françaises avaient cherché à atteindre aussitôt après la création du
poste de Bangui, le lac Tchad était aussi leur objectif. Pour parvenir à
son bassin, en venant du Congo, il fallait traverser une zone de 150 ou
200 kilomètres de brousse, arrosée par les affluents les plus
septentrionaux de l’Oubangui. PAUL CRAMPEL fut le premier à s’y
aventurer, dans le courant de l’année 1890. Nous verrons dans un
chapitre suivant comment il périt après avoir atteint les affluents
orientaux du Chari. J. DYBOWSKI, envoyé par le _Comité de l’Afrique
française_ en 1891 pour renforcer la mission CRAMPEL, apprit le désastre
en cours de route. Il n’en continua pas moins le voyage, et de septembre
à décembre 1891 il séjourna dans le Haut-Oubangui, principalement dans
la partie arrosée par la rivière Kémo ; après avoir dépassé la ligne de
partage des eaux de l’Oubangui et du Chari, il dut rentrer malade en
France, rapportant avec lui de magnifiques collections qui furent les
premiers documents scientifiques importants de ces régions parvenus en
Europe. CASIMIR MAISTRE arriva l’année suivante. Il poursuivait toujours
le même but politique « la conquête du Tchad ». Il séjourna aussi
quelques mois avec ses compagnons CLOZEL, DE BÉHAGLE, BONNEL DE MÉZIÈRES
et BRIQUEZ au N. de l’Oubangui dans la partie arrosée par les rivières
Ombella, Kémo et Tomi ; finalement il pénétra dans le bassin du Chari et
revint par la Bénoué et le Niger après avoir accompli un très long
itinéraire à travers des contrées totalement inconnues. Quatre ans plus
tard (1896), GENTIL tentait à son tour, et cette fois avec plein succès,
de se rendre de l’Oubangui au Tchad. Il séjourna presque une année
entière à la Nana sur la limite des deux bassins. Mais en cet endroit la
mission ayant trop de difficultés à vaincre (montage du vapeur le _Léon
Blot_) pour se consacrer à l’exploration, reconnut cependant quelques
rivières. En 1898, DE BÉHAGLE passa de la Haute-Kémo dans le bassin du
Haut-Gribingui et visita le Kaga Mbré pendant que son compagnon MERCURI
remontait la Haute-Tomi et allait ensuite à Ndellé chez Senoussi. Mais
c’est surtout pendant la seconde mission GENTIL, de 1899 à 1901, que
l’exploration de la partie du bassin de l’Oubangui, dépendant du
territoire du Tchad, fut poussée avec le plus d’activité sous la
direction de l’administrateur BRUEL. Dans cette région et dans le Haut-
Chari 4.000 kilomètres furent levés à la boussole par les officiers de
passage, par les fonctionnaires, notamment ROUSSET, ou agents en service
dans la région. BRUEL prit personnellement une large part à ces travaux,
il fixa de nombreuses positions astronomiques, fit de consciencieuses
observations météorologiques. Il a continué ces études pendant un
nouveau séjour en 1903 et 1904 et il est incontestablement l’homme qui
connaît le mieux la géographie et la météorologie de cette contrée. En
1901 et 1902, quelques officiers et fonctionnaires, placés sous les
ordres du lieutenant-colonel DESTENAVE, firent encore plusieurs
reconnaissances, de sorte que la région comprise entre Bangui et Fort-
Crampel (bassins de l’Ombella et de la Kémo et Tomi) que nous allions
parcourir pour en étudier les productions, les habitants, la flore et la
faune, commençait à être bien connue au point de vue géographique.
_Bangui, 15 août._ — L’_Albert Dolisie_ arriva à Bangui dans la nuit du
14 août. Nous touchions le point extrême où les bateaux à vapeur peuvent
remonter. Là, l’Oubangui a son cours barré par des rochers de
quartzites ; il s’infléchit vers l’E., puis vers le N.-E. et sur une
longueur d’environ 60 kilomètres une série de barrages entravent la
navigation. Le poste est situé dans un cirque de collines abruptes par
4° 20′ N. Il est bien en dehors de la grande forêt qui s’arrête par 3°
45′ environ. Cependant une bordure forestière, qui a par places plus de
2 kilomètres de large, environne encore le fleuve. La colline qui se
dresse au-dessus du poste est elle-même couverte de beaux arbres assez
rapprochés les uns des autres pour former une épaisse futaie. La plupart
des essences rencontrées là sont les mêmes que celles vues dans la forêt
équatoriale. Parmi les arbres les plus intéressants j’ai noté la
présence des Copaliers, de l’Iré (_Funtumia elastica_) ou arbre à
caoutchouc, du Kolatier du Gabon (_Cola Ballayi_).
Nous espérions trouver à Bangui, poste aménagé depuis plus de 10 ans, un
abri pour nous installer provisoirement et faire le groupement de tout
notre matériel de mission avant de _partir dans le haut_ (c’est ainsi
qu’on désigne le voyage vers le Tchad). Mais pour recevoir les trente
Européens qui débarquèrent le 15 août au matin sur la bande de sable
déposée par le fleuve, il y avait seulement deux mauvaises cases où
quatre personnes au plus pouvaient être à l’aise. Notre résolution fut
vite prise d’aller monter nos tentes dans la forêt.
A 300 mètres en aval du débarcadère se dressait une haute futaie de
fromagers et de copaliers formant un demi-abri contre les pluies, car
l’hivernage battait son plein et nous ignorions le temps qu’il faudrait
passer en cet endroit. Notre installation terminée, nous prîmes contact
avec le pays et ses habitants. J’eus le grand plaisir de rencontrer là
M. CHARLES PIERRE qui était venu pour affaires de Rafaï à Bangui. On
éprouve toujours un véritable bonheur à pouvoir causer avec quelqu’un
qui aime la brousse. Personne ne connaît mieux que PIERRE les sultanats
du Haut-Oubangui. A cette époque il les avait déjà fréquemment
parcourus ; et y avait tué une cinquantaine d’éléphants ; aussi lorsque
j’appris, 18 mois plus tard, qu’il avait refait seul le voyage de
MARCHAND, de l’Oubangui au Caire, je n’ai point été surpris.
Nous avions, à proximité de notre camp, un village de Mbouakas que je
visitai fréquemment. Leur installation ressemblait beaucoup à celle des
Bondjos, vus les jours précédents, mais ils étaient encore plus
misérables. En cette saison ils vivaient presque exclusivement de
chenilles[15] et de petits coléoptères, allant en récolter chaque jour
de pleins paniers. Ils faisaient aussi une grande consommation de
champignons, qu’ils mettaient à sécher sur la toiture des cases avant de
les faire cuire. L’un de ces derniers, très apprécié des indigènes et
nommé par eux le Toulou, est une Agaricinée ; le Bodé, très gros bolet
jaune, est d’un usage fréquent ; c’est sans doute le « Tabouret du
crapaud » des Niamniams, vu jadis par SCHWEINFURTH. Il existerait enfin
dans les bois une espèce vénéneuse que les indigènes se gardent de
récolter. D’après le P. BEAUCHÊNE, ces Mbouakas sont très différents des
Bondjos et se rattachent au contraire aux Bouzérous et aux Bouzéis de
l’intérieur qui sont probablement des Mandjias. Au contraire les Bagas
qui vivent plus en amont sont des Bondjos. Ils ne s’étendent pas au-delà
des rapides de l’Éléphant ; leur langue est très variable d’un village à
l’autre.
Quant au nom de Bondjo les indigènes ne l’emploient jamais pour désigner
telle ou telle peuplade et les missionnaires ne sont pas éloignés de
croire que cette appellation a été donnée par les premiers Européens
venus dans le pays. Les indigènes les auraient accueillis par les cris
de « Bounjou ! Bounjou ! » (Bonjour !) expression par laquelle les
pagayeurs du fleuve saluaient les Blancs. Les premiers explorateurs
crurent que ces cris désignaient le nom de la peuplade et l’appellation
Bondjo ne tarda pas à être inscrite sur les cartes. Je n’ai point pu
pour ma part approfondir la question et je rapporte simplement
l’explication qui m’a été donnée. Les Bandas désignent ces Bondjos sous
le nom de Karas. Enfin il existe en arrière de Bangui la peuplade des
Dongués qui serait intermédiaire entre les Bondjos et les Banziris.
Une course botanique à quelques kilomètres du poste me conduisit dans un
village très différent de ceux que nous avions observés précédemment. Il
était installé en dehors de la bordure forestière avoisinant le fleuve,
au milieu d’une brousse claire déjà peuplée d’une partie des essences du
Soudan (_Caillea dicrostachys_, _Bauhinia reticulata_, _Gardenia
Thunbergia_). Les habitants étaient des Ndrès (ou Ndris), ce sont des
Bandas. De toutes les peuplades de cette grande famille c’est celle qui
s’avance le plus vers la forêt. Au dire du P. BEAUCHÊNE la véritable
appellation de cette tribu serait Nguélé[16]. Les Nguélés habitaient
autrefois loin du fleuve et vivaient surtout de la culture du manioc,
des patates et des Coleus à tubercules. Ils sont venus se fixer à
proximité du poste de Bangui pour se soustraire aux incursions de leurs
voisins.
Une partie des renseignements relatés ci-dessus me furent donnés à la
mission de Saint-Paul des Rapides, fondée un peu en amont de Bangui, par
Mgr AUGOUARD il y a une dizaine d’années. Je recueillis là beaucoup de
renseignements utiles sur la flore du pays. J’appris à connaître les
deux espèces de caféier qui vivent incontestablement à l’état sauvage le
long de l’Oubangui. Les indigènes n’en tirent aucun parti, n’ont pas
même de nom indigène pour désigner cet arbuste. Quelquefois nous avons
vu des enfants cueillir les petites baies rouges bien mûres des
caféiers, en sucer la pulpe sucrée et rejeter ensuite les graines c’est-
à-dire la seule partie que nous utilisons pour faire le café. Quelques
botanistes ont émis l’hypothèse que les caféiers du Congo et de
l’Afrique centrale pouvaient bien être simplement naturalisés et non
spontanés. Que n’ont-ils vu comment vivent ces arbustes dans l’Oubangui
et constaté l’indifférence des indigènes à leur égard ! Il n’y a pas
plus de 6 ans que la mission a commencé à planter des caféiers pour sa
consommation. Elle a donné la préférence à une variété qui a de grandes
feuilles et s’élève jusqu’à 5 et 6 mètres comme le caféier de Liberia,
mais donne un grain beaucoup plus petit. C’est une espèce que nous
croyons nouvelle et que nous avons nommée _Coffea silvatica_ (A. Chev.)
Elle semble toutefois bien voisine du _Coffea Staudtii_ (K. Schum.) du
Cameroun et du _Coffea Dewevrei_ (de Wild.) du Congo belge et peut-être
faudra-t-il identifier plus tard ces trois espèces décrites avant d’être
suffisamment connues. Il existe une belle plantation de ce caféier dans
l’enceinte de la mission : des arbustes âgés seulement de 5 ans étaient
déjà chargés de baies et nous avons compté jusqu’à 30 grains par
verticille. Une deuxième espèce, plus petite, ressemble beaucoup au
caféier d’Arabie, c’est le _Coffea congensis_ qui vit exclusivement sur
les berges inondées des fleuves à la saison des pluies.
[Illustration : FIG. 2. — Deux _Eriodendron anfractuosum_ à Bangui.]
Une partie des arbres de la bande forestière avaient leur tronc enlacé
par un poivrier sauvage. Les rameaux parvenus sur les branches
retombaient en longues guirlandes au feuillage d’un vert sombre sur
lequel tranchaient les grappes formées de petites baies d’un rouge
cerise. Les grains sont peu aromatiques et ne sauraient entrer dans la
consommation européenne, bien qu’on en ait fait parfois usage en
Afrique. Des spécimens de ce poivrier ont été rapportés en Europe et
étudiés par CASIMIR DE CANDOLLE dans ses monographies de Pipéracées ; il
les rapporte au _Piper guineensis_ (Schum. et Thonn.) découvert
autrefois à la Gold-Coast, et c’est aussi à cette espèce que doit être
identifié le _Poivre du Kissi_ provenant de la Haute-Guinée française.
Dans les parties ombragées des hautes futaies avoisinant l’Oubangui,
arbres et arbustes sont couverts de fougères grimpantes et d’orchidées
épiphytes en aussi grande quantité que dans la forêt, parmi lesquelles
on rencontre une vanille sauvage, non utilisable. Il est très rare que
les fleurs produisent des gousses et ces dernières sont petites et très
peu parfumées même après fermentation.
Un naturaliste pourrait s’occuper à Bangui pendant plusieurs mois : la
flore et la faune sont extrêmement riches, car aux types de la forêt qui
subsistent encore, sont venus s’ajouter les types de la zone guinéenne.
C’est une région mixte qui tient à la fois de la forêt et de la grande
brousse. Nous avions pourtant hâte de gagner les territoires du Nord où
le véritable champ de nos recherches résidait. Comme les baleinières
promises par l’administration se faisaient attendre, je crus préférable
de louer à une compagnie commerciale un grand chaland en acier qui
permettait d’emmener d’un seul coup tout le personnel et le matériel de
la mission. Ce fut une détestable combinaison. Le boat massif et lourd
n’était point étanche, de plus il était aussi mal conditionné que
possible pour naviguer dans le cours torrentueux de l’Oubangui tout
encombré de rapides. Notre voyage à la Kémo, qui prend ordinairement
cinq jours, dura du 20 août (matin) au 30 août (soir) et demanda de très
grands efforts à mes trois dévoués compagnons. Si l’on ajoute que deux
jours sur trois l’eau tomba à torrents, que les villages de la rive
française étaient presque déserts et complètement dépourvus de vivres
frais, que la ration de nos pagayeurs vint à manquer, on comprendra quel
mauvais souvenir cette étape a laissé dans notre mémoire.
Je transcris ici presque littéralement les notes de mon carnet de
voyage.
_20 août._ — Nous partons le matin avec sept boys, vingt-deux pagayeurs
et deux tonnes de bagages. Pour éviter les premiers rapides nous faisons
filer les pagayeurs avec le chaland et nous allons embarquer à la
mission installée au bord du bief supérieur. L’embarcation avance
péniblement en côtoyant les rives boisées ; les branches penchées sur le
fleuve nous incommodent et dès le premier jour emportent le toit en
paille (_chimbeck_) que nous avons construit pour nous protéger du
soleil. Le soir à 3 heures nous arrivons au village mbouaka de Mbata.
Presque tout notre papier à herbier a été mouillé ; la plus grande
partie de la nuit se passe à le sécher. Les épis de maïs[17] ont été
récoltés depuis quelques jours seulement et les indigènes nous disent
qu’il ne leur en reste presque plus.
La petite tomate-cerise est naturalisée en abondance sur les berges du
fleuve à l’entrée du village et croît en compagnie des ricins également
naturalisés, des amarantes, du pourpier, et du bentamaré (_Cassia
occidentalis_). De nombreux colatiers existent dans le village. Aux
environs quelques beaux palmiers rôniers profilent leurs panaches de
feuilles en éventail. Ils sont très localisés et il est peu probable
qu’ils vivent là dans leur patrie.
_21 août._ — Les berges de l’Oubangui que nous côtoyons sont couvertes
de gros troncs moussus penchés sur l’eau et tordus. Ils affectent des
formes étranges ; les troncs, dénudés à la base, laissent pendre, à
partir d’une certaine hauteur, de grosses racines adventives ramifiées
qui viennent plonger dans l’eau, entre lesquelles s’embusquent les
oiseaux pêcheurs et parfois les crocodiles. Souvent, au bout des
branches des arbres, les lianes aux troncs tordus pendent en longs
festons qui dévalent de la cîme de leurs supports en formant une
véritable draperie. Les Orchidées et les Aroïdées épiphytes, les longues
chevelures des _Usnea_, les frondes plaquées des _Platycerium_ décorent
au contraire la partie du tronc et des branches cachées sous l’ombrage
épais. Il est impossible de rendre l’exubérance et la beauté de cette
végétation. C’est un coin de la puissante forêt vierge où la concurrence
vitale atteint son maximum, où les plantes se disputent un coin au
soleil : pour elles c’est toute la vie, car l’eau et l’humus ne font là
jamais défaut. Parmi les arbres qui sont penchés sur le fleuve, les plus
caractéristiques sont les suivants : un grand _Parinarium_ assez
semblable au _P. excelsum_, le _Codarium nitidum_, le Copalier, enfin
l’_Irvingia Smithii_ dont les gros fruits rouges flottent sur les eaux
en grande quantité et sont mangés par les poissons.
Parfois les rives sont moins abruptes et les bords sont vaseux, ce qui a
permis à une foule d’arbustes et de petites plantes herbacées de s’y
établir et de s’y grouper par colonies : quelques-unes, comme les
_Ipomœa_ à coupes écarlates, ont des fleurs très belles. On trouve aussi
le terrible _Mimosa asperata_, aux têtes de fleurs violacées, aux
aiguillons si piquants. Le pied de cette plante baigne dans l’eau et le
clapotement produit par le mouvement rythmé de nos pagayeurs suffit pour
mettre les feuilles dans la position du sommeil. Par places aussi on
observe des îlots de la graminée saccharifère du Niger, le _Panicum
Burgu_. A 10 heures du matin, nous passons au village de Bongissa établi
sur une falaise escarpée haute de 10 à 12 mètres. Le mil sauvage croit à
la base des berges et baigne dans l’eau.
La rive belge apparaît constituée par de hauts coteaux dénudés couverts
de grandes graminées en cette saison. Ils rappellent les mamelons qui se
trouvent dans le couloir du Congo, comme eux ils sont privés d’arbres,
et présentent seulement des lignes de végétation correspondant aux
ravins qui descendent des hauteurs.
Le soir nous arrivons au village mbouaka de Mbongano. Les habitants se
plaignent amèrement des déprédations commises par les miliciens
sénégalais et yacomas placés près d’eux comme garde-pavillons. Un
certain Samba-Bambara est la terreur du pays. Il est tous les jours en
maraude. Il enlève par ici des poulets, du manioc, des bananes, par là
des femmes. C’est cela qu’on appelle lever l’impôt ! Bien que je n’aie
point une foi absolue dans ce qu’on me raconte, il ne me paraît pas non
plus que ce soit impossible. J’estime beaucoup les Sénégalais et les
Soudanais, mais je sais aussi ce qu’ils sont capables de faire quand on
ne les tient plus. Et qui les tient dans les petits postes où ils sont
seuls ? Je crois que ces postes confiés exclusivement à la garde
d’indigènes ont été supprimés depuis et c’est une innovation heureuse au
Congo. Les habitants sont dans le dénûment le plus complet. La plupart
des enfants sont amaigris et réduits à l’état de squelettes. A notre
départ ils viennent remuer la cendre des foyers installés par nos boys
pour y ramasser les quelques grains de maïs tombés dans la braise.
Mbongano, le soir, m’a fait faire le tour de son village. C’était à
l’heure du repas ; j’ai assisté à la préparation des aliments composés
de vivres de famine : racines de bananiers, sauterelles, escargots qu’on
mangeait crus.
Ce Mbongano est un jeune et intelligent Mbouaka, élevé à la mission, et
parlant français. Il est vêtu d’un pantalon à l’européenne et d’une
veste en coutil bleu, ce qui lui donne un air de grand seigneur auprès
de ses administrés qui portent seulement en avant un chiffon d’étoffe ou
d’écorce retenu par une ficelle. Par ailleurs il a tous les attributs de
sa race. Les incisives notamment sont arrachées. Plein d’égards et non
quémandeur, il me guide avec une certaine dignité et il est la preuve
que l’éducation peut avoir une influence au moins temporaire sur les
noirs du centre de l’Afrique.
_22 août._ — Toujours la même végétation le long des rives, mais cette
flore est loin d’être monotone, car de nouveaux types font leur
apparition à mesure que nous montons vers le N. Un des végétaux les plus
communs est un arbuste formant des touffes de 3 à 5 mètres de hauteur,
penchées sur le fleuve. C’est une Sapotacée le _Synsepalum dulcificum_,
connu aussi au Dahomey et au Gabon. Les loangos l’appellent _Saka_, les
peuplades de l’Oubangui le nomment _Bonga_. Cet arbuste produit des
fruits de la taille et de la forme d’une olive, d’un rouge sombre et un
peu pruineux à la surface au moment de la maturité. La pulpe d’un rose
clair ou blanchâtre, épaisse de 3 à 5 millimètres, recouvrant un gros
noyau, est d’abord acide et un peu astringente. Elle produit ensuite
dans la bouche une sensation sucrée et très agréable qui persiste
longtemps, même si l’on absorbe une boisson acide. Les indigènes en sont
très friands et les Européens eux-mêmes mangent volontiers ce fruit.
Quand nous passons sous un de ces arbustes, nos bondjos laissent leurs
rames et se précipitent à la nage pour en cueillir.
Nous avançons avec une extrême lenteur. A 9 heures du soir nous nous
arrêtons dans la brousse sans avoir rencontré de village. Il faut camper
sous bois auprès d’un gigantesque tronc d’arbre tombé et en voie de
décomposition. Nos pagayeurs et nos boys n’ont pas mangé depuis 24
heures et nous n’y pouvons rien. Nous-mêmes sommes éreintés et,
exception faite pour COURTET qui s’installe comme d’habitude, nous ne
prenons pas la peine de monter nos tentes.
_23 août._ — Heureusement il n’est pas tombé d’eau dans la nuit. Dès 5
heures du matin, nous sommes sur le fleuve ; nous avançons ensuite par
une belle matinée ensoleillée. A 11 heures, nous atteignons le village
de Bafourou en avant des rapides de Longo. Presque pas de vivres pour
nos indigènes !
Pour alléger le boat, nous faisons route à pied dans la forêt le long du
sentier qui suit le fleuve. DECORSE seul est resté dans l’embarcation
avec les indigènes, payant lui-même de sa personne. Le sentier que nous
suivons est presque inextricable : de gros troncs d’arbres sont parfois
couchés en travers ; de grands roseaux, de hautes graminées occupent les
moindres clairières. Parfois nous nous heurtons à un tronc d’arbre
couvert de grosses larmes de gomme copal qui ont exsudé.
Nous avons laissé l’embarcation en arrière et à 2 heures nous passons
les rapides de Longo ; l’eau se précipite à grand bruit dans les
rochers. Mais bientôt l’orage qui menaçait éclate. Pendant une heure la
pluie tombe à flots, puis se régularise, et 4 heures durant, elle achève
de tout détremper, devenue subitement fine.
Il n’est pas possible de chercher à gagner le village voisin. Le boat
n’a pu certainement franchir les rapides pendant l’orage. Depuis
longtemps nous l’avons perdu de vue. Enfin nous nous décidons à
retourner en arrière et nous marchons à présent à travers des marais et
des flaques d’eau. Après une heure de marche nous trouvons le chaland en
panne. Les hommes sont exténués. DECORSE, resté avec eux, a dû faire des
prodiges d’efforts ; deux fois le chaland a risqué d’être submergé.
Il est 5 heures ; l’eau tombe toujours et l’on ne peut songer à franchir
les rapides. Nous décidons donc de retourner en arrière. Pendant que
DECORSE laisse l’embarcation descendre rapidement le cours du fleuve,
COURTET, MARTRET et moi continuons à marcher sous la forêt détrempée.
Malgré nos vestes imperméables, nous prenons un véritable bain ; de
chaque branche que nous effleurons tombe une avalanche d’eau qui nous
inonde. MARTRET dont la ceinture rouge a déteint est d’une couleur
invraisemblable. Enfin à 6 heures nous atteignons de nouveau le village
de Bafourou. La plupart de nos caisses non étanches sont en piteux
état ! Pauvres collections ! Il faudra que je me décide à abandonner des
spécimens d’arbres qui m’intéressaient beaucoup et que j’aurais pris
grand plaisir à étudier plus tard. DECORSE aussi a dû jeter la plupart
des peaux qu’il avait eu tant de mal à préparer. J’ai dit plus haut que
le naturaliste goûtait dans la grande brousse des jouissances inconnues
au reste des mortels, mais quelles amères déceptions il éprouve aussi
parfois et quelles cruelles angoisses lorsqu’il voit, sur le point
d’être anéanti, le fruit de plusieurs mois d’efforts ! Tout son bonheur
est là dans les quelques frêles échantillons inanimés, trésors que la
science utilisera plus tard ! Celui qui n’a pas amassé des collections
d’histoire naturelle au centre d’un pays vierge d’explorations, celui
qui n’a pas eu ensuite ces collections à transporter sur les grands
fleuves africains ne peut connaître les émotions qui nous ont tant de
fois assaillis durant l’expédition Chari-Lac-Tchad.
Nous sommes enfin au poste du garde pavillon. Nous allumons un feu avec
des troncs d’arbres pour nous sécher et surtout pour sécher nos objets
les plus précieux. Les caisses zinguées contenant le papier buvard ont
pris l’eau et il faut exposer chaque cahier au feu.
_24 août._ — Le lendemain matin nous nous mettons en route et cette fois
nous parvenons à franchir les rapides, mais il y en a d’autres encore à
passer ! En face de ceux de Longo, sur la rive belge, les coteaux
herbeux viennent déjà mourir sur la rive qui n’est plus bordée que d’un
étroit ruban d’arbres dépourvus de lianes. Quelques rares arbres au
feuillage clairsemé et au long tronc dénudé couronnent les hauteurs.
Les collines sont coupées d’étroits et profonds ravins qui descendent
suivant la plus grande pente et sont nus au fond du sillon ou au
contraire très boisés. Le soir nous campons encore sous bois. Pas de
vivres pour les hommes ! Nous leur distribuons quelques-unes des boîtes
d’endaubage qui restent.