La végétation de la contrée est d’une assez grande uniformité. C’est la

_grande brousse_, c’est-à-dire une immense prairie (_goussou_ en banda)

de hautes graminées élevées de 2 à 3 mètres à feuilles souvent coupantes

et à tiges raides comme de gros roseaux atteignant parfois la grosseur

du petit doigt. Parmi elles dominent trois ou quatre espèces

d’_Andropogon_ et deux espèces de _Panicum_. Au milieu d’elles, et

s’élevant à la même hauteur, apparaissent quelques plantes aux fleurs

voyantes, jaunes, rouges, blanches, qui émaillent cette prairie. C’est

tantôt un _Hibiscus_, ou quelque autre malvacée, tantôt, un _Osbeckia_,

parfois une grosse touffe de thé de Gambie (_Lippia adoensis_).

L’horizon est ordinairement très borné, à moins qu’on soit sur une

hauteur ; les arbres et arbustes disséminés à travers cette prairie sont

tantôt rapprochés les uns des autres, formant des buissons et des

bosquets ininterrompus sous lesquels on peut cependant circuler

facilement à la saison sèche. Au moment des pluies tout ce fouillis est

enlacé d’herbes grimpantes avec des vrilles (légumineuses,

cucurbitacées) ou de plantes volubiles (ignames sauvages, Ipomæa).

Tantôt la brousse est beaucoup moins boisée, on ne voit que des arbres

de 10 à 25 mètres de haut écartés d’une trentaine de mètres les uns des

autres et arrivant rarement à se joindre par leurs branches : c’est dans

ce cas la _végétation de parc_ dans laquelle dominent les _Lophira_, les

_Daniella_, les _Combretum_, les _Terminalia_, les _Detarium_, les

_Tamarindus_, et même quelques arbres épineux (_Acacia_, _Entada_).

Ces arbres ne portent jamais d’épiphytes mais assez souvent des

_Loranthus_, parasites, formant des touffes comme le gui et chargés

constamment ou de fleurs roses, ou de fruits rouges. La terre n’est

jamais nue et tous les vides laissés par les arbres sont remplis par les

hautes herbes dont nous avons parlé. En octobre la plupart de ces

plantes ont leurs grains mûrs et les tiges commencent à se dessécher.

Les graines de certains _andropogon_ munies d’arêtes accrochantes ou de

longs barbillons pouvant s’enrouler en tire-bouchon les uns aux autres

se réunissent en grosses boules le long des sentiers et sont emportés au

loin par le vent. Les premiers incendies d’herbes commencent vers le 1er

octobre à Fort-Sibut. A la fin de décembre la brousse est brûlée presque

partout. A ce moment arrivent quelques petites pluies qui déterminent la

germination de beaucoup de graines et font épanouir pas mal de fleurs au

ras du sol. Les arbustes brûlés émettent aussi des repousses à cette

époque. A la fin de mars un gazon épais tapisse déjà la plupart des

emplacements si les pluies ont été précoces. Dans le courant de mai, les

herbes sont suffisamment développées pour que l’ensemble ait l’aspect

d’une prairie verdoyante haute seulement de 15 à 30 centimètres, les

chaumes sortent ensuite et s’élèvent. C’est en juillet et août que cette

grande brousse atteint son plein développement. Les animaux eux-mêmes y

circulent alors difficilement. C’est d’ailleurs l’époque des amours et

de l’élevage des petits pour beaucoup, notamment pour les grands fauves

(panthères, lions, hyènes) et pour les grands herbivores (antilopes,

buffles) et ces hôtes demeurent cantonnés en des districts limités où

les chasseurs indigènes ne parviennent pas à les découvrir.

Les éléphants au contraire circulent à de fortes distances. La grande

prairie est souvent coupée en tous sens par leurs pistes et les herbes

sont piétinées suivant des lignes qui se recoupent souvent mais qui sont

les seules voies que le naturaliste puisse suivre pour aller explorer

cette jungle presque impénétrable.

Sur les plateaux ferrugineux la végétation est beaucoup plus rase,

souvent même, si les grandes tables de latérite sont à nu, on ne

rencontre que quelques rares brins d’herbes croissant entre les fentes

de la pierre. Il apparaît ainsi çà et là dans la brousse des taches,

larges parfois de plusieurs centaines de mètres, sans arbres, presque

sans herbes, avec de nombreuses termitières en champignon sur le

pourtour, là où il y a encore de la terre au-dessus de la roche.

La brousse en certains endroits revêt encore parfois une autre allure :

elle est formée d’arbustes aux troncs rabougris très rapprochés les uns

des autres, si bien que l’on ne pourrait pas circuler à cheval entre

eux, même quand les herbes sont brûlées. Cela ressemble assez comme

aspect à une forêt de chênes de l’O. de la France qui n’aurait pas été

coupée depuis 25 ans. La plupart des arbres de la brousse, à l’exception

des mimosées aux élégantes feuilles composées d’une infinité de

folioles, n’ont pas d’originalité propre les distinguant beaucoup à

distance des arbres des pays tempérés. Beaucoup ont les feuilles

caduques. La plupart fleurissent de décembre à mars, souvent avant

l’apparition des feuilles, et fructifient d’avril à juin. Chez quelques

espèces les fleurs se succèdent sur le même arbre pendant plusieurs

mois. C’est le cas par exemple du _Cassia fistula_, dont les magnifiques

grappes de fleurs jaunes rappelant celles du cytise faux-ébénier

s’observent en février, mars et avril.

Le paysage de la grande brousse dans le marais est encore très spécial.

Là plus d’arbres, seulement de rares touffes d’arbustes. Les graminées y

sont en général moins hautes. Il semble que c’est là surtout que

l’éléphant préfère venir pâturer si l’on en juge par les nombreuses

pistes qui se coupent en tous sens.

Enfin n’oublions pas de mentionner la _galerie forestière_ aux arbres

superbes, formant de larges traînées verdoyantes que l’on peut observer

du haut d’un _Kaga_ et qui indiquent la trace des moindres cours d’eau.

Dans un autre chapitre, nous décrirons en détail l’architecture de l’une

de ces galeries. La route de Fort-de-Possel à Fort-Sibut et à Fort-

Crampel en coupe un très grand nombre, tantôt elles environnent de tous

petits ruisseaux presque sans eau, tantôt des rivières de 15 à 20 mètres

de large, et leur dimension n’est nullement proportionnée à l’importance

du cours d’eau. Ainsi la Tomi n’a souvent qu’une seule rangée d’arbres

sur chaque rive, alors que des ruisselets de 2 mètres de large sont

souvent dissimulés sous une haute et épaisse galerie de plus de 100

mètres de largeur.

Le poste de Fort-Sibut a été fondé en janvier 1896, par la première

mission GENTIL et l’on y voyait encore en 1902 des citronniers et des

papayers datant de cette époque. Son nom rappelle le Dr SIBUT, membre de

la deuxième expédition, mort dès son arrivée au Congo en 1898.

L’installation du poste ne remonte réellement qu’à 1899, date à laquelle

il a reçu le nom qu’il porte aujourd’hui. Auparavant son emplacement

était désigné sous l’appellation de Krébedjé, nom du chef qui commande

le village ndi voisin. C’est encore sous cette dénomination qu’on le

désigne communément en Afrique centrale. MAISTRE était passé tout près

de là en 1891, mais c’est à GENTIL que revient l’honneur d’avoir trouvé

le chemin de la Tomi navigable comme voie d’accès la plus courte pour

aller au Chari. Les pièces démontées du _Léon Blot_ furent transportées

dans le courant de l’année 1896 au point terminus de la navigation de

cette rivière. On y installa des bâtiments pour les recevoir et un petit

jardin où furent semés les premiers papayers et citronniers apportés

dans le pays.

Trois ans plus tard, en 1899, A. ROUSSET construisait des bâtiments plus

durables et fondait un jardin plus étendu, il explorait les pays

environnants. Il fut le principal organisateur du cercle de Fort-Sibut

et l’introducteur de la plupart des arbres fruitiers qui existent dans

le pays. Je ne pus malheureusement me rencontrer avec ce vaillant homme.

J’appris à mon arrivée dans le pays où il avait accompli tant d’efforts

son récent départ pour la Fafa où avec la collaboration de M. PERDRIZET

il lança la première baleinière qui lui permit de descendre le cours de

Bahr-Sara jusqu’à son confluent avec le Bamingui.

Nous fûmes très bien reçus par l’administrateur qui lui avait succédé,

M. GABORIAUD auquel le lieutenant-colonel DESTENAVE avait annoncé notre

arrivée. Dès le 10 septembre nous nous mîmes à parcourir la brousse aux

environs afin de déterminer l’emplacement qui conviendrait pour

l’installation du jardin d’essais. Notre attention fut bientôt attirée

par un grand terrain d’une trentaine d’hectares limité par la Tomi à

l’E., au S. par la cour du poste et au N. par une petite galerie

forestière.

Le 14 septembre MARTRET commençait les premiers défrichements avec une

équipe d’une dizaine de manœuvres indigènes, tout à fait inexpérimentés.

[Illustration : FIG. 6. — Sous bois au bord d’un ruisseau.]

Quelques jours plus tard il put ensemencer ses graines les plus

précieuses et transplanter nos jeunes plantes qui s’étiolaient dans

leurs caisses vitrées. On vit successivement germer les citronniers, les

mandariniers, les orangers et une foule d’autres plantes utiles

apportées du muséum, du jardin colonial de Nogent, enfin de la maison

Vilmorin-Andrieux qui avait gracieusement mis à notre disposition toutes

les richesses inépuisables mentionnées sur ses catalogues. En 2 mois 460

espèces ou variétés de plantes utiles furent ensemencées ou

transplantées.

II. — DE FORT-SIBUT A LA HAUTE-KÉMO ET A LA HAUTE-OMBELLA

Délivré de gros soucis du côté du jardin d’essais, je songeai, en

attendant l’arrivée de COURTET, à aller faire une tournée dans

l’intérieur pour prendre contact avec les indigènes, avec la flore et

reconnaître les ressources de la contrée surtout en ce qui concernait le

caoutchouc. J’avais déjà la conviction qu’il n’existait qu’une seule

espèce de plante pouvant être exploitée, la liane _Banga_. L’arbre à

caoutchouc (_Iré_) et plusieurs lianes qui donnent d’excellente gomme

élastique avaient disparu de la brousse depuis Bangui.

Je fis vers l’E. de Fort-Sibut une première excursion d’une huitaine de

jours au pays des Kas et des Mbis, deux tribus de race banda vivant près

de la Haute-Kémo.

Je traversai la Tomi le 22 septembre au matin avec une quinzaine de

porteurs ndis.

Il n’y avait pour tout sentier qu’une piste à peine frayée serpentant à

travers les hautes herbes élevées de plus de 3 mètres et en partie

couchées sur la voie. Mon cheval ne pouvait parvenir seul à se frayer un

chemin dans cette immense mer d’herbe ; je dus placer en avant un yacoma

pour ouvrir un passage. Nous avions à peine fait 2 kilomètres qu’une

tornade violente éclata. Pendant une heure les nuages déversèrent des

torrents d’eau. La pluie est une chose à laquelle on prête peu

d’attention au centre de l’Afrique. Au bout de deux minutes on est

trempé même avec des vêtements imperméables, qui bientôt se collent sur

le corps ; leur poids augmente et l’on continue à avancer avec

indifférence sous la pluie qui gicle de tous côtés. Il est cependant

difficile d’imaginer ce qu’est la marche pendant une tornade dans une

grande jungle comme celle où nous nous trouvions. Il faut naturellement

mettre pied à terre, le cheval ne pouvant plus bouger. Le sentier

devient bientôt un ruisseau torrentueux, l’eau boueuse arrive à la

cheville et peut monter au-dessus des genoux, puis de grandes mares se

forment çà et là et si l’on n’a pas un guide connaissant le chemin à

fond, il est presque impossible de reconnaître la piste que l’on veut

suivre dans les mille ruisseaux qui se croisent en tous sens sous les

herbes. Puis quand la pluie a cessé, on continue encore à recevoir des

douches d’eau pendant plusieurs heures, de tous les chaumes et de toutes

les branches que l’on heurte en avançant.

Après quelques heures de cette marche pénible nous nous arrêtons dans un

petit village de culture. Pendant que les porteurs mangent d’un seul

coup la provision entière de vivres qu’ils ont apportée pour tout le

voyage, je mets des vêtements secs et je répare dans les caisses non

fermées les dégâts.

Nous repartons ensuite et tout le reste de la journée nous avançons sous

un ciel non ensoleillé dans une atmosphère lourde et humide. La nuit

épaisse nous surprend et bientôt je suis arrêté par une rivière

profondément encaissée, dans laquelle, à la suite de l’orage, une haute

masse d’eau jaunâtre roule impétueusement. Un pont formé de lianes

enchevêtrées sert aux indigènes en temps ordinaire à passer d’une rive à

l’autre. En ce moment il baigne dans le torrent et par prudence nous

campons sur la berge jusqu’au lendemain matin.

_23 septembre._ — Nous avons bien fait de ne pas franchir le pont dans

l’obscurité. Une partie a été disloquée par le courant et il faut passer

plus d’une heure à le rétablir. Nous reprenons la marche à travers les

herbes mouillées et nous arrivons à 10 heures devant une longue traînée

d’arbres qui indique le cours de la Kémo. Nous devons être un peu en

amont du poste disparu établi autrefois par DYBOWSKI. La rivière est

large en ce point d’une trentaine de mètres. De très gros arbres sont

penchés sur le fleuve dont les branches descendent tellement bas que

beaucoup sont en partie recouvertes par l’eau. Il serait impossible de

se diriger en cette saison même avec une petite pirogue à cause des

obstacles créés par tous ces troncs et rameaux d’arbres à demi-noyés et

heurtés violemment par le courant. La crue lèche presque le haut du

lit ; nous sommes sans doute à l’époque du maximum de hauteur des eaux.

La pluie de la veille a encore accentué la violence du courant. Nous

franchissons la rivière sur un grand pont de lianes avec mille

précautions. Les porteurs avec leur charge sur la tête ne peuvent s’y

aventurer que deux ou trois à la fois tant il est fragile et ils

avancent avec une sage lenteur. Enfin au bout d’une heure ils sont tous

sur la rive opposée, sans que nous ayons le moindre accident à déplorer.

Pendant ce temps le milicien bambara a passé le cheval à la nage, chose

très difficile à cause de la violence du courant et des nombreuses

branches encombrant le lit. Il a fallu trouver un endroit aussi

favorable que possible et les habitants du village voisin, familiarisés

avec la rivière dans laquelle ils pêchent aux basses eaux, nous ont été

de précieux guides. Le cheval a d’abord été amené à un endroit où la

berge est en pente pour ne pas qu’il perde pied immédiatement. Une

dizaine d’hommes se sont jetés à l’eau et les uns accrochés aux branches

baignées dans la rivière, les autres à la nage et se maintenant aux

premiers, ils ont formé une espèce de pont humain qui avait pour but de

maintenir et de seconder le palefrenier nageant en avant du cheval en

tenant le licol entre ses dents. La violence du courant est telle que

sans ces précautions le cheval et son conducteur seraient certainement

entraînés. Les noirs sont vraiment admirables dans ces opérations où il

faut une sûreté de soi-même absolue. Une demi-seconde de distraction de

la part d’un homme pourrait en faire noyer plusieurs. Ils s’acquittent

de cette tâche sans mot dire dans un silence émotionnant. J’ai eu soin

préalablement d’éloigner les boys qui sont ordinairement très gênants en

ces circonstances : si on les laisse faire, ils sont toujours disposés à

donner des ordres et ce sont ordinairement des « mouches du coche » dont

il faut se défier.

En courant les routes d’Afrique j’ai, du reste, appris à intervenir moi-

même le moins souvent possible pour commander les noirs dont j’utilisais

les services et, dans les circonstances difficiles, telles que le

passage d’une rivière dangereuse, je les ai toujours laissés agir à leur

guise. Je n’ai jamais eu à le regretter : jamais il ne m’est arrivé le

moindre accident, tandis que j’ai vu des Européens qui voulaient tout

diriger avoir parfois des mésaventures fort désagréables. Il m’est même

arrivé plus d’une fois de passer une rivière ou un fleuve à la nage sans

savoir nager et cependant sans la moindre appréhension. Je me laissais

simplement conduire par quelques nageurs robustes dans lesquels j’avais

beaucoup plus confiance qu’en moi-même. Mais par contre quand quelque

noir, dont l’expérience et la bonne volonté m’étaient connues, me

disait : « Il ne faut pas faire telle chose, ce serait dangereux », j’ai

rarement passé outre. Je continuais néanmoins à aller où je voulais,

mais par de longs détours. Cela m’est arrivé plus tard dans le Baguirmi

au moment de l’inondation et dans les Bahr du lac Tchad.

« La première condition pour être explorateur, disait SAVORGNAN DE

BRAZZA, est d’être armé d’une forte dose de calme et de patience. »

Donc le passage de la Kémo, en pleine crue à l’aller comme au retour

quelques jours plus tard, s’accomplit sans trop de peines, mais en y

mettant tout le temps nécessaire.

Pour les Mbis chez lesquels nous nous trouvions, la rivière que nous

venions de franchir se nomme _Kouma_ ou _Gouma_, la particule _gou_ (ou

_kou_ ?) signifiant eau. Ils ont quelques petites pirogues pour la

remonter ou la descendre, mais ils ne s’avancent jamais qu’à une faible

distance de leur village.

Nous trouvons au poste de la Kémo l’accueil réconfortant du garde

pavillon le sénégalais Lati Faye. La race Sérère à laquelle il

appartient est réputée comme la moins avancée de toute la Sénégambie,

bien à tort, car c’est elle qui produit une grande partie des 15

millions de francs d’arachides exportées chaque année par Rufisque. Il

habite depuis 5 ans la région du Haut-Oubangui et a parcouru une partie

du cercle de Krébedjé. Sa connaissance parfaite de la langue Banda l’a

fait placer il y a environ six mois dans ce poste où il peut rendre des

services particulièrement utiles. Il parvint en effet à entretenir de

bonnes relations avec le chef du village Griko et à nous le faire

connaître, malgré sa peur terrible des blancs qui jusqu’ici le faisait

fuir dans la brousse à la moindre nouvelle du passage d’un

administrateur. A force de se moquer de cette crainte singulière chez un

guerrier comme lui, Lati Faye le décida à venir me voir. Le début de

l’entrevue ne fut pas sans incidents : mon lorgnon lui semblait une

machine diabolique inventée par les blancs pour ensorceler et même pour

tuer leurs ennemis ; mais enfin, grâce à la diplomatie du sénégalais,

Griko ne s’occupa pas autrement de cette « manière de blanc » et je vis

arriver, peu après cette première rencontre, les principaux notables de

son village et toute une troupe de femmes, d’enfants, chargés de

provisions pour mes hommes. Les calebasses, pleines de farine de manioc,

d’arachides s’amoncelèrent dans la cour du poste. Mes largesses en

perles et en sel me valurent l’amitié de ces gens. Toute la soirée se

passa en conversation avec les chefs accourus de toutes parts me saluer

et m’offrir le traditionnel poulet. A tous j’ai dit le but de mon

voyage, notre désir de voir les nègres travailler et l’intérêt que nous

attachions surtout à la récolte du caoutchouc. Le lendemain à mon réveil

un tam-tam s’organisait en mon honneur dans la cour du poste.

Grâce aux bonnes dispositions de Griko, je pus visiter à mon aise le

village de Mboukou, et compléter mes études sur l’habitation chez les

Mbis.

Un village se compose d’une série de groupes de cases ou soukalas,

chacune régie par un chef dépendant du Makongui ou chef de toutes les

soukalas. Quelques-unes sont administrées par les hommes mêmes de Griko

qui jouent en quelque sorte le rôle de contre-maîtres (ziango). D’autres

appartiennent à son père, à ses frères, à de simples particuliers.

Chaque soukala est entourée de plantations (kendé) de manioc, de maïs,

de patates, d’arachides, de _Vigna_, de _Woandzeia_. Aux abords

immédiats, on trouve du tabac[21], des _Corchorus_, de l’oseille de

Guinée (gombo), de grands pieds de _Tephrosia_ pour la pêche, enfin

partout en abondance une grande Acanthacée à fleurs bleues dont les

cendres fournissent le sel indigène[22].

Les cases de la soukala, au nombre de 2 à 10, sont réunies autour d’une

cour assez vaste, ordinairement plane[23]. Le sol de cette cour est

ordinairement nu et la terre battue. Cependant on trouve quelquefois au

milieu un arbuste sur lequel grimpent des ignames, des _Lagenaria_, des

_Luffa_. Çà et là aussi, des touffes de plantes fétiches[24], le plus

souvent des euphorbes cactiformes ; puis quelques pierres servant de

foyer ou d’aiguisoir, des marmites où l’on prépare les aliments et le

sel. Chaque femme sait faire elle-même ces poteries : elle pétrit

l’argile à la main, la moule dans des cavités creusées dans le sol,

l’ornemente à l’aide d’un manche en bois sculpté, puis cuit ces vases à

grand feu. Au milieu de la cour, on voit souvent une petite case où le

noir se repose dans la journée, sorte de hangar à claire-voie, à toiture

souvent ronde ou conique : c’est le kimbiri. Parfois le mil est amoncelé

dans des greniers surélevés de 0m,50 à 0m,80, arrondis, à murs de

clayonnage, à toiture conique en paille. Les Mbis appellent ces

magasins, assez semblables à ceux des Wolofs, des ndenda yourou. Dans ce

même espace on construit à la fin de l’hivernage un mur en baguettes de

bois tressées ou retenues par des lianes et, aussitôt après la récolte,

on y met les épis de maïs. Ils y sèchent parfaitement, même quand le

temps est pluvieux, sans que l’on ait à craindre les terribles ennemis

des provisions de grains, insectes ou rongeurs. En ce moment on voit

partout de ces espaliers (yoyo bonya) et les cases luttent à qui

possèdera le plus grand. Ordinairement ils ont 5 mètres de haut sur 6 à

10 mètres de long, dimension dépassée par celui de Griko. Autour de tout

cela, quantité de poules et de cabris qu’on rentre la nuit dans les

cases. Quand il y a une grande termitière à proximité, on y perce un

trou et on y loge les poulets : nouvelle utilisation de ces chambres

souterraines qui ailleurs servent de four à cuire le pain et de magasin

pour la récolte du salpêtre.

Les cases des Mbis, d’aspect très élégant, sont de forme circulaire ; le

sommet, non conique, mais arrondi, est souvent dépassé par une pointe de

0m,50 à 1 mètre. Le diamètre varie de 4 à 8 mètres, et la hauteur

maximum, de 4 à 6. Les murs, en pisé, s’élèvent à peine de 0m,50 au-

dessus du sol, mais le plus souvent, l’intérieur est creusé de 0m,50 à 1

mètre. On pénètre à l’intérieur par une seule porte étroite, haute à

peine de 0m,30 à 0m,60 au-dessus du niveau extérieur du sol. Cette porte

est pratiquée dans une sorte d’auvent en saillie de 0m,40 et est aussi

recouverte de paille : en retroussant cette paille on peut, en se

courbant, s’épargner de ramper pour entrer. L’intérieur est souvent

divisé en 2 ou 3 compartiments par des piquets. Lorsqu’un chef important

possède plusieurs femmes, chacune a d’ordinaire une case avec les

enfants qui lui sont propres.

Après cette randonnée, je restai près de 3 semaines à Fort-Sibut, retenu

par la récolte et la préparation des plantes dont la plupart sont en

fleurs à cette époque. J’ai ainsi réuni près de 400 espèces dans les

environs immédiats du poste. Quelques accès de fièvre contribuèrent

encore à retarder le voyage que j’avais projeté vers la Haute-Ombella.

Je ne pus partir vers l’E. que le soir du 18 octobre, accompagné de 12

porteurs. L’étape fut courte[25], 7 à 8 kilomètres à peine, à travers

les hautes herbes, la brousse claire, les épaisses galeries, et bientôt

nous arrivions chez Okomekiou, où j’eus la bonne fortune d’assister à la

fabrication du sel indigène avec les cendres de la _Lippia_ et de

l’_Eleusine indica_.

Le lendemain 19 octobre nous nous mîmes en route dès 5 heures du matin.

Les nuits étant notablement plus froides depuis 48 heures, une abondante

rosée recouvre les plantes et rend la marche assez pénible, moins

toutefois que la chaleur de midi. Durant cette matinée, le soleil ne

parut pas, sans pourtant que le temps fût lourd. A 10 heures, on entend

au lointain quelques faibles coups de tonnerre ; à 11 heures et demie

l’eau tomba, doucement d’abord, puis avec intensité ; enfin le ciel

s’éclaircit vers midi.

L'Afrique centrale française · 第 7 / 66 段