en plus étroite ; des _Parkia_ et des _Afzelia_ se montrent de temps en
temps. On sait qu’ils caractérisent surtout la zone soudanienne. Au bord
de l’eau croissent à profusion des Ficus nains et quelques grands
palmiers grimpants, très épineux (_Calamus_ ?).
A 10 heures du matin nous passons au village de Kaya ; là encore le
fleuve est coupé de rapides formés de grès cimentés par une pâte
ferrugineuse qui est une espèce de latérite. Nous rencontrons ensuite
les rapides de l’En-Avant ! formés de quartzites relevés presque
verticalement et que traversent des filons de diabase sur une largeur de
40 à 50 mètres. Entre ce barrage et celui de l’Eléphant se trouvent des
conglomérats ferrugineux agglutinant de gros blocs de grès liés. Toute
la surface des roches aux rapides est d’un rouge noirâtre, luisante et
comme vernissée par suite de l’existence d’une couche superficielle de
bioxyde noir de manganèse. Tous ces barrages sont creusés de marmites
plus ou moins profondes produites par les remous de l’eau dans les
rochers. A l’intérieur de certaines de ces marmites il s’est constitué
des agglomérés de galets roulés et polis, cimentés par une pâte
ferrugineuse. Parfois certains galets moulent presque exactement la
cavité de la roche dans laquelle ils sont inclus. Ces galets ont dû être
charriés par un fort courant, puis arrêtés par les marmites dans
lesquelles ils se sont engouffrés ; enfin aux basses eaux, lorsque les
rochers se trouvent entièrement à découvert après que l’eau, retenue
dans les cavités, s’est peu à peu évaporée, un ciment vient chaque année
agglutiner les particules de sable et fixer le galet dans la cavité où
il a été apporté par le courant. C’est par un phénomène absolument
semblable à celui qui s’accomplit encore de nos jours dans les rapides
de l’Oubangui que se sont formés, à des périodes de pluies diluviennes
alternant avec des périodes de sécheresse, les agglomérés ferrugineux
qui entourent tous les massifs rocheux et tous les Kagas du Soudan
occidental et du Soudan central.
Pendant que nous avancions, en suivant la berge, nous avons aperçu,
retenu par des racines, un cadavre en putréfaction avancée. Quelques
pagayeurs se sont jetés à la nage pour aller voir. Puis ils sont revenus
les mains vides. Ils n’ont sans doute pas osé se tailler devant nous un
morceau de viande dans ce cadavre à demi décomposé. D’ailleurs à moins
d’être affamés ils ne mangent que les individus tués à la guerre ou ceux
qui ont été emmenés comme prisonniers. Les Mbagas ne mangent que les
hommes, les Sangos et les Yacomas mangent les hommes et les femmes. Le
cadavre rencontré était celui d’un noir qui vraisemblablement avait été
jeté dans le fleuve après sa mort, car l’Oubangui est le cimetière de
tous les villages riverains.
Les chefs seuls sont enterrés à leur mort.
Rarement les hommes de ces villages, qui passent la moitié de leur vie
sur des pirogues dans le fleuve, se noient accidentellement. Ce sont
d’admirables nageurs qui arrivent presque toujours à regagner les rives,
même s’ils chavirent dans les rapides, à moins qu’ils ne soient assommés
contre les rochers. Beaucoup de Sénégalais et d’Européens, au contraire,
ont trouvé la mort dans le Haut-Oubangui. Trois semaines avant notre
arrivée à Fort-de-Possel, une grande pirogue portant une vingtaine de
Sénégalais et deux sous-officiers européens, avait été surprise par une
tornade au milieu du fleuve, à hauteur du poste. L’embarcation avait
chaviré à une trentaine de mètres seulement de la rive belge et les deux
infortunés sergents, ainsi que la plupart des Sénégalais avaient été
noyés. Nous rappelons ce triste accident pour que tous ceux qui, ayant
lu ces lignes, s’ils sont appelés à voyager dans ces parages, ne se
départissent jamais de la plus grande prudence.
Bien que la bordure d’arbres qui longe le fleuve ne soit plus très
large, elle s’avance encore assez loin dans l’inondation et comme nous
côtoyons constamment la rive, nous faisons connaissance avec des
habitants désagréables : les fourmis et les guêpes.
La grande forêt africaine est le paradis des fourmis. Sur le sol, le
long des troncs d’arbres, sous les feuilles, dans les fleurs on en
trouve. Elles appartiennent à d’innombrables espèces. Il en existe de
presque microscopiques, d’autres ont jusqu’à 2 centimètres de longueur.
L’une des plus désagréables et des plus abondantes est l’_Œcophylla
maragdina_ (Fabr.) Smith, grosse fourmi rousse qui construit son nid en
agglutinant en boule les feuilles encore vertes des arbres sur lesquels
elle vit. Au moindre frôlement les ouvrières quittent leur retraite,
courent très affairées le long des rameaux et se répandent bientôt sur
le corps de l’imprudent qui les a approchées ; elles s’abattent parfois
en si grand nombre qu’elles sont fort désagréables, néanmoins leur
morsure n’est pas très douloureuse. De plus leur corps écrasé dégage une
odeur d’acide formique nauséeuse. Autrement incommode est une fourmi
noire très petite, qui vit également sur les arbres et dont la morsure
détermine un fort œdème qui dure plusieurs jours. Enfin sur presque tous
les arbres, principalement à la fourche des branches, on observe des
renflements noirâtres, ordinairement plus gros qu’une tête d’homme. Ces
masses sont encore des nids d’une autre espèce de fourmi. Les termites,
qui appartiennent à la même famille, sont aussi fort abondants mais ils
ne mordent pas. Leur principal rôle est de transformer les matières
végétales mortes, mais non encore décomposées. Chaque fois que notre
boat vient toucher une branche penchée sur le fleuve, les fourmis
rousses (_Œcophylla_) s’abattent sur nous et elles sont si nombreuses
qu’elles finissent par impatienter.
Elles sont cependant beaucoup moins dangereuses qu’une espèce de guêpe
qui vit par colonies de 10 à 15 individus, construisant un petit rayon
en forme de disque, porté sur un pédoncule fixé soit à une branche
d’arbre, soit à un obstacle quelconque.
En 1905, j’ai été victime d’un accident assez grave, causé par les
piqûres simultanées d’un grand nombre de ces insectes. J’étais en Guinée
française, à l’intérieur d’une case. Une guêpe étant venue voler autour
de moi, je fis de la main le geste de la chasser. Aussitôt une quinzaine
de ces bêtes s’abattirent sur mon visage et mes mains. La douleur que
j’éprouvai parut d’abord imperceptible, mais je sentis bientôt une
sudation abondante ; j’eus à peine le temps de m’étendre sur le lit
perdant connaissance. Je m’éveillai quelques minutes plus tard, pris de
vomissements, une urticaire générale très douloureuse et les mains
toutes gonflées. Par des soins énergiques les douleurs disparurent en
quelques heures, mais j’avais été intoxiqué d’une façon moins violente
mais identique à ce qui arrive quand on est mordu par un serpent
venimeux.
Nos pagayeurs bondjos redoutaient beaucoup ces guêpes. Dès que les
perches dont ils se servaient pour pousser l’embarcation avaient atteint
un nid, ils quittaient aussitôt leur poste et se précipitaient dans
l’eau.
Enfin nous étions aussi parfois incommodés par la grosse mouche tsé tsé
des bois (_Glossina palpalis_) qui a la réputation d’être la
propagatrice de la maladie du sommeil.
Un autre groupe de petits animaux sollicite aussi l’attention du
naturaliste quand il voyage comme nous le faisions. Presque chacun des
rameaux qui venaient nous frôler, chaque feuille d’arbre qui tombait
dans l’embarcation, portaient des cochenilles ou des pucerons fixés
contre l’épiderme. Tantôt ils se réfugient sur les parties jeunes des
plantes, tantôt ils se fixent à l’aisselle des nervures des feuilles.
Quelques plantes de la forêt se sont adaptées à ces commensaux en
produisant naturellement les unes de petites cryptes dans lesquelles les
pucerons se dissimulent, les autres des touffes de petits poils qui les
abritent aussi. Certaines cochenilles se cachent en sécrétant un produit
cire ou gomme, qui finit par former autour d’elles une petite boule
blanche et ces formations foisonnent spécialement sur certaines essences
d’arbres. Le va et vient des fourmis le long des branches est souvent
déterminé par la présence des pucerons. Elles vont très affairées
recueillir les substances sucrées (_miellée_), sécrétées par ces petits
animaux, d’autres visitent les glandes qui se trouvent sur les feuilles
de certains arbres (surtout sur les légumineuses). Certaines espèces
enfin s’aventurent dans les fleurs et vont concurremment aux abeilles y
recueillir du nectar.
Si la vie animale dans la forêt et dans les galeries qui n’en sont
qu’une réduction, paraît peu intense, ce n’est qu’une apparence : un
nombre infini de petites espèces d’insectes grouille au milieu de la
verdure et en vit. A leur tour de nombreuses espèces de petits oiseaux
voltigent à la cîme des arbres et font de ces insectes leur pâture.
_26 août._ — Les gros animaux sont relativement rares à l’exception des
singes. Chaque jour DECORSE en tue quelques-uns et cet appoint de viande
(_niama_) fait le bonheur des Bondjos.
Comme nos provisions de vivres sont terminées et que les pagayeurs
meurent de faim, DECORSE et MARTRET ont décidé d’aller à la chasse en
longeant le fleuve. Ils débarquent au milieu du jour et nous devons les
retrouver le soir aux rapides de l’Éléphant qui ne sont qu’à une faible
distance.
[Illustration : FIG. 3. — Halage d’une embarcation dans les rapides de
l’Oubangui.]
Toute la journée nous avançons avec une lenteur désespérante. Cela se
comprend ; notre chaland très lourd doit lutter contre un courant
extrêmement violent et les pagayeurs n’ont presque pas mangé depuis
quatre jours. Enfin la nuit arrive. Elle est noire, la lune est voilée.
On entend à quelque distance bouillonner l’eau qui s’engouffre dans les
chutes. Il serait de la dernière imprudence de continuer à avancer. Nous
donnons ordre d’accoster à la rive et sous l’épaisse voûte de végétation
nous débarquons. Mais il sera impossible à nos deux compagnons de nous
trouver sous ce fourré presque impénétrable, par l’obscurité complète
d’une nuit d’orage ! Nous avons d’abord appelé, personne n’a répondu ;
COURTET donne des coups de sifflets prolongés, rien ; les Bondjos
sonnent dans leurs trompes bruyantes, faites avec des cornes
d’antilopes, silence. Enfin nous tirons des coups de fusils d’abord
isolés, puis par salves de deux coups, nous n’entendons toujours que le
bruit de l’eau dans les chutes. Nous avons ainsi passé la moitié de la
nuit à appeler en faisant encore monter des boys au haut des arbres,
puis nous nous sommes couchés pleins d’inquiétude.
Quant aux Bondjos qui meurent de faim et n’ont rien à manger, ils se
sont essaimés à travers le bois sous la nuit profonde à la recherche des
palmiers à huile pour en cueillir les régimes. Les noix de palme ne sont
pas un aliment fameux, mais au moins cela calmera leur faim. Toute la
nuit j’entends le bruit que font ces malheureux en cassant les amandes
de palme entre deux pierres.
_27 août._ — De grand matin l’embarcation est démarrée. A 9 heures nous
arrivons près des chutes. DECORSE et MARTRET sont là accroupis devant un
feu qui achève de se consumer. Depuis la veille à midi ils n’ont
naturellement pas mangé et malgré le grand brasero qu’ils ont allumé,
toute la nuit ils ont été transis. Ceux qui n’ont jamais couché à la
belle étoile, au bord des grands fleuves africains, étendus sur le sable
brûlant au milieu du jour, mais durant la nuit imprégnés d’eau comme une
éponge, ne savent pas combien sont froides et humides les nuits
d’hivernage.
Les rapides de l’Éléphant ont une très mauvaise réputation. Depuis notre
occupation de nombreuses embarcations s’y sont perdues corps et biens ;
des Européens s’y sont noyés à diverses reprises. Aussi on prend la
précaution de descendre à terre et de décharger tous les bagages ; le
boat passe ensuite à vide sans trop de difficultés.
Avant qu’il se remette en marche je quitte mes compagnons pour
m’enfoncer dans la brousse dont je veux voir les divers aspects. Nous
nous retrouverons au prochain village qui n’est qu’à quelques
kilomètres. Je pars sans armes avec un Sénégalais et un boy banziri qui
me sert de guide. La bordure d’arbres à hauteur des rapides est à peine
de 30 mètres de largeur. Par delà s’étend une vaste prairie avec des
herbes de 2 mètres de hauteur, sorte de jungle sans arbres et sans
arbustes, qui non seulement recouvre les parties basses, mais tapisse
aussi tous les coteaux environnants arrondis en mamelons de 50 à 60
mètres de hauteur. J’entreprends l’ascension fort pénible d’un des
mamelons : nous devons nous frayer un passage à travers les hautes
herbes, car il n’existe pas le moindre sentier. Les parties humides sont
occupées par un grand roseau, espèce de _Panicum_ atteignant 5 mètres de
hauteur ; puis on retombe dans la jungle dont les herbes ne s’élèvent
plus, à mesure qu’on monte, qu’à 1m,50, puis 1 mètre de hauteur. En
certaines places où la latérite affleure, on trouve même, recouvrant le
mince enduit de terre végétale, une prairie formée d’un fin gazon, haut
d’un pied à peine, toute émaillée des fleurs violacées du _Cleome
Chevalieri_ Schinz, jolie plante croissant à l’hivernage entre les
fentes de la roche ferrugineuse et que je devais revoir ensuite toujours
dans des stations analogues, jusqu’à la 11e parallèle. Du haut on jouit
d’une vue magnifique. De tous les côtés, et spécialement sur la rive
belge, on aperçoit des coteaux analogues, à sommets arrondis. La plupart
n’ont d’autre parure que la grande prairie qui les enveloppe. Quelques-
uns seulement sont couronnés de beaux arbres et à leurs flancs
s’accrochent quelques arbustes rabougris. Depuis des siècles sans doute,
pendant la saison sèche, cette végétation est la proie des flammes. Je
descends en me dirigeant vers le nord ; nous finissons par trouver un
sentier, mais cette marche m’a exténué ; de plus en plein midi un soleil
de plomb darde sur nous ses rayons.
A 5 heures j’arrive souffrant au village de Khaya où sont mes
compagnons. J’ai été frappé d’une légère insolation, et malgré les
aspersions d’eau que me donnait le banziri pendant que le sénégalais
s’en allait tranquillement, je suis resté plus d’une heure étendu sur le
sentier.
_28 août._ — Ce matin il n’y paraît plus. Nous partons de bonne heure,
mais déjà distancés par les militaires se rendant au territoire du
Tchad, partis de Bangui 5 jours après nous. Vers 9 heures nous passons
un des derniers rapides. La roche est formée par un quartzite très dur
coupé par des filonnets de quartz. Vers 2 heures nous défilons le long
d’une falaise haute de 7 à 8 mètres au-dessus du niveau actuel ; ici la
roche est un grès rouge caverneux, sorte de latérite. Peu de temps après
nous passons devant le dernier village mbouaka.
Sur les rives, le fleuve devient maintenant uniforme ; le _Synsepalum
dulcificum_ est assez commun ainsi que le petit caféier (_Coffea
congensis_) que nous avions déjà vu à Bangui et que nous avons retrouvé
presque constamment sur les berges du fleuve, croissant presque toujours
dans des terrains inondés à cette époque de l’année. Une partie de ses
baies commencent à rougir, mais les indigènes n’y font pas attention.
Un grand _Mimusops_ est très fréquent sur la rive. Il s’élève jusqu’à 40
mètres de hauteur et son tronc atteint 20 mètres sans se ramifier.
Un fort orage éclate à midi. La pluie n’est pas précédée de vent, mais
elle tombe sans discontinuer jusqu’à 4 heures. Le soir nous campons dans
la brousse.
_29 août._ — La navigation est désormais libre et nous avançons assez
vite dans le bief où débouchent l’Ombella et la Kémo. Au milieu du jour
nous passons au petit poste de Kouré où habitent quelques Ngapous
(groupe banda). Les hautes berges du fleuve sont taillées dans un
terrain d’alluvions récentes déposées sans doute à l’époque où le
barrage de l’Eléphant déterminait en arrière la formation d’un grand
lac. Je constate en effet dans la falaise l’existence d’un banc de
coquilles d’_Etheria_ épais de 0m,10 et situé à 3 mètres au-dessus du
niveau actuel des eaux et à 1 mètre au-dessous de la surface du sol.
Le soir nous atteignons la factorerie installée par une compagnie
concessionnaire près de l’embouchure de l’Ombella. Nous y passons la
nuit et nos hommes peuvent enfin se gaver de viande boucanée d’éléphant.
C’est là que campèrent DYBOWSKI, MAISTRE, GENTIL.
_30 août._ — Enfin nous allons arriver !
A 2 heures nous voyons, filant au milieu du fleuve qu’elle descend à
toute vitesse, une baleinière battant pavillon français. Elle nous fait
des signaux et nous abordons sur un rocher. Le lieutenant-colonel
DESTENAVE est à bord : il vient de passer 20 mois au Tchad comme
commissaire du gouvernement et rentre en France. Je suis heureux de le
rencontrer et de recevoir ses conseils. A mon premier voyage au Soudan,
le commandant DESTENAVE était un des collaborateurs les plus dévoués du
général DE TRENTINIAN et il coopéra largement à l’occupation de la
boucle du Niger. Au Tchad il a anéanti les débris de l’armée de Rabah,
vengé la mort du capitaine MILLOT tué au Kanem par les bandes du Mahdi
Senoussi, commencé l’exploration méthodique du grand lac africain. Enfin
c’est sous sa direction qu’ont été poursuivies de très belles
explorations géographiques par les capitaines DUBOIS, TRUFFERT, JULIEN
et le lieutenant LACOIN. Le colonel m’apprend qu’il a été avisé par un
courrier reçu seulement la veille, de l’arrivée de notre mission. Il a
aussitôt envoyé une circulaire dans tous les postes pour que
l’Administration et les troupes du corps d’occupation nous accordent
tout leur concours. Il complétera ses instructions par une nouvelle
circulaire dès son arrivée à Bangui. Ces circulaires, où étaient
précisés le but de notre voyage et les moyens nécessaires pour
l’accomplir, nous furent dans la suite de la plus grande utilité.
Le soir à la nuit nous arrivons au poste de Fort-de-Possel et nous y
recevons la plus large hospitalité du résident M. LALANDE.
_1er septembre._ — Le poste de Fort-de-Possel que l’on appelle encore La
Kémo est installé près du confluent de cette rivière avec l’Oubangui,
qui en cet endroit est un admirable fleuve large de plus d’un kilomètre.
Tous les officiers et fonctionnaires, tous les agents de commerce qui se
rendent à Mobaye puis, de là, dans les territoires de la Kotto ou des
Sultanats, s’y arrêtent ordinairement, mais il est surtout le point
d’accès du territoire du Tchad et c’est par là que passe tout le
ravitaillement allant au Chari.
[Illustration : FIG. 4. — Préparateurs indigènes. Séchage des herbiers.]
Les traces de l’ancien poste fondé par DYBOWSKI ont presque disparu : il
était à quelques centaines de mètres du camp actuel créé en 1899 par les
collaborateurs de GENTIL.
Son nom rappelle le souvenir du maréchal des logis DE POSSEL, mort
courageusement (1892) à l’assaut de Kouno où fut vengé le meurtre de
BRETONNET et de ses compagnons.
J’ai passé la journée à reconnaître les abords du poste. Il est ombragé
par quelques beaux arbres dont l’un appartient à une essence dans
laquelle les indigènes creusent leurs pirogues. C’est une bonne espèce
de bois d’acajou qui était encore inconnue lors de notre voyage et que
CASIMIR DE CANDOLLE a nommée d’après nos spécimens _Khaya
grandifoliolata_ C. DC. Derrière le poste s’étend une grande prairie
déboisée, semée seulement de beaux palmiers rôniers (_Borassus_) et
toute remplie de petites herbes comme aux rapides de l’Eléphant, puis,
plus loin encore, un marais traversé par un ruisseau bordé de palmiers
(_Raphia monbuttorum_ Drude), enfin tout à l’horizon, la vraie brousse
semée d’arbres, la végétation de parc du Soudan français et du Bahr-el-
Ghazal.
Le reste de la journée se passe à sécher les collections amassées depuis
Bangui et tout notre matériel considérablement avarié.
_2 septembre._ — Avant d’aller installer le jardin d’essai que nous
devons créer dans le territoire du Tchad, j’ai voulu aller voir avec
MARTRET les plantations créées par les missionnaires à Bessou (Mission
de la Sainte-Famille), à une vingtaine de kilomètres en amont de Fort-
de-Possel. Nous partons de grand matin dans une pirogue indigène[18].
J’ai une fois de plus l’occasion de constater que, même au cœur de
l’Afrique, on fait parfois des rencontres bien inattendues. Le pilote de
notre embarcation est tout simplement un personnage. C’est Bourounga,
fils de Bembé, qui accueillit la mission DYBOWSKI en 1891. Bourounga
suivit DYBOWSKI comme boy jusque dans le bassin du Chari, il
l’accompagna ensuite à Brazzaville et resta quelque temps à la mission
catholique où il a appris à parler à peu près le français. C’est
aujourd’hui un grand garçon d’une vingtaine d’années, à l’air
intelligent, bien qu’il se grise quelquefois. Il est trop renseigné sur
les boissons fermentées que l’on peut consommer dans le Haut-Oubangui.
Les banziris font usage du _Pata_, sorte de bière de maïs. Les Bandas
s’enivrent avec le _Pipi_ obtenu en faisant fermenter la farine de
sorgho non germé. C’est une mixture détestable qui est loin de valoir
l’excellente bière de sorgho des Saras analogue au _dolo_ de nos
Soudanais.
Sur la rive belge on fabrique du vin de palme avec la sève du palmier à
huile (_Elæis_), mais on ne se sert jamais de la sève du Palmier
_Borassus_ que j’ai vu utiliser pour cet usage seulement dans la Haute-
Volta ou Soudan occidental. Le poste de Mobaye est le paradis des
buveurs : on retire aux environs un excellent vin de palme d’un grand
_Raphia_ nommé _Bambou_ par les Européens. « A cet endroit, dit
Bourounga, pour 0 fr. 50 on vous donne deux dames-jeannes de 15 litres
chacune pleines de vin de palme. » Le sultan Rafaï était un alcoolique
raffiné. Avec un canon de fusil en guise d’alambic, il distillait le jus
fermenté de la canne à sucre et ingurgitait l’affreuse liqueur. « Enfin,
ajoute Bourounga, à la mission de Bessou, le père MOREAU fabrique de
l’eau-de-vie de papaye que les Blancs aiment bien aussi, mais c’est très
fort ! »
En me racontant ces choses, mon compagnon fume sa pipe, véritable objet
d’art banziri. Elle se compose d’un grand fourneau en terre cuite
vernissée, couleur noir d’ébène et à surface couverte d’arabesques assez
élégantes.
Ce fourneau est recourbé et s’emmanche sur une corne d’antilope qui sert
de tuyau à la pipe. Pour remplir le fourneau il faudrait au moins 50
grammes de tabac. Celui fumé par les indigènes est simplement préparé en
séchant au soleil des feuilles de _Nicotiana tabacum_. Les Européens et
les Sénégalais les font sécher à l’ombre dans une case. Au bout du
troisième jour on met les feuilles dans une caisse et on arrose de temps
en temps avec de l’eau. Le tabac ainsi préparé, au dire de MARTRET, vaut
celui de France.