clayonnés destinés à capturer le poisson. Les enclos de ces parcs ont 2
mètres de hauteur et limitent un espace de 10 à 12 mètres carrés. Les
clayons sont faits avec des chaumes rigides reliés transversalement par
des ficelles. L’ensemble représente un travail très soigné, fait avec un
goût que l’on ne trouve pas dans les enclos grossiers des pêcheurs
mbouakas. On déplace périodiquement ces parcs et on les dispose de
manière qu’ils soient toujours à la limite de l’inondation, souvent
dissimulés entre des touffes d’arbustes. On rencontre encore le long des
berges de la rivière des paniers clayonnés en forme de nasses et servant
également à pêcher le poisson qui est la base de la nourriture des
_Banziris_. Ils capturent aussi parfois des crocodiles dont il existe
trois espèces dans l’Oubangui. Une seule est dangereuse, c’est celle qui
a des plaques verdâtres sur le dos (probablement le crocodile du Nil).
Un individu de cette espèce a emporté en 1899 un Européen qui se
baignait à la mission de Bessou. On n’a jamais retrouvé même la trace du
corps. De temps en temps des pêcheurs disparaissent surpris par cet
animal. Ils sont exposés à être saisis non seulement quand ils sont dans
l’eau, mais aussi lorsqu’ils sont au bord de la rive. D’un coup de queue
le crocodile les renverse et les entraîne rapidement avec sa gueule
jusqu’à ce qu’ils soient complètement submergés. Il existe aussi un
crocodile au corps complètement noir qui ne devient jamais très gros et
n’est pas dangereux. Sa taille ne dépasse pas 2m,50 de longueur. La
chair est très estimée et les indigènes lui font une chasse active. Le
P. MOREAU, directeur de la mission de Bessou, auquel nous devons la
plupart de ces intéressants renseignements, a vu près de Liranga, au
Moyen-Congo, cette espèce élevée dans des parcs spéciaux par les
indigènes. Lorsque les animaux deviennent adultes, ils sont mangés ou
vendus.
Les Banziris qui peuplent en cette région les rives du fleuve sont venus
de l’E. où le gros de la tribu est encore fixé au confluent du Kouango
et de l’Oubangui. C’est un des plus beaux types de l’Afrique centrale.
Les femmes sont ordinairement bien faites et coiffées avec goût à l’aide
de perles disposées avec art sur leur tête. Les hommes sont grands et
robustes. Ce sont d’excellents piroguiers et des colporteurs de premier
ordre. Avant l’arrivée des Européens, ils pénétraient déjà au centre du
pays banda en remontant les rivières. Ils emportaient avec eux du bois
rouge, des barrettes de cuivre, des perles. Ils remportaient en échange
des esclaves. « Le Banziri, écrit DECORSE, navigue, pêche, bavarde ou
dort. Il a l’âme du chemineau. Il en a la gaîté, l’inconstance,
l’aptitude à tout faire et à s’accommoder de tout. Les femmes sont des
compagnes agréables ; les hommes des serviteurs débrouillards ; les
chefs toujours d’humeur facile[19]. »
Nous arrivons à la mission de Bessou pour déjeuner ; le P. MOREAU nous
reçoit avec son urbanité habituelle. L’établissement a été créé il y a 6
années seulement et déjà, au point de vue agricole tout au moins, il est
plein de promesses pour l’avenir. Il devrait être un enseignement pour
nos administrateurs. Il est un vivant exemple de ce que l’on peut faire
avec de l’esprit de suite, un labeur constant, de la méthode et un peu
l’oubli de soi-même afin de faire œuvre durable. Nous ne parlerons point
des maisons d’habitation installées avec un véritable confort, de la
petite église luxueuse, des écuries et étables très bien conditionnées,
parfaitement aérées et appropriées au pays. Ce qui est le plus
extraordinaire c’est qu’on a tout fait presque avec rien. Nulle part
peut-être au centre de l’Afrique les blancs n’ont mis autant _la main à
la pâte_.
Au moment où nous l’avons visitée, la mission de Bessou possédait 35 à
40 hectares de terres consacrées aux cultures indigènes et en parfait
état d’entretien, non compris une dizaine d’hectares appartenant aux
familles catholiques du village indigène. Elle avait en outre 70 bœufs
ou vaches venus du Tchad ou du pays de Senoussi, une dizaine de chevaux,
5 ânes, une centaine de moutons (dont une curieuse variété découverte
chez les Bondjos), un grand nombre de chèvres. Ces animaux se portent
bien ; la mouche tsé tsé existe aux environs, mais pas à l’endroit même
où pâturent les troupeaux.
Au dire du P. MOREAU la principale condition pour réussir l’élevage dans
l’intérieur de l’Afrique est d’avoir de bons pâturages. Les meilleures
herbes fourragères pour le bétail sont les petites graminées du Soudan :
_Panicum_, _Paspalum_, _Eleusine indica_. Il faut y ajouter quelques
espèces d’_Andropogon_ et surtout une espèce annuelle qui est
probablement l’_Andropogon nigritanum_. Partout où elle existe, on peut
presque sûrement entretenir des troupeaux. C’est une grande herbe
annuelle à chaumes s’élevant de 1 mètre à 1m,50 au moment de la
floraison. En septembre les animaux la mangent encore très bien, mais
c’est surtout lorsque l’herbe est courte, en jeunes pousses de 0m,40 au
maximum qu’ils la recherchent. Elle peut alors former des prairies que
l’on fait pâturer périodiquement et qui deviennent d’autant plus denses
qu’on les fait paître plus souvent. Cependant à la fin de la saison des
pluies, il faut laisser la plante monter pour qu’elle fleurisse, car
elle est annuelle et elle ne se multiplie que par graines. Elle vient
fort bien dans les terrains complètement débroussés qui ont été cultivés
et s’établit aussi dans la brousse non défrichée. Un grand _Andropogon_
atteignant 3 mètres de hauteur est aussi mangé par les vaches, mais les
chevaux le refusent. Il en est de même d’un Penicillaria. Le bétail
mange aussi avec avidité le sorgho sauvage très commun. Cela est
d’autant plus étonnant qu’en certain pays le sorgho vert a été signalé
comme toxique pour le bétail à cause de l’acide cyanhydrique qu’il
renferme.
Une autre graminée qui tient une grande place dans les pâturages de
cette contrée est l’_Imperata cylindrica_. C’est une grande herbe de
brousse atteignant 1m,50 à 2 mètres de hauteur. La tige se termine par
un gros épi cylindrique d’un blanc plumeux. Les feuilles larges et
longues sont ordinairement employées pour couvrir les cases. Très
répandue dans toute la région du Haut-Oubangui, c’est par excellence
l’herbe caractéristique de ce pays. Des rapides de l’Eléphant à Bessou,
elle couvre des milliers et des milliers d’hectares d’étendue. Les
feuilles un peu coupantes sont ordinairement négligées dans les
pâturages ; les animaux les mangent surtout à l’étable, mais ils en sont
peu friands. Par sa densité et par son abondance dans les prairies
qu’elle forme, elle peut néanmoins être une précieuse ressource pour
l’élevage du bétail. Par contre cette plante est le fléau des cultures
du pays. Elle s’implante dans les terres défrichées, même si elles sont
bien cultivées dès la deuxième année et devient impossible à extirper.
Les jardins, les champs de maïs ou de patates, se trouvent ainsi
rapidement occupés par cette herbe et _c’est principalement
l’envahissement de l’_Imperata _qui amène les indigènes à déplacer,
après quelques années_, leur village pour aller s’établir dans une
région où _cette mauvaise plante n’existe pas encore_. Au bout de 5 ou 6
ans le terrain abandonné est envahi par la grande brousse ou la forêt,
et l’ombrage finit par tuer la graminée. A Bessou, les missionnaires
luttent sans cesse contre sa propagation. Derrière la charrue, les
enfants ramassent les rhizomes de l’_Imperata_ qui ressemblent au
chiendent et on les brûle ensuite. On l’empêche aussi de produire des
graines en fauchant fréquemment les chaumes. Malgré cette lutte
constante on est parfois forcé de lui abandonner des terrains qu’on
avait eu beaucoup de peine à défricher. Une autre mauvaise herbe des
cultures de la région, mais celle-là sans grande utilité (les enfants
mangent les fruits) c’est l’_Icacina senegalensis_, petit arbuste formé
d’un gros paquet de tiges poussant côte à côte et s’élevant à 0m,40 ou
0m,60. Pour le déterrer, il faut faire un trou profond de 0m,80 à 1
mètre. On rencontre alors un tubercule oblong, vertical, parfois
beaucoup plus gros que la tête d’un homme.
Le P. MOREAU et ses collaborateurs ont introduit à la ferme de Bessou
des procédés de culture tout à fait analogues à ceux qu’on pratique en
Europe. Les troupeaux sont soumis toutes les nuits à la stabulation avec
une litière abondante qui permet d’obtenir de l’engrais de ferme. Dans
la mauvaise saison ils sont alimentés avec du foin récolté à l’époque
favorable. Le labourage se fait à la charrue construite par les
missionnaires, attelée d’un cheval ou d’un couple de bœufs. Les
transports s’effectuent à l’aide de carrioles construites aussi sur
place. Toutes les cultures quelles qu’elles soient sont fumées avec des
engrais de fermes et on les emploie en aussi grande abondance que le
permettent les ressources dont on dispose. Le manioc est peu cultivé, on
lui reproche de ne pas venir assez vite. On néglige aussi le bananier
qui rend peu et occupe beaucoup de place. Le maïs est un aliment de luxe
qui n’est distribué aux enfants de la mission que dans les grandes
occasions. C’est avec sa farine que les missionnaires confectionnent le
pain avec lequel ils se nourrissent toute l’année. C’est lui aussi qui
leur fournit après germination et fermentation la boisson habituelle.
Mais il exige pour réussir des terrains riches, de sorte qu’on n’en
cultive guère que ce qu’il faut pour les Européens. Après des séries
d’expériences et d’éliminations, le P. MOREAU est arrivé à donner la
préférence aux patates et aux labiées à tubercules alimentaires (_Coleus
rotundifolius_ et _Coleus Dazo_), ou pommes de terre des pays
chauds[20]. Ce sont les plantes alimentaires qui produisent le plus vite
et donnent les plus forts rendements.
[Illustration : FIG. 5. — Cultures de manioc dans le Haut-Oubangui.]
Quant aux cultures des primitifs, elles sont assez restreintes. Les
_Banziris_ vivent de _maïs_, de poisson et d’un peu de manioc. Les
_Langouassis_ cultivent surtout du maïs et du mil (sorgho), un peu de
manioc, pas ou presque pas de bananiers. Chez les _Togbos_ on fait du
manioc et du maïs. Chez tous on trouve un peu de patates, de _Coleus_,
d’arachides, de pois arachides, de niébés (_Vigna_), de sésame et de
nombreuses sortes de légumes sans grande valeur. L’_Eleusine_ n’existe
pas dans le pays. On le rencontre chez le sultan Rafaï qui en fait de la
bière. Le petit mil (_Penicillaria_) ne se rencontre que plus au nord.
Il fait son apparition chez les Ngapous et dans le pays de Senoussi. Il
ne faut pas omettre les Cucurbitacées alimentaires qui jouent un très
grand rôle dans cette partie de l’Afrique : d’abord les courges ou
citrouilles dont il existe deux espèces en Afrique centrale, _Cucurbita
maxima_ et _C. moschata_ et de nombreuses variétés. Les _Lagenaria_ ou
calebassiers présentent aussi un très grand nombre de variétés et les
fruits avec lesquels on fabrique toutes sortes de vases depuis la gourde
classique jusqu’aux grandes calebasses dans lesquelles les négresses
préparent la cuisine, peuvent être mangés cuits lorsqu’ils sont
suffisamment jeunes. On rencontre également çà et là quelques plants de
pastèques et des _Luffa_ susceptibles d’être consommés jeunes malgré
leur amertume. Mais il existe surtout deux plantes spéciales à ces
régions qui méritent de fixer un peu l’attention.
L’une est une espèce de _Cucumis_ cultivée en grand dans toute l’Afrique
centrale depuis la forêt congolaise jusqu’au centre du Baguirmi. Les
Bandas la nomment _Kokré_ ou _Koukouré_, les Banziris _Sindou_, les
Mandjias d’un nom presque identique _Sindo_. On l’ensemence au
commencement de l’hivernage dans les terres ameublies aux abords des
villages, ainsi que dans les champs de maïs et de sorgho. La plante
ramifiée, rampant sur le sol, ressemble beaucoup à un pied de concombre.
Elle produit un grand nombre de fruits ayant aussi la même forme, mais
complètement lisses à maturité, d’un blanc jaunâtre marbrés de vert et
dont la dimension diffère beaucoup suivant les variétés. Il y en a qui
ne dépassent pas la taille d’une olive, d’autres atteignent la grosseur
d’un citron. Après la récolte du maïs, on laisse les _Kokré_ achever de
mûrir. Bientôt leur tige se dessèche, puis, les fruits, complètement
jaunes et cependant encore très amers, commencent à pourrir. C’est à ce
moment qu’on les récolte. Ils sont ensuite passés dans l’eau et lavés de
manière à séparer les graines très petites, seule partie utilisable de
la plante. Chaque famille fait des provisions abondantes de ces graines.
On les soumet à la cuisson pour en extraire une huile qui sert à enduire
le corps, ou plus fréquemment on les écrase et on les mange réduites en
farine avec des herbes du pays en guise d’épinards.
La seconde plante est aussi probablement un _Cucumis_, mais ne l’ayant
pas vue en fleur nous ne pouvons nous prononcer d’une façon certaine.
Les peuples de race banda la nomment _Doropo_, les Banziris _Lousou_. On
la cultive aussi dans les champs, mais elle ne semble pas sortir du
bassin de l’Oubangui. Elle produit des fruits plus gros que le _Kokré_,
mais beaucoup plus petits que les citrouilles (_Kioukiou_) en banda.
La forme de ces fruits diffère beaucoup suivant les variétés. Il en
existe d’ovoïdes (avec un diamètre de 8 à 12 centimètres),
d’ellipsoïdes, d’allongés en forme de bouteille et dans ce cas ayant une
longueur de 15 à 20 centimètres et pouvant être étranglés à la base ;
d’autres encore ont la forme d’une très grosse fraise. Les _Doropo_ sont
lisses et à maturité ils restent verts avec des marbrures blanchâtres.
Certaines variétés sont presque complètement blanches surtout sur la
face qui repose sur le sol. La chair est également blanchâtre. Chez les
Boubous, au-dessus du Kouango, il en existerait une variété qui a la
chair jaune. Les _Doropo_ se mangent coupés en morceaux et cuits à l’eau
avec ou sans graisse. Le P. MOREAU nous fit déguster un ragoût de mouton
dans lequel les pommes de terre étaient remplacées par des _Doropo_. Il
fallait être prévenu pour s’apercevoir de la substitution. C’est donc
encore une précieuse ressource pour l’alimentation de l’Européen aux
colonies, ressource à ajouter aux _Coleus_ alimentaires sur lesquels
nous avons par ailleurs attiré l’attention.
Les missionnaires nous firent encore connaître tous les végétaux
précieux qu’ils ont introduits à Bessou. Quoique leur installation fût
encore très récente, on trouvait déjà en 1902, en état de produire, la
plupart des arbres fruitiers des pays tropicaux : plusieurs variétés de
manguiers, d’orangers, de citronniers, de cerisiers des Antilles
(_Eugenia Michelii_), de goyaviers, de nombreux avocatiers, la châtaigne
de Cayenne, l’arbre à pain châtaigne, la barbadine, la pomme-liane.
Ils avaient aussi tenté la culture du riz de montagne qui avait donné
d’assez bons résultats ; les ensemencements de blé du Tchad n’avaient
pas réussi.
Le 3 septembre nous retournâmes à Fort-de-Possel enthousiastes de la
belle œuvre agricole accomplie en si peu de temps dans ce pays éloigné
de tout centre civilisé et pleins d’espoir nous-mêmes pour l’avenir du
jardin de cultures que nous voulions créer. Nous ne revenions pas les
mains vides ; le P. MOREAU nous avait laissé la liberté de prélever dans
ses cultures toutes les graines que nous voudrions et même d’emporter
des jeunes plants et des boutures pour les introduire dans les contrées
encore plus sauvages où nous allions pénétrer.
Je fis une partie de la route à pied en suivant un petit sentier qui
longe l’Oubangui et je pus ainsi visiter les groupements banziris
installés en cet endroit. En cette période d’hivernage, les cultures de
manioc et de maïs, les bananeraies et les plantes d’ignames et de
haricots (_Phaseolus lunatus_) accrochés le long des enclos, les champs
de manioc, assez étendus, donnaient véritablement à la contrée l’air
d’un pays de cocagne. Je sus plus tard que cet aspect était trompeur
puisque chaque année la famine faisait des ravages dans le pays et
malheureusement pas seulement ici, mais aussi à proximité de presque
tous les endroits où nous avons des postes et des chefs-lieux de cercle.
Au lieu d’épargner des corvées et des fournitures de vivres aux
peuplades qui ont laissé avec confiance les Européens s’installer auprès
d’elles, nous leur demandons au contraire des prestations plus dures
qu’à celles qui nous ont fermé pendant des années l’accès de leurs
villages. Or, ces peuplades vivaient déjà péniblement avant notre
arrivée. Aujourd’hui nous les forçons à subvenir, contre une
rémunération en verroterie qui a si peu d’importance, à l’alimentation
d’une armée de passagers, à celle de nos miliciens, de nos domestiques
et de nos employés noirs, à celle enfin de nombreuses négresses qui,
dans certains postes, tout en restant inactives, consomment des vivres
produits par d’autres femmes de la brousse, qui, celles-ci, meurent de
faim et sont obligées de laisser périr leurs enfants. Le plus
élémentaire sentiment de justice commanderait que dans ces pays ingrats,
privés de tout moyen de ravitaillement, on ne conserve pas dans un poste
une seule bouche inutile. C’est là ou jamais le cas de dire : « ce qui
est donné aux uns est volé aux autres ! »
A Fort-de-Possel, une mauvaise nouvelle nous attendait. Le Dr DECORSE
souffrait d’une crise d’entérite, redoutait un accès de dysenterie :
c’était sans doute la conséquence de cette nuit froide et humide passée
aux rapides de l’Oubangui. Ses appréhensions furent malheureusement
justifiées par la suite. Dès le lendemain nous décidâmes qu’il irait se
reposer à la mission de Bessou où il trouverait du lait frais et des
vivres appropriés à son état. Il y resta près d’un mois mais ne s’y
reposa guère, continuant à chasser avec passion et à chercher les
renseignements que je l’avais chargé de recueillir sur la faune,
l’anthropologie et l’ethnographie. Je ne devais le revoir que deux mois
plus tard et pour bien peu de temps à Fort-Sibut où il parvint fin
octobre encore plus souffrant. Nos exhortations pour le faire retourner
en arrière furent inutiles. Pendant toute une année encore, de plus en
plus malade, il se traîna énergiquement jusqu’au Tchad, recueillant une
quantité énorme de matériaux d’études, accomplissant tout son devoir
jusqu’au bout et s’il put revenir de ce lointain voyage, c’est qu’il
avait réellement, comme un de nos amis l’a écrit par la suite, « la
volonté de ne pas mourir ». COURTET ayant passé ses journées à organiser
notre départ et à faire sécher au soleil tout notre matériel et nos
pauvres collections, parvint heureusement à les sauver presque toutes.
Les pluies, depuis quelques jours, avaient diminué d’intensité et il
était urgent de nous mettre au plus vite en marche afin d’installer,
avant l’arrivée de la saison sèche, le jardin d’acclimatation et
d’essais que nous devions fonder. Le lieutenant-colonel DESTENAVE
m’avait recommandé pour cet emplacement le poste de Fort-Sibut distant
d’une centaine de kilomètres. En septembre deux voies existent pour
atteindre ce poste : l’une, _la route de terre_, est une piste
débroussée de 6 mètres de large qui, par les petits postes de Botinga,
les Mbrous, et Yangoro atteint le chef-lieu du cercle. On l’effectue à
pied, avec des chevaux du Chari quand il en arrive, mais la mouche tsé
tsé et le climat les tuent si vite qu’il est fort rare qu’on puisse s’en
servir. La seconde voie est _le cours de la Tomi_, rivière qui prend sa
source près de celles de la Fafa, affluent du Bahr-Sara, et après des
détours passe à Fort-Sibut où elle est déjà navigable pour les
baleinières, puis elle descend vers l’Oubangui par un cours sinueux ;
encombrée de rochers, et fréquemment bordée de grands arbres qui gênent
beaucoup la navigation. Elle se réunit à la Kémo, 20 kilomètres environ
à vol d’oiseau avant d’arriver au grand fleuve. Sur la route de terre
les charges sont transportées sur la tête des porteurs, la plupart de
race banda ; sur la Tomi elles sont placées dans des pirogues indigènes
ou des baleinières apportées d’Europe et dirigées par des piroguiers
banziris.
Nous ne pouvions songer à transporter nos deux cents charges d’un seul
coup. Porteurs et piroguiers étaient rares, occupés à cette époque de
l’année aux travaux de culture. De plus la montée des militaires allant
relever leurs camarades au Tchad en avait pris un grand nombre et le
pays souffrait déjà énormément de ces réquisitions permanentes. Je
décidai de partir au plus vite avec MARTRET, abandonnant la plupart des
colis de la mission à la garde de COURTET qui devait en assurer la
montée dès que possible et poursuivre quelques études intéressantes qui
restaient à faire à Fort-de-Possel. Nous quittâmes le poste le 7
septembre au matin, MARTRET remontait la Tomi dans une grande pirogue où
il avait chargé ses précieuses plantes vivantes apportées de France et
du Sénégal et renfermées dans deux serres Ward. La plupart étaient
encore en bon état et cependant elles voyageaient depuis 4 mois ; la
traversée de Bangui à la Kémo en avait tué quelques-unes. Je partis
ensuite par la voie de terre. J’arrivai à Fort-Sibut le 9 septembre et
MARTRET m’y rejoignit deux jours plus tard après avoir failli chavirer
plusieurs fois et avoir vu la plupart de ses pagayeurs s’enfuir.
Le chemin de Fort-de-Possel à Fort-Sibut est aujourd’hui bien connu.
FOUREAU l’a parcouru en 1900 dans la même saison que nous et en a donné
une relation. En 1902 la route n’avait guère changé : la plupart des
villages installés à proximité avaient émigré pour se soustraire aux
corvées et aux prestations de vivres. Les quatre journées de marche que
j’y effectuai me révélèrent une brousse tout à fait identique à celle
que j’avais parcourue 3 ans plus tôt au S. du Soudan français (cercles
de Kouroussa, Bougouni, Sikasso et Bobo-Dioulasso). L’aspect de la
végétation était semblable, la flore de ces deux régions si éloignées
était à peu près identique. Les espèces végétales sont les mêmes dans
les deux contrées ou bien ce sont parfois des espèces très voisines,
ayant le même port et se substituant les unes aux autres. Je rencontrai
cependant sur les plateaux de latérite deux lianes en buissons que je
n’avais encore jamais vues. L’une est un _Mussænda_ que les Ndis nomment
_Debourou_. C’est un arbuste sarmenteux à rameaux retombants formant des
buissons de 2 à 4 mètres de hauteur. Les corolles grandes, d’un beau
jaune et velues à l’intérieur, sont groupées en panicules assez denses.
L’arbuste porte souvent en même temps des fleurs et des fruits mûrs.
Ceux-ci sont des baies rougeâtres à maturité, de la grosseur d’une
groseille à maquereau avec une pulpe sucrée et un peu acide contenant un
grand nombre de graines très fines. Le goût de ce fruit rappelle un peu
la groseille et le P. MOREAU nomme la plante _groseillier de
l’Oubangui_.
L’autre est une Landolphiée, _Clitandra Schweinfurthii_, qui porte à
cette époque des fruits complètement sphériques, d’un vert-jaunâtre à
maturité et renfermant quelques graines entourées d’une pulpe sucrée,
comestible. C’est à tort que FOUREAU a signalé cette liane comme la
source du caoutchouc du Haut-Chari. J’ai expérimenté fréquemment le
latex qui s’écoule quand on incise l’écorce de la plante. Il m’a
toujours donné des résines inutilisables. Il y a certainement eu
confusion avec la liane _Banga_ des Bandas qui est le _Landolphia
owariensis_, vient dans les mêmes lieux, a souvent le même port et est
la seule plante à caoutchouc du pays Banda.
Un arbre fruitier également très répandu sur les plateaux est le _Ficus
Vallis-choudæ_ nommé _Ongo_, par les Ndis et trouvé précédemment par
SCHWEINFURTH dans le Bahr-el-Ghazal. C’est de tous les _Ficus_ connus en
Afrique tropicale celui qui ressemble le plus à notre Ficus d’Europe par
son port et par ses figues. Il forme des touffes de 3 à 7 mètres de haut
avec des branches nombreuses, partant d’une souche commune, et souvent
ramifiées dès la base. Les feuilles sont cordées, subrhomboïdales avec 5
ou 7 grosses dents. Les figues de 6 centimètres de diamètre, ont, à
maturité, la taille et la couleur d’une belle pêche. Leur surface est
veloutée, jaunâtre et marquée longitudinalement de marbrures pourprées,
irrégulières. L’intérieur est creusé d’une grande cavité. La plupart des
ovaires sont avortés et les autres hypertrophiés par la piqûre de la
_mouche des figues_ (probablement un _Blastophaga_). De nombreuses
petites fourmis noires vont et viennent aussi à l’intérieur.
La chair des réceptacles (figues) est fade et faiblement sucrée.
Lorsqu’ils sont très mûrs elle est mangeable, cependant les indigènes en
sont peu friands.