XVII

Pour la seconde fois, mon narrateur s’interrompit. Il regarda l’heure:

minuit était passé. Je compris qu’il désirait que je me retirasse.

Pourtant, il dit encore:

--Je vous ai conté ma jeunesse. Je ne rougis pas d’avoir été ce qu’on

nomme aujourd’hui, en y attachant une nuance de ridicule, un

_sentimental_. Malgré mon état, j’ai toujours recherché les joies les

plus hautes de l’amour. Si je n’avais été qu’un sensuel, mon malheur eût

été moins grand. Riche, j’aurais pu satisfaire des désirs vulgaires,

m’infliger à ces filles que la misère oblige à subir toutes les

promiscuités, à boire jusqu’à la lie la coupe des rancœurs. Car, si

tyrannique s’affirme, dans notre société, le besoin d’argent, qu’il

n’est pas de bourgeois obèse et difforme, de vieillard chassieux, de

monstre à qui l’abominable souveraineté de l’or ne confère le pouvoir de

souiller la beauté. Avec une âme basse et de la fortune, l’existence, en

dépit de ma disgrâce, m’eût été souriante et féconde en ressources. Mais

j’ai trop le respect de la femme pour avilir sa pauvreté. J’étais né

avec un cœur d’amant, j’ai voulu l’amour qui ne s’achète pas, et c’est

en cela qu’est le drame de ma vie.

Après un silence, il ajouta:

--Je ne pense pas comme ce sage antique qui nous conseille de cacher

notre vie. Je voudrais, au contraire, arracher tous ces masques qui nous

pèsent; je voudrais que la sincérité devînt la vertu première, la loi

suprême de l’homme véritablement civilisé. C’est l’hypocrisie qui

empoisonne nos existences, c’est la contrainte où nous sommes d’adopter

une grimace, de farder nos douleurs et nos joies.

Pour moi, je ne vous ai rien caché, je me suis révélé à vous dans toute

la vérité de ma nature, et mon histoire, quand vous la connaîtrez tout

entière, vous apparaîtra consolante, car elle enseigne qu’il ne faut

jamais désespérer du cœur de la femme ni de l’amour. Si, moi, je fus

aimé, qui donc peut se dire qu’il ne le sera pas, un jour?

Il me demanda de revenir un soir prochain, et nous nous séparâmes.

Ses dernières paroles m’avaient frappé: il avait été aimé, c’était vrai.

Sans qu’il m’en eût fait encore la confidence, je savais qu’il avait été

l’amant de madame Derive. Là était l’énigme. Il me tardait d’en

connaître le mot.

Deux fois, dans la semaine suivante, je l’aperçus qui sortait du

cimetière Montmartre, et la curiosité me prit de visiter la tombe de

madame Derive. Elle était couverte de roses rouges fraîchement

épanouies.

Il y avait maintenant trois mois que nous étions amis, et sa laideur ne

me choquait plus. Horrible, épouvantante à première vue, elle

disparaissait à la longue, ou plutôt elle cessait d’être une laideur,

une fois devenue familière; il en ressortait un caractère étrange,

n’ayant rien de commun avec l’expression d’un visage humain, une sorte

de grandeur sinistre, comme celle qui se dégage du théâtre d’un

cataclysme. Cette laideur n’avait rien de bas, de grotesque ni de

répugnant, comme la plupart des difformités humaines; elle était tout un

drame. Elle effrayait d’abord, elle attirait ensuite, elle soulevait de

l’émotion et de la sympathie.

Il avait été beau, étant enfant... Des choses qui furent belles, il

reste toujours un reflet. Même mutilées, leur splendeur ne s’efface

jamais complètement. Ce visage dévasté gardait encore le rayonnement de

sa beauté première; elle demeurait dans la qualité du regard; et la voix

était si douce, la main si fine, et il dressait avec tant de grâce le

frêle décor de ses rêves déçus, qu’il s’exhalait à la fin, de cette

laideur, je ne sais quel charme troublant, quelle poésie de ruines où

s’éveille toute la mélancolie des choses disparues. Qu’une femme eût

aimé cet homme d’un amour sincère et profond, cela maintenant cessait de

me surprendre, cela ne me semblait plus invraisemblable, mais supposait

seulement une âme d’élite, une femme extraordinaire, clairvoyante

jusqu’à découvrir le trésor caché sous la gangue. Et peut-être y

avait-il eu autre chose et plus que de la pitié dans cet amour;

peut-être l’avait-elle aimé à force de pénétration et d’admiration...

Le jeudi suivant, j’allai le revoir, et, sur mes instances, il reprit

son histoire.

La gangue · 第 23 / 28 题