Pour la première fois, nous avons abordé tantôt à un village bondjo,

Impfondo. Les Bondjos ont une piètre réputation ; leurs habitudes

anthropophagiques ont été décrites par la plupart des voyageurs qui ont

suivi l’Oubangui. Du temps de MAISTRE, en 1892, on trouvait encore des

crânes humains devant chaque case et la plus belle parure d’une femme

était un collier d’incisives humaines. Cela nous fut l’occasion de

constater la rapidité avec laquelle changent actuellement les habitudes

de ces noirs. Le collier de perles bayakas a supplanté, là comme

ailleurs, les vieux ornements qu’on ne trouvera bientôt plus, ainsi que

les armes (sagaies, flèches empoisonnées) que dans nos musées

ethnographiques. Déjà en diverses régions de l’Afrique, à Saint Louis

par exemple et à Tombouctou, on fabrique des armes, certains bijoux,

uniquement comme objets de curiosité à l’usage des blancs qui veulent

emporter un souvenir d’Afrique.

[Illustration : FIG. 1. — Pipe des fumeurs de chanvre de l’Oubangui.]

Ce n’est pas à dire que l’anthropophagie ait disparu sur les bords de

l’Oubangui, mais elle s’y cache probablement davantage : c’est le

commencement de la civilisation. Les Bondjos constituent d’ailleurs une

des races les plus élevées de l’Afrique tropicale. Ce sont des individus

robustes dont le corps couvert de tatouages très variés ne manque pas

d’élégance. La peau est d’un noir fauve, parfois même cuivrée. Les

cheveux sont courts ou même rasés sur diverses parties de la tête. Les

hommes sont d’habiles pagayeurs, des pêcheurs et chasseurs passionnés.

Vêtus d’une simple bande d’étoffe ou d’un pagne formé par un ceinturon

de cordelettes pendantes, ils passent leurs journées sur le fleuve ou

accroupis devant leurs cases. Les femmes tressent des nattes, font les

filets, et préparent les aliments avec l’huile de palme et aussi,

paraît-il, avec la graisse humaine. Il y a en outre des forgerons qui

savent travailler le fer et le cuivre, des tourneurs qui font sécher

leurs poteries au soleil.

Les bananiers sont entretenus avec grand soin. Il en existe deux

variétés : l’une à tronc vert et l’autre à tronc rosé, aux jeunes

feuilles maculées de pourpre. Chez toutes les deux ce tronc s’élève

jusqu’à 4 mètres et produit un gros fruit allongé qui peut atteindre

0m,40. Comme arbres fruitiers on trouve encore des papayers, des

citronniers, ainsi qu’un arbre appelé dans le pays le Nsafou. L’_Elæis_

fournit en abondance le vin de palme et l’huile. Le Copalier donne la

gomme résine employée par les Bondjos pour l’éclairage, concurremment

avec l’huile de palme. Dans un vieux tesson de poterie on place une

corde usée et quelques gouttes d’huile d’_Elæis_ ; c’est à la lueur de

ce lumignon que les Bondjos veillent jusqu’à une heure avancée.

Chaque village est composé d’un certain nombre de groupes de cases

disséminées dans la forêt et réunies par des sentiers qui serpentent à

l’ombre épaisse des grands arbres, ou sous des voûtes inextricables de

lianes. Les habitations, construites en branches légères ou en rachis de

palmiers, avec un toit élevé et couvert en feuilles de bananier, sont

spacieuses et propres.

_11 août (au matin), vers 3° N._ — Le cours de l’Oubangui devient plus

régulier, s’encombre moins d’îles, et en beaucoup d’endroits, se

resserre jusqu’à 800 mètres à peine. Les parties basses alternent encore

avec les rives escarpées, surélevées de 3 à 8 mètres au-dessus du niveau

actuel, bien que nous soyons à la période des hautes eaux. Ces berges

sont taillées presque à pic dans des argiles compactes, jaunes ou rouges

(variétés de latérites)[10]. Les rives sont aussi plus peuplées ; les

villages dominent les falaises, et les engins pour prendre le poisson

(nasses et barrages partiels) décèlent, tout le long du fleuve, la

présence d’habitants. Il est rare que nous les apercevions, car en

voyant arriver la _Dolisie_, les hommes valides s’enfuient dans la forêt

insondable pour nous.

Les Copaliers, les _Elæis_, les lianes, les gerbes énormes d’Orchidées

épiphytes donnent à ces bois un aspect grandiose. Il semble aussi que la

vie animale soit plus répandue. Depuis quelques jours DECORSE capture

des insectes aux couleurs des plus chatoyantes, parmi lesquels

prédominent les teintes vives comme le bleu, le rouge, le jaune. De

nombreux petits oiseaux, passereaux et martins-pêcheurs, voltigent le

long du fleuve.

_11 août, Poste du Baniembé, Bétou ou village de Mongimbo._ — Une

factorerie française s’est installée dans le village Bondjo, il y a

quelques années, en plein pays anthropophage. Les opérations doivent

être bien minimes ; cependant sur la porte de l’unique habitation nous

voyons cette inscription « BUREAU DU DIRECTEUR ». Cela me rappelle le

« défense d’entrer » du jardin de Koulikoro.

_12 août, Isasa, vers 3° 30′ N._ — Hier soir vers 4 heures, après avoir

été éprouvé par une violente tornade, le _Dolisie_ a fait escale à

Isasa, petit village bondjo, prospère avant l’arrivée des

concessionnaires, aujourd’hui anéanti. Nous avons assisté à une scène

écœurante dont les acteurs étaient non les indigènes, mais les

militaires européens qui voyageaient avec nous. Etant donné

l’indifférence avec laquelle les officiers l’ont laissée accomplir, je

suis porté à croire qu’elle doit être fréquente et maintenant je suis

bien fixé sur la nature et l’origine des troubles qui se sont produits

en février dernier dans la Sangha, et en juillet dernier ici même.

L’Européen, principalement le concessionnaire, et le milicien

sénégalais, quand il est livré à lui-même, font partout subir à

l’indigène les vexations les plus cruelles, lui imposent les corvées les

plus injustes, très souvent ils se livrent au pillage le plus effréné.

Ma conviction est parfaitement établie depuis les 10 jours que je suis

sur le _Dolisie_, entendant partout les imprécations des chefs de

factoreries que nous visitons. Ce qu’ils disent peut se réduire à ceci :

« L’indigène est une brute qui ne veut pas travailler pour nous, dont il

n’y a rien à faire. Puisqu’il trouble constamment notre quiétude, qu’il

ne se fait pas faute de récolter le caoutchouc dans la forêt qu’on nous

a concédée, il faudrait le supprimer. Peut-être qu’ensuite, en amenant

comme par ailleurs, des noirs d’autres régions on pourrait commencer

l’exploitation de ce pays. » C’est absurde et odieux, et cependant une

partie des officiers qui voyagent avec nous — particulièrement les plus

haut gradés — approuvent ce raisonnement. Dès que notre bateau arrive

devant un village, les indigènes, à la vue de tant de blancs, fuient

épouvantés dans la brousse et ne reviennent que lorsque nous nous sommes

éloignés.

Isasa à notre arrivée était déjà presque détruit : la plupart des cases

étaient éventrées et brûlées, les cultures abandonnées. D’après quelques

laptots les habitants s’étaient retirés dans la forêt depuis la

répression de Mongimbo et redoutant une attaque semblable, ils s’étaient

mis à l’abri en lieu sûr ; d’après d’autres, le chef de la factorerie du

Baniembé était venu lui-même avec ses hommes armés, avait saccagé le

village, tué deux indigènes et c’est à la suite de ces faits que le

village avait été en partie évacué. Quoiqu’il en soit, il restait encore

occupé ; à notre arrivée, nous avions vu deux indigènes fuir dans le

bois, un feu se consumait dans l’intérieur d’une case ; au milieu d’une

autre il restait une charge de manioc frais, enfin on rencontrait

partout des ustensiles divers, des fétiches, des poteries, du bois rouge

pour le tatouage, etc.

Pendant que je me livrais à cet inventaire, dans un coin du village plus

à l’écart, j’ai aperçu, attiré par la fumée, des flammes qui s’élevaient

des quelques cases d’où nous avions vu fuir les habitants précédemment.

Bientôt toutes les habitations qui subsistaient encore devinrent la

proie des flammes. Les noirs qui nous suivaient au Chari comme

domestiques se livrèrent alors à leur maraude habituelle. Une heure plus

tard, il ne restait que des monceaux de bois fumants, et des bananiers

au feuillage grillé, condamnés à disparaître de tout ce village d’Isasa.

Il était de toute évidence que le feu avait été allumé par des passagers

du _Dolisie_ ; le chef du détachement ne chercha même pas à éclaircir le

fait.

Des actes semblables se produisent fréquemment sur les rives du Congo et

de l’Oubangui. Ils expliquent l’abandon par l’indigène de ces riches et

admirables vallées où la pêche le nourrissait aisément. Bientôt, si

cette « politique » persiste, si l’incendie et la dévastation des

villages ne s’arrêtent pas, si l’on réquisitionne toujours

arbitrairement des pagayeurs et des coupeurs de bois tout le long de ces

fleuves, si les concessionnaires ont toujours la liberté d’imposer telle

où telle corvée qu’il leur plaira aux habitants et de mettre l’embargo

sur tout ce que ces derniers possèdent[11], le Congo, l’Oubangui, la

Sangha verront leurs rives complètement désertées et la quantité de

produits que l’on tire de ces riches contrées, déjà très minime,

décroîtra jusqu’à devenir nulle.

L’un des prétextes de l’intervention européenne dans la vie des noirs,

fut d’empêcher les guerres de village à village, l’esclavage,

l’anthropophagie. Mais pour accomplir cette œuvre, qui serait vraiment

belle et humaine, il faudrait procéder avec méthode, avec justice, avec

le calme qui convient à une race supérieure. Ce serait encore par la

pénétration lente mais sûre de nos habitudes que l’on transformerait ces

pays, qu’on amènerait l’indigène à les faire produire, que les peuples

« civilisés, » pourraient en tirer parti. Le noir à notre contact,

éprouve des désirs de luxe et de bien-être qu’il ignore aujourd’hui,

tant son existence est simple et facile. La forêt lui donne du bois pour

se chauffer, du copal pour s’éclairer, l’_Elæis_ lui fournit l’huile

pour préparer ses aliments et le vin de palme pour se désaltérer ; le

poisson est abondant dans les rivières, la chasse peut lui procurer de

la viande s’il en désire et s’il veut faire un petit effort (ce qui

n’arrive guère dans l’état actuel de sa civilisation), il trouvera dans

l’écorce des arbres de quoi se vêtir. Il ne tire même pas parti de

certains produits de la forêt, produits que d’autres races recherchent

avec avidité et font venir de grandes distances, comme le café et le

kola. Lorsque tout cela ne lui suffira plus, quand la femme bondjo

mettra sa coquetterie à avoir non plus des morceaux de verroterie et

quelques anneaux de cuivre, mais des bijoux plus coûteux, lorsque enfin

les étoffes de nos manufactures, les produits alimentaires, sucre, sel,

conserves, trouveront des demandeurs, ce jour-là, l’Afrique noire

travaillera sans contrainte, elle produira, et au lieu de rester en

dehors du monde comme elle l’a fait jusqu’à ce jour, elle parviendra à

la civilisation générale.

L’espoir d’accroître immédiatement la production de ces vastes forêts en

les morcelant en immenses concessions était absurde. On ne transforme

pas un pays du jour au lendemain, et le bon vouloir d’une société ne

suffit pas, pas plus que la force brutale n’y suffirait, pour faire

produire et consommer un peuple d’une civilisation rudimentaire. Il faut

du temps, des capitaux employés sur place et des hommes d’élite

sérieusement rémunérés.

Il serait d’ailleurs profondément injuste de refuser aux races de

l’Oubangui une certaine intelligence et de leur attribuer une inaptitude

absolue au travail. Le peuple bondjo ne vit pas seulement de la forêt,

il a ses lougans, ses animaux domestiques : moutons, chèvres, porcs,

chiens, chats, poules, canards. J’ai profité de l’abandon du village

d’Isasa pour faire un inventaire aussi complet que possible des plantes

cultivées ou naturalisées. Si le degré de civilisation se mesurait au

nombre des conquêtes végétales, les Bondjos seraient parmi les peuples

les plus élevés d’Afrique. La culture entretient en effet trente espèces

au moins de plantes utiles étrangères au pays. Le manioc doux et le

manioc amer occupent de vastes champs et forment le fond de

l’alimentation. On rencontre en outre le bananier à gros fruits (bananes

cochon) et le bananier à fruits sucrés, l’un et l’autre présentant

plusieurs variétés ; trois espèces de patates, un _Dioscorea_ à

tubercules[12], un _Colocasia_ à tubercules et feuilles comestibles ;

deux espèces de pourpier ; une amarante dont on mange les feuilles, le

gombo (_Ibiscus esculentus_), deux espèces de piment, deux espèces de

tomates-aubergines, plusieurs variétés de courges (_Cucurbita_) et de

calebasses (_Lagenaria_). On cultive encore le tabac, le chanvre (pour

fumer), le _Tephrosia_ (pour capturer le poisson). Comme céréales, les

Bondjos possèdent le maïs[13] et le sorgho[14]. Parmi les arbres

fruitiers observés, le papayer, très abondant, donne des fruits ovoïdes

de la grosseur du poing, plissés à la base. Leur chair est succulente et

très fine quand elle est bien mûre. Il se trouve aussi quelques

citronniers à petits fruits ; enfin le Nsafo ou Nsafou (en bas Congo),

Térébinthacée dont le fruit rappelle par son parfum et sa saveur la

mangue. Enfin on rencontre parfois à proximité des cases quelques

plantes ornementales, introduites sans doute comme fétiches. De ce

nombre sont trois ou quatre espèces d’Euphorbes cactiformes, quelques

Amaryllidées et Liliacées ornementales, un beau _Dracæna_ à larges

feuilles, enfin le Kolatier dont on n’utilise pas les fruits. Toutes ces

plantes, à l’exception du manioc, des patates et des bananiers, sont

malheureusement cultivées en très petite quantité et on n’en rencontre

que quelques pieds dans chaque village.

COURTET, en explorant le village, a retrouvé la forge et une grande

pierre qui servait à aiguiser les armes. Ces dernières sont forgées avec

une habileté extrême qui étonne même les connaisseurs. Les flammes ont

consumé des meubles en bois, grossièrement sculptés : sièges, petits

bancs, petites pirogues longues de quelques décimètres dont s’amusaient

les enfants, des boucliers assez finement travaillés, des statuettes

grossières, tous objets qu’il eût été intéressant de rapporter, mais

nous sommes trop loin de l’époque de notre retour pour nous embarrasser

de collections ethnographiques.

_13 août (10 heures du matin), environs du confluent de la Lobaï._ — Le

_Dolisie_ longe la rive française par un temps superbe rafraîchi par la

tornade d’hier. Les berges, qui étaient presque constamment escarpées

depuis 2° N. et qui dominaient le niveau de l’eau de près de 8 mètres à

Mongimbo, se sont abaissées à mesure que nous approchions du confluent

de la Lobaï. La forêt qui nous environne est toujours aussi épaisse et,

par cette belle matinée, les teintes les plus variées se détachent parmi

le fouillis des arbres et des lianes. On y distingue tous les verts : la

couleur vert sombre domine, mais les tons clairs, depuis le vert d’eau,

le vert bleu, le vert d’herbe, le vert jaune, le vert rose des jeunes

pousses de certains arbres, le vert violacé de quelques autres,

apportent une infinie variété de tonalités. Des multitudes de papillons

tourbillonnent jusqu’à la cîme des arbres. J’observe pour la première

fois l’abondance d’un lichen, l’_Usnea barbata_, qui, d’une taille de

quelques centimètres sur les chênes de France, enchevêtre ici toutes les

branches de ses longs filaments glauques qui ont jusqu’à 1 mètre de

longueur.

Une demi-heure avant d’arriver à la Lobaï, la rive se relève de nouveau

et sur l’escarpement est bâti un village, dont les fromagers, les

palmiers (_Elæis_) et les bananiers se détachent sur le fond ensoleillé

de la forêt.

[Note 2 : FRANTZ D’HERLYE, _Lettres sur le Congo_ (LA NOUVELLE REVUE,

1904), p. 375.]

[Note 3 : Tous les trois morts au Congo en plein travail, après y avoir

fait de fructueuses découvertes d’histoire naturelle.]

[Note 4 : Plus tard nous avons rencontré dans le pays de Senoussi

d’autres Landolphiées qui présentent les mêmes propriétés.]

[Note 5 : Le vapeur _Albert Dolisie_ a 14 mètres de long, jauge 20

tonnes. En service depuis 1898 il effectue chaque mois le trajet de

Brazzaville à Bangui, soit 1400 kilomètres, en 12 jours à la remontée, 8

à la descente. Comme tous les vapeurs du Congo, il est obligé de venir à

la rive tous les soirs pour que l’on coupe le bois nécessaire au

chauffage.]

[Note 6 : Les arbres atteints par l’inondation montrent souvent, quand

l’eau s’est retirée, des parties couvertes de grosses éponges

siliceuses.]

[Note 7 : Remarqué une grande prairie d’herbes courtes ne dépassant pas

0m,80 de haut. Le fond est formé par des _Andropogon_, des _Pennisetum_,

et dans les parties plus humides on trouve un riz à grosse paille très

tendre. Il semble possible de constituer ici une plantation.]

[Note 8 : Les feuilles de cette plante narcotique, projetées dans l’eau,

stupéfient le poisson qu’il est ensuite très facile de capturer.]

[Note 9 : A noter aussi plusieurs espèces de _Ficus_ et de nombreuses

Zingibéracées.]

[Note 10 : Au village de Kassa, en aval de Liranga, j’avais déjà observé

des latérites sous forme de blocs de grès ferrugineux excavés.]

[Note 11 : Cela même sur les animaux domestiques, sous prétexte que ce

sont des produits du sol.]

[Note 12 : Mossanga en bondjo.]

[Note 13 : Ndo en bondjo.]

[Note 14 : Ndi en bondjo.]

CHAPITRE II

LE HAUT-OUBANGUI

I. De Bangui à Fort-Sibut. — II. De Fort-Sibut à la Haute-Kémo et à la

Haute-Ombella

* * * * *

I. — DE BANGUI A FORT-SIBUT

Avant de parler de nos études poursuivies pendant plusieurs mois (du 15

août au 15 novembre 1902) dans la région de l’Oubangui, où travailla

MARTRET, nous croyons utile de présenter un court historique de

l’exploration de ces régions.

La découverte de l’Oubangui est de date relativement récente. La partie

haute du cours (Ouellé) et de plusieurs des affluents avait été observée

autrefois par l’Allemand G. SCHWEINFURTH, par le Russe JUNKER

(1880-1883), par le Grec POTAGOS, mais ces voyageurs venus par le bassin

du Nil n’avaient pu savoir ce que devenaient plus loin les rivières

rencontrées.

En 1884 GRENFFELL découvrit l’Oubangui supérieur jusqu’à Zongo et trois

ans plus tard VAN GÈLE remonta jusqu’au confluent du Mbomou. Ils

relevaient le cours du fleuve mais les rives demeuraient totalement

inconnues. C’est seulement à partir de 1890 que commence la pénétration

méthodique dans le pays qui nous occupe. Pendant près de 5 années,

Belges et Français luttèrent de vitesse. Le partage de ces pays n’avait

pas été fait en termes suffisamment précis par le protocole du 29 avril

1887 qui nous attribuait la possession de tous les territoires de la

rive droite de l’Oubangui, si toutefois ces territoires étaient situés

au N. du 4e parallèle. Les premiers, les Belges établirent un poste à

Zongo, sur le Haut-Oubangui près du 4e parallèle. En 1890 PONEL franchit

les rapides de Bangui où il fonda un poste, remonta l’Oubangui jusqu’au

5e parallèle et releva le cours de cette grande rivière jusqu’au

Kouango. Au retour de sa mission dans la Haute-Sangha, GAILLARD, auquel

étaient adjoints HUSSON, BLOM, DE POUMAYRAC et DE MASREDON est envoyé

sur l’Oubangui, dont il remonta le cours en amont du Kouango jusque chez

les Yakomas ; il fonda les postes de Mobaye et des Abiras. Peu de temps

plus tard, M. LIOTARD, alors pharmacien de la marine, vint continuer la

pénétration. Son second DE POUMAYRAC fut traîtreusement assassiné par

les Boubous au début de 1892. La même année, le duc d’UZÈS, en compagnie

du lieutenant JULIEN et de JEAN HESSE, tenta de pénétrer plus loin, mais

il fut obligé de revenir en arrière et vint mourir à la côte.

Cependant les Belges, interprétant à leur profit la convention de 1887,

prétendent avoir le droit d’occuper tous les pays situés au N. de

l’Ouellé et même du Mbomou. Ils envoyèrent vers le N. plusieurs

missions : 1o celle de NILIS et DE LA KÉTHULLE qui, partis de Rafaï,

suivirent la vallée du Chinko, affluent du Mbomou, franchirent la ligne

de faîte du Nil près des mines de Hofrat-en-Nahas et s’arrêtèrent à

Katuaka sur l’Ada, affluent du Bahr-el-Ghazal (juin 1893) ; 2o celle du

lieutenant DONCKIER DE DONCEEL qui occupa Leffi, village situé entre

Katuaka et Dem-Ziber ; 3o celle du lieutenant HANOLET qui pénétra

jusqu’à Mbélé, dans le pays de Senoussi. LIOTARD, ne disposant que d’un

personnel très insuffisant, était impuissant à empêcher les empiètements

des agents de l’Etat indépendant dans les territoires qui nous étaient

reconnus par la convention de 1887.

En 1893, le gouvernement décida de renforcer notre action dans

l’Oubangui et projeta d’y envoyer une expédition confiée au lieutenant-

colonel MONTEIL. L’expédition devait être assez forte ; mais le départ

de son chef était sans cesse ajourné parce que l’on espérait résoudre le

conflit par des négociations en Europe. Ce fut son second, le commandant

DECAZES, parti en avant-garde, qui eut, à la fin de 1893 et au

commencement de 1894, la tâche délicate et pénible de soutenir nos

droits en face des agents de l’Etat indépendant. Il était accompagné des

lieutenants VERMOT et FRANÇOIS ; à Brazzaville le Dr VIANCIN et COMTE se

joignirent à la mission. DECAZES arrive à Mobaye où il se rencontre avec

LIOTARD. FRANÇOIS reconnaît le cours inférieur de la rivière Kotto,

VERMOT relève une partie du cours du Chinko, BOBICHON explore les

territoires situés entre la Kotto et la rivière Bangui, tandis qu’en

mars 1894, JULIEN remonte la Kotto jusqu’à Magba.

Après l’arrangement du 14 août 1894, les Belges durent évacuer les

postes qu’ils avaient fondés sur la rive droite du Mbomou. A la fin de

1894, LIOTARD revint dans le Haut-Oubangui en qualité de commissaire du

Gouvernement. Avec ses collaborateurs BOBICHON, Dr CUREAU, capitaine

HOSSINGER, lieutenants CHAPUIS et MAHIEU, enfin l’interprète GRECH, il

occupa les quatre sultanats de Bangassou, Rafaï, Zémio et Tamboura, ce

dernier situé dans le bassin du Nil, ainsi que l’ancienne zériba de

Ziber-Pacha, complètement anéantie par les Derviches quand GRECH alla en

prendre possession en avril 1897. Le Haut-Oubangui était déjà occupé et

des postes français étaient fondés dans le bassin du Nil lorsque la

mission MARCHAND arriva dans cette contrée, vers le milieu de 1897. Les

événements survenus par la suite sont connus de tous les coloniaux.

Rappelons seulement comme ayant contribué à la connaissance géographique

de ces régions les faits suivants : pendant l’année 1897 le lieutenant

de vaisseau HENRI DYÉ, commandant de la flottille de la mission

MARCHAND, fit de nombreuses observations astronomiques qui permirent de

rattacher à des bases précises les itinéraires publiés ensuite dans les

cartes de la mission MARCHAND. A la même époque, BRUEL, installé à

Mobaye, commençait ses observations sur la météorologie du centre de

l’Afrique. La mission de A. BONNEL DE MÉZIÈRES (1898-1900) rapporta

surtout d’intéressants résultats commerciaux. Cependant le beau voyage

de CHARLES PIERRE, membre de cette mission, qui effectua seul un

itinéraire de 750 kilomètres à travers des contrées nouvelles et parvint

à relier le Haut-Oubangui à Ndellé, est à retenir. Plus récemment le

lieutenant BOS et l’administrateur SUPERVILLE remontaient la Kotto

jusque près de ses sources. SUPERVILLE installait plusieurs comptoirs

commerciaux le long de la Kotto jusqu’au contact du pays de Senoussi.

Enfin la compagnie des Sultanats de l’Oubangui qui a repris, en les

étendant, les opérations de la mission BONNEL DE MÉZIÈRES, a créé des

factoreries chez Bangassou, Rafaï et Zémio pour l’achat du caoutchouc et

de l’ivoire.

L'Afrique centrale française · 第 3 / 66 段