première mission au moment du montage du _Léon Blot_. Dans mon
imagination, pour qu’un tel chef eût un prestige si réel ce devait être
quelque roitelet d’une tenue majestueuse. C’était aussi l’avis de
COURTET. Notre ahurissement fut grand en voyant paraître un petit vieux
à la peau ridée, l’air abruti et dans la tenue la plus hilarante que
j’aie jamais vue en Afrique. Makourou portait un pantalon d’artilleur en
drap noir que quelque soldat facétieux lui avait sans doute abandonné en
échange d’un couple de poulets. Le pantalon, beaucoup trop grand, était
largement relevé au bas et au haut il avait dû l’attacher avec un lien
d’écorce en guise de ceinture. Il avait mis en outre une tunique
d’Européen, d’une blancheur immaculée avec des boutons métalliques
d’infanterie coloniale, cadeau de quelque marsouin. Sa tête était
malheureusement nue et il attendait sans doute un casque de pompier pour
compléter sa tenue de gala. Car il n’était pas douteux que ce brave
Makourou eût mis ce qu’il avait trouvé de mieux dans sa garde-robe pour
nous recevoir. Après les salutations d’usage, il chercha à m’apitoyer
sur la misère du temps, ce qui était relativement facile, puis il me
proposa à brûle-pourpoint de me présenter ses femmes, chose à laquelle
j’aquiesçai. C’est un usage assez répandu en Afrique dans les pays
fétichistes. Bientôt elles arrivèrent deux par deux, militairement.
Elles s’arrêtèrent à quelques pas. Leur époux les fit aligner les talons
réunis. Le vieil anthropophage avait décidément pris plaisir aux
manœuvres de nos Sénégalais. Toute cérémonie de ce genre a toujours un
but, mais je m’efforçais vainement de trouver le mobile auquel avait
obéi Makourou. Il se chargea lui-même de me l’expliquer. Ses femmes
étaient vêtues de pagnes confectionnés avec les étoffes offertes par le
commissaire GENTIL. Ces pagnes étaient déjà bien usés ainsi que j’avais
pu le constater ; en conséquence, il me demandait de les remplacer. Le
roi des Mandjias était un vieux mendiant et je le sus encore par la
suite lors de mon retour. Je lui donnai satisfaction dans la mesure de
nos ressources, nous devînmes ainsi de bons amis, et j’appris avec
quelque regret sa mort l’année dernière.
[Illustration : FIG. 18. — Le Chef Mandjia Makourou et ses femmes.]
Makourou nous guida à travers son village. C’était plutôt un campement
qu’une installation durable. Les habitants cultivaient quelques plantes
alimentaires ou fétiches, mais ils n’avaient point planté le _Ficus
Rokko_ qui est cultivé ailleurs pour son écorce avec laquelle on
fabrique des pagnes. Leur opinion était la suivante : une bouture de
_Ficus_ met des années pour devenir un grand arbre en état d’être
écorcé. Or pouvaient-ils espérer voir grandir un arbre qu’ils auraient
planté tout petit ? Assurément non. Quant à leurs enfants et petits-
enfants, il ne fallait pas y songer.
On nous fit cet aveu pénible : parmi les hommes réquisitionnés comme
porteurs, les uns mouraient en route de fatigues et de privations, les
autres, dès qu’ils rentraient dans leur village, étaient incapables de
procréer tant ils étaient épuisés. Plus tard TOQUÉ me raconta exactement
la même chose. La famine étreignait tout le village que quatre ans plus
tôt GENTIL avait trouvé en pleine prospérité, le portage était la
principale cause du mal, et il ne pouvait pas en être autrement.
Pendant une partie de l’année presque tous les hommes étaient occupés à
porter des charges sur la route de ravitaillement, ou à travailler à
l’aménagement de cette route, ou encore à faire des corvées dans les
postes, corvées dont l’utilité n’était pas toujours immédiate. Pendant
ce temps non seulement les cultures étaient négligées, mais encore le
peu de plantes vivrières qui poussaient dans les champs étaient
réquisitionnées par les Européens ou les Sénégalais, garde-pavillons,
elles servaient à l’alimentation des miliciens, des boys et des porteurs
s’il en restait, et la plupart du temps on donnait aux porteurs
l’équivalent de la ration en perles bayacas, la monnaie du pays, ils
gardaient les perles, mais mouraient de faim en s’acquittant de leur
dure corvée, ou bien « chapardaient » des vivres quand ils trouvaient
des cultures à proximité de la route. Ce chapardage est encore une des
causes de la fuite dans la brousse des villages établis à proximité de
la ligne d’étapes reliant la Tomi au Gribingui.
A cette époque de l’année (novembre) ni le manioc, ni les patates
n’étaient encore en état d’être récoltés ; le sorgho n’était pas encore
mûr. D’ailleurs en quelques semaines toute la récolte serait consommée,
tant les champs étaient d’étendue restreinte. Les habitants étaient donc
condamnés à vivre exclusivement de tubercules de plantes sauvages qu’ils
allaient déterrer dans la brousse. La plupart de ces tubercules étaient
vénéneux, du fait qu’ils renfermaient soit des glucosides non encore
étudiés, soit simplement de l’acide cyanhydrique. Pour les rendre
comestibles, il fallait les couper en tranches, les laver à grande eau
et les faire macérer très longtemps. Ensuite on les faisait cuire
pendant plusieurs heures, on les lavait de nouveau, on les réduisait en
poudre et l’on soumettait à un dernier lavage ; on laissait déposer
l’amidon qui, décanté et séché, donnait une belle farine blanche
rappelant la farine de manioc. Apparence trompeuse, malgré les
précautions prises, la pâtée qu’on préparait avec cette farine était peu
appétissante, souvent très amère, et elle donnait parfois des coliques.
[Illustration : FIG. 19. — Mandjias de la Nana.]
Nombreuses sont les plantes du centre africain qui peuvent fournir ces
vivres de famine. Le _Tacca pinnatifida_ est une des espèces les plus
répandues. Une aroïdée très ornementale, qui vient d’être baptisée
_Hydrosme Chevalierii_ Engler, servait aussi aux mêmes usages. Les
fleurs qui paraissent avant les feuilles au commencement de la saison
des pluies sont renfermées dans un large spathe d’un pourpre noirâtre.
Le tubercule a la forme d’un disque et atteint parfois la dimension
d’une soucoupe. Il paraît qu’il faut vraiment mourir de faim pour en
consommer.
Mais les Mandjias faisaient surtout usage du tubercule d’un _Dioscorea_
sauvage, à tiges épineuses et à feuilles composées de trois folioles.
Les tubercules sont formés de plusieurs renflements digités ; il fallait
faire des trous profonds de plus de 40 centimètres pour les déterrer,
aussi les hommes valides inoccupés ainsi que les femmes et les enfants,
passaient, en cette saison, le plus clair de leur temps à faire cette
cueillette à travers la brousse. Le soir ils revenaient avec de pleins
paniers de cette igname, et les femmes s’occupaient tous les jours
suivants à les préparer suivant le procédé qui a été expliqué plus haut.
Il existe encore une autre igname sauvage, celle-là à feuilles entières,
vivant dans les endroits frais et très boisés qui est aussi très
recherchée.
Les tubercules étaient enterrés à plus d’un mètre de profondeur mais ils
étaient d’une taille extraordinaire. Quelques-uns atteignaient la
grosseur du bras et pouvaient être confondus avec ceux du _Dioscorea
alata_ cultivé. Un jour notre cuisinier fit cette confusion. Il avait
acheté aux indigènes un de ces gros tubercules et nous en avait fait
cuire un plat en guise de pommes de terre. Malgré une cuisson prolongée,
les morceaux avaient conservé une grande amertume. Les boys en mangèrent
beaucoup contrairement à nos conseils mais n’en furent pas incommodés.
Les Mandjias font encore usage des jeunes feuilles de quantité de
plantes de la brousse : feuilles de jute et de _corchorus_, écorces d’un
_Grewia_, feuilles d’un _Pterocarpus_, gommes de différents arbres. Nous
les avons vu préparer de l’huile avec les graines d’une cæsalpiniée
nouvelle voisine du genre _Tetrapleura_.
Ils mangent les limaces, les grenouilles, tous les petits mammifères
qu’ils peuvent capturer, enfin une grande quantité d’insectes et
notamment les termites ou fourmis blanches dont ils ramassent des
paniers entiers, à l’hivernage lorsque les mâles prennent leur vol.
Malgré ces quelques ressources supplémentaires ils sont tous
prodigieusement maigres, et les épouses de Makourou furent les seuls
personnages non affamés que nous rencontrâmes. J’ai vu des mères
introduire de force des calebasses d’eau dans la gorge des enfants pour
les faire taire lorsqu’ils suçaient en vain leurs seins taris.
[Illustration : FIG. 20. — Case et plantes fétiches dans un village
mandjia. Fétiches divers.]
Le cannibalisme est ici une conséquence de la misère. Aussitôt pris, les
ennemis sont tués[54], leurs corps et ceux des guerriers ennemis qui
tombent sur le champ de bataille sont coupés en morceaux, grillés,
dépouillés de la peau, puis bouillis et assaisonnés de tabac en feuilles
vertes. Tous les hommes prennent part au festin ; les femmes et les
enfants en sont exclus. Le chef reçoit en plus de sa part le cœur et le
foie[55].
Les Mandjias n’ont pour tout vêtement qu’un lambeau d’étoffe ou d’écorce
battue couvrant les organes sexuels. Quelques-uns se jetaient sur mon
papier à herbier convoitant les caleçons qu’ils espéraient s’y tailler.
Tatoués sur la poitrine et le ventre mais non sur le visage, ils portent
des anneaux dans le nez, parfois des pailles dans les ailes et même dans
la cloison ; un cylindre de bois à la lèvre supérieure et parfois à la
lèvre inférieure. Les hommes et les femmes s’enduisent le corps de
graisse et se peignent avec le bois rouge qu’ils vont acheter aux Ndis
de Krébedjé.
Hommes et femmes sont ordinairement peu tatoués. Chez les femmes les
oreilles et les lèvres sont percées et on introduit dans le trou des
ornements très divers. Les enfants, et aussi parfois les adultes,
portent suspendus au cou les amulettes les plus diverses, ongles ou
dents d’animaux, graines de certains arbres, etc.
Mais la parure nationale des hommes est constituée par des files de
bracelets formés par des spirales de fer plat qui couvrent tout l’avant-
bras ou la jambe de la cheville au mollet.
Les cases sont rondes, couvertes d’un toit pointu en paille,
médiocrement élevées. Le mur circulaire en terre mesure à peine 40
centimètres de haut, le sol de la maison est en contrebas de 30
centimètres environ. La porte est petite et il faut marcher sur les
mains pour entrer. Dans l’intérieur on trouve les ustensiles habituels
de cuisine dont se servent les nègres, quelques amulettes, des peaux de
bêtes. Près de la porte on cultive au dehors des végétaux d’ornement
comme fétiches. Le dessin de la page 113 représente une de ces cases
avec un plant de _Colocasia antiquorum_ de chaque côté. Mais ce qui
frappe le plus dans un village mandjia, c’est l’abondance des fétiches
qu’on y voit. Il y en a partout, aussi bien à l’extérieur qu’à
l’intérieur des demeures. Certains arbres, certains piquets sont
littéralement couverts d’offrandes, d’ex-voto sous la forme de petites
bottes de paille, de plumes d’oiseaux, de morceaux d’étoffes, etc. On
verra une de ces places fétiches sur le dessin précédent fait d’après
une photographie. Je n’ai pu pénétrer la signification de ce débordement
de grigris (c’est ainsi que nos Sénégalais nomment tous les objets
hétéroclites fixés à certains arbres ou à certains objets). Il est
toutefois peu probable que ce soit la manifestation extérieure d’un
culte quelconque.
Quand on veut se marier on achète sa femme avec des bijoux de
cuivre[56], des flèches, des javelots, des couteaux. L’arrangement
conclu on envoie sa mère ou sa première femme passer trois jours près de
la fiancée en lui portant de la farine ; le troisième jour celle-ci
revient avec la fiancée auprès du mari. On se livre alors aux
réjouissances ordinaires : libations de pipi, grand festin, tamtam. Si
la femme se comporte mal le mari la frappe et la renvoie chez ses
parents qui la châtient. Enfin si elle est coupable d’adultère on se
contente encore de la frapper, mais on tue le séducteur d’un coup de
sagaie.
L’organisation politique est très lâche. Chaque chef commande tout au
plus dans un territoire grand comme un de nos cantons et son autorité y
est faible. Elle n’est pas héréditaire ; elle passe, après la mort du
titulaire, à l’un des vieillards les plus renommés pour ses exploits ou
pour sa connaissance des innombrables grigris que vénèrent les Mandjias.
[Note 43 : Je n’ai jamais pu voir l’arbre qui produit le bois à teinture
rouge dans l’Oubangui. Il est probable que c’est comme sur la côte de
Guinée une légumineuse appartenant soit au genre _Baphia_, soit au genre
_Pterocarpus_. Il n’existe plus dès qu’on monte au Nord de l’Oubangui,
aussi les Bandas et les Mandjias qui en font aussi usage sont obligés de
l’acheter soit aux _Sabangas_ soit aux _Banziris_.]
[Note 44 : L’amende est de 10 sagaies, 20 flèches, 3 ou 4 bracelets.]
[Note 45 : Payé par le meurtrier, d’un homme ou d’une femme de tribu
étrangère au chef de village auquel appartenait la victime ; il se
rachète en donnant une jeune fille.]
[Note 46 : Deux petites poutres pesantes sont attachées aux pieds du
patient. S’il y a circonstances atténuantes, le patient est autorisé à
se servir de liens tenus à la main avec lesquels il soulève les poutres
en marchant.]
[Note 47 : On fait bouillir l’écorce ou la racine de certains arbres et
on jette le liquide dans du pipi. Les poisons les plus foudroyants
n’agissent pas avant trois ou quatre jours. Le poison est souvent
employé par les Bandas pour se débarrasser d’un ennemi ou d’un gêneur.]
[Note 48 : Avant l’arrivée des blancs, le prix d’une femme était : 6
bingui (bracelet cuivre rouge), 60 kokoras (flèches), 8 doudou
(sagaies). La dot actuelle est de 300 flèches neuves (kokora oroni), 30
doudou, 4 mvolas (boucliers), 10 ndoudo (couteaux de jet), 300 petits
colliers de perles bayacas multicolores, 5 colliers de perles baptoros
sphériques turquoises. M. Toqué en conclut que les marchandises des
blancs font prime. J’y vois au contraire que les perles n’ont plus de
valeur, le pays en regorgeant et d’autre part que les femmes se font
rares par suite de l’émigration.]
[Note 49 : Quand un village va en expédition, il emmène tout, même les
femmes et les enfants d’un certain âge. On laisse seulement les femmes
âgées pour garder les cases.]
[Note 50 : Dr J. DECORSE, _Du Congo au lac Tchad_, Paris, 1906, p.
40-43, 57-58.]
[Note 51 : BRUEL, _L’Occupation du bassin du Tchad_, p. 41.]
[Note 52 : M. TOQUÉ n’est pas éloigné de croire que les _Pahouins_
seraient des _Mandjias_ qui auraient pris la route du S.-O. au lieu de
celle du N.]
[Note 53 : CLOZEL, _Les Bayas_ (notes ethnographiques et linguistiques).
Paris, 1896.]
[Note 54 : Toutefois les enfants et les adolescents sont conservés comme
captifs ; jadis ils étaient vendus à Senoussi.]
[Note 55 : Les vieilles femmes sont tuées, mais non mangées.]
[Note 56 : Le cuivre venait autrefois du Haut-Bahr Sara.]
CHAPITRE V
GÉNÉRALITÉS SUR LE HAUT-CHARI
* * * * *
Nous donnons le nom de Haut-Chari au pays accidenté et très rocheux où
la plupart des tributaires du lac Tchad prennent leurs sources et
serpentent dans des lits plus ou moins torrentiels avant d’aller former,
à partir de la neuvième parallèle, les grandes rivières au cours très
lent dont la réunion forme le Chari proprement dit. Il serait oiseux
d’en définir ici les limites d’une manière détaillée. Au S., une ligne
de plateaux ferrugineux, des crêtes de quartzites souvent mal accusées,
des _kagas_ de gneiss et de granit formant des sortes de dômes isolés
les uns des autres, séparent cette région du bassin du Haut-Oubangui. A
l’O. elle confine à l’éventail des rivières du Haut-Logone, région
presque totalement inconnue ; à l’E. une ligne artificielle la sépare
des territoires du sultan Senoussi, région du Chari-oriental, dont nous
nous occuperons dans un autre chapitre. Au N., la neuvième parallèle la
sépare du Chari-moyen, région totalement différente, presque sans
relief, avec de grandes plaines argileuses et de fertiles coteaux
sablonneux où les émergences de rochers ne sont plus que de rares
exceptions.
Au XIXe siècle le pays qui nous occupe a été très peu pénétré par les
chasseurs d’esclaves. Il était trop éloigné des centres foulbés de
l’Adamaoua et des routes de caravanes suivies par les marchands nubiens
et ouadaïens. Quant aux Baguirmiens ils trouvaient un champ d’action
suffisamment avantageux chez les laborieuses et prolifiques tribus
_Saras_ vivant entre la neuvième et la onzième parallèle.
C’est à partir de 1880 seulement que les grands pourvoyeurs d’esclaves,
Rabah et Senoussi, ont envoyé leurs hordes de _bazinguers_ dans le Haut-
Chari. Dans beaucoup de villages bandas et mandjias la venue de ces
razzieurs, que les autochtones nomment les _rabi_, les _tourgou_ ou
_smoussou_, a laissé un pénible souvenir, cependant il ne semble pas que
les chasses à l’homme en cette contrée aient été jamais bien
fructueuses.
[Illustration : FIG. 21. — Semis de lianes à caoutchouc fait par MARTRET
à Fort-Sibut.]
Dès la fin d’octobre les pluies dans le Haut-Oubangui deviennent rares
et aux premiers jours de novembre les incendies de brousse sont
fréquents. Du haut de chaque kaga ou du bord de chaque plateau on
contemple toutes les nuits des foyers illuminés vers les différents
points de l’horizon et pendant le jour on voit s’élever dans le ciel de
hautes colonnes de fumée autour desquelles tourbillonnent un grand
nombre d’oiseaux de proie. Les indigènes moins absorbés dans leurs
villages par les soins de la culture commencent à reprendre la vie de
brousse et retracent les anciennes pistes cachées par les herbes à demi
desséchées. Les uns vont recueillir certaines plantes, les brûlent et en
lessivent les cendres pour obtenir le sel dont ils font usage pour la
préparation de leurs aliments, les autres vont s’établir à proximité des
ruisseaux, ils en barrent le cours, épuisent l’eau de certaines cuvettes
ou bien fouillent la vase avec des nasses verticales spéciales pour
capturer les poissons qui ont remonté le courant au moment des hautes
eaux. D’autres enfin, les chasseurs, se répandent sur les plateaux
ferrugineux arides pour y faire l’ouverture de la chasse. Les herbes y
sont plus courtes et plus fines en beaucoup de places, elles ont brûlé
dès le commencement d’octobre et sur la cendre a poussé un gazon
verdoyant formé de petites herbes dont les antilopes sont très friandes.
Ces animaux ne sont pas encore réunis en grands troupeaux, ils vivent
par couples accompagnés des petits. Ils sont peut-être plus défiants
qu’en toute autre saison, mais l’indigène a de plus grandes facilités
pour les surprendre en rampant dans les hautes herbes.
Les chasseurs qui n’ont pas de fusil tendent des pièges sous les
galeries forestières ou bien creusent des fosses pour la capture du gros
gibier. En cette saison, il n’est pas jusqu’aux plus jeunes enfants qui
ne cherchent à pourvoir à leur vie en capturant un tas de rongeurs bien
meilleurs que les chenilles et les sauterelles dont ils ont fait une
partie de leur nourriture pendant l’hivernage.
Le mois de novembre est pour tout le monde le plus favorable pour courir
la brousse soudanaise. Les pluies ont cessé ; les nuits sont tièdes sans
être lourdes. On couche en plein air, sans tente et l’on n’est point
cependant incommodé par le froid.
Le moment était, de toutes façons, propice pour nous mettre en route.
MARTRET, qui venait d’être atteint par une fièvre hématurique, allait
beaucoup mieux. Il commençait à reprendre ses occupations au jardin
d’acclimatation et pendant plus d’un an il allait rester là loin de nous
à lutter contre une foule de difficultés pour accomplir la belle tâche
qu’il avait bien voulu assumer.
Quant à DECORSE, il nous inspirait toujours, à cause de sa santé, les
plus grandes inquiétudes. Il fut convenu qu’il ne nous accompagnerait
pas dans le pays de Senoussi, mais demeurerait à Fort-Sibut un mois ou
deux, et suivant que son état s’améliorerait ou non, il continuerait le
voyage pour nous rejoindre vers le N., ou bien rentrerait seul en
France. Il ne rentra point et après sept mois de séparation nous devions
nous retrouver à Fort-Archambault.
Le 12 novembre 1902, nous nous séparions en deux groupes : je partais
avec COURTET vers le Gribingui, tandis que mes deux autres
collaborateurs restaient à Krébedjé.
La route de Fort-Sibut à Fort-Crampel a été bien des fois décrite. On la
parcourt ordinairement en six étapes. Le premier soir on couche à la
Mpokou, le second au petit poste des Ungourras, le troisième au petit
poste de Dekoua et à quelques centaines de mètres du campement on se
trouve dans le bassin du Chari. On passe ensuite successivement à la
Nana, puis au campement des Trois-Marigots et le sixième jour on est à
Fort-Crampel.
[Illustration : FIG. 22. — Touffes de bambous dans la brousse.]
Par suite d’arrêts nécessités par nos études, je mis un peu plus de
temps pour franchir les 160 kilomètres qui séparent les deux chef-lieux
de cercle qui constituaient à cette époque le territoire civil du Tchad.
Le 21 novembre seulement nous franchissions le Gribingui et nous
restions au Bandéro jusqu’au 27, date de notre départ pour Ndellé.
Ensuite pendant toute une semaine je cheminai avec mon compagnon dans
les contrées situées à l’E. du Gribingui avant d’atteindre le pays de
Senoussi.
La mission parcourut d’abord le district habité par les Tambagos
jusqu’au Kaga Mbra, puis une zone, large d’une centaine de kilomètres,
traversée par le Koukourou et le Bamingui, absolument déserte à la suite
des incursions de Rabah et de Senoussi. On arrive enfin le 4 décembre
aux kagas Djé et le 6 aux kagas de Balidja (Pongourou), où sont situés
les premiers villages du pays de Senoussi.
Je n’ai donc pu en définitive consacrer qu’un mois à l’étude du Haut-
Chari au moment de l’aller. Je devais voir le même pays un an plus tard
pour rentrer en France en me rendant par Fort-Archambault à Fort-
Crampel. Je remontais alors le cours du Bamingui puis du Gribingui
jusqu’à Fort-Crampel et refis ensuite en sens inverse la route d’étapes.
COURTET et DECORSE suivirent aussi la même voie.
Nos recherches dans la région du Haut-Chari, si elles se sont prolongées
moins longtemps que dans d’autres parties de l’Afrique centrale, ont
cependant été assez complètes pour que nous puissions donner un aperçu
général sur le pays.
Sa principale richesse actuelle est le caoutchouc fourni par la liane
Banga (_Landolphia owariensis_).
Les troupeaux d’éléphants sont assez nombreux, cependant beaucoup moins
que dans le Haut-Oubangui, et aujourd’hui que les réserves d’ivoire des
indigènes sont épuisées, on peut espérer seulement une production
annuelle de quelques tonnes. Nous sommes même certain que cette quantité
ira en diminuant de jour en jour, dans quelques dizaines d’années
l’éléphant sera devenu là aussi rare qu’à la Côte d’Ivoire, à la Guinée
française ou dans le Haut-Niger.
En dehors du caoutchouc et de l’ivoire on ne connaît actuellement aucun
produit pouvant donner lieu à un commerce d’exportation vers l’Europe.
Pas de minerais exploités[57], pas de produits végétaux de grande valeur
sous un petit volume ; élevage actuellement difficile à cause de la
présence dans beaucoup d’endroits des mouches tsé tsé ; industrie
indigène absolument rudimentaire.
Du reste le commerce local n’existe pas à proprement parler. On
n’échange quelques produits que pour acquérir des femmes ou des
esclaves.
Le Gribingui est poissonneux, mais comme il y a peu d’habitants sur les
rives, la pêche n’y est pas active. Nous n’y avons point vu de barrages
coupant le fleuve d’une rive à l’autre.
Les hippopotames remontent à la saison des pluies, bien en amont de
Fort-Crampel ; les crocodiles vivent tout le long du fleuve, mais en
amont du campement des Routos on n’en voit que de petite taille.
On rencontre encore dans la rivière une grande tortue plate à carapace
molle, le corps est d’un blanc rosé en dessous, brun en dessus. Les
Kabas la nomment _Sin_, les Yacomas _Néko_, les Banziris _Kounda_ et les
Kotokos _Mbéli_.
Cet animal a les pieds palmés, c’est un excellent nageur ; parfois il se
repose sur les talus de la rivière et lorsqu’ils le surprennent dans
cette position les pagayeurs l’assomment à coups de perches. La viande
est très appréciée des noirs et préférée à celle du poisson. Les œufs
sont aussi comestibles mais peu goûtés des Européens.
Nos pagayeurs au moment du retour capturèrent un exemplaire de cette
tortue de taille remarquable. Le corps (non compris la tête) mesurait 75
centimètres de long, 60 centimètres de large et 22 centimètres de haut.
Il pesait environ 25 kilogrammes et tous les pagayeurs firent avec un
succulent repas.
Dans le Haut-Chari mon attention fut particulièrement attirée sur un
groupe de plantes, chargées d’octobre à novembre de fruits mûrs,
noirâtres, disposés en grappes rappelant nos raisins, ce qui les a fait
nommer par les Européens les _vignes sauvages du Chari_. Les grains
peuvent se manger ; ils sont un peu sucrés et surtout astringents ; du
reste la pulpe est mince et entoure un ou deux pépins très gros. Les
enfants ne les recherchent même pas et il faut aux Blancs une très
grande bonne volonté pour leur trouver quelque analogie avec nos
chasselas.