_25 août._ — La bordure forestière qui longe l’Oubangui devient de plus

en plus étroite ; des _Parkia_ et des _Afzelia_ se montrent de temps en

temps. On sait qu’ils caractérisent surtout la zone soudanienne. Au bord

de l’eau croissent à profusion des Ficus nains et quelques grands

palmiers grimpants, très épineux (_Calamus_ ?).

A 10 heures du matin nous passons au village de Kaya ; là encore le

fleuve est coupé de rapides formés de grès cimentés par une pâte

ferrugineuse qui est une espèce de latérite. Nous rencontrons ensuite

les rapides de l’En-Avant ! formés de quartzites relevés presque

verticalement et que traversent des filons de diabase sur une largeur de

40 à 50 mètres. Entre ce barrage et celui de l’Eléphant se trouvent des

conglomérats ferrugineux agglutinant de gros blocs de grès liés. Toute

la surface des roches aux rapides est d’un rouge noirâtre, luisante et

comme vernissée par suite de l’existence d’une couche superficielle de

bioxyde noir de manganèse. Tous ces barrages sont creusés de marmites

plus ou moins profondes produites par les remous de l’eau dans les

rochers. A l’intérieur de certaines de ces marmites il s’est constitué

des agglomérés de galets roulés et polis, cimentés par une pâte

ferrugineuse. Parfois certains galets moulent presque exactement la

cavité de la roche dans laquelle ils sont inclus. Ces galets ont dû être

charriés par un fort courant, puis arrêtés par les marmites dans

lesquelles ils se sont engouffrés ; enfin aux basses eaux, lorsque les

rochers se trouvent entièrement à découvert après que l’eau, retenue

dans les cavités, s’est peu à peu évaporée, un ciment vient chaque année

agglutiner les particules de sable et fixer le galet dans la cavité où

il a été apporté par le courant. C’est par un phénomène absolument

semblable à celui qui s’accomplit encore de nos jours dans les rapides

de l’Oubangui que se sont formés, à des périodes de pluies diluviennes

alternant avec des périodes de sécheresse, les agglomérés ferrugineux

qui entourent tous les massifs rocheux et tous les Kagas du Soudan

occidental et du Soudan central.

Pendant que nous avancions, en suivant la berge, nous avons aperçu,

retenu par des racines, un cadavre en putréfaction avancée. Quelques

pagayeurs se sont jetés à la nage pour aller voir. Puis ils sont revenus

les mains vides. Ils n’ont sans doute pas osé se tailler devant nous un

morceau de viande dans ce cadavre à demi décomposé. D’ailleurs à moins

d’être affamés ils ne mangent que les individus tués à la guerre ou ceux

qui ont été emmenés comme prisonniers. Les Mbagas ne mangent que les

hommes, les Sangos et les Yacomas mangent les hommes et les femmes. Le

cadavre rencontré était celui d’un noir qui vraisemblablement avait été

jeté dans le fleuve après sa mort, car l’Oubangui est le cimetière de

tous les villages riverains.

Les chefs seuls sont enterrés à leur mort.

Rarement les hommes de ces villages, qui passent la moitié de leur vie

sur des pirogues dans le fleuve, se noient accidentellement. Ce sont

d’admirables nageurs qui arrivent presque toujours à regagner les rives,

même s’ils chavirent dans les rapides, à moins qu’ils ne soient assommés

contre les rochers. Beaucoup de Sénégalais et d’Européens, au contraire,

ont trouvé la mort dans le Haut-Oubangui. Trois semaines avant notre

arrivée à Fort-de-Possel, une grande pirogue portant une vingtaine de

Sénégalais et deux sous-officiers européens, avait été surprise par une

tornade au milieu du fleuve, à hauteur du poste. L’embarcation avait

chaviré à une trentaine de mètres seulement de la rive belge et les deux

infortunés sergents, ainsi que la plupart des Sénégalais avaient été

noyés. Nous rappelons ce triste accident pour que tous ceux qui, ayant

lu ces lignes, s’ils sont appelés à voyager dans ces parages, ne se

départissent jamais de la plus grande prudence.

Bien que la bordure d’arbres qui longe le fleuve ne soit plus très

large, elle s’avance encore assez loin dans l’inondation et comme nous

côtoyons constamment la rive, nous faisons connaissance avec des

habitants désagréables : les fourmis et les guêpes.

La grande forêt africaine est le paradis des fourmis. Sur le sol, le

long des troncs d’arbres, sous les feuilles, dans les fleurs on en

trouve. Elles appartiennent à d’innombrables espèces. Il en existe de

presque microscopiques, d’autres ont jusqu’à 2 centimètres de longueur.

L’une des plus désagréables et des plus abondantes est l’_Œcophylla

maragdina_ (Fabr.) Smith, grosse fourmi rousse qui construit son nid en

agglutinant en boule les feuilles encore vertes des arbres sur lesquels

elle vit. Au moindre frôlement les ouvrières quittent leur retraite,

courent très affairées le long des rameaux et se répandent bientôt sur

le corps de l’imprudent qui les a approchées ; elles s’abattent parfois

en si grand nombre qu’elles sont fort désagréables, néanmoins leur

morsure n’est pas très douloureuse. De plus leur corps écrasé dégage une

odeur d’acide formique nauséeuse. Autrement incommode est une fourmi

noire très petite, qui vit également sur les arbres et dont la morsure

détermine un fort œdème qui dure plusieurs jours. Enfin sur presque tous

les arbres, principalement à la fourche des branches, on observe des

renflements noirâtres, ordinairement plus gros qu’une tête d’homme. Ces

masses sont encore des nids d’une autre espèce de fourmi. Les termites,

qui appartiennent à la même famille, sont aussi fort abondants mais ils

ne mordent pas. Leur principal rôle est de transformer les matières

végétales mortes, mais non encore décomposées. Chaque fois que notre

boat vient toucher une branche penchée sur le fleuve, les fourmis

rousses (_Œcophylla_) s’abattent sur nous et elles sont si nombreuses

qu’elles finissent par impatienter.

Elles sont cependant beaucoup moins dangereuses qu’une espèce de guêpe

qui vit par colonies de 10 à 15 individus, construisant un petit rayon

en forme de disque, porté sur un pédoncule fixé soit à une branche

d’arbre, soit à un obstacle quelconque.

En 1905, j’ai été victime d’un accident assez grave, causé par les

piqûres simultanées d’un grand nombre de ces insectes. J’étais en Guinée

française, à l’intérieur d’une case. Une guêpe étant venue voler autour

de moi, je fis de la main le geste de la chasser. Aussitôt une quinzaine

de ces bêtes s’abattirent sur mon visage et mes mains. La douleur que

j’éprouvai parut d’abord imperceptible, mais je sentis bientôt une

sudation abondante ; j’eus à peine le temps de m’étendre sur le lit

perdant connaissance. Je m’éveillai quelques minutes plus tard, pris de

vomissements, une urticaire générale très douloureuse et les mains

toutes gonflées. Par des soins énergiques les douleurs disparurent en

quelques heures, mais j’avais été intoxiqué d’une façon moins violente

mais identique à ce qui arrive quand on est mordu par un serpent

venimeux.

Nos pagayeurs bondjos redoutaient beaucoup ces guêpes. Dès que les

perches dont ils se servaient pour pousser l’embarcation avaient atteint

un nid, ils quittaient aussitôt leur poste et se précipitaient dans

l’eau.

Enfin nous étions aussi parfois incommodés par la grosse mouche tsé tsé

des bois (_Glossina palpalis_) qui a la réputation d’être la

propagatrice de la maladie du sommeil.

Un autre groupe de petits animaux sollicite aussi l’attention du

naturaliste quand il voyage comme nous le faisions. Presque chacun des

rameaux qui venaient nous frôler, chaque feuille d’arbre qui tombait

dans l’embarcation, portaient des cochenilles ou des pucerons fixés

contre l’épiderme. Tantôt ils se réfugient sur les parties jeunes des

plantes, tantôt ils se fixent à l’aisselle des nervures des feuilles.

Quelques plantes de la forêt se sont adaptées à ces commensaux en

produisant naturellement les unes de petites cryptes dans lesquelles les

pucerons se dissimulent, les autres des touffes de petits poils qui les

abritent aussi. Certaines cochenilles se cachent en sécrétant un produit

cire ou gomme, qui finit par former autour d’elles une petite boule

blanche et ces formations foisonnent spécialement sur certaines essences

d’arbres. Le va et vient des fourmis le long des branches est souvent

déterminé par la présence des pucerons. Elles vont très affairées

recueillir les substances sucrées (_miellée_), sécrétées par ces petits

animaux, d’autres visitent les glandes qui se trouvent sur les feuilles

de certains arbres (surtout sur les légumineuses). Certaines espèces

enfin s’aventurent dans les fleurs et vont concurremment aux abeilles y

recueillir du nectar.

Si la vie animale dans la forêt et dans les galeries qui n’en sont

qu’une réduction, paraît peu intense, ce n’est qu’une apparence : un

nombre infini de petites espèces d’insectes grouille au milieu de la

verdure et en vit. A leur tour de nombreuses espèces de petits oiseaux

voltigent à la cîme des arbres et font de ces insectes leur pâture.

_26 août._ — Les gros animaux sont relativement rares à l’exception des

singes. Chaque jour DECORSE en tue quelques-uns et cet appoint de viande

(_niama_) fait le bonheur des Bondjos.

Comme nos provisions de vivres sont terminées et que les pagayeurs

meurent de faim, DECORSE et MARTRET ont décidé d’aller à la chasse en

longeant le fleuve. Ils débarquent au milieu du jour et nous devons les

retrouver le soir aux rapides de l’Éléphant qui ne sont qu’à une faible

distance.

[Illustration : FIG. 3. — Halage d’une embarcation dans les rapides de

l’Oubangui.]

Toute la journée nous avançons avec une lenteur désespérante. Cela se

comprend ; notre chaland très lourd doit lutter contre un courant

extrêmement violent et les pagayeurs n’ont presque pas mangé depuis

quatre jours. Enfin la nuit arrive. Elle est noire, la lune est voilée.

On entend à quelque distance bouillonner l’eau qui s’engouffre dans les

chutes. Il serait de la dernière imprudence de continuer à avancer. Nous

donnons ordre d’accoster à la rive et sous l’épaisse voûte de végétation

nous débarquons. Mais il sera impossible à nos deux compagnons de nous

trouver sous ce fourré presque impénétrable, par l’obscurité complète

d’une nuit d’orage ! Nous avons d’abord appelé, personne n’a répondu ;

COURTET donne des coups de sifflets prolongés, rien ; les Bondjos

sonnent dans leurs trompes bruyantes, faites avec des cornes

d’antilopes, silence. Enfin nous tirons des coups de fusils d’abord

isolés, puis par salves de deux coups, nous n’entendons toujours que le

bruit de l’eau dans les chutes. Nous avons ainsi passé la moitié de la

nuit à appeler en faisant encore monter des boys au haut des arbres,

puis nous nous sommes couchés pleins d’inquiétude.

Quant aux Bondjos qui meurent de faim et n’ont rien à manger, ils se

sont essaimés à travers le bois sous la nuit profonde à la recherche des

palmiers à huile pour en cueillir les régimes. Les noix de palme ne sont

pas un aliment fameux, mais au moins cela calmera leur faim. Toute la

nuit j’entends le bruit que font ces malheureux en cassant les amandes

de palme entre deux pierres.

_27 août._ — De grand matin l’embarcation est démarrée. A 9 heures nous

arrivons près des chutes. DECORSE et MARTRET sont là accroupis devant un

feu qui achève de se consumer. Depuis la veille à midi ils n’ont

naturellement pas mangé et malgré le grand brasero qu’ils ont allumé,

toute la nuit ils ont été transis. Ceux qui n’ont jamais couché à la

belle étoile, au bord des grands fleuves africains, étendus sur le sable

brûlant au milieu du jour, mais durant la nuit imprégnés d’eau comme une

éponge, ne savent pas combien sont froides et humides les nuits

d’hivernage.

Les rapides de l’Éléphant ont une très mauvaise réputation. Depuis notre

occupation de nombreuses embarcations s’y sont perdues corps et biens ;

des Européens s’y sont noyés à diverses reprises. Aussi on prend la

précaution de descendre à terre et de décharger tous les bagages ; le

boat passe ensuite à vide sans trop de difficultés.

Avant qu’il se remette en marche je quitte mes compagnons pour

m’enfoncer dans la brousse dont je veux voir les divers aspects. Nous

nous retrouverons au prochain village qui n’est qu’à quelques

kilomètres. Je pars sans armes avec un Sénégalais et un boy banziri qui

me sert de guide. La bordure d’arbres à hauteur des rapides est à peine

de 30 mètres de largeur. Par delà s’étend une vaste prairie avec des

herbes de 2 mètres de hauteur, sorte de jungle sans arbres et sans

arbustes, qui non seulement recouvre les parties basses, mais tapisse

aussi tous les coteaux environnants arrondis en mamelons de 50 à 60

mètres de hauteur. J’entreprends l’ascension fort pénible d’un des

mamelons : nous devons nous frayer un passage à travers les hautes

herbes, car il n’existe pas le moindre sentier. Les parties humides sont

occupées par un grand roseau, espèce de _Panicum_ atteignant 5 mètres de

hauteur ; puis on retombe dans la jungle dont les herbes ne s’élèvent

plus, à mesure qu’on monte, qu’à 1m,50, puis 1 mètre de hauteur. En

certaines places où la latérite affleure, on trouve même, recouvrant le

mince enduit de terre végétale, une prairie formée d’un fin gazon, haut

d’un pied à peine, toute émaillée des fleurs violacées du _Cleome

Chevalieri_ Schinz, jolie plante croissant à l’hivernage entre les

fentes de la roche ferrugineuse et que je devais revoir ensuite toujours

dans des stations analogues, jusqu’à la 11e parallèle. Du haut on jouit

d’une vue magnifique. De tous les côtés, et spécialement sur la rive

belge, on aperçoit des coteaux analogues, à sommets arrondis. La plupart

n’ont d’autre parure que la grande prairie qui les enveloppe. Quelques-

uns seulement sont couronnés de beaux arbres et à leurs flancs

s’accrochent quelques arbustes rabougris. Depuis des siècles sans doute,

pendant la saison sèche, cette végétation est la proie des flammes. Je

descends en me dirigeant vers le nord ; nous finissons par trouver un

sentier, mais cette marche m’a exténué ; de plus en plein midi un soleil

de plomb darde sur nous ses rayons.

A 5 heures j’arrive souffrant au village de Khaya où sont mes

compagnons. J’ai été frappé d’une légère insolation, et malgré les

aspersions d’eau que me donnait le banziri pendant que le sénégalais

s’en allait tranquillement, je suis resté plus d’une heure étendu sur le

sentier.

_28 août._ — Ce matin il n’y paraît plus. Nous partons de bonne heure,

mais déjà distancés par les militaires se rendant au territoire du

Tchad, partis de Bangui 5 jours après nous. Vers 9 heures nous passons

un des derniers rapides. La roche est formée par un quartzite très dur

coupé par des filonnets de quartz. Vers 2 heures nous défilons le long

d’une falaise haute de 7 à 8 mètres au-dessus du niveau actuel ; ici la

roche est un grès rouge caverneux, sorte de latérite. Peu de temps après

nous passons devant le dernier village mbouaka.

Sur les rives, le fleuve devient maintenant uniforme ; le _Synsepalum

dulcificum_ est assez commun ainsi que le petit caféier (_Coffea

congensis_) que nous avions déjà vu à Bangui et que nous avons retrouvé

presque constamment sur les berges du fleuve, croissant presque toujours

dans des terrains inondés à cette époque de l’année. Une partie de ses

baies commencent à rougir, mais les indigènes n’y font pas attention.

Un grand _Mimusops_ est très fréquent sur la rive. Il s’élève jusqu’à 40

mètres de hauteur et son tronc atteint 20 mètres sans se ramifier.

Un fort orage éclate à midi. La pluie n’est pas précédée de vent, mais

elle tombe sans discontinuer jusqu’à 4 heures. Le soir nous campons dans

la brousse.

_29 août._ — La navigation est désormais libre et nous avançons assez

vite dans le bief où débouchent l’Ombella et la Kémo. Au milieu du jour

nous passons au petit poste de Kouré où habitent quelques Ngapous

(groupe banda). Les hautes berges du fleuve sont taillées dans un

terrain d’alluvions récentes déposées sans doute à l’époque où le

barrage de l’Eléphant déterminait en arrière la formation d’un grand

lac. Je constate en effet dans la falaise l’existence d’un banc de

coquilles d’_Etheria_ épais de 0m,10 et situé à 3 mètres au-dessus du

niveau actuel des eaux et à 1 mètre au-dessous de la surface du sol.

Le soir nous atteignons la factorerie installée par une compagnie

concessionnaire près de l’embouchure de l’Ombella. Nous y passons la

nuit et nos hommes peuvent enfin se gaver de viande boucanée d’éléphant.

C’est là que campèrent DYBOWSKI, MAISTRE, GENTIL.

_30 août._ — Enfin nous allons arriver !

A 2 heures nous voyons, filant au milieu du fleuve qu’elle descend à

toute vitesse, une baleinière battant pavillon français. Elle nous fait

des signaux et nous abordons sur un rocher. Le lieutenant-colonel

DESTENAVE est à bord : il vient de passer 20 mois au Tchad comme

commissaire du gouvernement et rentre en France. Je suis heureux de le

rencontrer et de recevoir ses conseils. A mon premier voyage au Soudan,

le commandant DESTENAVE était un des collaborateurs les plus dévoués du

général DE TRENTINIAN et il coopéra largement à l’occupation de la

boucle du Niger. Au Tchad il a anéanti les débris de l’armée de Rabah,

vengé la mort du capitaine MILLOT tué au Kanem par les bandes du Mahdi

Senoussi, commencé l’exploration méthodique du grand lac africain. Enfin

c’est sous sa direction qu’ont été poursuivies de très belles

explorations géographiques par les capitaines DUBOIS, TRUFFERT, JULIEN

et le lieutenant LACOIN. Le colonel m’apprend qu’il a été avisé par un

courrier reçu seulement la veille, de l’arrivée de notre mission. Il a

aussitôt envoyé une circulaire dans tous les postes pour que

l’Administration et les troupes du corps d’occupation nous accordent

tout leur concours. Il complétera ses instructions par une nouvelle

circulaire dès son arrivée à Bangui. Ces circulaires, où étaient

précisés le but de notre voyage et les moyens nécessaires pour

l’accomplir, nous furent dans la suite de la plus grande utilité.

Le soir à la nuit nous arrivons au poste de Fort-de-Possel et nous y

recevons la plus large hospitalité du résident M. LALANDE.

_1er septembre._ — Le poste de Fort-de-Possel que l’on appelle encore La

Kémo est installé près du confluent de cette rivière avec l’Oubangui,

qui en cet endroit est un admirable fleuve large de plus d’un kilomètre.

Tous les officiers et fonctionnaires, tous les agents de commerce qui se

rendent à Mobaye puis, de là, dans les territoires de la Kotto ou des

Sultanats, s’y arrêtent ordinairement, mais il est surtout le point

d’accès du territoire du Tchad et c’est par là que passe tout le

ravitaillement allant au Chari.

[Illustration : FIG. 4. — Préparateurs indigènes. Séchage des herbiers.]

Les traces de l’ancien poste fondé par DYBOWSKI ont presque disparu : il

était à quelques centaines de mètres du camp actuel créé en 1899 par les

collaborateurs de GENTIL.

Son nom rappelle le souvenir du maréchal des logis DE POSSEL, mort

courageusement (1892) à l’assaut de Kouno où fut vengé le meurtre de

BRETONNET et de ses compagnons.

J’ai passé la journée à reconnaître les abords du poste. Il est ombragé

par quelques beaux arbres dont l’un appartient à une essence dans

laquelle les indigènes creusent leurs pirogues. C’est une bonne espèce

de bois d’acajou qui était encore inconnue lors de notre voyage et que

CASIMIR DE CANDOLLE a nommée d’après nos spécimens _Khaya

grandifoliolata_ C. DC. Derrière le poste s’étend une grande prairie

déboisée, semée seulement de beaux palmiers rôniers (_Borassus_) et

toute remplie de petites herbes comme aux rapides de l’Eléphant, puis,

plus loin encore, un marais traversé par un ruisseau bordé de palmiers

(_Raphia monbuttorum_ Drude), enfin tout à l’horizon, la vraie brousse

semée d’arbres, la végétation de parc du Soudan français et du Bahr-el-

Ghazal.

Le reste de la journée se passe à sécher les collections amassées depuis

Bangui et tout notre matériel considérablement avarié.

_2 septembre._ — Avant d’aller installer le jardin d’essai que nous

devons créer dans le territoire du Tchad, j’ai voulu aller voir avec

MARTRET les plantations créées par les missionnaires à Bessou (Mission

de la Sainte-Famille), à une vingtaine de kilomètres en amont de Fort-

de-Possel. Nous partons de grand matin dans une pirogue indigène[18].

J’ai une fois de plus l’occasion de constater que, même au cœur de

l’Afrique, on fait parfois des rencontres bien inattendues. Le pilote de

notre embarcation est tout simplement un personnage. C’est Bourounga,

fils de Bembé, qui accueillit la mission DYBOWSKI en 1891. Bourounga

suivit DYBOWSKI comme boy jusque dans le bassin du Chari, il

l’accompagna ensuite à Brazzaville et resta quelque temps à la mission

catholique où il a appris à parler à peu près le français. C’est

aujourd’hui un grand garçon d’une vingtaine d’années, à l’air

intelligent, bien qu’il se grise quelquefois. Il est trop renseigné sur

les boissons fermentées que l’on peut consommer dans le Haut-Oubangui.

Les banziris font usage du _Pata_, sorte de bière de maïs. Les Bandas

s’enivrent avec le _Pipi_ obtenu en faisant fermenter la farine de

sorgho non germé. C’est une mixture détestable qui est loin de valoir

l’excellente bière de sorgho des Saras analogue au _dolo_ de nos

Soudanais.

Sur la rive belge on fabrique du vin de palme avec la sève du palmier à

huile (_Elæis_), mais on ne se sert jamais de la sève du Palmier

_Borassus_ que j’ai vu utiliser pour cet usage seulement dans la Haute-

Volta ou Soudan occidental. Le poste de Mobaye est le paradis des

buveurs : on retire aux environs un excellent vin de palme d’un grand

_Raphia_ nommé _Bambou_ par les Européens. « A cet endroit, dit

Bourounga, pour 0 fr. 50 on vous donne deux dames-jeannes de 15 litres

chacune pleines de vin de palme. » Le sultan Rafaï était un alcoolique

raffiné. Avec un canon de fusil en guise d’alambic, il distillait le jus

fermenté de la canne à sucre et ingurgitait l’affreuse liqueur. « Enfin,

ajoute Bourounga, à la mission de Bessou, le père MOREAU fabrique de

l’eau-de-vie de papaye que les Blancs aiment bien aussi, mais c’est très

fort ! »

En me racontant ces choses, mon compagnon fume sa pipe, véritable objet

d’art banziri. Elle se compose d’un grand fourneau en terre cuite

vernissée, couleur noir d’ébène et à surface couverte d’arabesques assez

élégantes.

Ce fourneau est recourbé et s’emmanche sur une corne d’antilope qui sert

de tuyau à la pipe. Pour remplir le fourneau il faudrait au moins 50

grammes de tabac. Celui fumé par les indigènes est simplement préparé en

séchant au soleil des feuilles de _Nicotiana tabacum_. Les Européens et

les Sénégalais les font sécher à l’ombre dans une case. Au bout du

troisième jour on met les feuilles dans une caisse et on arrose de temps

en temps avec de l’eau. Le tabac ainsi préparé, au dire de MARTRET, vaut

celui de France.

L'Afrique centrale française · 第 5 / 66 段