ont perdu leur belle teinte verte et les feuilles jaunissent ; dans la
brousse où mûrissent les graines des Andropogonées, certaines places
sont déjà brûlées le long des sentiers. Le pays présente toujours les
mêmes grandes tables de latérite, entaillées tous les 50 à 60 mètres par
de petits ruisseaux qui rendent la marche très pénible. Ils n’ont
pourtant le plus souvent que 2 à 4 mètres de large avec une profondeur
(à cette époque, 19 octobre) de 20 à 40 centimètres. Mais il n’est point
rare que ces rivières lilliputiennes présentent des escarpements élevés
de plus de 20 mètres au-dessus du niveau des fortes crues ; presque
toujours l’une des berges est beaucoup plus haute que l’autre et forme
le rebord d’une table rocheuse. De plus ces versants abrupts sont
couverts d’un fouillis de souches et de racines, d’arbres tombés, à
travers lesquels on a peine à conduire le cheval. Une végétation
abondante et variée enveloppe ces marigots depuis les gigantesques
cailcédrats et fromagers jusqu’aux humbles acanthacées. Les vieux troncs
d’arbres et les rocs sont tout enveloppés de mousses spéciales à cette
station dont la fraîcheur est encore embellie par les broderies que
forment les frondaisons de fougères les plus diverses. Parfois
d’élégants petits _Dracæna_ ou les hautes ramures du Kokoro[26], dont
les cymes florales d’un blanc éclatant dissimulent le feuillage. En
dehors de ces galeries, les arbres de la brousse sont très clairsemés
(Tamariniers).
[Illustration : FIG. 7. — Bananier sauvage dans la brousse.]
Si difficile que soit le chemin dans ces abords, il est pourtant assez
fréquenté à en juger par la largeur de la piste et par la rencontre
d’une vingtaine de voyageurs chargés de farine de manioc ou de mil pour
le poste. Nous traversons quelques villages presque déserts : Gono,
Viamba, Diapira ; enfin, à 11 heures et demie, nous arrivons chez Ouaka
qui s’enfuit à notre approche. Son village se compose de 5 cases et d’un
hangar. Il est impossible d’évaluer de prime abord la richesse de ces
agglomérations. Les cultures de patates semblent étendues, mais le noir
a soin de les pratiquer dans la brousse. Au pourtour de son habitation,
il ne plante guère que du gombo, l’acanthacée salifère et surtout du
tabac[27]. De même, il cache en quelque lieu ignoré ses poulets, ses
cabris. Les chiens, au contraire, errent autour des cases ainsi que
souvent des couvées de pintades.
Le 20 octobre, nous partons à 6 h.40 sous un ciel découvert qui promet
une grande chaleur. Nous allons marcher toute cette journée vers le
S.-S.-O, par un étroit sentier qui disparaît souvent sous les hautes
herbes toutes humides de rosée et que les éléphants semblent suivre plus
souvent que les indigènes. Nous traversons d’abord des terrains plats où
sont disséminées les cultures d’Ouaka et de ses hommes, soit 3 ou 4
hectares de patates et de sorgho. Les patates appartiennent toutes à
l’espèce à tiges rampantes et à feuilles entières cordiformes. Elles
sont soigneusement sarclées et butées. Je suis surpris de voir le mil si
peu avancé : il n’épie pas encore et pourtant les pluies semblent près
de prendre fin. Le terrain devient ensuite rocheux ; on rencontre de
grandes tables de gneiss complètement nues où les indigènes viennent
sécher leur farine de manioc.
Puis à 4 kilomètres et demi d’Ouaka, une grande plaine basse succède à
la brousse, ou plutôt un marais à hautes cypéracées, avec quelques
_Phœnix_. On y observe des dépressions, mais l’eau semble n’avoir que
peu d’écoulement. A 10 heures, nous franchissons le marigot de Yalli,
large de 3 mètres et profond de 0m,15 : les eaux coulent lentement sur
le fond de sable. Dans l’ombre de la galerie, qui s’étend sur 200
mètres, j’ai rencontré un petit bambou rameur dont les chaumes s’élèvent
jusqu’à 2m,50 de haut. Sur les graviers du lit, en un endroit bien
abrité, se trouvent quelques touffes de _Colocasia antiquorum_ ?[28].
Des gousses d’Owala sont tombées sous le couvert de la galerie. Vers 11
heures, nous arrivons au marigot de Gouoro, profondément encaissé et
coulant entre de gros blocs de pierre. Les filets d’eau, relativement
profonds quelquefois (0m,25), vont d’un cours rapide vers le N.-O., vers
la Tomi. Le lit est large de 8 mètres. A midi, j’ai étudié plus en
détail le marigot d’Ounga, qui coule dans la direction N.-S.-S.-O. Ses
rives extrêmement escarpées ont 15 mètres à pic sur la rive droite, 5 à
7 mètres sur la rive gauche. Le lit large de 5 mètres ne contient que
0m,10 d’une eau claire, très agréable. Elle court entre de gros blocs
tabulaires ou arrondis de gneiss typique, dont la partie émergée est
recouverte de mousses, de lichens, d’hépatiques. Parfois le lit est
presque entièrement obstrué par ces rocs dont la plupart sont bien en
place. Dans les endroits au cours plus lent, le fond est formé de
graviers de quartz plus ou moins opaque, de roches granitoïdes et de la
roche ferrugineuse dont quelques blocs çà et là se sont effondrés dans
le ruisseau. Les bords sont peuplés de _Khaya africana_, et autres
légumineuses[29].
L’après-midi, nous parcourons pendant 2 heures et demie une grande
plaine marécageuse où abondent les traces des éléphants qui viennent
pâturer autour des quelques _Phœnix_. A droite et à gauche, des Kagas
dont les cimes dominent le pays d’une cinquantaine de mètres. Devant
nous, vers le S.-O., se profilent des hauteurs boisées. La plaine elle-
même n’est couverte que d’arbustes chétifs : _Vitex cuneata_,
_Parinarium_, _Terminalia_, _Acridocarpus plagiopterus_. La pluie nous
surprend à 5 heures et demie tandis que nous cheminons dans les hautes
herbes et nous oblige à camper dans la brousse.
Nous n’étions malheureusement pas quittes à si bon marché. A 2 heures du
matin, une tornade épouvantable éclata ; l’eau tomba à torrents de 3 à 4
heures, puis moins fort, mais sans interruption jusqu’à 8 heures et
demie. Le débit du petit marigot près duquel nous nous étions arrêtés a
triplé depuis hier soir. Inquiets de savoir si nous parviendrons à
franchir l’Ombella dans ces conditions, nous partons cependant, le ciel
s’étant complètement éclairci. Pendant une heure, c’est à travers des
herbes hautes de 3 mètres qu’il nous faut tâcher de ne pas perdre notre
sentier au milieu du dédale des pistes des éléphants. Puis nous arrivons
dans une place à végétation moins puissante, l’herbe est même brûlée par
endroits. Si lugubre que soit la vision des chaumes et des troncs
noircis, on éprouve un certain soulagement à penser que la route va être
moins difficile. Vain espoir ! les porteurs souffrent horriblement à
marcher nu-pieds sur les chicots calcinés et le cheval lui-même a peine
à avancer. Ces traversées sont d’ailleurs de courte durée. Nous
escaladons un kaga dont les herbes ne sont pas brûlées, puis nous
rencontrons l’emplacement d’un ancien village[30] du chef Oualiko (ou
Ouariko) qui a émigré il y a quelques mois sur la rive droite de la
Yambéré[31].
Nous entendons le fracas des chutes de la rivière, 200 ou 300 mètres
avant d’y arriver. En ce moment, gonflée par les averses, c’est un
véritable torrent. Elle mesure 15 mètres de large sur 1m,50 à 2 mètres
de profondeur. Au coude où nous la franchissons à gué, les eaux se
précipitent sur plusieurs tables de granit[32] barrant la rivière et les
franchissant en deux chutes ; la différence de dénivellation est de 2
mètres environ. Sur le bord supérieur de la première de ces chutes, la
profondeur est de 0m,50 seulement : toutefois les remous obligent à
prendre certaines précautions pour passer. La rivière en cet endroit est
bordée de grands arbres, mais aucun ne s’avance loin[33] ; il n’y a pas
en somme de véritable galerie.
A 3 heures, nous repartons vers le nouveau village de Oualiko, situé à 4
kilomètres du coude de la Yambéré, mais après une route pénible au
milieu des hautes herbes, nous ne trouvons à l’étape espérée ni
indigènes ni cases. Seuls quelques champs de mil et de patates montrent
que ce lieu fut habité. Ce contre-temps nous force à aller camper au
village de Mgouma, Kenji.
Le jour suivant nous amena, après la traversée de Gouaga (Bandéro), au
village de Nguingé, entouré de belles cultures de mil, de patates et de
tabac et ombragé de superbes Khayas[34]. Il appartient à Dati. Celui-ci
nous annonça pour le lendemain (23 octobre) une étape longue et
difficile jusque chez Kono : kagas inaccessibles, rochers abrupts, etc.
C’était heureusement exagéré. Malgré de nombreux arrêts nous avons
franchi en 3 heures et demie la distance, qui est de 12 à 15 kilomètres.
Les kagas se réduisent à une simple montée et à une descente assez raide
à 2 kilomètres de chez Kono. En quittant Dati, on longe le petit marigot
de Mbaoua, large à peine de 3 mètres, profond de 0m,05, mais
intarissable. Il s’en va dans le Nord et les Mbrous qui m’accompagnent
en font un affluent de la Fafa, rivière qui se jetterait dans la Yambéré
à l’E. de Nguingé[35]. La végétation de ses rives est d’une richesse
surprenante : j’y ai retrouvé quelques-uns des plus beaux représentants
de la flore congolaise et notamment le majestueux _Musanga Smithii_, le
_Combretum_ à grandes bractées écarlates mêlés à de gigantesques
fromagers, à des _Khaya_, etc. Puis, pendant une heure et demie, nous
avons marché dans une brousse d’une monotonie désespérante. J’ai
cependant été assez heureux pour découvrir la plante bien connue du
Sénégal et du Soudan, le Nété (_Parkia biglobosa_)[36], dont les grosses
inflorescences en forme de boules rouges pendent à cette époque aux
arbres et rompent la monotonie de cette végétation steppique si pauvre
en fleurs à la fin de l’hivernage. Sur les pentes des collines, à
proximité des ravins, j’ai vu aussi le kokoro en fleurs : les arbres
ressemblent en ce moment à d’immenses bouquets d’une blancheur
virginale. Toujours pas de palmiers, même le rônier reste introuvable
depuis notre départ de Krébedjé.
A la moitié de l’étape, on aperçoit, se profilant devant nous et à notre
gauche, les hauteurs de Kono. Leur aspect imposant disparaît à mesure
que nous approchons ; leur altitude moyenne ne dépasse guère 50 mètres.
Leur revêtement de roches ferrugineuses et de végétation ne permet d’en
discerner la constitution géologique que grâce aux blocs éboulés : c’est
du gneiss, coupé de filons. La colline que nous gravissons est couverte
de bois épais sur le sommet et sur la pente méridionale très raide ; le
versant septentrional au contraire est cultivé par les hommes de Kono.
Son village est situé dans une dépression arrosée par un marigot, large
de 3 mètres, le Gouabia, et dominée par le Kaga Ngonau au N.-E. (80
mètres d’altitude relative). Il est entouré de grands champs de mil, en
train d’épier, de patates actuellement en fleurs, de manioc et de
jardins renfermant l’igname, le taro, le dazo, l’arachide, la
_Woandzeia_, le sésame, le tabac et le haricot niébé en quantité. Le
chef me fait un excellent accueil, vient me voir plusieurs fois dans la
journée en m’apportant les cadeaux habituels : cabris, poulets, œufs,
patates, farine de mil, de manioc et de maïs. J’essaie de me renseigner
sur le pays situé au N. vers Paraco : Kono me le dépeint comme
absolument inhabité et impénétrable.
Le 24 octobre, après avoir traversé les rapides de la Boma (10 mètres de
large) et laissé à notre droite le Kaga Do, j’arrivai au poste de
Diouma, où je consacrai quelques jours à la récolte et au séchage des
plantes. Ce poste est formé d’une cour d’un hectare et demi, barrée par
la Boma et un petit marigot, où s’élèvent sur pilotis trois bâtiments en
pisé, longs chacun de 15 mètres. Le chef, avec ses 14 tirailleurs,
assure la soumission des Mbrous, sur lesquels je recueillis quelques
renseignements ethnographiques. Ils ne connaissent ni le mil ni le
manioc qu’ils achètent au N., chez les Mandjias. J’appris d’eux que le
palmier à huile (Mbimé) existe dans quelques villages près de Krébedjé :
Koungari, Diapira, et que le bambou (Ngara), absent de cette contrée, ne
se trouve pas au N. avant Ungouras.
La fièvre retarda mon voyage de retour à Fort-Sibut (1er-4 septembre)
par le village de Koussougou[37] dominé par plusieurs kagas. A 2 kil.
500 de ces cases, je repassai la Yambéré en un point où la rivière,
ordinairement large de 15 mètres et profonde de 1m,50 à 1m,70, franchit
en rapide des rochers granitoïdes[38] ; puis je rencontrai 4 marigots,
toujours du même type : peu larges, peu profonds et très encaissés. Le
pays prend ensuite un caractère tout spécial par suite de la facilité à
se laisser éroder de la roche constitutive ; c’est une roche ancienne à
cristaux d’orthose empâtés dans un ciment granitoïde. Sa décomposition a
dégagé d’énormes monolithes parfois debout, des tables posées en
équilibre instable sur des blocs gigantesques ; d’autres amas de rocs,
où disparaissent çà et là quelques ruisselets, formant des grottes où
s’abritent parfois les Mbrous ou les Ndis de passage et qui seraient
peut-être intéressantes à fouiller.
[Note 15 : _Kopo_ en bondjo, _Takou_ en banziri.]
[Note 16 : DECORSE écrit Ngéré.]
[Note 17 : Koufourou en mbouaka, ndo en banziri.]
[Note 18 : Voir pour la description de ces pirogues, J. DECORSE, _Du
Congo au lac Tchad_, p. 22-23.]
[Note 19 : Dr J. DECORSE, _Du Congo au Lac Tchad_, p. 30.]
[Note 20 : A. CHEVALIER et E. PERROT, _Les Végétaux utiles de l’Afrique
tropicale française_, I, p. 100 et suiv., 1905.]
[Note 21 : Les deux espèces existent, mais le _Nicotiana tabacum_ est
plus fréquent que le _Nicotiana rustica_.]
[Note 22 : Cette préparation semble assez considérable : autour des
cases habitées on voit souvent des monceaux coniques de cendres
provenant de la cuisson et s’élevant parfois à 2 ou 3 mètres de
hauteur.]
[Note 23 : J’ai pourtant rencontré entre la Tomi et la Kémo des cours
bombées pouvant s’élever de 10 mètres au-dessus de la plaine ; les cases
sont alors situées au pied de ce mamelon.]
[Note 24 : Fétiche se dit doundou ou doundourou. Parmi les plants
fétiches citons : le lingui ngatou, petite liliacée à feuilles étroites
et à fleurs verdâtres, déjà observée dans les villages bouakas ; c’est
le fétiche des poules qui pondent davantage si elles en mangent les
feuilles ; — le lingui ouaoua (_Amaryllis nivea_ ?), fétiche du chemin :
Le Mbi passant dans la brousse en emporte des feuilles qui le
garantissent contre les attaques ; — le khéréya bimbéré, grande
amaryllidée à feuilles larges pliés en gouttière et ondulées. Cette
plante a des feuilles à saveur très amère ; c’est, paraît-il, un poison
violent. Pourtant elle est fétiche du sel dont elle assure un plus grand
rendement, si on la met dans la marmite où l’on évapore la lessive de
cendres.]
[Note 25 : Reconnu ce jour-là l’_Eriodendron_, l’_Elæis_, le
_Sarcocephalus esculentus_ ; des _Dracæna_ de moyenne taille (2 à 3
mètres), le bambou nain. A Krébedjé et chez Okomekiou il y a quelques
papayers.]
[Note 26 : Son bois sert à faire les tamtam.]
[Note 27 : Le tabac réussit ici admirablement. J’ai compté environ 2000
pieds, appartenant au _Nicotiana tabacum_, à part quelques chétifs
_Nicotiana rustica_. Ce sont les plus beaux que j’aie jusqu’ici
rencontrés en Afrique tropicale. Quelques-uns mesurent 1m,70 et portent
14 ou 15 feuilles ayant 30 à 40 centimètres de long sur 15 à 20 de
large. Il convient de dire qu’ils sont fort bien cultivés : repiquage à
20 ou 40 centimètres de distance dans des tas de cendres, arrosés s’il
en est besoin. Leur propriétaire leur prodigue d’ailleurs les fétiches.]
[Note 28 : Ce végétal n’était pas en fleurs et n’avait pas encore formé
de tubercules, mais il m’a bien semblé être identique à la plante
cultivée par les indigènes.]
[Note 29 : J’ai rencontré sur les blocs de gneiss à demi submergés une
fougère très spéciale par le polymorphisme de ses frondes. Les rhizomes
courant à la surface sont recouverts de petites lames vertes plus ou
moins étalées et contournées, s’appuyant sur le rhizome même et prenant
tout à fait l’aspect d’une hépatique. La partie submergée du thalle
porte des frondes translucides, analogues à celles des Hymenophyllées et
stériles. Les frondes proprement dites sont celles d’un polypode
vulgaire, mais elles peuvent s’élever jusqu’à 0m,60 et passer à la forme
précédente par de multiples transitions suivant qu’elles ont été plus ou
moins longtemps submergées. La quatrième forme ressemble à la fronde
fertile du _Blechnum spicatum_ en ce que les pinnules plus étroites que
dans la fronde stérile, sont entièrement recouvertes de sporanges à la
face inférieure. Comme le niveau de l’eau peut s’élever très rapidement
pendant les crues et avarier les jeunes sporanges, cette partie fertile
est portée sur un long rachis nu et très rigide.]
[Note 30 : Cet emplacement n’était reconnaissable que par les plantes
vivrières redevenues sauvages : Gombo, oseille de Guinée, acanthacée
salifère, amaranthes comestibles, cotonniers, tabac.]
[Note 31 : Nom de la Haute-Ombella.]
[Note 32 : C’est un beau granit riche en mica noir ; il est traversé par
de nombreux filaments à grain plus fin.]
[Note 33 : Sur quelques-uns de ces arbres, j’ai rencontré en
fructification le poivrier déjà observé à Bangui. Il n’est point connu,
partant point utilisé des indigènes.]
[Note 34 : Au N.-N.-E. de ce village se trouvent ceux des Gogos : ce
sont des Mbrous qui ont dû fuir loin de leurs congénères. J’ai acheté
chez Dati un ornement des lèvres en quartz, qui provient du poste des
Mbrous : c’est en creusant le sol que les indigènes rencontrent cette
roche.]
[Note 35 : J’ai questionné mes porteurs sur les sources de la Fafa, sur
la Tomi et la Yambéré. J’ai constaté une fois de plus la complète
ignorance des indigènes sur ces questions.]
[Note 36 : Kombé en langue banda, koumbi en ndi.]
[Note 37 : J’y ai observé le coton indigène, qui a des brins longs de 20
et 30 millimètres d’un beau blanc.]
[Note 38 : Au début de la même étape, le marigot de Boguiri, profond de
0m,10 seulement et pourtant fort encaissé, m’avait montré le gneiss
traversé de filons de quartz.]
CHAPITRE III
DE FORT-SIBUT A NDELLÉ
Le 12 novembre, COURTET et moi nous nous mettions en route pour Fort-
Crampel. Le sentier qui va du bassin de l’Oubangui au Haut-Chari
traverse un pays aujourd’hui complètement désert, mais où existaient il
y a peu d’années encore des villages populeux. Les habitants ont fui
pour se soustraire au portage et aux rapines des noirs affamés qui
parcourent cette route.
Près de la ligne de partage des eaux des deux bassins, on pénètre chez
le second grand peuple du Haut-Chari : La race _Mandjia_. Les Mandjias
seraient les autochtones, et leur centre de dispersion se trouverait
vers la Haute-Sangha beaucoup plus à l’O. ; les Bandas, au contraire,
viendraient de l’E., à la limite des trois bassins Oubangui, Chari, Nil,
pays où nous avons trouvé les nombreuses grottes qu’ils ont habitées.
Les Mandjias, tout en étant anthropophages, semblent avoir eu une
civilisation assez avancée. Ils ont conservé quantité de traditions et
les rites d’un fétichisme très complexe. Ils sont groupés en une
multitude de clans patriarcaux commandés ordinairement par des
vieillards renommés pour leur bravoure, ou pour leur habileté comme
féticheurs. Cette race, quoique habitant un pays fertile, est
aujourd’hui décimée par la famine, les épidémies, l’hostilité des Bandas
envahisseurs, et elle se trouve dans un état d’affaissement lamentable.
La vue de ces hommes amaigris, paraissant pour la plupart avoir renoncé
jusqu’à l’effort de la lutte pour la vie, inspire une profonde pitié.
Le 21 novembre nous arrivions à Fort-Crampel où vivent côte à côte les
Bandas et les Mandjias et qui est le poste le plus rapproché de la
capitale des états du sultan Senoussi, la ville de Ndellé.
[Illustration : FIG. 8. — La région de Fort-Crampel vue du sommet du
kaga Bandéro, et une partie des constructions du poste.]
A une année d’intervalle, en 1903, je refaisais en sens inverse cette
route de Fort-Crampel à Fort-Sibut. Elle avait bien peu changé ! Partout
la piste battue, misérable, serpente à travers la brousse, sans
seulement une case en dehors des quelques gîtes d’étapes. Partout les
indigènes réquisitionnés sans répit ni raison, comme porteurs ou
pourvoyeurs de vivres, se sont enfoncés plus loin dans la brousse
insondée.
Notre départ de Fort-Crampel pour Ndellé eut lieu le 27 novembre. Le
début de la route fut singulièrement monotone sur ces grands plateaux
gréseux couverts d’une brousse claire (bush) qu’interrompent pourtant,
çà et là, les galeries de quelques rivières, comme la Koddo, ou des bois
entiers de bambous. Nous arrivâmes au Kaga Mbra le 30, et le soir même
nous assistâmes à un immense embrasement qui s’étendit sur tout le
versant occidental de la colline. Des arbres entiers étaient consumés
et, on entendait les crépitements de l’incendie à 3 kilomètres de
distance et la lueur réfléchie par les roches blanches était aveuglante.
Le kaga Mbra, comme les autres kagas des environs, fut jadis habité ; on
y voit des grottes enfumées, on reconnaît des plantes naturalisées comme
le ricin, le bananier, le cotonnier, l’euphorbe cactiforme, le _Cissus
quadrangularis_, et peut-être le gratteron (_mucuna_), qui y est commun,
fut-il introduit comme barricade par les troglodytes. Les fétichistes
des plaines voisines se sont souvent réfugiés dans ces rochers pour
échapper aux fauves ou aux razzias des Arabes. Ainsi nous trouvons près
du petit poste où nous campons des Mbras ou Mbalas, des Ngapous qui sont
venus chercher là protection contre Senoussi[39]. La sécurité de ces
retraites n’est d’ailleurs point absolue en présence des grands chefs
esclavagistes.
Nous devons signaler en cette localité la capture d’une famille d’une
espèce de mammifère fort intéressante. Je veux parler d’une nidification
de Prosimiens du genre Galago. Pendant que j’herborisais dans la brousse
avoisinant le campement, des hommes s’étaient arrêtés au pied d’un
_Prosopis_, gros arbre de la famille des mimosées, dont le tronc âgé
présentait des anfractuosités. A cette époque de l’année les indigènes
affamés explorent souvent les arbres creux qu’ils rencontrent. Ils y
capturent parfois des rayons d’abeilles ou de mellipones, des oiseaux
provenant des pontes printanières, ou simplement de petits mammifères.
Ces animaux, quel que soit leur âge, sont de bonne prise pour des gens
qui meurent de faim. Par le simple examen de l’écorce de l’arbre aux
environs de l’ouverture de l’anfractuosité il est possible de voir si le
réduit est habité. On obstrue ensuite les diverses ouvertures sauf une,
pour empêcher les animaux de fuir et par le trou béant on enfonce une
sagaie pour tuer les animaux ou les inviter à fuir. Pour les capturer
vivants, il faut élargir l’ouverture afin d’y passer la main. Nos bandas
retirèrent ainsi quatre jeunes _Galagos_ de l’anfractuosité du
_Prosopis_. Ils étaient de la taille d’un tout petit chat et provenaient
certainement d’une portée récente. Leur poil doux, très soyeux et très
fourni leur donne un aspect particulier.
Deux de ces animaux avaient été tués pendant leur capture. Malgré les
protestations de notre cuisinier nous en fîmes un ragoût que COURTET et
moi trouvâmes excellent. Un troisième animal rapporté vivant dans notre
case réussit à s’enfuir. Les galagos essentiellement nocturnes sont
assez maladroits au jour, mais il n’est pas exact qu’ils se laissent
prendre sans faire aucun mouvement. Je gardai le quatrième plusieurs
jours en captivité en lui faisant prendre un peu de lait de conserve et
de l’eau sucrée, puis une nuit il parvint à s’évader.
[Illustration : FIG. 9. — _Phœnix reclinata_.]
Les kagas Djé, qui dominent de loin la plaine environnante, présentent
encore des traces de plantations, des débris de poteries ou des
retranchements formés de blocs de granit, mais ces défenses n’ont pu
préserver les Tambagos d’une extermination totale.
Deux jours de marche (4-6 décembre) nous rendirent de ces pitons au pays
Balidja, à travers un immense plateau où affleure partout la roche
ferrugineuse. L’aspect dominant est celui de la brousse claire incendiée
annuellement, pourtant le bush est parfois interrompu par des plaines
marécageuses. Le gibier abonde : j’ai vu aux abords du Bamingui[40]
l’empreinte fraîchement laissée par un éléphant avec laquelle se
confondaient les traces d’un buffle, d’une antilope et d’un petit
carnassier. Par contre il n’y a aucune trace de culture, aucune
habitation. Les bouquets de bois qui se dressent çà et là rendent
l’horizon assez limité ; ce n’est qu’à 5 kilomètres de distance que nous
apercevons les kagas de Balidja, dômes noirâtres d’un aspect assez
imposant. Nous y campons dans un village qui, comme tous ceux de ce
pays, est composé de captifs de Senoussi ; le chef lui-même est captif.
Il doit, ainsi que les chefs des agglomérations voisines, fournir aux
soldats de Senoussi tous les vivres dont ils ont besoin pour eux et
leurs porteurs. Nous-mêmes, à titre d’amis du roi, nous recevons
gratuitement tous les vivres nécessaires.