Nous nous sommes livré à une étude assez attentive de ces kagas si

curieux comme relief et comme habitat. La roche constitutive est un beau

granite à grands cristaux de feldspath rose, coupé de nombreux filonnets

d’un autre granite à grain fin et d’aplite. Elle est creusée, comme aux

Kagas Dyé, de cavités en chaudière dont l’eau est colorée en vert par

les algues. Les mamelons ont souvent éclaté en couches concentriques,

parfois minces, parfois ayant une grande épaisseur. COURTET et moi, nous

fîmes l’ascension du Kaga Pongourou, le plus élevé (altitude : 607

mètres ; altitude du village, 531 mètres) de ces mamelons, qui, au

nombre d’une quinzaine, délimitent un large cirque ouvert seulement au

N.-O. vers une brousse illimitée. Au pied de ce kaga sourd un ruisselet

limpide bordé d’une riche galerie où l’on remarque les _Landolphia

owariensis_, les _Anthocleista_, les _Phœnix Dybowskii_ élevés de plus

de 12 mètres. Sur les collines, la végétation arborescente est assez

pauvre. Le baobab, le rônier, le fromager font défaut ; ce qui domine,

ce sont les aloès, les _Sterculia tomentosa_, les _Bombax buonopozense_

(dondol) dont les troncs tordus sont actuellement chargés de larges

fleurs écarlates. Ces rochers, sur lesquels planent sans cesse les

oiseaux carnassiers, sont peuplés d’une quantité de pintades qui

picorent les graines mûres des _Andropogon_, du peuple des singes qui a

ses sentiers pour venir boire et ses repaires pour s’abriter la nuit.

Pour l’homme aussi, c’est une station privilégiée que ces collines

creusées d’anfractuosités où, derrière des blocs amoncelés, les femmes

et les enfants ont moins à craindre d’une surprise imprévue que dans

l’infini de la brousse. C’est un lieu de défense, et c’est peut-être

aussi un point plus favorable à la vie normale. L’eau des hivernages se

conserve comme en des citernes naturelles. La décomposition du granite a

rendu assez fertile le cirque enserré par les kagas ; il est cultivé

depuis longtemps, comme le prouve la couleur noire du sol. Aussi tout

démontre l’antiquité de l’occupation par les hommes : innombrables

débris de poterie qui jonchent les blocs les moins accessibles, épaisse

couche de noir de fumée sur les parois de toutes les grottes. Maintenant

que Senoussi a pacifié ces contrées, en les asservissant, ces refuges

sont abandonnés pour des cases, les unes perchées au haut des kagas, les

autres disséminées sur 5 ou 6 kilomètres carrés dans la plaine. C’est

l’habitation des Bandas, à sommet pointu surmonté d’une tige ; les

constructions sont réunies par groupes de cinq à six autour d’une cour

où l’on fait la cuisine et les travaux journaliers. Les villages

semblent prospères. On nous apporte en quantité de la farine fraîche de

mil, des arachides, des patates, des haricots (_Vigna_). Il est vrai que

nous sommes au moment de la récolte et que le mil livré a eu à peine le

temps de sécher. Le _Penicillaria_ existe aussi, mais je n’ai pas vu

d’_Eleusine_. Près de notre campement, je remarque, à l’ombre des

tamariniers, le sésame, les légumes habituels, l’_Hibiscus esculentus_,

l’_Hibiscus sabdariffa_, l’amarante, le ricin. Le coton se recueille en

ce moment. Il est fourni par deux espèces : le _Gossypium barbadense_ et

le _Gossypium punctatum_ plus rare[41]. Les habitants n’ont aucun

bétail, ni poules, ni cabris.

[Illustration : FIG. 10. — Un _Daniella thurifera_.]

Les kagas que nous rencontrâmes dans la journée du 9 décembre présentent

toujours les mêmes caractères : ce sont des mamelons granitiques

disséminés dans une immense plaine qu’ils dominent d’environ 60 mètres.

Les villages, même établis au pied, puisent l’eau dans les cavités de la

montagne[42].

Partout un air de prospérité, en ce moment on coupe le mil et le

_Penicillaria_. Au kaga Batolo, les bouquets d’épis sont mis à sécher

sur les rochers et on les recouvre de feuilles pour les préserver des

tourterelles et des ramiers. On cultive les deux variétés de tabac et en

outre le _Gossypium punctatum_ et une sorte d’Aubergine qui m’était

inconnue.

Du kaga Batolo aux falaises qui dominent la cuvette de Ndellé, nous ne

rencontrâmes que des ondulations insignifiantes. La brousse est

interrompue de distance en distance par des plaines marécageuses, et par

des ruisseaux asséchés avec ou sans galeries forestières. Le Bangoran

lui-même, bien que large de 10 mètres, ne coule qu’avec une extrême

lenteur ; sa profondeur n’est que de 0m,60 (9 décembre).

Le 11 décembre nous étions arrêtés pour le déjeuner au ruisseau asséché

de Gongoubissi, quand nous vîmes arriver un courrier de M. GRECH,

résident auprès du sultan Senoussi. M. GRECH me demandait l’heure

probable de notre arrivée à Ndellé afin d’en prévenir le sultan. Le soir

nous campions à Djigangou, village situé à 6 kilomètres environ de

Ndellé.

Le 12 décembre nous arrivions à Ndellé à 8 h. 40 du matin. Senoussi

avait envoyé au-devant de nous son fils aîné Adem, ainsi que l’un des

deux ambassadeurs venus à Paris en 1898 avec M. GENTIL : El Hadj Tokeur.

L’accueil qu’on nous fit fut extrêmement cordial. En nous voyant arriver

sans escorte dans un pays où la vie d’un homme compte pour si peu de

chose, Senoussi et son entourage éprouvèrent un véritable étonnement. Le

sultan nous manifesta hautement son attachement à la France et nous dit

qu’il fallait considérer son pays comme le nôtre et que nous pourrions y

circuler en toute liberté pour nous livrer à nos études. Toutefois,

comme nous étions venus sans tirailleurs, il nous ferait accompagner par

des soldats à lui chargés de veiller sur notre sécurité.

[Note 39 : Parmi ces Ngapous, nous rencontrons le chef de l’ancien

village Kourou, situé auprès de la rivière Koukourou, Guéréwa — c’est

son nom — se souvient fort bien du passage de DYBOWSKI dans son ancien

village. Il n’eut pas connaissance d’un combat de ce voyageur avec des

Arabes, et, en tout cas, ceux-ci ne pouvaient être que des gens de

Senoussi qui déjà, à cette époque, venaient en pays npagou enlever les

esclaves et l’ivoire.]

[Note 40 : Au point où nous l’avons traversé, il n’avait que 15 mètres

de large et 1m,20 de profondeur. Le Koukourou était un peu plus

important : 20 mètres et 1m,20. Pourtant les berges conservent une

hauteur de 3 à 4 mètres.]

[Note 41 : J’ai vu au Kaga Mbra le _Gossypium herbaceum_.]

[Note 42 : Ces citernes naturelles ont parfois plusieurs mètres de

profondeur. L’une d’elles, sur le kaga Batolo, passe pour insondable et

habitée par de mauvais génies qui retiennent ceux qui s’en approchent de

trop près.]

CHAPITRE IV

LES POPULATIONS DE LA FORÊT ET DES HAUTS-PLATEAUX

I. — LES SYLVATIQUES ET LES FERTITS

La plupart des peuples fétichistes chez lesquels nous avons séjourné

pendant la première partie de la mission constituent la grande famille

des Bandas. Ils ne sont toutefois pas seuls à occuper les territoires

que nous avons décrits dans le chapitre précédent.

Au point de vue géographique, les races fétichistes de l’Oubangui et du

haut et moyen Chari peuvent être réparties en deux grandes familles :

les Sylvatiques et les Fertits.

_Les Sylvatiques._

Des _Sylvatiques_, qui vivent dans la forêt équatoriale, certains

groupes s’avancent en divers endroits très boisés des affluents de

l’Oubangui jusque près du 6e parallèle. Ceux que nous avons vus de plus

près sont les Bondjos de Bangui. Nous devons encore mentionner les

Nsakaras ou Niamniams, les Yacomas et les Sangos localisés entre Mobaye

et le poste des Abiras. Peut-être faut-il ajouter à cette liste les

Banziris de la Kémo et du Kouango. Tous ces peuples sont de mœurs

brutales ; au point de vue moral ils sont tout au bas de l’échelle

humaine ! Mais ils ont une civilisation plus élevée que les peuples

suivants ; ils sont habiles dans le travail du fer, du bois, de la

sparterie et de la poterie ; les habitations sont construites parfois

avec confort et élégance ; les danses et les chants de tamtam témoignent

d’une certaine intuition artistique ; enfin l’agriculture des Bondjos,

comme nous l’avons vu, dispose de plus de 20 espèces végétales

cultivées.

Le manioc et surtout la grosse banane qu’ils mangent ordinairement

cuite, tiennent la première place dans leur alimentation. Près des

fleuves ils font une assez grande consommation de poisson ; sous la

forêt ils mangent beaucoup de chenilles, de larves de coléoptères, mais

peu de gibier, rare sous cette latitude.

[Illustration : FIG. 11. — Femmes bandas à Fort-Sibut.]

Tous sont passionnément anthropophages et ne s’en cachent pas. Grâce à

la surveillance de notre administration qui commence à s’exercer sur le

pays, les razzias de village à village deviennent plus rares, de sorte

que les repas de viande humaine semblent aujourd’hui moins fréquents le

long du fleuve. Cependant chez les Bondjos on rencontre encore parfois

autour des cases des trophées de crânes humains bouillis dans la marmite

ou rôtis sur la braise et les notables se parent encore d’élégants

colliers de dents humaines pour aller saluer les Européens. Quelle est

la véritable cause de l’anthropophagie congolaise ? Est-ce, comme le

pensait STANLEY, le besoin de consommer de la viande dans un pays où les

produits de chasse sont rares, et où l’élevage du bétail est

actuellement impossible à cause de la présence de la mouche tsé tsé ? Ou

bien est-ce comme chez les Bandas, dont nous parlerons plus loin, une

sorte de fétichisme rituel qui pousse les vainqueurs à dévorer les

vaincus dans l’espoir d’assimiler leur force et leurs qualité ?

Cette dernière hypothèse paraît la plus vraisemblable si l’on songe que

les individus morts naturellement ne sont pas mangés, mais le plus

souvent jetés dans l’Oubangui. Ce n’est que dans les cas de famine

extrême que les Bondjos repêchent le corps des étrangers, charriés par

la rivière : ils s’en repaissent, quel que soit l’état de décomposition

du cadavre.

Les hommes s’enivrent fréquemment en buvant la sève fermentée de

plusieurs espèces de palmiers. Le tabac est cultivé partout et fumé dans

des pipes. Chez certaines peuplades de la forêt (les _Mangalas_ par

exemple, au singulier Bangala), on fume aussi les feuilles de chanvre

fermentées dans une grande pipe formée d’une gourde ornée de dépouilles

diverses et munie sur le côté d’un petit fourneau où on introduit les

feuilles sèches. On allume et les indigènes aspirent à tour de rôle une

bouffée par le goulot de la gourde qui passe ainsi de main en main en

faisant le tour du cercle.

Chez les sylvatiques, les hommes ont ordinairement le corps très déformé

par des tatouages en relief, notamment sur le visage, sur la poitrine et

dans le dos. Ils vivent presque complètement nus ou bien se vêtissent à

l’aide de l’écorce battue d’un arbre du genre _Ficus_. Les femmes font

des pagnes assez élégants avec les cordelettes coloriées composées de

fibres de certains végétaux spontanés. Les individus de l’un et l’autre

sexe s’oignent fréquemment le corps de graisse de fourmis blanches

(termites) ou d’huile de palmier _Elæis_ qu’ils mélangent, dit-on, de

graisse humaine, mais nous n’en avons jamais eu la preuve. Souvent ils

s’enduisent soit tout le corps, soit seulement les jambes ou les pieds,

ou une partie du visage avec une teinture rouge pourpre obtenue en

pilant avec une substance grasse (c’est parfois de l’huile de ricin ou

de l’huile de Pignon d’Inde) les morceaux d’un bois spécial qui est

transporté en pirogues sur l’Oubangui et ses affluents et qui donne lieu

à un commerce actif[43].

Les mères au lieu de porter leur enfant dans le dos comme en Afrique

occidentale, le portent sur le côté gauche à l’aide d’une bretelle

passée sur l’épaule droite et ramenée de l’autre côté. L’homme se tient

rarement couché sur une natte comme le Soudanais quand il est désœuvré,

mais il s’assoit ordinairement sur un petit banc en bois souvent

artistement travaillé s’il appartient à une condition sociale élevée. Il

transporte toute la journée son banc à la main et s’assoit n’importe où,

dès qu’il en a la fantaisie ou dès qu’il a abordé quelqu’un.

Les habitations des Bondjos sont ordinairement formées de longues

galeries rectangulaires couvertes d’un toit à deux versants symétriques

comme chez nous. Elles ont parfois jusqu’à 50 mètres de long, mais

seulement 1m,80 à 2 mètres de largeur. Les murs latéraux ont seulement

0m,80 de hauteur et l’élévation de la maison jusqu’au toit est seulement

de 1m,80. A moins d’être au milieu il faut donc se tenir constamment

accroupi. Les murs sont formés soit de planches de bois que les hommes

savent débiter, soit de bandes d’écorces soigneusement cousues entre

elles à l’aide de lanières de feuilles de palmiers, de manière à ne pas

laisser d’interstices. La charpente du toit est formée de rachis de

feuilles de _Raphia_ et la toiture est composée soit de feuilles de

bananier sur lesquelles sont posés des morceaux d’écorces ou des tiges

de maïs et de canne à sucre, soit de grandes feuilles de certaines

espèces de Marantacées de la forêt élégamment assemblées. Ce sont ces

feuilles que E. DE WILDEMAN nomme des _tuiles végétales_. L’intérieur de

la maison est divisé en boxes dans chacune desquelles repose un individu

pendant la nuit. Dans une case vivent les femmes du maître, dans une

autre ses esclaves.

Ces galeries sont ordinairement disposées par trois, perpendiculaires

entre elles, de manière à délimiter une grande cour carrée ouverte d’un

côté. A un angle se trouve une case ronde surmontée d’un toit pointu,

mieux construite et beaucoup mieux aménagée que les autres. Elle est

occupée par le chef de famille qui l’habite avec sa femme préférée. Dans

la cour on trouve un hangar-vérandah couvert d’un toit plat et sous

lequel on peut s’abriter durant la journée contre les rayons du soleil.

C’est là que l’on prépare les aliments ; pendant les nuits froides on

fait aussi du feu dans les habitations. Au milieu de la cour se trouvent

les trophées de chasse et de guerre, d’énormes ossements d’éléphants et

des crânes humains sont entassés pêle-mêle ou à moitié enterrés. Il est

facile de constater que ces débris humains, avant d’être ainsi exposés,

ont eu l’honneur de passer par la table, la boîte crânienne a été

défoncée pour permettre l’extraction de la cervelle. A l’entrée des

cases on trouve parfois de ces têtes humaines disposées régulièrement en

bordure comme ornement au même titre que, dans la banlieue parisienne,

des rangées de coquilles Saint-Jacques à l’entrée d’un pavillon de

campagne.

Ce n’est pas seulement par là que se révèle le sens artistique de ces

cannibales. Chaque case est environnée de plantes ornementales qui

semblent cultivées, non il est vrai, dans un but décoratif, mais plutôt

comme plantes fétiches. Voici une variété de l’igname que j’ai nommée

_Dioscorea anthropophagorum_, dont les tubercules aériens ne sont pas

comestibles à cause de leur richesse en acide cyanhydrique, mais qui ont

la propriété merveilleuse d’éloigner les voleurs. A côté se trouvent des

touffes de scilles qui ont été plantées pour faire pondre les poules.

Puis on observe presque toujours deux ou trois touffes d’une grande

euphorbe cactiforme plantée dans le but d’éloigner les ennemis du

village. Ils mourraient s’ils passaient à côté des curieux massifs en

candélabre de cette euphorbe (_Euphorbia Hermentiana_ Lemaire) cultivée

aussi dans les villages bandas et mandjias, où elle est employée pour

empoisonner, à l’aide de son latex, les armes de chasse et de guerre.

D’autres espèces de plantes sont entretenues autour des habitations

parce que l’homme avant d’aller dans la forêt s’en frictionne le corps

pour faire des chasses fructueuses.

Il existe enfin, plantée près de la porte de certains habitants, souvent

à côté de débris humains, reliefs d’anciens repas de combats, une petite

herbe qui jouit de propriétés encore plus merveilleuses, témoignant que

la barbarie et la poésie peuvent parfois marcher de pair. Celui qui

porte sur lui une feuille de cette plante — et je me demande où il peut

la mettre puisque ces gens vont tout nus — _sera aimé de toutes les

femmes qu’il rencontrera sur sa route et ces femmes n’iront pas avec un

autre homme_. Je traduis littéralement ce que m’a dit l’interprète à

l’aide duquel j’interrogeais le possesseur d’une si précieuse panacée.

Enfin, il existe encore dans chaque cour deux très beaux _Crinum_ (_C.

Sanderianum_ et _C. Giganteum_) vivant à l’état sauvage le long des

cours d’eau, mais transplantés autour des habitations. Le premier a de

grandes fleurs comme des tulipes, à lobes du périanthe blancs rayés de

rouge au milieu, le second a des grandes fleurs d’un blanc immaculé

comme certains lis. Ces plantes bulbeuses ne sont pas cultivées à cause

de leurs fleurs, mais parce qu’elles possèdent aussi quelque propriété

fétiche que mon guide avait oubliée ou qu’il n’a pas voulu me révéler.

La floriculture dans notre vieille Europe et en Orient aurait-elle une

pareille origine et les fleurs avant d’être cultivées pour leur beauté

l’étaient-elles pour leurs _vertus merveilleuses_ ? Un grand nombre

d’espèces alimentaires sont en outre cultivées dans chaque village, nous

les avons énumérées dans le précédent chapitre, mais elles sont

représentées par si peu d’exemplaires qu’elles n’empêchent pas les

habitants de mourir de faim.

Je me garderai bien de porter un jugement sur les habitudes et sur la

psychologie de ces peuples de la forêt congolaise. J’ai vécu trop peu de

temps au milieu d’eux et il faut bien avouer que rien n’est plus

difficile que de pénétrer les mœurs de ces êtres primitifs. Que de

légendes répandues sur leur compte ! Ils sont tous anthropophages, c’est

incontestable, mais de là à déclarer qu’ils tuent pour le plaisir de

tuer, qu’ils engraissent leurs victimes, qu’ils les font mourir après

d’atroces supplices dans un but de raffinement culinaire, il y a loin.

Seuls quelques missionnaires et de nombreux miliciens sénégalais

affirment avoir surpris des scènes de ce genre, mais de telles

affirmations sont au moins suspectes. Comment ces peuplades vont-elles

se comporter au contact des Européens ? Seraient-elles réfractaires à

une administration prévoyante qui les protégerait et leur garantirait la

jouissance de leurs cultures, ne leur imposerait point de corvées

arbitraires, mais un impôt raisonnable ? Il est impossible de le dire

aujourd’hui encore. Au moment où nous avons remonté l’Oubangui, les

Bondjos, comme les Banziris et les Sangos devaient surtout connaître

l’Européen et son collaborateur le milicien ou l’employé de commerce

sénégalais, par les actes de réquisitions brutales et arbitraires qui

ont été pendant quinze ans la règle dans ces contrées.

En tout cas, il ne faut pas juger les riverains de l’Oubangui comme des

brutes sous prétexte que plusieurs fois certains villages ont massacré

ou voulu massacrer des Européens, qu’ils ont souvent tué des sénégalais

envoyés au milieu d’eux comme garde-pavillons ou pour y faire des

répressions. Ces « actes de sauvagerie » n’ont été le plus souvent que

des actes de représailles provoqués par les brutalités, les vols ou les

réquisitions dont ils avaient auparavant été victimes. Je ne crois pas

en vérité qu’il soit possible de gouverner ces êtres dégradés autrement

que par la force, mais même un tel procédé peut se concilier avec

justice et humanité.

Les peuples de la forêt sont-ils appelés à disparaître (ce qui arrivera

fatalement s’il ne modifient pas leur genre de vie) ou peuvent-ils

évoluer vers la civilisation des peuples noirs plus avancés ? Cela aussi

est impossible à prévoir, car ils trouvent dans la forêt une des plus

grandes entraves à leur évolution et cependant ils sont nombreux et

peuvent résister longtemps à toutes les calamités qui déciment d’autres

peuples.

_Les Fertit._

Les marchands d’esclaves du Soudan égyptien et du pays de Senoussi

donnent le nom de _Fertit_ à tous les peuples anthropophages chez

lesquels ils viennent s’approvisionner de bétail humain. Nous donnerons

à ce mot un sens plus restreint en l’appliquant seulement aux peuplades

vivant en dehors de la grande forêt. Ils se rencontrent dans les pays de

galeries forestières et de brousse épaisse compris en Afrique centrale

du quatrième au huitième parallèle. Quelques fractions s’étendent

jusqu’au neuvième degré. Les villages sont éparpillés dans la brousse à

proximité des rivières. Ils se déplacent lorsque les terres sont

épuisées ou à la suite d’une guerre, mais s’établissent toujours dans un

rayon restreint. Quelques groupements sont encore troglodytes et

établissent leurs cases sur le haut des rochers (_Kagas_). D’autres,

récemment encore, vivaient dans de véritables cavernes, mais ils ont été

anéantis par Senoussi. De mœurs un peu moins grossières que les

sylvatiques, à la guerre ils mangent encore leurs semblables, mais il ne

paraît pas que ce soit dans ce but qu’ils entrent en conflit les uns

avec les autres. Les expéditions des trafiquants d’esclaves islamisés

les ont décimés, mais nulle part ils ne se sont convertis. Même ceux qui

sont emmenés comme esclaves dans les pays musulmans et de viennent

libres ensuite, se font très rarement musulmans pratiquants.

[Illustration : FIG. 12. — Mon boy, de race ndi.]

Les deux grands peuples de ce groupe vivant dans le Haut-Oubangui et

dans le bassin du Chari sont les _Bandas_ et les _Mandjias_. Chacun de

ces deux peuples est divisé en une infinité de fractions. Aux Mandjias

se rapportent sans doute les Baïsou Bayas du Haut-Bahr-Sara et du Haut-

Logone. Quant aux Sabangas et aux Langouassis ils constituent

probablement un troisième groupe de Fertit pénétré toutefois d’éléments

Banda.

II. — LES BANDAS

=Origine.= — Le plateau de grès horizontaux qui s’étend à la limite des

bassins du Chari, du Congo et du Nil, avec ses tables déchiquetées en

falaises, creusées de grottes et de cavernes qui ont servi d’abri aux

primitifs, fut probablement le berceau des Bandas. Ils y vivaient en

troglodytes soit par origine, soit par nécessité. Ils trouvaient en

effet dans les rochers des moyens plus faciles de protection contre

l’ennemi. Cependant les razzias des Arabes se répètent au point de

déterminer les premiers exodes qui se portèrent vers l’Ouest.

Puis ce furent les colonnes de Rabah qui mirent le pays à feu et à sang.

Puis vint Senoussi. En quelques générations, des tribus entières

disparurent ou furent réduites en esclavage. Ainsi les anciens habitants

des kagas Djé et Toulou sont actuellement tous captifs de Senoussi ou

ont été vendus par lui. Les Mbatas du kaga Bongolo sont prisonniers du

sultan ou remis par lui dans une demi-liberté.

D’autre part l’exode devant le conquérant acheva de briser l’unité

banda. Les Ngaos qui vivent à l’Ouest du Gribingui ont la même origine

que les Ngaos des sources du Bangoran. A vrai dire, cette unité n’avait

jamais été bien forte. Même avant l’invasion musulmane, les tribus

étaient désunies, et souvent en guerre. Encore maintenant, les Bandas

proprement dits, esclaves de Senoussi, détestent les Ngaos d’Ara, bien

qu’ils soient soumis au même maître.

=Gouvernement.= — La race banda n’a pas d’unité sociale. Un seul mot

abbréviatif _nda_ sert à désigner la tribu (_kanda_), le village

(_maranda_), la maison (_ndenda_). Ces divisions n’existent en effet que

dans des concepts affaiblis. Les chefs de tribus n’ont jamais eu de

réelle autorité, sauf deux, Pombolo, chef des Ungourras et Ouangandji,

chef des Ngaos.

Les villages ont plus de cohésion et pourtant les chefs n’ont encore

qu’une autorité très relative. M. GENTIL n’en a trouvé que deux

_Griminton_ chez les Ungourras qui n’avait qu’un très petit commandement

et _Ouangandji_, chez les Ngaos. Le chef de village ne prend de décision

importante qu’après un palabre où prennent part tous les hommes à partir

de 14 ou 15 ans. La discussion n’y commence qu’après le tamtam et

l’absorption de bière obligatoires. Avant l’arrivée des blancs ces

réunions se tenaient une ou deux fois par lune, aujourd’hui elles sont

plus rares.

[Illustration : FIG. 13. — Porteurs de la région de Fort-Sibut.]

L'Afrique centrale française · 第 9 / 66 段