XVI

Jusqu’alors j’avais vécu dans la gêne, ne recevant que de faibles

subsides de ma famille. L’on me faisait entendre qu’un garçon de mon âge

devait commencer à savoir se _débrouiller_, à gagner sa vie, car je ne

pouvais rester éternellement à charge aux miens. J’étais licencié en

droit; les professions ne manquaient pas; je n’avais que l’embarras du

choix; et mes parents, d’ailleurs, n’étaient pas de ceux qui contrarient

la vocation de leurs enfants; ils avaient l’esprit large, mes parents!

ils me laissaient libre, se bornant à me donner de bons conseils...

Pourquoi, par exemple, n’essayais-je pas d’entrer, en qualité de clerc,

dans une étude d’avoué ou de notaire?... Non, je n’essayais pas. Je

n’avais pas une figure à me présenter quelque part... Je me suis souvent

demandé ce que je serais devenu sans fortune. Quelle carrière m’eût été

ouverte? La société, la bienfaisance publique n’avait pas prévu mon cas.

Il y avait des hôpitaux pour les malades, des asiles pour les aliénés,

des établissements pour les aveugles, des écoles pour les sourds-muets,

des hospices pour les vieillards et les orphelins. Pour moi, il n’y

avait rien; ma disgrâce n’était point cataloguée parmi les misères dont

a cure la charité sociale. Pauvre, je n’aurais eu qu’à me rayer de

l’humanité.

Brusquement, un événement changea mon existence. Mon père mourut,

laissant une fortune bien supérieure à celle qu’on lui supposait.

Pendant des mois, je voyageai... J’aimais passer dans des villes où rien

ne me rappelait le passé, ne ravivait mes blessures. Je me livrais à

cette sensation douce que font éprouver les pays où l’on n’a pas encore

souffert. Les choses me devenaient amies. Je me sentais libre, affranchi

des servitudes que créent les lieux où l’on a longtemps vécu. Et tout,

alors, m’apparaissait beau, humain et bon. Je sais bien, ce sont là des

_idées_, et les hommes partout se valent. Du moins, ceux que nous

ignorons ont sur les autres cet avantage qu’ils nous permettent

l’illusion et de les parer de noblesses imaginaires.

Je me souviens surtout d’un séjour que je fis en Normandie, au

printemps. J’avais découvert, à deux lieues de Rouen, un asile de

fraîcheur, dans la sérénité de la belle campagne plantureuse et

verdoyante. Il y avait là des bêtes, des fleurs, des arbres, une

végétation splendide, un ciel clair, d’un bleu très haut, un

épanouissement radieux de toute la nature, des coins d’ombre et de

silence. Je me plaisais à contempler les canards et les cygnes et les

bœufs graves qui ouvraient sur moi leurs grands yeux mystérieux et qui

ne me voulaient point de mal. Mon amour des humbles et des simples

s’étendait à ces bêtes; je les comprenais, je fraternisais avec elles.

Mon rêve eût été de vivre là toujours, en cette société d’êtres

silencieux, sans orgueil, sans envie, sans pensée mauvaise. Je me

sentais avec eux des sentiments communs d’indulgence et d’humilité;

comme eux, je n’aspirais qu’à vivre indépendant et paisible, qu’à jouir

du soleil et des bienfaits du ciel. Leur âme était la mienne, une âme de

tendresse, où passait parfois un peu de mélancolie. Et les arbres aussi,

mes grands frères immobiles, parlaient à mon cœur; j’écoutais leur

murmure où mille voix se mêlaient harmonieusement, qui semblaient venir

de loin, apportées par la brise.

* * * * *

Dès le premier jour, j’avais aussi remarqué une jeune paysanne,

rayonnante de vie, de santé et de lumière, qui, sagement, dans le

somptueux décor de cette nature normande, tricotait devant sa porte. Sa

chevelure d’or, répandue sur ses épaules, mettait un ton plus chaud dans

le soleil blond qui flambait autour d’elle.

Elle était si belle, si tranquille, un tel parfum de grâce, de fraîcheur

et de santé émanait de sa personne, elle respirait tant la volupté de

vivre, que je ne me rassasiais pas de la contempler. Ce m’était un

ravissement, une joie profonde; elle me complétait la splendeur du

paysage; elle y ajoutait de la bonté et de l’harmonie.

Même, quelquefois, je me risquais à m’approcher... Pas farouche du tout,

la belle paysanne! Ma présence ne l’intriguait pas même. Ses yeux noirs

et grands ouverts ne daignaient point s’arrêter un instant sur moi, ils

regardaient au loin, ils bravaient le soleil ardent sans cligner les

paupières, ils semblaient avoir soif de lumière, et leur expression

demeurait immuable, éternellement.

Je finissais par m’étonner de son immobilité patiente et sereine. Jamais

je ne la voyais se promener. Elle restait là assise, tout le jour, à

tricoter; et les poules, les bêtes de basse-cour picoraient à l’entour,

venaient jusqu’à ses pieds quémander du son, qu’elle leur jetait, de

temps à autre, par poignées. Parfois, sans abandonner son ouvrage, elle

chantait, toujours la même chanson, monotone, infinie, comme les plaines

normandes. C’était là, semblait-il, son unique distraction.

Le soir tombé, elle rentrait chez elle, d’un pas lent, presque hésitant,

et bien que le crépuscule fût doux, la campagne fraîche et odorante,

jamais ne lui venait la tentation de s’éloigner un peu dans les champs,

ni même de faire le tour de sa maison, une chaumière qui s’élevait un

peu en deçà du chemin.

Son père cultivait une terre assez éloignée de là. Il sortait, le matin,

dès l’aube, et ne revenait qu’à la nuit. Il ne paraissait pas qu’elle

eût d’autre famille.

Elle m’attirait. Elle semblait heureuse comme l’on respire. J’enviais

son égalité d’âme, sa placidité; j’étais auprès d’elle comme le fleuve

agité et changeant, tantôt gris, tantôt bleu, quelquefois transparent,

plus souvent trouble, qui passe à côté d’une nappe d’eau immuablement

claire et limpide.

Elle n’ignorait pas qu’elle était belle; les jeunes hommes du pays

devaient le lui avoir dit, bien des fois... Moi, je n’osais.

Pourtant, je ne l’effrayais pas. Même, il m’arrivait de rôder autour

d’elle--un peu à distance--sans qu’elle parût s’en offenser ou s’en

émouvoir... Après tout, pourquoi ne pas tenter? Je n’avais d’autre

intention que de faire sa connaissance, d’autre désir que d’entendre une

voix humaine. Il y avait si longtemps que je n’avais parlé à

personne!... Et que risquais-je? Une rebuffade? J’en avais tant subi!

Je me décidai à l’aborder, et, simplement, je lui souhaitai le bonjour.

Elle eut vers moi un léger mouvement de tête, puis, doucement, murmura:

--Qui me parle?... Qui êtes-vous?

Je répondis:

--Votre voisin... J’habite là, en face de chez vous, depuis huit

jours... et vous devez bien me connaître de vue.

--Je n’y vois pas.

--Vous êtes myope?

--Je suis aveugle.

Je restai interdit... Je ne m’en étais pas douté, qu’elle fût aveugle,

tant elle avait les yeux grands ouverts, tant elle semblait heureuse, la

face illuminée d’un sourire, comme par le reflet d’une aurore

intérieure.

Je demandai:

--Il y a longtemps?

--Oui, monsieur, depuis l’âge de dix ans. Maintenant, j’en ai vingt...

Mais, vous voyez, je ne suis pas malheureuse. Il faut bien se faire une

raison... Seulement...

--Seulement?

--Je suis un peu trop seule, je n’ai pas de compagnie. Mon père

travaille aux champs, toute la journée, et je n’ai plus que lui...

L’année dernière encore, j’avais ma mère; elle est morte. Et,

maintenant, il n’y a plus qu’une voisine, une amie, qui, de temps en

temps, quand elle peut, vient causer avec moi... C’est que le village

est loin d’ici, à plus d’un kilomètre. Nous connaissons bien du monde,

mais les gens n’aiment pas se déranger.

Elle continuait à tricoter, mais je sentais qu’elle prenait plaisir à

parler.

--Alors, dis-je, je suis content de m’être présenté, et, si vous le

permettez, nous pourrons causer souvent ensemble, car, moi aussi, je

suis seul, et je n’ai rien à faire qu’à me reposer.

--Monsieur n’est pas d’ici?

--Non, et je ne suis venu dans votre beau pays que pour un mois ou deux.

--Oui, dit-elle, j’avais bien deviné, à l’accent de monsieur, qu’il

était étranger... Il vient de Paris, peut-être?

--Oui, mais après avoir fait à peu près le tour de France.

--Ça doit être beau, Paris!

--C’est la grande ville, avec son bruit, son tumulte, sa fièvre... On

s’en fatigue. J’aimerais mieux vivre à la campagne, comme vous... Mais

vous?...

--Moi, je n’ai jamais connu la ville, même pas Rouen, quand j’étais

petite et que j’y voyais encore. Je n’ai jamais bougé d’ici, où je suis

née. Mais je ne me plains pas, j’ai le caractère gai, je me distrais à

écouter des bruits autour de moi, et j’aime mes bêtes, mes poules, mes

canards, qui me connaissent bien et qui viennent à moi. Cela me fait une

occupation... Puis, que ferais-je, maintenant, ailleurs? Quand on est

aveugle, on est aussi bien partout.

--Je ne vous vois jamais vous promener, dis-je. La promenade vous serait

aussi une distraction.

--C’est que je n’ai personne, en ce moment, pour me conduire,

répondit-elle. Mon père, comme je vous le disais, est retenu aux champs

par son travail, du matin au soir, en cette saison. Notre chien garde la

maison.

--Vous craignez les voleurs, dans le jour?

--Oh! chez nous, il n’y a pas grand’chose à prendre. Tout de même, des

fois, on pourrait nous voler des poules. Et notre chien est là, qui

tient en respect les maraudeurs... Alors, n’ayant personne pour me

conduire, il faut bien que je reste. Toute seule, je ne pourrais pas

aller bien loin... Une fois, je m’étais perdue.

--Eh bien, dis-je, si vous le voulez, si vous n’avez pas peur de moi, je

serai votre guide, et nous nous promènerons ensemble. Cela vous fera du

bien de marcher un peu. Vous êtes trop jeune pour rester toujours

immobile sur une chaise. A votre âge, on a besoin de mouvement.

--C’est vrai, mais je ne voudrais pas déranger monsieur. Ce n’est pas

agréable de conduire une aveugle.

--Je vous affirme que cela me fera plaisir... C’est moi qui vous en

prie.

--Monsieur, c’est trop de bonté.

--Non, ce n’est que de la justice. N’est-il pas juste que ceux qui

voient aient des yeux pour ceux qui ne voient pas, et que ceux qui ont

trop donnent à ceux qui n’ont pas assez? Il faut bien s’entr’aider,

puisqu’on est tous frères et sœurs par la souffrance... N’est-ce pas

votre avis?

--Oui, mais ils ne sont pas beaucoup, qui pensent comme vous.

--Parce qu’ils ne savent pas, parce qu’ils ne comprennent pas.

--Et puis, reprit-elle, j’aurais peur aussi d’ennuyer monsieur. Je suis

une pauvre fille, je n’ai pas d’instruction, je ne sais pas causer.

--Aussi suis-je sûr que nous nous entendrons très bien.

L’instruction--vous ne le savez pas, vous--ne sert quelquefois qu’à

diviser les hommes, tandis que le sentiment les unit. On se comprend

toujours, quand on a le cœur bon et qu’on a connu la misère de vivre...

Ce ne sont pas les sujets de conversation qui manquent alors. Moi, je

crois que nous aurons beaucoup de choses à nous dire.

Elle tourna vers moi ses yeux sans regard, et ses prunelles fixes

parurent s’agrandir comme dans un effort pour percevoir la lumière. Nous

fûmes, un moment, silencieux. Le jour commençait à baisser... Il y avait

déjà entre nous quelque chose de très doux.

--Oh! bien sûr, dit-elle enfin, ce n’est pas que je me défie de vous.

Moi, je connais les gens à leur voix, et, à vous entendre, je sens qu’on

peut avoir confiance en votre parole... Seulement, il faudra d’abord que

vous voyiez mon père... Tenez, je l’entends qui siffle... Oui, c’est

lui. Il rentre aujourd’hui plus tôt que d’habitude.

Le paysan s’avançait d’une allure lente, sous le poids de ses outils.

C’était un mince vieillard, courbé par le rude labeur de la terre, qui

fait vivre les hommes, mais qui nourrit à peine celui qui y fixe la

chaîne de son existence. Et à force de la contempler, cette terre, à

force de s’y pencher, son visage, labouré comme elle, en avait pris la

couleur terreuse et la dureté. Je craignais qu’il ne me repoussât

brutalement. Mais, dès qu’il m’eût aperçu, il vint à moi et me tendit la

main.

--Bonsoir, mon voisin, dit-il... Oh! je vous connais bien, je vous ai vu

plusieurs fois, depuis que vous êtes dans le pays... Alors, vous causiez

avec ma fille?

--Oui, nous causions, répondis-je.

--Ah! c’est un grand malheur qu’elle ait perdu les yeux, pour elle comme

pour moi, car je me fais vieux, je vais sur mes soixante-quinze ans...

J’ai eu d’autres enfants, il ne me restait plus qu’elle, et voilà!...

Non, ce n’est pas juste!

--Non, ce n’est pas juste, répétai-je sans trouver, sur le moment, autre

chose à dire, si touché par cet accueil que j’en étais interloqué.

--Vous prendrez bien un verre de vin avec nous? proposa le vieillard.

J’acceptai, et, quand nous eûmes trinqué et vidé nos verres, j’offris à

mon tour un cigare.

--Merci, dit-il, je fume la pipe.

Et il bourra sa pipe.

--Heureusement, repris-je, vous vous portez bien; on ne vous donnerait

pas votre âge.

--Vous trouvez?... Ah! pourtant, il y a des jours, comme aujourd’hui, où

je me sens à bout, et il me semble que je ne pourrai plus continuer. Le

travail de la terre est trop dur, à mon âge... Et encore ce n’est pas de

la terre qu’il faut se plaindre: la terre est bonne, il n’y en a pas de

meilleure, ces deux dernières années, les récoltes ont été magnifiques.

Avec une terre comme ça, où le blé pousse tout seul et qui donne tout ce

qu’on lui demande, il devrait y avoir du bonheur pour tout le monde...

Et c’est tout juste si l’on vit, en se tuant à la peine. Pour que les

inutiles aient du bien-être, faut que les travailleurs soient

misérables! Le monde est comme ça, et ça n’est pas près de changer.

Puis, carrément, franchement:

--Et vous, qu’est-ce que vous avez? Vous vous êtes brûlé?

--Oui, quand j’étais enfant.

--Vous avez dû vous faire bien du chagrin, dit-il d’un accent profond.

Nous causâmes longuement. Il me dit son nom: François Jamin, me conta

son histoire, la mort de sa femme, ses deux fils rengagés, l’un en

Afrique, l’autre au Tonkin, d’autres choses encore, vagues, qui

remontaient de son passé, se noyaient dans une confusion de crépuscule,

flottaient là-bas parmi les brumes, tandis qu’au loin, dans la campagne

engourdie, s’élevaient, par instants, des meuglements inquiets.

--Et toi, Blanche, tu ne dis rien?

L’aveugle parut sortir d’un songe.

--Je vous écoute, dit-elle.

--Que racontais-tu tout à l’heure à notre voisin? questionna le paysan.

Ce fut moi qui répondis:

--Je proposais à votre fille, puisqu’elle n’a personne pour la conduire

et que je n’ai pas d’occupation, de nous promener ensemble, quand ça lui

ferait plaisir... Seulement, je comprends, c’est une question de

confiance, une chose délicate, qu’on n’accorderait pas à tout le monde,

et nous voulions d’abord vous prévenir, avoir votre consentement.

--Oui, oui, dit le vieillard, en m’enfonçant dans l’âme le rayon de sa

prunelle--je vois bien que vous ne pensez pas au mal, que vous êtes un

honnête homme. Quand on est vieux comme moi, on ne se trompe pas

beaucoup sur les gens... Eh bien, moi, je ne dis pas non, puisque vous

parlez de confiance... C’est vrai, c’est la première fois qu’on se voit

et qu’on cause ensemble, mais souvent on ne connaît pas mieux son homme

après trois mois qu’après une heure de conversation... Oui, j’ai de

l’amitié pour vous, vous avez le regard franc et bon... Eh bien, allez

vous promener tous les deux, si le cœur vous en dit... C’est même bien

gentil de votre part d’avoir pensé à ça. Nous avons des voisins, des

amis qui n’ont jamais tant fait pour nous. Et tant pis, si les mauvaises

langues bavardent!... Tenez, donnez-moi la main.

Puis, se tournant vers sa fille:

--Et toi, es-tu contente?

--Oui, père, répondit-elle.

* * * * *

Oh! les jours qui suivirent! C’était comme un grand soleil qui se levait

du fond de moi-même et qui m’illuminait. J’allais la prendre,

l’après-midi. Dès qu’elle avait reconnu mon pas, son visage s’éclairait

d’un sourire, ses yeux noirs s’agrandissaient comme pour percer ses

ténèbres; elle venait au-devant de moi, et ses mains tâtonnantes me

cherchaient autour d’elle.

Je la conduisais par la main. Nous allions, des heures entières, à

travers la plaine, dans les sentiers ou sous les arbres. Le désir de sa

possession ne m’effleurait même pas. La seule pensée d’abuser d’elle

m’eût semblé criminelle. C’était, entre nous, je ne sais quoi de très

doux et de très pitoyable, une association de deux misères d’où

jaillissaient de l’espérance et de la joie.

Je lui offrais des fleurs. Elle rougissait, elle souriait, et ses yeux

mêmes semblaient prendre de la vie, refléter l’aurore où rayonnait son

âme. Je cueillais ces fleurs dans les champs, à mesure que nous

avancions; elle en aspirait lentement le parfum, tout le long du chemin,

elle en faisait de gros bouquets, qu’elle rapportait, le soir, à la

maison.

On n’eût pas dit une fille de la campagne, tant elle avait de grâce et

de souplesse; ses mains mêmes étaient fines. Elle était adorable quand,

dans ses mouvements de tête, elle découvrait la ligne harmonieuse de son

cou; et rien au monde n’était beau comme sa chevelure d’or, abondante,

qui flambait dans le soleil. Elle s’épanouissait dans le rajeunissement

de la terre, parmi la floraison splendide des arbres et des fleurs.

Nous causions, elle parlait ses rêves, les visions écloses dans sa nuit

éternelle. Je l’écoutais, silencieux et ravi. Elle me disait des choses

naïves et profondes, l’image qu’elle se faisait de moi, d’après mes

discours et le son de ma voix, et avec les yeux de l’âme, qui voient

plus juste et qui voient plus loin que les yeux du corps. Son

imagination évoquait des spectacles extraordinaires, lui créait un monde

extérieur plus beau que le nôtre; il devait y avoir dans ses ténèbres

une féerie éblouissante et continuelle, qui lui mettait aux lèvres un

sourire d’extase et de ravissement.

Il y avait, non loin de chez nous et sur les bords de la Seine, un bois

touffu où nous allions de préférence. J’écartais devant elle les

buissons, les branches des fourrés, pour lui frayer un passage. Je lui

cueillais des fraises, des framboises et des mûres sauvages. Nous étions

en juin. Une atmosphère lourde enveloppait la terre. Les feuilles ne

remuaient pas. Le soleil, passant entre les branches, laissait trembler,

çà et là, des taches lumineuses. D’instant à autre, un souffle tiède,

s’élevant tout à coup, faisait tressaillir le bois comme d’un

frémissement passionné... Alors, je lui prenais les mains, je les

portais à mes lèvres. Quelquefois aussi, je baisais ses yeux éteints. Je

ne lui disais pas que je l’aimais; elle ne m’avouait pas non plus son

amour, mais je la sentais émue, et je fermais les paupières, j’entrais

dans ses ténèbres pour entendre battre son cœur.

Nous avions hâte d’atteindre ce petit bois, de nous soustraire aux

passants, craignant la rencontre des gens du pays, pris même d’une

timidité en présence des grands bœufs, immobiles en leur éternelle

songerie, et dont les regards mystérieux gênaient la confidence muette

de nos âmes.

Le soir venu, nous écoutions les derniers bruits du jour, le coassement

des grenouilles, le chant des grillons, les aboiements continus qui se

traînaient au loin, indéfiniment, dans la plaine. Et tous ces bruits

s’harmonisaient, plus vagues et confus, comme ouatés par les vapeurs du

crépuscule. C’était un calme très doux où s’exaltaient nos rêves. Nous

aurions aimé rester là longtemps, silencieux dans l’extase.

Quelquefois, cependant, je la sentais envahie d’une tristesse soudaine.

--Je me sens heureuse et malheureuse à la fois, disait-elle. Je sais

bien que ce bonheur ne peut pas durer toujours, que même il ne durera

pas longtemps. Vous vous en irez, vous retournerez là-bas, à Paris, et

je resterai seule.

Je lui jurais que je ne la quitterais jamais.

--Mais non, reprenait-elle, ne jurez pas, car c’est impossible... Nous

ne pouvons pas passer la vie ensemble... L’amour, le mariage, ce n’est

pas pour moi, il ne faut pas que je pense à ces choses... Je suis une

pauvre fille, aveugle, inutile, bonne à rien. Aucun garçon du pays, même

celui qui n’a rien, ne me voudrait pour femme. A plus forte raison vous,

qui avez du bien, de l’instruction, de l’éducation, et qui habitez la

grande ville... Non, ne promettez pas, vous savez bien que ça ne peut

pas être... Encore, si j’avais la vue!...

La splendeur du soir se reflétait dans ses prunelles avides de lumière;

elle soupira:

--Heureux ceux qui voient!

--Heureux plutôt, murmurai-je, ceux qui ne voyant pas, échappent à la

cécité cruelle de ceux qui ont des yeux!

Depuis quelques jours, il y avait en moi une lutte, une hésitation

douloureuse entre mon égoïsme et ma pitié, entre mon désir d’être

heureux et celui que j’avais de la voir plus heureuse, entre mon amour

pour elle et mon amour pour l’humanité... Enfin, avec le vague espoir

que la gratitude continuerait à lui fermer les yeux, je me décidai à lui

demander:

--Blanche, avez-vous jamais consulté un oculiste?

--Non, dit-elle.

--Qui vous a soignée, quand vous avez perdu la vue?

--Le médecin du pays, un bon vieux qui habite le village, depuis vingt

ans.

--Que vous a-t-il dit?

--Je ne me rappelle pas... Il y a si longtemps! J’avais à peine dix ans,

quand je suis devenue aveugle... Mais pourquoi ces questions?

--Je pense que vous devriez aller à Rouen, vous faire examiner par un

spécialiste.

--Qu’y ferait-il, le spécialiste?

--On ne sait jamais... On a vu des cas de guérison extraordinaire... Je

ne voudrais pas vous donner un vain espoir, je n’affirme pas qu’on vous

rendra la vue. Mais pourquoi ne pas tenter?

--Alors, vous dites qu’il faudrait aller à Rouen?

--Oui, avec votre père. Et je vous accompagnerai.

--C’est que ça coûte, dit-elle, d’aller à Rouen, de voir un grand

médecin...

--Ne vous inquiétez pas, ceci me regarde... Rentrons, je veux parler à

votre père.

* * * * *

Je causai longuement avec le vieux paysan. Il restait sceptique,

incrédule. Pourtant, il finit par se décider, disant que c’était pour

n’avoir point de regret. Et, le lendemain, nous partîmes pour Rouen.

Il y avait alors dans cette ville un célèbre oculiste. Nous nous

rendîmes chez lui, il examina l’aveugle... Oui, il y avait peut-être de

l’espoir. Toutefois, il ne promettait rien. Et la cure serait longue,

sans doute, elle demanderait des semaines, sinon des mois.

Il fallut nous établir à Rouen... Quelle ivresse d’abord! Quelle foi au

miracle!... Le jeudi et le dimanche, nous conduisions l’aveugle dans un

jardin public, où jouait la musique de la troupe. Éclatante, splendide,

dans sa simple robe de linon blanc, sans parure, elle avançait, lente,

droite, hautaine, avec la majesté d’une souveraine des ténèbres.

Elle écoutait le concert avec recueillement. Un sourire, parfois,

montait à ses lèvres; ses yeux devenaient très grands; toute sa

physionomie exprimait du rêve, comme si les flots d’harmonie lui

versaient dans l’âme une onde de lumière. Des regards s’arrêtaient sur

elle, d’admiration d’abord, puis de pitié, quand on s’était aperçu

qu’elle était aveugle. Elle était la beauté et le malheur, et le malheur

relevait sa beauté de je ne sais quelle poésie profonde, qui n’émane

jamais de la joie.

Plus encore que par le passé, nous vivions l’un près de l’autre, la

journée entière. Je ne la quittais plus, j’adorais la grâce qui

s’exhalait de toute sa personne. Très précoce, comme les filles de la

campagne, elle atteignait avant l’âge l’entier développement de sa

nature. On eût dit que l’été la mûrissait comme les fruits, donnait à

son teint l’éclat des fleurs épanouies. Et rien au monde n’avait la

candeur de son doux visage de blonde, sous le chapeau de paille à larges

bords dont elle se coiffait pour se garantir du soleil. A force de vivre

ensemble et de nous pénétrer, nous nous étions fait une âme commune,

nous avions les mêmes pensées, les mêmes rêves, nous nous entendions

dans le silence.

Cependant, les semaines se succédaient, et le miracle ne s’annonçait

pas. Le vieux paysan commençait à languir. La terre le rappelait. Sur sa

mince figure terne et ridée, s’aggravait, chaque jour, la nostalgie de

l’espace, des vastes horizons. Avant de partir, il avait confié la garde

de son champ et de sa maison à un voisin ami. Mais on ne faisait bien

ses affaires que soi-même, disait-il. Trois fois par semaine,

maintenant, il faisait à pied, malgré son grand âge, le voyage de Rouen

à Saintonge, où était sa terre.

Nous finissions par ne plus croire à la guérison, lorsqu’un jour,

l’espoir renaquit. L’aveugle nous révéla qu’elle voyait des lumières,

comme des étincelles; et il lui semblait, par moments, qu’elle allait

recouvrer la vue; puis, tout retombait dans les ténèbres.

Cet état se prolongea deux mois encore. L’été passa, les premiers froids

s’annoncèrent. Le mauvais temps nous retenait au logis.

Quelquefois, elle m’embrassait, et je ne sais quelle fierté m’emplissait

toute l’âme. Ces baisers éveillaient en moi l’impatience d’une volupté

plus haute. Mais, à d’autres heures, une tristesse me ressaisissait. Je

souhaitais pour elle, je redoutais pour moi sa guérison. Un matin de

novembre, assis près d’elle, le front collé à la vitre d’une fenêtre, je

regardais le ciel se fondre en neige sur la ville. Et il me semblait que

mon cœur se fondait aussi, s’alanguissait, comme la nature, sous

l’immensité blanche qui la voilait. Les flocons tombaient partout en un

silence surchargé de mélancolie. Ils ralentissaient leur vol en

s’approchant de terre, comme pour faire moins de bruit encore en s’y

posant. Les arbres les cueillaient au passage, avec une délicatesse

infinie. Blanche restait songeuse auprès de moi. De ma main, j’essuyai

la vitre que ternissait son haleine d’une buée légère. Elle me dit

enfin:

--Vous ne parlez pas! Qu’avez-vous?

--Rien, répondis-je doucement.

--Si, depuis quelque temps, je sens bien que vous vous tourmentez; votre

voix n’est plus la même... Qu’est-ce donc?

--Vous voulez le savoir?

--Oui.

--Je vous répondrai ce que vous-même me disiez, un jour: je me sens

heureux et malheureux à la fois.

--Pourquoi?

--C’est une chose difficile à dire.

--Dites-la quand même.

--Eh bien, voilà, je suis triste en pensant que ce n’est pas moi que

vous aimez, mais une illusion pure, votre propre rêve, l’image que vous

vous faites de ma personne; et peut-être cesseriez-vous de m’aimer, si

vous recouvriez la vue.

--On dit que l’amour est toujours aveugle... Pour vous, je serai

toujours aveugle... Mais pourquoi dit-on cela?

--Peut-être, en effet, a-t-on tort de le dire, parce qu’il est fort

possible qu’au contraire, l’amour y voie plus clair, je veux dire plus

profondément, et qu’il naisse de la découverte d’une beauté cachée aux

yeux de l’indifférence. C’est ainsi que des femmes laides, des hommes

laids, inspirent parfois les passions les plus vives. Ils ne sont laids

et elles ne sont laides sans doute que pour le vulgaire, dont les

regards s’arrêtent à la surface, et ils ont en eux une splendeur secrète

que l’amour seul a le don d’apercevoir... Non, ce n’est pas l’amour qui

est aveugle: c’est nous qui le sommes, quand nous n’aimons pas; et l’on

n’est juste vraiment qu’envers ceux que l’on aime.

--Et moi, dit-elle, pourquoi m’aimez-vous? Est-ce aussi pour la beauté

que les autres ne voient pas?

--Oui, et pour celle aussi que vous êtes seule, hélas! à ne point voir.

La porte s’ouvrit, le père entra.

--Ah, vous êtes là, me dit-il, ça se trouve bien, j’ai un service à vous

demander... Il faudrait que j’aille aujourd’hui à Saintonge, mais je ne

puis pas, j’ai les jambes rompues.

--J’irai pour vous, père Jamin. Restez ici, reposez-vous.

Il m’expliqua ce que j’avais à faire. Je partis.

Il neigeait encore. La route de Rouen à Saintonge est longue: huit

kilomètres environ; il fallait la parcourir à pied, car aucun service de

diligence ne reliait alors la ville et le village.

Je restai deux jours à Saintonge.

A mon retour, j’eus tout à coup la sensation intense et confuse de

quelque chose de nouveau qui venait de se produire dans ma vie. Je

ralentis ma marche, oppressé de cette inquiétude qui nous avertit

parfois obscurément de l’événement qui se prépare ou s’accomplit loin de

nous. Le vulgaire appelle cela pressentiment, et Shakespeare l’ombre de

la destinée qui s’avance.

Maintenant, il faisait beau. Le ciel, lavé par la neige et la pluie de

la veille, avait l’azur profond et précieux du saphir. Je voyais là un

présage heureux... C’est étrange comme on devient superstitieux à

certaines heures, surtout dans les crises sentimentales. C’est un besoin

de certitude qui nous fait interpréter toutes les manifestations de la

nature, si sereinement indifférente à toutes nos émotions!

J’approchais de Rouen, quand j’aperçus le vieux paysan qui venait vers

moi. De loin, il me faisait des signes que je ne comprenais pas, et sa

figure était joyeuse. Il pressait le pas pour me rejoindre. Et je

n’entendais pas non plus ce qu’il me criait, car le vent soufflait vers

lui, emportait sa voix. Enfin, comme nous nous rapprochions, je saisis

ces mots:

--Elle voit!

Et, quand nous fûmes près l’un de l’autre, il me prit dans ses bras et

m’embrassa.

--Elle voit, répéta-t-il, elle voit!... Ce matin, en se réveillant, elle

m’a appelé et elle a crié: Père, je vois! je vois! Ah! si vous aviez vu

sa figure, son étonnement, sa joie!... Elle voulait tout toucher, tout

regarder, et elle est allée vers la fenêtre, elle ouvrait de grands yeux

sur la ville, sur le ciel... Et justement le ciel était beau, la nature

était de la fête... Elle riait, elle faisait des gestes, et jamais je ne

l’avais vue si belle.--Eh bien! que je lui ai dit, tu ne m’embrasses

pas?--Et l’on s’est embrassé plus de vingt fois!... La tête me tournait,

je pleurais, j’étais trop heureux, ça me semblait un rêve!... Tant de

bonheur quand on ne s’y attend pas, car je n’espérais plus, ça vous

accable, c’est à vous rendre fou... J’ai voulu aller à votre rencontre,

pour que vous sachiez plus tôt... C’est à vous que nous devons ça,

monsieur Grandon! Comment vous revaloir un tel bienfait?

Sans réfléchir, naïvement, je répondis les premières paroles qui, dans

ma joie et l’exaltation de mon amour, me jaillirent du cœur:

--En me donnant la main de votre fille, père Jamin.

Le vieil homme parut surpris, et sa figure changea instantanément

d’expression.

--Ah! vous pensiez donc à cela, dit-il.

En même temps, il me dévisageait comme jamais il n’avait fait et d’un

air qui semblait signifier: Non, tout ce que vous voudrez, mais pas

cela, c’est impossible, vous devez bien le comprendre vous-même.

Puis, en phrases courtes, hésitantes, interrompues, et avec des gestes

qui témoignaient de sa gêne, il balbutia:

--Mon Dieu! vous me demandez là une chose à laquelle on ne peut pas

répondre tout de suite... D’abord, faudrait réfléchir... Moi, vous

comprenez bien, je ne puis pas vous dire: non... Nous vous devons trop,

monsieur Grandon... Et, naturellement, ce serait avec bonheur, si ça

dépendait de moi... parce que je vous connais, et je sais bien que vous

êtes un brave cœur, un honnête garçon, comme on n’en voit pas souvent...

Oh! non, pas souvent!... Ah! c’est bien malheureux, cet accident, cette

brûlure?... Ce sont des choses qui n’arrivent qu’aux bons, aux

meilleurs... Enfin, ça n’empêche pas les sentiments, la

reconnaissance... Ma fille et moi, nous n’oublierons jamais ce que vous

avez fait pour nous, et faudrait n’avoir pas de cœur pour l’oublier...

Il s’arrêta, embarrassé, comme à bout de circonlocutions, mais son

regard continuait à me dire: C’est impossible, réfléchissez; ma fille ne

voudra pas de vous, elle ne pourra pas vous aimer, vous ne devez pas

espérer cela.

--C’est juste, murmurai-je, sans trouver d’autre réplique, écrasé par la

conscience, brusquement réapparue, de mon état... Oui, j’avais presque

oublié, durant ces quelques mois de bonheur, je m’étais aveuglé comme

elle!... Oui, le vieux avait raison... C’était impossible... J’avais

fait un rêve insensé!

Il reprit, comme pour réparer un peu, atténuer l’impression produite par

ses premières paroles:

--Bien sûr, monsieur Grandon, ce serait un grand honneur que vous nous

feriez, en entrant dans notre famille, en donnant votre nom à ma

fille... Car nous sommes de pauvres gens, des paysans. Ma terre, ma

maison et tout ce que je possède, ça ne va pas à mille francs... Et

vous, vous êtes riche, instruit, et vous avec le cœur sur la main... Oh!

à ne voir que cela, c’est plus que nous ne pourrions espérer...

Seulement...

De nouveau, il hésita, cherchant ses phrases, ne voulant pas me blesser,

et il avait les gestes d’un homme qui s’excuse:

--Seulement, c’est à elle qu’il faut demander... Oh! je sais qu’elle a

de l’amitié pour vous, beaucoup d’amitié, et de la reconnaissance... Ça

ne peut pas être autrement. Tant qu’elle vivra, elle se souviendra...

Mais, vous savez, le mariage, l’amour, c’est une autre chose, ça ne se

commande pas. Les jeunes filles ont des raisons à elles, on ne peut pas

les forcer... Enfin, on va la voir, elle vous attend; c’est elle qui m’a

dit d’aller à votre rencontre...

--Non, déclarai-je, j’ai réfléchi, il vaut mieux que je m’en aille.

--Comment!

--Oui, il vaut mieux que je m’en aille, tout de suite, sans la revoir...

Vous lui direz que je lui souhaite du bonheur... Je suis content d’avoir

fait un peu de bien... Et, maintenant, je m’en vais...

--Voyons, dit le vieux paysan, on ne peut pas se quitter comme ça, sans

avoir trinqué une dernière fois ensemble... Allons, venez... Blanche

vous en voudrait, si vous partiez sans lui avoir dit adieu, sans qu’elle

ait pu seulement vous remercier.

Me voyant hésitant encore, il ajouta:

--Il n’y a pas que l’amour, il y a l’amitié... C’est comme si vous étiez

mon fils, c’est comme si vous étiez son frère.

--Vous avez raison, père Jamin, répondis-je, je ne m’en irai pas ainsi,

ce ne serait pas brave. Allez devant, prévenez-la, je vous rejoins.

--Alors, faut lui dire que vous arrivez?

--Oui.

--Eh bien! à tantôt.

--A tantôt.

Et il me devança.

Je devais être très pâle, de cette pâleur ardente qui indique non la

peur, mais la concentration de toutes les forces de l’âme, en face d’un

abîme qui s’ouvre sous vos pas et qu’il faut franchir. La honte, la

passion, le désespoir m’agitaient comme un orage. J’endurais un affreux

tourment... Je l’aimais. Pendant ces deux jours d’absence, je n’avais

pensé qu’à elle. Depuis six mois, son image ne m’avait pas quitté...

Elle m’avait aimé aussi, elle m’aimait encore, et j’allais lui

apparaître, horrible, mutilé; j’allais, en un instant, par ma seule

présence, détruire son amour, changer soudain en une vision d’épouvante

l’illusion charmante qui était née dans ses ténèbres.

Comment avais-je pu croire, espérer que son amour survivrait et

resterait aveugle, quand elle ne le serait plus! que la reconnaissance

continuerait à fermer ces yeux qui me devaient la lumière? Insensé que

j’étais!

La glace d’un magasin me renvoya l’horreur de mon masque. J’en éprouvai

moi-même un frisson. Et il me sembla que tout insultait à ma détresse:

le ciel bleu, la tranquillité des choses. Le monde me parut gouverné par

une fatalité imbécile et mauvaise, frappant au hasard, sans raison et

sans discernement. Tandis que j’agonisais, des gens causaient et riaient

à mes côtés. Mon désespoir se noyait dans le vacarme des rues, le féroce

égoïsme humain. Tout se désintéressait du drame qui m’étreignait. La vie

de tous les jours continuait, insoucieuse, inconsciente, soumise à un

mécanisme brutal. Rien ne changeait, rien ne s’arrêtait, parce qu’un

homme souffrait. Les pires affres d’une âme n’influençaient rien dans

l’inextricable complexité des lois impassibles qui menaient le monde

vers des fins ignorées. Pas une branche d’arbre ne tremblait, pas un

regard pitoyable n’allégeait ma torture. Le ciel conservait son immuable

sérénité.

La révolte et la douleur égaraient ma raison. Je maudissais la vie,

l’abominable destin; je me prenais à haïr ces êtres anonymes, ces

passants qui tous avaient connu les joies de l’amour, et dont les

regards me jetaient l’anathème.

Pourquoi avais-je été un honnête homme? Si j’avais abusé d’elle, quand

elle était aveugle, peut-être, même après avoir recouvré la vue,

m’eût-elle aimé encore, malgré ma disgrâce, comme l’initiateur, le

premier amant, le révélateur de la volupté, qui laisse son empreinte

ineffaçable.

Je l’avais respectée, et ses lèvres en m’effleurant ne m’avaient mis au

cœur que le désir torturant d’une félicité désormais inaccessible.

Que dirait-elle en me voyant? Que dirais-je à mon tour? Il me fallait

plus de courage pour lui apparaître que pour affronter le feu. Je

tournais autour de la maison, ne me décidant pas à entrer. Une fois

encore, je fus tenté de partir, sans l’avoir revue. Mais je ne sais

quelle espérance insensée sillonnait par instants comme un éclair la

nuit de mon désespoir.

Enfin, je gravis les étages, je sonnai. La porte s’ouvrit.

Blanche était assise à côté de son père.

Elle eut, en m’apercevant, un mouvement de recul involontaire, devint

toute blanche, et ses lèvres se serrèrent comme pour retenir un cri

d’effroi.

--C’est moi, dis-je, n’ayez pas de crainte... Je viens vous faire mes

adieux, car je m’en vais. Vous ne me verrez plus... Avant de partir,

j’ai voulu vous dire combien j’étais heureux de votre guérison. Mais je

ne voudrais pas, maintenant, troubler votre bonheur, et je comprends

qu’il est nécessaire que je disparaisse. Je serai assez content, je

m’estimerai récompensé du bien que j’ai pu faire, si vous gardez de moi

un bon souvenir.

Comme elle ne répondait pas, suffoquée par l’émotion, je continuai à

parler, pour lui laisser le temps de se ressaisir. Je répétai à peu près

les mêmes phrases, et j’ajoutai:

--C’est une grande fatalité que je sois ainsi... Je vous avais promis de

ne jamais vous quitter; j’aurais tenu ma promesse, si vous n’aviez pas

recouvré la vue... Mais, aujourd’hui, les choses sont changées... Ma

présence vous serait pénible, douloureuse. Je n’ai rien à espérer, il

vaut mieux que je parte. Et c’est moi qui vous devrai une gratitude

éternelle, pour les jours de bonheur que j’ai vécus auprès de vous...

J’avais oublié ma misère dans l’illusion où vous étiez vous-même,

j’étais redevenu un homme comme les autres. Tant que vous ne pouviez me

voir qu’avec les yeux de l’âme...

Elle fondit en larmes.

--Je suis désolé, repris-je, d’être la cause des premières larmes que

vous versez... Consolez-vous, oubliez-moi.

--Monsieur Grandon, intervint le vieux paysan, ça nous fait trop de

peine de vous entendre parler ainsi. Ma fille ne peut pas oublier ce que

vous avez fait pour elle... Approchez-vous, elle veut vous embrasser.

Elle-même se leva, vint à moi et m’embrassa. Ses larmes tièdes et

silencieuses me baignaient tout le visage. Je pleurais aussi.

--Voyons, monsieur Grandon, reprit le père, vous n’allez pas partir, ce

soir, vous dînerez avec nous.

--Non, je vous remercie, répondis-je, il vaut mieux que je parte tout de

suite... Oui, croyez-moi, cela vaut mieux... Notre dernière soirée

serait trop triste... Vous êtes de braves gens; moi, je ne vous

oublierai jamais... Adieu, père Jamin... Adieu, Blanche... Je vous

souhaite du bonheur à tous deux...

Le mot que j’espérais, le seul mot qui m’eût retenu, elle ne l’avait pas

prononcé. Peut-être y avait-il de tout dans ses larmes: de la douleur,

de la pitié, de la reconnaissance, mais non de l’amour. Peut-être aussi

pleurait-elle sur son amour détruit, désormais impossible. S’il en avait

été autrement, elle eût dit: Restez, je vous aime... Mais elle gardait

le silence.

Je m’éloignai, sans oser regarder autour de moi. Mon désespoir se fût

accru de la réapparition des objets que j’avais coutume de voir tous les

jours et que l’ivresse de mon amour avait imprégnés, à mes yeux, d’une

mystérieuse douceur.

Je m’acheminai vers la gare... Je pris le premier train qui partait...

Où allais-je? Je n’en sais rien... là-bas... Qu’importait!

* * * * *

Le lendemain, je me trouvais en Bretagne, dans le Morbihan... L’idée me

vint de faire un pèlerinage au pays de ma vieille bonne Noémie... Est-ce

que, par hasard, elle vivrait encore, ma vieille bonne Noémie, qui

m’avait tant aimé, tant consolé?... Il y avait quatorze ans que je ne

l’avais plus vue, et, quand elle avait quitté notre maison, elle était

déjà bien vieille. C’était même à cause de cela et parce qu’elle ne

pouvait plus faire son ouvrage, que mes parents l’avaient renvoyée chez

elle.

A force de fouiller ma mémoire, je finis par me rappeler son adresse: un

petit village voisin de Pontivy, et dont le nom m’échappe, en ce

moment... Je m’y rendis...

Oui, elle vivait encore, ma vieille bonne Noémie!... On me montra une

petite vieille assise devant sa porte et qui tremblait sous le soleil de

novembre. Elle avait à présent quatre-vingts ans passés... Et l’on me

dit: La voilà, c’est elle, mais elle a perdu la raison, elle est tombée

en enfance... Et l’on ajouta qu’elle n’y voyait presque plus...

Alors, je m’approchai, je me baissai vers elle, je pris ses petites

mains, je les embrassai...

--C’est moi, lui dis-je... Je suis René... Regarde-moi, reconnais-moi,

rappelle-toi... Je suis venu de bien loin pour te voir... J’ai tant

souffert depuis que je ne t’ai plus vue... Si tu savais!

--René, balbutia-t-elle... Mon Dieu, c’est-il possible?... Oui, je vous

vois, je te vois... C’est bien toi, mon petit René! Assois-toi près de

moi... Je ne t’avais pas oublié, je pensais à toi, tout le temps. Alors,

c’est vrai que tu as eu tant de chagrin?...

En même temps, elle me tendait ses bras tremblants, et elle continuait à

parler, elle pleurait, elle me disait des choses que je ne comprenais

plus, des souvenirs, des noms qui se brouillaient dans sa mémoire:

Brive, les Delbray, Lucette...

--Lucette, dis-je, je ne l’ai plus revue!

Et, à mon tour, je parlai, je lui racontai toute ma vie, mille choses

tristes qu’elle ne semblait pas entendre non plus. Et elle revenait

toujours à Lucette, et à la même idée, l’idée fixe de la vieillesse

tombée en enfance. Dix fois, elle me répéta:

--Va retrouver Lucette. C’est elle qui t’aimera... elle, et pas une

autre!

Et, en disant cela, elle me regardait fixement, étrangement, avec des

yeux de visionnaire, comme pour me faire entrer dans l’âme sa

conviction, sa volonté.

Ma pauvre vieille Noémie! que de fois je baisai ses petites mains, avant

de la quitter!... Elle ne voulut même pas accepter ma bourse; elle avait

assez, disait-elle, elle était assez riche, et elle m’avait revu... Cela

lui suffisait!

La gangue · 第 22 / 28 题