curieux comme relief et comme habitat. La roche constitutive est un beau
granite à grands cristaux de feldspath rose, coupé de nombreux filonnets
d’un autre granite à grain fin et d’aplite. Elle est creusée, comme aux
Kagas Dyé, de cavités en chaudière dont l’eau est colorée en vert par
les algues. Les mamelons ont souvent éclaté en couches concentriques,
parfois minces, parfois ayant une grande épaisseur. COURTET et moi, nous
fîmes l’ascension du Kaga Pongourou, le plus élevé (altitude : 607
mètres ; altitude du village, 531 mètres) de ces mamelons, qui, au
nombre d’une quinzaine, délimitent un large cirque ouvert seulement au
N.-O. vers une brousse illimitée. Au pied de ce kaga sourd un ruisselet
limpide bordé d’une riche galerie où l’on remarque les _Landolphia
owariensis_, les _Anthocleista_, les _Phœnix Dybowskii_ élevés de plus
de 12 mètres. Sur les collines, la végétation arborescente est assez
pauvre. Le baobab, le rônier, le fromager font défaut ; ce qui domine,
ce sont les aloès, les _Sterculia tomentosa_, les _Bombax buonopozense_
(dondol) dont les troncs tordus sont actuellement chargés de larges
fleurs écarlates. Ces rochers, sur lesquels planent sans cesse les
oiseaux carnassiers, sont peuplés d’une quantité de pintades qui
picorent les graines mûres des _Andropogon_, du peuple des singes qui a
ses sentiers pour venir boire et ses repaires pour s’abriter la nuit.
Pour l’homme aussi, c’est une station privilégiée que ces collines
creusées d’anfractuosités où, derrière des blocs amoncelés, les femmes
et les enfants ont moins à craindre d’une surprise imprévue que dans
l’infini de la brousse. C’est un lieu de défense, et c’est peut-être
aussi un point plus favorable à la vie normale. L’eau des hivernages se
conserve comme en des citernes naturelles. La décomposition du granite a
rendu assez fertile le cirque enserré par les kagas ; il est cultivé
depuis longtemps, comme le prouve la couleur noire du sol. Aussi tout
démontre l’antiquité de l’occupation par les hommes : innombrables
débris de poterie qui jonchent les blocs les moins accessibles, épaisse
couche de noir de fumée sur les parois de toutes les grottes. Maintenant
que Senoussi a pacifié ces contrées, en les asservissant, ces refuges
sont abandonnés pour des cases, les unes perchées au haut des kagas, les
autres disséminées sur 5 ou 6 kilomètres carrés dans la plaine. C’est
l’habitation des Bandas, à sommet pointu surmonté d’une tige ; les
constructions sont réunies par groupes de cinq à six autour d’une cour
où l’on fait la cuisine et les travaux journaliers. Les villages
semblent prospères. On nous apporte en quantité de la farine fraîche de
mil, des arachides, des patates, des haricots (_Vigna_). Il est vrai que
nous sommes au moment de la récolte et que le mil livré a eu à peine le
temps de sécher. Le _Penicillaria_ existe aussi, mais je n’ai pas vu
d’_Eleusine_. Près de notre campement, je remarque, à l’ombre des
tamariniers, le sésame, les légumes habituels, l’_Hibiscus esculentus_,
l’_Hibiscus sabdariffa_, l’amarante, le ricin. Le coton se recueille en
ce moment. Il est fourni par deux espèces : le _Gossypium barbadense_ et
le _Gossypium punctatum_ plus rare[41]. Les habitants n’ont aucun
bétail, ni poules, ni cabris.
[Illustration : FIG. 10. — Un _Daniella thurifera_.]
Les kagas que nous rencontrâmes dans la journée du 9 décembre présentent
toujours les mêmes caractères : ce sont des mamelons granitiques
disséminés dans une immense plaine qu’ils dominent d’environ 60 mètres.
Les villages, même établis au pied, puisent l’eau dans les cavités de la
montagne[42].
Partout un air de prospérité, en ce moment on coupe le mil et le
_Penicillaria_. Au kaga Batolo, les bouquets d’épis sont mis à sécher
sur les rochers et on les recouvre de feuilles pour les préserver des
tourterelles et des ramiers. On cultive les deux variétés de tabac et en
outre le _Gossypium punctatum_ et une sorte d’Aubergine qui m’était
inconnue.
Du kaga Batolo aux falaises qui dominent la cuvette de Ndellé, nous ne
rencontrâmes que des ondulations insignifiantes. La brousse est
interrompue de distance en distance par des plaines marécageuses, et par
des ruisseaux asséchés avec ou sans galeries forestières. Le Bangoran
lui-même, bien que large de 10 mètres, ne coule qu’avec une extrême
lenteur ; sa profondeur n’est que de 0m,60 (9 décembre).
Le 11 décembre nous étions arrêtés pour le déjeuner au ruisseau asséché
de Gongoubissi, quand nous vîmes arriver un courrier de M. GRECH,
résident auprès du sultan Senoussi. M. GRECH me demandait l’heure
probable de notre arrivée à Ndellé afin d’en prévenir le sultan. Le soir
nous campions à Djigangou, village situé à 6 kilomètres environ de
Ndellé.
Le 12 décembre nous arrivions à Ndellé à 8 h. 40 du matin. Senoussi
avait envoyé au-devant de nous son fils aîné Adem, ainsi que l’un des
deux ambassadeurs venus à Paris en 1898 avec M. GENTIL : El Hadj Tokeur.
L’accueil qu’on nous fit fut extrêmement cordial. En nous voyant arriver
sans escorte dans un pays où la vie d’un homme compte pour si peu de
chose, Senoussi et son entourage éprouvèrent un véritable étonnement. Le
sultan nous manifesta hautement son attachement à la France et nous dit
qu’il fallait considérer son pays comme le nôtre et que nous pourrions y
circuler en toute liberté pour nous livrer à nos études. Toutefois,
comme nous étions venus sans tirailleurs, il nous ferait accompagner par
des soldats à lui chargés de veiller sur notre sécurité.
[Note 39 : Parmi ces Ngapous, nous rencontrons le chef de l’ancien
village Kourou, situé auprès de la rivière Koukourou, Guéréwa — c’est
son nom — se souvient fort bien du passage de DYBOWSKI dans son ancien
village. Il n’eut pas connaissance d’un combat de ce voyageur avec des
Arabes, et, en tout cas, ceux-ci ne pouvaient être que des gens de
Senoussi qui déjà, à cette époque, venaient en pays npagou enlever les
esclaves et l’ivoire.]
[Note 40 : Au point où nous l’avons traversé, il n’avait que 15 mètres
de large et 1m,20 de profondeur. Le Koukourou était un peu plus
important : 20 mètres et 1m,20. Pourtant les berges conservent une
hauteur de 3 à 4 mètres.]
[Note 41 : J’ai vu au Kaga Mbra le _Gossypium herbaceum_.]
[Note 42 : Ces citernes naturelles ont parfois plusieurs mètres de
profondeur. L’une d’elles, sur le kaga Batolo, passe pour insondable et
habitée par de mauvais génies qui retiennent ceux qui s’en approchent de
trop près.]
CHAPITRE IV
LES POPULATIONS DE LA FORÊT ET DES HAUTS-PLATEAUX
I. — LES SYLVATIQUES ET LES FERTITS
La plupart des peuples fétichistes chez lesquels nous avons séjourné
pendant la première partie de la mission constituent la grande famille
des Bandas. Ils ne sont toutefois pas seuls à occuper les territoires
que nous avons décrits dans le chapitre précédent.
Au point de vue géographique, les races fétichistes de l’Oubangui et du
haut et moyen Chari peuvent être réparties en deux grandes familles :
les Sylvatiques et les Fertits.
_Les Sylvatiques._
Des _Sylvatiques_, qui vivent dans la forêt équatoriale, certains
groupes s’avancent en divers endroits très boisés des affluents de
l’Oubangui jusque près du 6e parallèle. Ceux que nous avons vus de plus
près sont les Bondjos de Bangui. Nous devons encore mentionner les
Nsakaras ou Niamniams, les Yacomas et les Sangos localisés entre Mobaye
et le poste des Abiras. Peut-être faut-il ajouter à cette liste les
Banziris de la Kémo et du Kouango. Tous ces peuples sont de mœurs
brutales ; au point de vue moral ils sont tout au bas de l’échelle
humaine ! Mais ils ont une civilisation plus élevée que les peuples
suivants ; ils sont habiles dans le travail du fer, du bois, de la
sparterie et de la poterie ; les habitations sont construites parfois
avec confort et élégance ; les danses et les chants de tamtam témoignent
d’une certaine intuition artistique ; enfin l’agriculture des Bondjos,
comme nous l’avons vu, dispose de plus de 20 espèces végétales
cultivées.
Le manioc et surtout la grosse banane qu’ils mangent ordinairement
cuite, tiennent la première place dans leur alimentation. Près des
fleuves ils font une assez grande consommation de poisson ; sous la
forêt ils mangent beaucoup de chenilles, de larves de coléoptères, mais
peu de gibier, rare sous cette latitude.
[Illustration : FIG. 11. — Femmes bandas à Fort-Sibut.]
Tous sont passionnément anthropophages et ne s’en cachent pas. Grâce à
la surveillance de notre administration qui commence à s’exercer sur le
pays, les razzias de village à village deviennent plus rares, de sorte
que les repas de viande humaine semblent aujourd’hui moins fréquents le
long du fleuve. Cependant chez les Bondjos on rencontre encore parfois
autour des cases des trophées de crânes humains bouillis dans la marmite
ou rôtis sur la braise et les notables se parent encore d’élégants
colliers de dents humaines pour aller saluer les Européens. Quelle est
la véritable cause de l’anthropophagie congolaise ? Est-ce, comme le
pensait STANLEY, le besoin de consommer de la viande dans un pays où les
produits de chasse sont rares, et où l’élevage du bétail est
actuellement impossible à cause de la présence de la mouche tsé tsé ? Ou
bien est-ce comme chez les Bandas, dont nous parlerons plus loin, une
sorte de fétichisme rituel qui pousse les vainqueurs à dévorer les
vaincus dans l’espoir d’assimiler leur force et leurs qualité ?
Cette dernière hypothèse paraît la plus vraisemblable si l’on songe que
les individus morts naturellement ne sont pas mangés, mais le plus
souvent jetés dans l’Oubangui. Ce n’est que dans les cas de famine
extrême que les Bondjos repêchent le corps des étrangers, charriés par
la rivière : ils s’en repaissent, quel que soit l’état de décomposition
du cadavre.
Les hommes s’enivrent fréquemment en buvant la sève fermentée de
plusieurs espèces de palmiers. Le tabac est cultivé partout et fumé dans
des pipes. Chez certaines peuplades de la forêt (les _Mangalas_ par
exemple, au singulier Bangala), on fume aussi les feuilles de chanvre
fermentées dans une grande pipe formée d’une gourde ornée de dépouilles
diverses et munie sur le côté d’un petit fourneau où on introduit les
feuilles sèches. On allume et les indigènes aspirent à tour de rôle une
bouffée par le goulot de la gourde qui passe ainsi de main en main en
faisant le tour du cercle.
Chez les sylvatiques, les hommes ont ordinairement le corps très déformé
par des tatouages en relief, notamment sur le visage, sur la poitrine et
dans le dos. Ils vivent presque complètement nus ou bien se vêtissent à
l’aide de l’écorce battue d’un arbre du genre _Ficus_. Les femmes font
des pagnes assez élégants avec les cordelettes coloriées composées de
fibres de certains végétaux spontanés. Les individus de l’un et l’autre
sexe s’oignent fréquemment le corps de graisse de fourmis blanches
(termites) ou d’huile de palmier _Elæis_ qu’ils mélangent, dit-on, de
graisse humaine, mais nous n’en avons jamais eu la preuve. Souvent ils
s’enduisent soit tout le corps, soit seulement les jambes ou les pieds,
ou une partie du visage avec une teinture rouge pourpre obtenue en
pilant avec une substance grasse (c’est parfois de l’huile de ricin ou
de l’huile de Pignon d’Inde) les morceaux d’un bois spécial qui est
transporté en pirogues sur l’Oubangui et ses affluents et qui donne lieu
à un commerce actif[43].
Les mères au lieu de porter leur enfant dans le dos comme en Afrique
occidentale, le portent sur le côté gauche à l’aide d’une bretelle
passée sur l’épaule droite et ramenée de l’autre côté. L’homme se tient
rarement couché sur une natte comme le Soudanais quand il est désœuvré,
mais il s’assoit ordinairement sur un petit banc en bois souvent
artistement travaillé s’il appartient à une condition sociale élevée. Il
transporte toute la journée son banc à la main et s’assoit n’importe où,
dès qu’il en a la fantaisie ou dès qu’il a abordé quelqu’un.
Les habitations des Bondjos sont ordinairement formées de longues
galeries rectangulaires couvertes d’un toit à deux versants symétriques
comme chez nous. Elles ont parfois jusqu’à 50 mètres de long, mais
seulement 1m,80 à 2 mètres de largeur. Les murs latéraux ont seulement
0m,80 de hauteur et l’élévation de la maison jusqu’au toit est seulement
de 1m,80. A moins d’être au milieu il faut donc se tenir constamment
accroupi. Les murs sont formés soit de planches de bois que les hommes
savent débiter, soit de bandes d’écorces soigneusement cousues entre
elles à l’aide de lanières de feuilles de palmiers, de manière à ne pas
laisser d’interstices. La charpente du toit est formée de rachis de
feuilles de _Raphia_ et la toiture est composée soit de feuilles de
bananier sur lesquelles sont posés des morceaux d’écorces ou des tiges
de maïs et de canne à sucre, soit de grandes feuilles de certaines
espèces de Marantacées de la forêt élégamment assemblées. Ce sont ces
feuilles que E. DE WILDEMAN nomme des _tuiles végétales_. L’intérieur de
la maison est divisé en boxes dans chacune desquelles repose un individu
pendant la nuit. Dans une case vivent les femmes du maître, dans une
autre ses esclaves.
Ces galeries sont ordinairement disposées par trois, perpendiculaires
entre elles, de manière à délimiter une grande cour carrée ouverte d’un
côté. A un angle se trouve une case ronde surmontée d’un toit pointu,
mieux construite et beaucoup mieux aménagée que les autres. Elle est
occupée par le chef de famille qui l’habite avec sa femme préférée. Dans
la cour on trouve un hangar-vérandah couvert d’un toit plat et sous
lequel on peut s’abriter durant la journée contre les rayons du soleil.
C’est là que l’on prépare les aliments ; pendant les nuits froides on
fait aussi du feu dans les habitations. Au milieu de la cour se trouvent
les trophées de chasse et de guerre, d’énormes ossements d’éléphants et
des crânes humains sont entassés pêle-mêle ou à moitié enterrés. Il est
facile de constater que ces débris humains, avant d’être ainsi exposés,
ont eu l’honneur de passer par la table, la boîte crânienne a été
défoncée pour permettre l’extraction de la cervelle. A l’entrée des
cases on trouve parfois de ces têtes humaines disposées régulièrement en
bordure comme ornement au même titre que, dans la banlieue parisienne,
des rangées de coquilles Saint-Jacques à l’entrée d’un pavillon de
campagne.
Ce n’est pas seulement par là que se révèle le sens artistique de ces
cannibales. Chaque case est environnée de plantes ornementales qui
semblent cultivées, non il est vrai, dans un but décoratif, mais plutôt
comme plantes fétiches. Voici une variété de l’igname que j’ai nommée
_Dioscorea anthropophagorum_, dont les tubercules aériens ne sont pas
comestibles à cause de leur richesse en acide cyanhydrique, mais qui ont
la propriété merveilleuse d’éloigner les voleurs. A côté se trouvent des
touffes de scilles qui ont été plantées pour faire pondre les poules.
Puis on observe presque toujours deux ou trois touffes d’une grande
euphorbe cactiforme plantée dans le but d’éloigner les ennemis du
village. Ils mourraient s’ils passaient à côté des curieux massifs en
candélabre de cette euphorbe (_Euphorbia Hermentiana_ Lemaire) cultivée
aussi dans les villages bandas et mandjias, où elle est employée pour
empoisonner, à l’aide de son latex, les armes de chasse et de guerre.
D’autres espèces de plantes sont entretenues autour des habitations
parce que l’homme avant d’aller dans la forêt s’en frictionne le corps
pour faire des chasses fructueuses.
Il existe enfin, plantée près de la porte de certains habitants, souvent
à côté de débris humains, reliefs d’anciens repas de combats, une petite
herbe qui jouit de propriétés encore plus merveilleuses, témoignant que
la barbarie et la poésie peuvent parfois marcher de pair. Celui qui
porte sur lui une feuille de cette plante — et je me demande où il peut
la mettre puisque ces gens vont tout nus — _sera aimé de toutes les
femmes qu’il rencontrera sur sa route et ces femmes n’iront pas avec un
autre homme_. Je traduis littéralement ce que m’a dit l’interprète à
l’aide duquel j’interrogeais le possesseur d’une si précieuse panacée.
Enfin, il existe encore dans chaque cour deux très beaux _Crinum_ (_C.
Sanderianum_ et _C. Giganteum_) vivant à l’état sauvage le long des
cours d’eau, mais transplantés autour des habitations. Le premier a de
grandes fleurs comme des tulipes, à lobes du périanthe blancs rayés de
rouge au milieu, le second a des grandes fleurs d’un blanc immaculé
comme certains lis. Ces plantes bulbeuses ne sont pas cultivées à cause
de leurs fleurs, mais parce qu’elles possèdent aussi quelque propriété
fétiche que mon guide avait oubliée ou qu’il n’a pas voulu me révéler.
La floriculture dans notre vieille Europe et en Orient aurait-elle une
pareille origine et les fleurs avant d’être cultivées pour leur beauté
l’étaient-elles pour leurs _vertus merveilleuses_ ? Un grand nombre
d’espèces alimentaires sont en outre cultivées dans chaque village, nous
les avons énumérées dans le précédent chapitre, mais elles sont
représentées par si peu d’exemplaires qu’elles n’empêchent pas les
habitants de mourir de faim.
Je me garderai bien de porter un jugement sur les habitudes et sur la
psychologie de ces peuples de la forêt congolaise. J’ai vécu trop peu de
temps au milieu d’eux et il faut bien avouer que rien n’est plus
difficile que de pénétrer les mœurs de ces êtres primitifs. Que de
légendes répandues sur leur compte ! Ils sont tous anthropophages, c’est
incontestable, mais de là à déclarer qu’ils tuent pour le plaisir de
tuer, qu’ils engraissent leurs victimes, qu’ils les font mourir après
d’atroces supplices dans un but de raffinement culinaire, il y a loin.
Seuls quelques missionnaires et de nombreux miliciens sénégalais
affirment avoir surpris des scènes de ce genre, mais de telles
affirmations sont au moins suspectes. Comment ces peuplades vont-elles
se comporter au contact des Européens ? Seraient-elles réfractaires à
une administration prévoyante qui les protégerait et leur garantirait la
jouissance de leurs cultures, ne leur imposerait point de corvées
arbitraires, mais un impôt raisonnable ? Il est impossible de le dire
aujourd’hui encore. Au moment où nous avons remonté l’Oubangui, les
Bondjos, comme les Banziris et les Sangos devaient surtout connaître
l’Européen et son collaborateur le milicien ou l’employé de commerce
sénégalais, par les actes de réquisitions brutales et arbitraires qui
ont été pendant quinze ans la règle dans ces contrées.
En tout cas, il ne faut pas juger les riverains de l’Oubangui comme des
brutes sous prétexte que plusieurs fois certains villages ont massacré
ou voulu massacrer des Européens, qu’ils ont souvent tué des sénégalais
envoyés au milieu d’eux comme garde-pavillons ou pour y faire des
répressions. Ces « actes de sauvagerie » n’ont été le plus souvent que
des actes de représailles provoqués par les brutalités, les vols ou les
réquisitions dont ils avaient auparavant été victimes. Je ne crois pas
en vérité qu’il soit possible de gouverner ces êtres dégradés autrement
que par la force, mais même un tel procédé peut se concilier avec
justice et humanité.
Les peuples de la forêt sont-ils appelés à disparaître (ce qui arrivera
fatalement s’il ne modifient pas leur genre de vie) ou peuvent-ils
évoluer vers la civilisation des peuples noirs plus avancés ? Cela aussi
est impossible à prévoir, car ils trouvent dans la forêt une des plus
grandes entraves à leur évolution et cependant ils sont nombreux et
peuvent résister longtemps à toutes les calamités qui déciment d’autres
peuples.
_Les Fertit._
Les marchands d’esclaves du Soudan égyptien et du pays de Senoussi
donnent le nom de _Fertit_ à tous les peuples anthropophages chez
lesquels ils viennent s’approvisionner de bétail humain. Nous donnerons
à ce mot un sens plus restreint en l’appliquant seulement aux peuplades
vivant en dehors de la grande forêt. Ils se rencontrent dans les pays de
galeries forestières et de brousse épaisse compris en Afrique centrale
du quatrième au huitième parallèle. Quelques fractions s’étendent
jusqu’au neuvième degré. Les villages sont éparpillés dans la brousse à
proximité des rivières. Ils se déplacent lorsque les terres sont
épuisées ou à la suite d’une guerre, mais s’établissent toujours dans un
rayon restreint. Quelques groupements sont encore troglodytes et
établissent leurs cases sur le haut des rochers (_Kagas_). D’autres,
récemment encore, vivaient dans de véritables cavernes, mais ils ont été
anéantis par Senoussi. De mœurs un peu moins grossières que les
sylvatiques, à la guerre ils mangent encore leurs semblables, mais il ne
paraît pas que ce soit dans ce but qu’ils entrent en conflit les uns
avec les autres. Les expéditions des trafiquants d’esclaves islamisés
les ont décimés, mais nulle part ils ne se sont convertis. Même ceux qui
sont emmenés comme esclaves dans les pays musulmans et de viennent
libres ensuite, se font très rarement musulmans pratiquants.
[Illustration : FIG. 12. — Mon boy, de race ndi.]
Les deux grands peuples de ce groupe vivant dans le Haut-Oubangui et
dans le bassin du Chari sont les _Bandas_ et les _Mandjias_. Chacun de
ces deux peuples est divisé en une infinité de fractions. Aux Mandjias
se rapportent sans doute les Baïsou Bayas du Haut-Bahr-Sara et du Haut-
Logone. Quant aux Sabangas et aux Langouassis ils constituent
probablement un troisième groupe de Fertit pénétré toutefois d’éléments
Banda.
II. — LES BANDAS
=Origine.= — Le plateau de grès horizontaux qui s’étend à la limite des
bassins du Chari, du Congo et du Nil, avec ses tables déchiquetées en
falaises, creusées de grottes et de cavernes qui ont servi d’abri aux
primitifs, fut probablement le berceau des Bandas. Ils y vivaient en
troglodytes soit par origine, soit par nécessité. Ils trouvaient en
effet dans les rochers des moyens plus faciles de protection contre
l’ennemi. Cependant les razzias des Arabes se répètent au point de
déterminer les premiers exodes qui se portèrent vers l’Ouest.
Puis ce furent les colonnes de Rabah qui mirent le pays à feu et à sang.
Puis vint Senoussi. En quelques générations, des tribus entières
disparurent ou furent réduites en esclavage. Ainsi les anciens habitants
des kagas Djé et Toulou sont actuellement tous captifs de Senoussi ou
ont été vendus par lui. Les Mbatas du kaga Bongolo sont prisonniers du
sultan ou remis par lui dans une demi-liberté.
D’autre part l’exode devant le conquérant acheva de briser l’unité
banda. Les Ngaos qui vivent à l’Ouest du Gribingui ont la même origine
que les Ngaos des sources du Bangoran. A vrai dire, cette unité n’avait
jamais été bien forte. Même avant l’invasion musulmane, les tribus
étaient désunies, et souvent en guerre. Encore maintenant, les Bandas
proprement dits, esclaves de Senoussi, détestent les Ngaos d’Ara, bien
qu’ils soient soumis au même maître.
=Gouvernement.= — La race banda n’a pas d’unité sociale. Un seul mot
abbréviatif _nda_ sert à désigner la tribu (_kanda_), le village
(_maranda_), la maison (_ndenda_). Ces divisions n’existent en effet que
dans des concepts affaiblis. Les chefs de tribus n’ont jamais eu de
réelle autorité, sauf deux, Pombolo, chef des Ungourras et Ouangandji,
chef des Ngaos.
Les villages ont plus de cohésion et pourtant les chefs n’ont encore
qu’une autorité très relative. M. GENTIL n’en a trouvé que deux
_Griminton_ chez les Ungourras qui n’avait qu’un très petit commandement
et _Ouangandji_, chez les Ngaos. Le chef de village ne prend de décision
importante qu’après un palabre où prennent part tous les hommes à partir
de 14 ou 15 ans. La discussion n’y commence qu’après le tamtam et
l’absorption de bière obligatoires. Avant l’arrivée des blancs ces
réunions se tenaient une ou deux fois par lune, aujourd’hui elles sont
plus rares.
[Illustration : FIG. 13. — Porteurs de la région de Fort-Sibut.]