considérer le débat comme terminé puisque Senoussi, une
première fois, en se mettant sous le protectorat de la France (janvier
1898) avait affirmé à GENTIL « que Rabah seul était responsable, car il
avait ordonné le massacre de nos compatriotes pour s’emparer des
fusils ». Plus tard, à la demande de DESTENAVE, Senoussi avait encore
juré sept fois sur le Coran qu’il n’était point coupable. Les deux
commissaires du Gouvernement avaient accepté ces explications et
pardonné au nom de la France : personne n’avait donc à y revenir.
Cependant les détails du massacre n’en restaient pas moins très obscurs.
Les bruits les plus outrageants pour la mémoire de CRAMPEL étaient
répandus par beaucoup de Congolais qui l’avaient connu. Je voyais là un
fait historique à éclaircir et j’avais aussi le vague espoir de
recouvrer les papiers ayant appartenu à la mission.
En d’autres circonstances assez analogues, NACHTIGAL, pendant son séjour
au Ouadaï, avait demandé au roi Ali des explications sur les
circonstances de la mort de l’explorateur EDOUARD VOGEL, assassiné
traîtreusement à Abeschr en 1856 et il n’avait pas été inquiété pour
cela. L’essentiel était de conduire les négociations avec habileté et
prudence. J’en parlai à M. GRECH qui me conseilla vivement de ne jamais
amener devant le sultan la conversation sur ce sujet par crainte de
l’indisposer contre nous. Senoussi était extrêmement susceptible et ce
serait folie de raviver ses souvenirs sur Crampel. Il me promit par
contre de rechercher d’autres sources d’informations sans éveiller
l’attention de l’entourage de Senoussi qui, à son avis, était
véritablement responsable du meurtre.