A quelques mois de là, une aventure plus étrange traversa ma vie, comme
l’éclair qui déchire les ténèbres sans les dissiper, et dont on reste,
un instant, ébloui.
C’était un soir orageux de mars. Une rafale de pluie m’avait rejeté dans
un café presque désert, aux environs du Luxembourg. Il n’y avait là, au
fond de la salle, qu’une jeune femme, qui, distraitement, parcourait des
journaux illustrés... Elle avait une beauté douce de blonde, où
s’embrumaient des yeux de songe et de mystère, des yeux qui semblaient
abriter un secret... De temps à autre, elle dressait la tête, elle me
regardait...
Je n’avais pas de masque, et son regard, pourtant, n’exprimait ni
trouble, ni répugnance, ni surprise; il s’obstinait sur moi, non pas
avec cette curiosité malsaine que peut exciter le spectacle d’une
anomalie, mais avec bonté, avec tristesse... Ce n’était pas une
foudroyée, comme celle que j’avais rencontrée, l’autre nuit, sur le
boulevard du Temple. Elle était élégamment mise, et je la vis changer
une pièce d’or... Que venait-elle faire, seule, dans ce café? Un
rendez-vous peut-être?... Non, visiblement, elle n’attendait personne.
Près d’une demi-heure s’écoula, sans qu’elle manifestât une inquiétude,
une impatience.
Elle fut, un moment, reprise par sa lecture, puis, de nouveau, elle leva
le front, et son regard recommença à me fixer, à me parler: «Viens,
semblait-il me dire, viens, c’est assez, je pardonne à ta laideur et à
ta misère... Tu as déjà trop souffert par moi... Viens, je suis la
beauté touchée par le remords et fléchie jusqu’à la miséricorde! Viens,
ton épreuve est finie, tu vas connaître enfin la joie de vivre!...»
Moi, tout tremblant d’émotion, j’écoutais cette voix magnanime, qui me
venait de ce regard, comme du destin repentant. Et je me contenais pour
ne pas m’écrier: «Non, n’implore pas de pardon, car tu es la beauté, et
rien n’est plus grand que d’avoir souffert par toi!»
Soudain, elle se leva, elle sortit. Je la suivis et la rejoignis dans la
rue. Il pleuvait à verse. Elle s’était réfugiée dans une embrasure,
hésitant à traverser la chaussée. Je m’offris à l’abriter sous mon
parapluie et à l’accompagner jusque chez elle.
--Oh! monsieur, vous êtes bien aimable, dit-elle, mais j’habite loin
d’ici, aux Épinettes, et je craindrais de vous déranger...
--Nullement, répondis-je, car c’est aussi mon chemin, et je me disposais
à prendre une voiture... Oserais-je vous inviter à y prendre place?
Elle ne refusa pas. J’arrêtai un fiacre qui passait. Elle donna son
adresse, et nous partîmes, au trot lent d’un cheval épuisé... Tout cela,
cette rencontre, cette jolie fille acceptant sans façon ma compagnie, ce
commencement d’aventure, banale pour tout autre, mais inouïe pour moi,
avait été si simple, si rapide, que je m’imaginais vivre dans un songe
merveilleux... N’avait-elle donc pas vu que j’étais défiguré, horrible,
ou était-ce à cause de cela même, par un sentiment de pitié surhumaine,
qu’elle m’accueillait?... Je balbutiai dans un grand trouble:
--Je ne puis vous dire combien vous me touchez... Il me semble que je
fais un rêve, le rêve d’un damné qui verrait s’entr’ouvrir les portes du
ciel... Et j’ai peur de me réveiller, j’ai peur de revenir tout à coup à
la réalité affreuse de mon existence.
--Pourquoi me dites-vous cela? demanda-t-elle.
--Vous le devinez bien, puisque vous êtes femme! Ne me contraignez pas à
des aveux trop douloureux, à replonger mes regards dans mon enfer...
Mais avec quels yeux m’avez-vous vu, avec les yeux célestes de la
charité? de cette charité que l’orgueil ne refuse qu’autant qu’il n’a
pas été humilié par le malheur... Hélas! ce n’est pas mon cas!
--Détrompez-vous, me répondit-elle, et sachez que je n’ai jamais prêté
attention au physique d’un homme. Qu’importe, s’il n’a pas l’âme de son
visage...
--Beaucoup de femmes disent cela, répliquai-je, mais il en est peu qui
le pensent sincèrement, et il n’en est pas qui me l’ait prouvé...
Seriez-vous cette exception sublime?... Oh! ce serait trop beau, trop
généreux! Est-il possible que je ne rêve pas?
--Mais non, vous ne rêvez pas, dit-elle. Regardez-moi, je suis bien là,
à côté de vous, et nous sommes bien tous deux en ce monde... Et nous
pourrons peut-être devenir bons amis, mais il me faut d’abord vous
connaître, et je ne vous connais pas, je ne sais qui vous êtes. Voici à
peine cinq minutes que nous causons.
--Que ne puis-je alors vous dévoiler mon âme, au moment où je vous
parle! Affreuse est l’injustice qui fait du visage un masque trompeur,
un mensonge dont nous sommes presque toujours dupes. Pourquoi le regard
ne peut-il pénétrer jusqu’au fond des consciences humaines? Pourquoi ne
peut-on faire jaillir la lumière qui, soudainement, éclairerait une
belle âme, comme l’aurore révèle, en quelques instants, un beau paysage?
--Voulez-vous dire que je serais éblouie? dit-elle en souriant. Je crois
plutôt que nous aurions souvent de désagréables surprises.
--Mais il nous suffirait, pour en être consolés, d’apercevoir, quelque
jour, une âme comme la vôtre.
--Vous me faites trop de compliments. Attendez aussi de me mieux
connaître.
--Je vous connais assez déjà pour vous placer très haut, très haut,
au-dessus de toutes les femmes.
--Détrompez-vous, dit-elle avec calme, je suis une femme comme les
autres.
--Aucune, cependant, jusqu’à ce jour, n’avait daigné pencher son
souverain sourire de douceur et de bonté sur mon extrême disgrâce;
aucune, avant vous, ne m’avait permis l’espérance, et aucune pourtant ne
m’avait paru plus belle ni plus digne d’un grand amour... Je viens de
prononcer ce mot... Excusez-moi... Je sais bien que je ne puis
prétendre... Ce serait fou de ma part... Cela ne peut pas être...
--Mais si, murmura-t-elle, cela peut être.
--Votre charité va-t-elle jusqu’à vouloir me souffler au cœur un espoir
insensé?
--Non, ce que j’ai dit, je le pense... Je voudrais seulement vous poser
une question.
--Parlez.
--Me répondrez-vous avec franchise?
--Je vous le jure.
--Je vous disais tout à l’heure que le physique d’un homme m’était
indifférent; en diriez-vous autant d’une femme, et seriez-vous capable
de l’aimer pour sa seule beauté morale?
--La question, répondis-je, ne saurait vous intéresser beaucoup, puisque
vous êtes belle et charmante... Elle ne m’intéresse pas non plus, car
aurais-je le pouvoir et le droit de choisir, moi qui ne fus jamais aimé
et qui ne puis l’être?... Ce que je sens, ce que je puis vous dire,
c’est que mon cœur vouera un culte éternel à la femme, quelle qu’elle
soit, qui me fera l’aumône d’un sourire, qui me rendra la joie de
vivre... Avant de vous avoir rencontrée, j’osais à peine y songer!...
Mais, comment se fait-il que votre indifférence de la beauté et de la
laideur physiques soit vraie, absolue, au point que mon visage, qui n’a
plus même une apparence humaine, ne vous inspire aucune aversion, quand
tout le monde se détourne de moi? Cela n’est pas naturel, cela est
extraordinaire; j’ai peine à y croire. Encore, si vous étiez disgraciée,
dédaignée, mais vous êtes jeune, adorable. Que de beaux jeunes gens ont
dû vous offrir leur amour, se promettre auprès de vous l’éternité du
bonheur! Sans doute avez-vous vécu entourée de flatteries, d’hommages,
de tendresse...
En ce moment, je vis de grosses larmes embrumer ses prunelles.
--Vous pleurez?... Pourquoi pleurez-vous? Qu’avez-vous? questionnai-je
tout surpris.
--Rien, dit-elle... Parlez-moi de vous... Sans doute n’avez-vous pas
toujours été ainsi... Est-ce un accident, qui vous a défiguré?
Racontez-moi votre histoire.
--Permettez-moi plutôt, répondis-je, de vous raconter une autre
histoire, très courte, qui vous dispensera d’entendre la mienne.
--Je vous écoute.
--C’est un conte arabe... C’est un prophète musulman qui se rend, à
cheval, à La Mecque, la Ville Sainte... En traversant le désert, il
entend des plaintes, des gémissements, et il voit, non loin de lui, un
malheureux, assis sur le sable brûlant, et qui l’implore.--Qui es-tu et
comment es-tu là? lui demande le prophète.--Hélas! répond le misérable,
moi aussi j’allais à La Mecque, mais je n’avais pas de cheval, car je
suis pauvre, et mes forces m’ont trahi, en route; j’ai succombé sous le
poids du jour et de la chaleur!--S’il en est ainsi, dit le prophète,
lève-toi et monte en croupe derrière moi; nous atteindrons ensemble à la
Ville Sainte.--Hélas! soupire le misérable, j’ai les jambes malades, je
n’ai plus même la force de me dresser; il faut que tu m’aides.» Alors,
le prophète mit pied à terre et, saisissant l’infirme à bras-le-corps,
il le plaça lui-même sur son coursier. Et voilà qu’aussitôt, le
misérable frappe la bête, s’élance au galop et distance le
prophète.--«Arrête, lui crie celui-ci... Au nom de Dieu, arrête! Je ne
veux pas te reprendre mon cheval, je n’ai qu’un mot à te dire... Écoute!
de grâce, écoute!» Et l’imposteur s’étant enfin arrêté, le prophète,
d’aussi loin que sa voix pouvait porter dans le désert, lui cria: «Quand
tu seras à La Mecque, ne raconte à personne ce qui m’est arrivé, car tu
dégoûterais de la générosité!»--Ce conte, repris-je, n’a qu’un rapport
lointain avec mon histoire, mais il contient un bel enseignement et qui
me fait penser: il vaut mieux aussi que je ne raconte à personne ce qui
m’est arrivé.
--Il est vrai, dit-elle, on est parfois puni pour avoir fait le bien.
Nous fûmes, un moment, silencieux. Notre voiture gravissait péniblement
la rue Fontaine, éclairée, d’instant à autre, par les coups de lumière
des réverbères; et, soudain, comme dans un enchantement, m’apparaissait
ce fin profil de blonde, dont je craignais de trop m’approcher et qui me
soulevait toute l’âme d’émotion, de désir éperdu et de reconnaissance.
--Oui, reprit-elle, vous avez dû beaucoup souffrir et je vous plains...
Mais il est deux sortes de souffrances: celles qu’on voit et celles
qu’on ne voit pas, qu’on n’avoue pas... Ce ne sont pas les moins
cruelles!
Elle avait dit cela d’un accent si émouvant que j’en demeurai étonné. A
quoi faisait-elle allusion? A quelle obsession secrète, cette phrase
répondait-elle? Elle, si jeune, si jolie, pouvait-elle avoir tant
souffert, nourrir et cacher un chagrin si profond?
Comme pour détourner ma pensée d’une inquiétude, elle me demanda mon
nom; je le lui dis. Elle me donna le sien: Marie.
--Avez-vous de la famille? questionnai-je.
--Non, je vis seule et je suis libre.
--Et que faites-vous?
--Cela dépend des jours.
Je me tus, redoutant de paraître indiscret et de l’indisposer à mon
égard, en insistant davantage. Aimer une femme et lui avouer sa
passion--et je l’aimais déjà et lui en avais presque fait l’aveu--c’est
accepter vis-à-vis d’elle un état moral d’infériorité, c’est se
condamner à subir son prestige et son ascendant. Et je trouvais naturel
qu’elle me cachât sa vie, je respectais le mystère qui flottait autour
d’elle, le secret des larmes qu’elle avait répandues. A tout autre qu’à
moi, certaines de ses paroles eussent semblé énigmatiques, mais quelle
expérience des femmes et de l’amour pouvais-je avoir acquise dans
l’implacable solitude où je m’étais consumé? Je ne cherchais pas,
d’ailleurs, en ce moment, à exercer mon esprit d’observation, à
m’expliquer cette aventure; j’étais grisé par l’espérance, ébloui par la
perspective soudaine d’une félicité inattendue, que je tremblais de ne
jamais atteindre.
Notre fiacre s’arrêta; nous étions arrivés.
--Me sera-t-il permis de vous revoir? demandai-je avec humilité.
--Mais oui, quand vous le désirerez, répondit-elle.
--Alors, demain.
--Je veux bien.
--Où?
--Chez vous, à cinq heures de l’après-midi.
J’avais saisi une de ses mains, pour y poser mes lèvres, mais elle la
retira, en répétant: A demain!... Et elle disparut, me laissant seul
dans la voiture.
Il me semblait que je n’étais plus dans cette vie... Je fus un moment
sans oser bouger, dans la crainte de me réveiller, de faite s’évanouir
une hallucination radieuse, de revenir à la réalité mauvaise... Mais
non, je ne dormais pas, tout cela était vrai: cette femme jeune et
belle, cette espérance d’amour, ce rayon d’en haut tombé tout à coup,
miraculeusement, dans mon abîme!... Lentement, je reprenais possession
de moi-même, et ses derniers mots: _A demain_, me soulevaient au fond de
l’âme une félicité si grande que j’en défaillais presque... Mon fiacre
roulait dans la nuit, secoué par l’irrégularité du pavé, précipitant la
monotone trépidation des vitres, dont le vacarme continu noyait ma
rêverie enchanteresse... Il devait être tard. Dans les rues désertes,
agrandies par le vide, les maisons éteintes alignaient indéfiniment
l’uniforme sévérité de leurs murailles nues.
J’arrêtai ma voiture sur le pont des Saints-Pères, désireux de continuer
ma route à pied, pris d’un besoin de marcher, d’aspirer le grand air. Il
ne pleuvait plus. La nuit était douce et sereine. Jamais son silence ne
m’avait impressionné à ce point. Les ombres mêmes s’imprégnaient de
tendresse et de mystère. Il me semblait que je m’acheminais vers la
réalisation des grands songes; je sentais des choses extraordinaires,
délicieusement étranges, en moi, en la paix de la nature, le murmure du
vent. Le souffle du soir que j’aspirais avec volupté me coulait dans les
veines une ivresse nouvelle, inéprouvée. Et tout prenait à mes yeux un
autre aspect, le sommeil frémissant de Paris, l’incendie des lumières
lointaines dont la réverbération traçait sur le courant du fleuve des
traînées resplendissantes, comme des chevelures de comète, toute la vie
nocturne de la grande ville reposant dans la splendeur d’une féerie
mystérieuse et profonde.
Par instants, je doutais encore. Cette aventure était trop surprenante,
trop incroyable, incompréhensible!... Comment, par quel miracle, dans
quelle pensée, cette jolie femme s’était-elle penchée sur ma disgrâce?
Elle, la jeunesse et l’amour, elle qui n’avait qu’à choisir,
pouvait-elle vouloir associer sa beauté à ma difformité?... Non, tout se
voyait, tout était possible, mais pas cela!
Pourtant, elle m’avait regardé, elle m’avait souri, elle m’avait presque
permis l’espérance, et nous avions rendez-vous demain, chez moi! Quel
sentiment la faisait agir? Quelle prodigieuse énigme était là?... Ah! je
me hâtais peut-être trop d’être heureux! Il y avait des miracles qui ne
s’accomplissaient pas.
J’avançais lentement, le long des quais, agité, plein de trouble,
assailli de mille pensées contraires, voulant croire et ne le pouvant
pas... Maintenant, certaines paroles qu’elle avait prononcées, certaines
réflexions, certains silences auxquels je n’avais pas arrêté sur
l’instant mon attention, me revenaient à la mémoire, bizarres,
inexplicables... Je me rappelai aussi qu’elle avait pleuré. Pourquoi et
sur qui? Sur moi, sur elle-même, sur ces souffrances invisibles,
inavouées, peut-être inavouables, auxquelles elle avait fait
allusion?...
Je ne savais d’elle encore que son prénom--et sa douceur languissante de
blonde, où s’illuminaient parfois des yeux de fièvre et de passion, vite
éteints comme par un découragement... Enfin, qu’était-elle? Une fille?
Elle n’en avait ni les allures, ni les gestes, ni la voix, ni le
langage.
Paris est peuplé d’irréguliers, hommes et femmes, dont la vie serait
inconcevable ailleurs, qui n’appartiennent à aucun monde, aucune classe,
aucune profession, des êtres privés de boussole sociale, des âmes
désorientées que l’ennui, la lassitude, le désœuvrement, la névrose, une
sorte de perversité sensuelle et morale, résultant de tout cela,
poussent sans cesse à la recherche des sensations nouvelles, du frisson
inconnu. Sans force, sans défense contre les impulsions du moment, les
extravagances d’une imagination fantasque et déréglée, elles sont
capables de toutes les excentricités, de toutes les folies, de toutes
les aberrations... Était-elle une de ces irrégulières-là? Non, j’avais
l’intuition qu’elle était autre chose. Quoi? Je ne le sus jamais.
Le lendemain, je l’attendis vainement... Je me rendis à son adresse,
j’interrogeai la concierge, d’autres gens; je donnai son prénom, son
signalement... Nul ne la connaissait, nul ne l’avait jamais vue. Je
revins plusieurs fois, les jours suivants; je passai des après-midi et
des journées entières dans le quartier, avec l’espoir de l’y rencontrer.
Cet espoir fut toujours déçu.
Peut-être cela fut-il préférable! peut-être ai-je évité une déception
plus grande; peut-être même eus-je le tort de réfléchir trop longtemps à
cette étrange aventure et d’en découvrir l’explication la plus
plausible. Mais si vous ne la devinez point, pourquoi la dirais-je?
Moi-même, je l’ai chassée de mon esprit. J’ai voulu garder à cette femme
une gratitude éternelle, j’ai voulu qu’elle demeurât, dans le souvenir
de ma douloureuse jeunesse, l’apparition immaculée, l’idéal à peine
entrevu, mais inoubliable, de la bonté toute pure, de la beauté unie à
la miséricorde.