Les premiers jours, ce furent, autour de moi, des larmes, des sanglots,
du désespoir et le défilé de toutes nos connaissances qui mêlaient leurs
lamentations à celles de ma famille.
Noémie, nuit et jour, était à mon chevet... Oh! le doux visage de bonté
et d’amour qui se penchait vers moi, qui m’aidait à souffrir! Il y
avait, dans ses yeux tristes, de la charité, du dévouement et du
remords... Car elle s’accusait. A l’entendre, c’était sa faute, elle
était responsable de ce malheur: elle n’aurait pas dû, disait-elle, me
quitter ni me conduire là... Et moi qui ne pouvais parler, qui ne
pouvais la défendre!...
Il avait été question, un moment, de la renvoyer. Elle avait supplié
pour rester, pour se constituer ma garde-malade, pour me sauver la vie,
offrant même de renoncer à ses gages... Et il y avait quinze ans qu’elle
était dans la maison! Ah! Pauvre Noémie!
Quelquefois, elle me tenait dans ses bras, elle me berçait comme un
enfant qu’on console et qu’on endort. Sa voix douce psalmodiait une
chanson de son pays, toujours la même, monotone et vague, tandis que son
visage baigné de larmes souriait à l’affreuse plaie qui couvrait toute
ma figure et sur laquelle ses lèvres ne trouvaient plus de place pour se
poser. Alors, c’était mes mains qu’elle embrassait en pleurant. «Tu as
de jolies mains, me disait-elle, des mains de petite fille... Et tu
auras toujours tes beaux yeux.»
Rien ne lassait sa pitié. C’était une vieille fille: je me dorlotais
dans toute la maternité que la nature avait mise en elle et dont la
destinée lui avait refusé les douleurs et les joies. Elle fut plus de
huit jours à me veiller, sans vouloir prendre le moindre repos. Non,
elle n’était pas fatiguée, elle n’avait pas sommeil. Pourtant, elle
était vieille, et je n’étais pas un malade commode, car la souffrance
m’arrachait des plaintes continuelles.
On m’avait cru perdu. Je devais vivre et rester défiguré!
Ah! je n’y pensais pas encore à l’avenir qui me guettait, à ce malheur
effroyable d’une âme créée pour l’amour et cachée sous une gangue
horrible. Je souffrais trop et j’étais trop petit. Peut-être aussi y
avait-il inconsciemment au fond de moi, de mon ignorance, cette illusion
naïve qu’il suffisait, pour être aimé, de sentir noblement... Une seule
question, pour l’instant me préoccupait: Que pensait Lucette de mon
héroïque déclaration d’amour? Le lui avait-on dit seulement et
connaissait-elle mon état?
J’interrogeai un jour Noémie à ce sujet. «Mais oui, mais oui,
répondit-elle, Lucette t’aime bien aussi... et, si elle ne sait pas,
c’est moi qui lui dirai.» Alors, il me sembla que j’avais plus de
courage pour souffrir.
Cependant, depuis quelques jours, j’observais qu’il y avait quelque
chose de changé dans l’attitude de ma famille autour de moi. Les paroles
étaient les mêmes, on continuait à m’appeler «mon amour, mon chéri»,
mais les regards étaient différents et disaient, ou plutôt dissimulaient
autre chose.
Un soir, j’étais assoupi, les yeux fermés. Noémie avait enfin consenti à
aller se reposer. J’entendis mes parents qui causaient dans la pièce
voisine. C’était de moi qu’il était question; et mon attention se tendit
pour écouter.
--Il dort, disait ma mère.
--Tu es sûre?
--Oui... Ah! le pauvre enfant! Quel malheur.
--Quelle épouvantable fatalité!
--Il était si beau, notre René!
--Hélas!
--Enfin, dit ma mère, ce qui console un peu, c’est de se sentir entouré
de tant de sympathies. Les Glavaux et le sous-préfet lui-même ont envoyé
prendre des nouvelles.
--Ah! le sous-préfet?
--Oui, le sous-préfet.
--Que c’est aimable!
--Oui, ce sont des choses qui touchent.
--Les Delbray sont partis hier, annonça mon père.
--Ah!... Et pour où?
--Je ne sais pas.
--Tant mieux, dit ma mère, et qu’ils ne reviennent plus! Ce malheur qui
nous arrive, c’est leur faute... Ils ont eu l’audace de tenter une
réconciliation. Oui, ils se sont présentés trois fois... J’ai refusé de
les recevoir.
--Tu as bien fait; nous n’avions plus rien à attendre de ces gens-là.
Il y eut un silence.
--Il dort toujours? demanda mon père.
--Oui... Oh! il va beaucoup mieux. Le médecin m’a encore répété, ce
matin, qu’il était sauvé.
--Le malheur n’en est pas moins grand, répondit mon père... Tiens,
veux-tu que je te dise: moi, j’aurais préféré le voir mort.
--Oh! mon ami!
--Mais oui, reprit mon père, cela eût mieux valu, car que veux-tu qu’il
devienne, s’il doit rester horrible comme il est?
--Peut-être, avec le temps...
--Jamais!
--Il aura toujours pour lui l’intelligence, l’instruction, dit ma mère.
Avec cela, un homme se sauve toujours.
--Non, il faut voir les choses comme elles sont, répliqua mon père. Ce
sera un monstre qui nous fera honte devant tout le monde, et nous
n’oserons plus le montrer. N’oublions pas que nous avons deux filles à
marier... Tu comprends, nous ne pourrions plus recevoir personne... Le
mieux serait de l’éloigner.
--Où?
--C’est à quoi je songe... Ma foi, on pourrait le mettre interne dans un
lycée, un peu loin, si toutefois on veut l’accepter. Ainsi, nous ne
l’aurions que pendant les vacances, les grandes vacances... Qu’en
penses-tu?
--Au moins faut-il attendre qu’il soit complètement rétabli.
--Naturellement.
Un nouveau silence régna.
--Va voir à côté, dit mon père.
Ma mère entra dans ma chambre. J’avais les yeux grands ouverts et fixes.
--Tiens, tu ne dors plus, dit-elle... Comme tu me regardes! Qu’as-tu
donc?... Nous t’avons peut-être réveillé en causant. Est-ce que tu as
entendu?
Je baissai les paupières, sans répondre.
--C’est cela, rendors-toi, mon amour, dit-elle. Demain, on te lèvera, le
médecin l’a permis.
Ce fut une nuit d’insomnie cruelle. Je réfléchissais à ce que j’avais
entendu, et, à la souffrance physique, s’ajoutait une angoisse morale,
l’angoisse du naufragé qui sent autour de lui l’abandon universel, la
solitude des espaces infinis. Ce sentiment s’accrut encore, se compliqua
d’une épouvante, lorsque, pour la première fois, je vis dans une glace
le masque affreux que j’étais condamné à porter toute la vie. Ma propre
image me fit horreur. Il me sembla qu’une de ces fées mauvaises qui
interviennent dans les contes d’enfants m’avait appliqué sa main rageuse
et sinistre sur la face, pour me vouer éternellement au malheur. Je
fondis en larmes.
Noémie, m’ayant habillé, me prit par la main et m’entraîna à la cuisine.
Ce jour-là, mes parents avaient du monde à déjeuner. Mon couvert à table
n’était pas mis.
Ma mère vint dire à Noémie:
--René, pour aujourd’hui, déjeunera avec vous, à la cuisine.
Dès lors, chaque fois qu’il y eut des invités à la maison, je mangeai
avec les domestiques. Je ne m’en plaignais pas, car ma bonne Noémie, ces
jours-là, me gâtait plus encore, m’entourait de soins, d’attentions, de
prévenances. Elle faisait, pour moi seul, de petits plats, flattait ma
gourmandise.
Nous étions vraiment de bons amis. Il m’arrivait même d’être gai auprès
d’elle, et ma gaîté la rendait joyeuse. Sa pauvre figure de vieille
rayonnait de toute la maternité sacrifiée qui remontait confusément du
fond de sa nature.
Elle me disait souvent que je n’avais pas changé. Sans doute
voulait-elle dire que j’étais toujours le même à ses yeux. Plus
l’affection de mes parents se détachait de moi, plus la sienne
grandissait, se faisait douce, tendre et délicate. Même une fois, elle
m’embrassa... Depuis combien de temps n’avais-je plus été embrassé!
Les jours de visites, on m’éloignait. Je n’allais jamais au salon, quand
il y avait des étrangers. Maman disait maintenant que ce n’était pas la
place des enfants. Pourtant on y attirait mes sœurs, surtout quand les
Glavaux se trouvaient là. L’aîné des fils Glavaux avait de doux yeux
pour Henriette, qui venait d’avoir seize ans. Je crois que mes parents
rêvaient de ce mariage: on en causait à demi-mots; et il arrivait à ma
mère de sommeiller, quand le fils Glavaux contait fleurette à ma sœur.
Ce jeune homme, riche, en plein rapport, bien apparenté, destiné à
prendre la succession de son père, qui dirigeait la plus grosse maison
de commerce de la région, une maison fondée en 1840, était considéré
comme un garçon de grand avenir et le plus beau parti de Brive. Son seul
défaut, qu’on attribuait à une timidité de bon goût, consistait en une
incurable nullité. «Il finira par se dégourdir,» affirmait mon père.
En attendant, on amassait la dot d’Henriette, on redoublait d’économies,
on rognait sur l’ordinaire, on diminua même les gages d’un domestique.
Je me sentais un obstacle aux projets de ma famille. Oui, j’étais de
trop dans la maison, ma présence gênait, causait un malaise. A table,
personne ne m’adressait la parole; c’était comme si je n’avais pas
existé. Maintenant, on ne me reprochait plus d’être tout le temps
_fourré_ à la cuisine; au contraire, on m’y renvoyait, j’y passais des
journées entières, et je finis par y prendre tous mes repas. Les
caresses, les sollicitudes, toutes les espérances se reportaient sur mes
sœurs. On ne parlait plus de mon avenir. Même notre chien Tom était
l’objet de plus de tendresse. Il est vrai qu’il me la rendait bien,
cette tendresse; il me léchait les mains, et c’était avec lui que je
jouais, c’était lui qui me tenait compagnie, quand ma bonne Noémie était
occupée à son ouvrage. Et ses bons yeux de bête qui se fixaient sur moi,
pitoyables et tristes, avaient plus d’humanité que ceux des hommes.
Pourtant, j’étais plus affectueux qu’autrefois, je me faisais doux,
obéissant, je m’ingéniais à rendre de petits services, je m’appliquais
davantage à mes devoirs. Mes parents paraissaient ne pas s’en
apercevoir. Même, il semblait que mes gentillesses, mes efforts pour
mériter des éloges aggravaient leur indifférence. Je rentrai un jour de
promenade avec un bouquet de fleurs cueillies dans les champs, et je
l’offris à ma mère... Le soir, je dînai encore à la cuisine.
On négligeait même de me vêtir convenablement; on prétendait que j’usais
beaucoup. «René a besoin de souliers, réclamait Noémie.--Oh! il peut
attendre, répondait ma mère.»
Je sortais toujours avec ma bonne, qui, des heures entières, pour me
distraire, me contait des histoires de son pays. Cependant, une
après-midi--on s’était enfin décidé à remplacer mes pauvres vêtements,
et j’avais un petit complet neuf--j’allai me promener avec mon père et
ma mère. Ils se donnaient le bras et recueillaient tout le long du
chemin force saluts. Je marchais à côté d’eux. Des regards
extraordinaires me dévisageaient, où il me semblait deviner de
l’étonnement, de l’effroi, de la répugnance, parfois de la pitié. La
plupart des passants, après m’avoir aperçu, détournaient vite la tête.
J’avais la sensation d’être une gêne. Mon père paraissait nerveux,
contrarié et, d’instant à autre, réprimait un mouvement d’impatience. Il
se pencha vers ma mère et murmura quelques mots que je n’entendis pas,
puis, brusquement, se tournant vers moi:
--Tiens, va-t’en, me dit-il, va où tu voudras, je ne veux plus te voir.
J’allai devant moi, sans but, au hasard. Je marchai longtemps, sur une
grande route déserte, poussiéreuse, qui s’enfonçait toute droite dans la
campagne et se perdait à l’horizon... Que faire? Je ne voulais plus
rentrer chez mes parents. Si j’avais été homme, j’aurais cherché du
travail, mais je n’avais pas onze ans, et pas un sou en poche!
La nuit vint. Il faisait froid, un grand vent soufflait. J’étais rompu
de fatigue. Une tentation me prit de me coucher là, au bord de la route,
de m’endormir, pour ne plus me réveiller... Pourtant, je me décidai à
revenir sur mes pas.
Il était onze heures du soir, quand j’arrivai devant la porte de la
maison. Ce fut ma mère qui m’ouvrit.
--Tiens, c’est toi, dit-elle, d’où viens-tu?
Je ne répondis pas.
--Faites dîner René, ordonna-t-elle à Noémie.
--Merci, je n’ai pas faim, je ne mange pas, déclarai-je.
Et j’allai me coucher, sans avoir rien pris.
Le lendemain et les jours suivants, on me questionna. Je refusai de rien
dire; je m’enfermai, en présence de mes parents, dans un silence
tragique.
--Voyons, qu’est-ce que tu as? Parle, dis quelque chose... Tu as donc
perdu ta langue?
Je persistais à me taire. Tous les efforts pour m’arracher une syllabe
furent vains. On essaya, pour me dérider, de toutes les plaisanteries.
On s’adressait au chien:
--Tom, dis-nous ce que René a fait de sa langue... Tu dois savoir ça,
puisque c’est à toi maintenant qu’il fait toutes ses confidences.
Je ne riais pas; aucun pli de ma figure ne bougeait.
--Laissez-le donc, puisqu’il veut faire l’entêté, dit mon père.
--Eh bien, oui, boude tant que tu voudras, ajouta ma mère; c’est toi qui
t’en fatigueras le premier.
--Il n’y a qu’à ne plus faire attention à lui, dit ma sœur Henriette.
--C’est ça, faisons comme s’il n’existait plus, approuva Suzanne.
Mais les regards continuèrent invinciblement à se tourner vers moi. On
ne s’habituait pas à ce silence écrasant; il troublait les consciences,
il pesait comme un remords sur la famille.
--A la fin, c’est exaspérant! s’écria mon père. Nous n’allons pas nous
laisser embêter par ce gamin têtu. Je vais user de mon autorité
paternelle. Mettons-le au pain sec jusqu’à ce qu’il se décide à
desserrer les dents. Nous verrons bien qui cédera le premier.
On me mit au pain sec. Le silence persévéra.
--Allons, je vais le fourrer interne dans un lycée, dit mon père; il n’y
a que cela à faire.
--Ce sera un bon débarras! soupira Henriette.
On opta pour le lycée de Nantes, qui est la ville de France la plus
éloignée de Brive: douze heures d’express. Et il fut décidé que je
partirais, dès le lendemain, avec mon père, qui reviendrait aussitôt, ne
pouvant, disait-il, s’absenter plus de vingt-quatre heures, à cause des
affaires.
Noémie prépara ma malle. La nuit qui précéda le jour de mon départ, je
l’entendis qui pleurait. Le lendemain, elle apparut, les yeux rouges, le
visage grave. Elle regardait mon père et ma mère d’un air sévère. Tom
aussi avait des regards étranges. Jamais il ne m’avait autant léché, et
il me suivait partout en gémissant.
--Il est l’heure, partons, dit mon père.
Je subis les baisers glacés de ma mère et de mes sœurs. Noémie et Tom
m’accompagnèrent jusqu’à la gare.
Quand le train s’ébranla, j’étais à la portière du wagon; Noémie me
faisait des signes avec son mouchoir. Sa silhouette s’éloignait et
s’effaçait sous mes yeux brouillés de larmes... Adieu, adieu! C’était
l’adieu définitif, car je ne devais plus la revoir!... Et mon pauvre Tom
qui suivait le train en courant de toute la force de ses vieilles
jambes!
--Allons, assieds-toi et ne bouge plus, me dit mon père.
X
--Voilà ce malheureux enfant, qui a été victime d’un déplorable
accident, dit mon père en me présentant au proviseur du lycée de Nantes.
Celui-ci, un vieillard décoré, leva les yeux sur moi, m’examina un
instant avec un air d’inquiétude et de malaise, puis se tournant vers
mon père:
--Oui, j’étais déjà prévenu par votre lettre, qui explique le cas... En
effet, c’est un déplorable accident, mais après tout, je ne vois pas
pourquoi nous n’accepterions pas cet enfant... Quel âge a-t-il?
--Onze ans, monsieur le proviseur; et il est assez avancé, il a fait un
peu de latin; il pourrait entrer en cinquième. C’est un enfant docile,
laborieux et bien doué, je crois... Et il est plein de bonnes
dispositions... N’est-ce pas, René?
Je fis un signe de tête affirmatif.
--Vous le mettez interne? demanda le proviseur.
--Nous y sommes obligés, déclara mon père.
Le proviseur parut hésiter, réfléchir un moment, et son front se barra
d’un pli soucieux.
--Enfin, dit-il, on veillera à ce que les élèves ne le tourmentent pas.
D’ailleurs, ils sont très gentils, pour la plupart; nous n’avons que des
jeunes gens de bonne famille... Mais, vous savez, à cet âge, on s’amuse
de tout, et, quelquefois, les _nouveaux_, comme dans tous les lycées,
sont l’objet de petites taquineries.
--Qui n’a pas connu cela? dit mon père.
--Enfin, espérons que tout se passera très bien, conclut le proviseur.
--Mais oui, affirma mon père... Allons, René, mon enfant, ajouta-t-il en
me baisant au front, je te quitte... Fais en sorte que ta mère et moi
n’ayons qu’à nous féliciter de ton travail et de ta conduite. Donne-nous
quelques satisfactions, en échange des sacrifices que nous nous imposons
pour ton éducation... Va, tu es heureux! On regrette plus tard cette vie
de collège, et l’on se dit: «Oui, c’était le bon temps, je n’avais alors
aucun souci, j’ignorais la lutte pour l’existence...» N’est-ce pas,
monsieur le proviseur?... Allons, je vous le recommande encore... Adieu
René; adieu, mon enfant... Aux prochaines grandes vacances... Un an,
c’est bien vite passé!
Mon père, après ce discours haché, entrecoupé de soupirs, se retira, et
je restai en face du proviseur.
--Suivez-moi, me dit celui-ci, je vais vous conduire au censeur.
Le censeur, au moment où nous l’abordâmes, arpentait un long corridor
sombre, où régnait un silence de monastère.
--C’est un nouveau, dit sèchement le proviseur comme impatient de se
décharger d’une corvée ennuyeuse... Il se nomme: René Grandon--et il
entre en cinquième. Occupez-vous-en.
Les deux hommes causèrent quelques secondes à l’écart. Je n’entendais
pas ce qu’ils disaient, mais je devinais qu’il s’agissait de moi. L’un
d’eux eut un geste qui semblait signifier: Après tout, tant pis, nous
verrons bien.
Le proviseur s’étant éloigné, le censeur, à son tour, m’examina et me
dit:
--Pourquoi ne portez-vous pas un masque? Cela vaudrait peut-être
mieux... Enfin, vous ferez comme vous voudrez, ça vous regarde.
Il ouvrit une porte et me poussa devant lui... C’était l’étude du soir.
A notre apparition, les élèves se levèrent, puis se rassirent, sur un
signe du censeur; et celui-ci s’étant approché du maître d’étude, il y
eut entre eux un court colloque à voix basse. Tous les élèves me
regardaient comme une bête curieuse; les bouches se fendaient d’un rire
qui n’osait éclater, retenu sans doute par la présence du censeur. Mais
dès que ce dernier eut disparu, ce fut une explosion d’hilarité.
--Silence! proféra le pion d’une voix furieuse.--Vous, le nouveau, allez
vous asseoir là-bas, sur le dernier banc.
Tout confus, j’allai prendre la place qu’on m’assignait. Des rires mal
étouffés fusaient encore, çà et là. On murmurait: Oh! cette gueule! Oh!
ce monstre!--Quelques pensums distribués, au hasard, par le maître,
rétablirent enfin le calme.
J’avais ouvert un livre que je ne lisais pas, cherchant à me donner une
contenance, à me faire oublier, et je restai immobile, les yeux baissés,
la poitrine oppressée de sanglots, la figure cachée dans mes mains.
J’aurais voulu disparaître, fuir bien loin, hors des regards des hommes,
ou même n’avoir plus la sensation que j’existais. Je me faisais petit,
menu, je me blottissais pour occuper le moins de place possible.
--Pousse-toi, me dit mon voisin en m’enfonçant son coude dans les côtes.
Ce n’est pas drôle de t’avoir à côté de soi. Je demanderai à changer de
place.
Mon autre voisin me repoussait aussi. J’avais beau me réduire, me
recroqueviller, je recevais des coups de poing dans les flancs et des
coups de pied dans les jambes.
--Je ne vous ai rien fait, laissez-moi tranquille, suppliai-je.
--Tu n’avais qu’à ne pas venir ici.
--On m’y a mis... Et ce n’est pas ma faute, si je suis ainsi... Si vous
saviez, si vous saviez!...
--Alors, on reste chez soi, quand on a une bobine à dégoûter tout le
monde.
--Mes parents n’ont pas voulu me garder... Si vous saviez...
--Silence! cria le pion... Le nouveau, vous saurez qu’on ne parle pas
pendant l’étude, et, pour que vous vous en souveniez, vous me ferez une
demi-heure de piquet.
--Bien fait! fit mon voisin de droite en m’allongeant une nouvelle ruade
qui me fit renfoncer un cri de douleur.
Un roulement de tambour annonça la fin de l’étude. On se mit sur les
rangs pour descendre au réfectoire. Là encore, personne ne voulait être
à côté de moi. Il y eut des protestations, et le surveillant se décida à
me faire dîner seul, à l’écart, au coin d’une table inoccupée. Les
garçons eux-mêmes manifestaient une répugnance à me servir. Je ne
touchai à aucun plat. L’émotion, le chagrin, la honte me composaient une
nourriture dont j’étais plus que rassasié. Je me sentais écrasé sous une
fatalité, sans défense contre la force cruelle du nombre, l’hostilité
instinctive, irraisonnée, ce besoin de haïr et de faire souffrir qui est
dans l’âme des hommes. Les pions aussi me prenaient en grippe, puisque
j’avais été déjà puni injustement. Alors, que faire? Une voix intérieure
me répondait qu’il n’y avait qu’à pleurer.
Après le dîner, on monta au dortoir... Oh! ma première nuit au lycée de
Nantes! Que de larmes je versai!... N’être qu’un enfant, n’avoir fait
encore de tort à personne, et déjà se sentir détesté! Détesté, quand on
a le cœur gonflé de tendresse! Je ne comprenais pas, j’étouffais mes
sanglots dans mes draps; je pensais à Noémie et à Tom, mes deux seuls
amis, qui étaient si loin maintenant et que je ne devais plus revoir de
si longtemps! Je revoyais mon pauvre Tom courant après le train qui
m’emportait vers ce lieu de malheur, et je revoyais ma bonne vieille
Noémie, qui peut-être pleurait aussi, à cette heure, en songeant à
moi... Cela me consolait un peu; mes larmes devenaient moins amères et
plus abondantes, presque douces... Tom, Noémie! ces deux êtres se
confondaient dans mon amour, s’élevaient dans la bonté au-dessus de
l’humanité tout entière.
Ma première année au lycée de Nantes fut vraiment atroce. Ma disgrâce
physique me désignait comme devant être et rester, au profit même des
autres nouveaux, le petit martyr nécessaire à la vie de mes compagnons
d’internat. Le lendemain de mon arrivée, à la première récréation, dès
que les rangs furent rompus, toutes ces petites brutes se ruèrent sur
moi, avec la fureur des bêtes de basse-cour qui pourchassent à coups de
bec la pauvre poule blessée. Je fus assailli, battu, terrassé. Quand on
me releva, il fallut me transporter à l’infirmerie. J’y demeurai huit
jours... Je reparus; les persécutions recommencèrent.
Tout nouveau, au lycée de Nantes, était soumis à des épreuves, dont la
durée et la rigueur variaient selon le caractère du patient. Il y avait
eu, avant moi, un souffre-douleur, dont j’avais pris la place et qui,
maintenant, se joignait aux autres pour me torturer, et il y mettait
plus d’acharnement et d’ingéniosité que personne, comme pour se venger
sur moi des tourments qu’il avait endurés.
Je me souviens d’un ruisseau boueux qui traversait la cour en roulant
des immondices. Un jour, un élève y ramassa un pain qui y nageait depuis
la veille, et me le lança en plein visage, dans les yeux, au moment où
je me retournais vers lui. Je fus aveuglé, et je passai trois jours
encore à l’infirmerie.
En classe, en étude, au réfectoire, pendant les récréations surtout,
c’était un supplice sans répit. Vous ne sauriez croire de quelles
inventions cruelles sont capables les enfants. Et mon maître d’études
n’était guère meilleur; il ne s’interposait pas, il laissait faire;
même, il m’accablait de pensums.
Personne ne voulait de mon voisinage. Je dégoûtais tout le monde. Des
parents intervenaient pour demander qu’on préservât leurs enfants de mon
contact. On finit par me reléguer dans un coin solitaire, au dernier
banc de la classe. Au dortoir, mon lit fut également placé à l’écart.
Ma sensibilité maladive ne résistait pas à cette oppression. Ils étaient
tous plus grands et plus forts que moi, ces lâches! Mes regards
imploraient en vain leur pitié. Dès que sonnait l’heure redoutée de la
récréation, je me réfugiais au fond de la cour, pour échapper à mes
bourreaux... Comme elles me semblaient longues, ces récréations, même
lorsqu’on s’était fatigué de me tyranniser. Plongé dans un affaissement
douloureux, las d’avoir trop sangloté, je promenais à l’entour de longs
regards de détresse. On était à la fin d’octobre. Les premiers froids
sévissaient. Les quatre murs tout lézardés de la cour ne laissaient plus
apercevoir qu’un triste soleil, dont les rayons pâlissaient dans un ciel
brumeux. Les platanes chevrotaient dans leurs branches, perdant leurs
dernières feuilles, que le vent balayait au hasard. Je passais ma
récréation à contempler ces arbres, mes grands frères immobiles et
malheureux aussi, emprisonnés dans leur circonférence de fer.
Quelquefois, tout frissonnant d’être resté debout, à la même place, je
me risquais, au moment où personne ne semblait prendre garde à moi, à
faire quelques pas pour me réchauffer un peu. Mais ce n’était vraiment
que le soir, au dortoir, après le coucher, et quand le surveillant
lui-même avait éteint sa lampe, que j’éprouvais un soulagement. Je ne
m’endormais pas tout de suite. Souvent même, mes rêveries me tenaient
éveillé, au milieu des ronflements, jusqu’à minuit, dont les douze
coups, sonnant à la grande horloge du lycée, retentissaient longuement,
à intervalles égaux, dans le silence écrasant du dortoir. Alors, je
baissais les paupières, je m’endormais avec le désir de ne plus voir se
lever l’aurore, le nouveau jour plein de souffrances qui m’attendait!
Le dimanche, jour de sortie, je suivais des yeux les élèves que leurs
parents ou leur correspondant venaient chercher. Moi aussi, j’avais un
correspondant, mais il ne paraissait jamais. J’entendais appeler, un à
un, tous mes condisciples, en espérant toujours qu’on m’appellerait
aussi. Peu à peu, l’étude se vidait, et je finissais par rester seul,
sous le regard mécontent du pion, que je privais, malgré moi, de sa
liberté et qui m’en gardait une sourde rancune.
Un dimanche cependant, mon nom fut prononcé; j’allai au parloir, j’y
trouvai mon correspondant... Quelle joie! Un jour de congé, un jour de
liberté, un jour entier sans torture! Ah! ce n’était pas trop tôt! Déjà,
par la fenêtre ouverte du parloir, je revivais à revoir du soleil, des
maisons, du monde dans la rue, à respirer un autre air, et j’embrassais
la main de mon correspondant, dans un transport de reconnaissance.--Je
ne viens pas te faire sortir, je viens seulement savoir comment tu vas,
me dit-il.»
Je passai au lycée mes vacances de Noël et de Pâques. Nous n’étions plus
que cinq ou six, cinq ou six petits malheureux, comme perdus dans cette
immense caserne d’où la vie s’était un moment retirée et que le vide
agrandissait encore. Un silence glacial s’abattait dans les vastes
salles désertes, au dortoir, au réfectoire, partout, continuellement, et
jusqu’aux heures de récréation, dans la cour, où l’ennui, un ennui dense
et sévère, suintait aux quatre murs.
Les lettres de ma famille s’espaçaient de plus en plus et répétaient
toujours le même refrain: on se privait pour moi, on s’imposait des
sacrifices pour mon éducation, et l’on m’exhortait au travail. «Aie
pitié de ton père qui s’escrime pour toi, me disait-on.» Je ne me
rappelle plus sous quel prétexte on en vint à me supprimer ma _semaine_,
les dix sous que je recevais chaque dimanche. Et l’on m’accusait de
vouloir _tirer la carotte_, parce qu’une fois j’avais demandé dix francs
pour acheter des chaussures; celles que je portais crachaient la boue,
depuis longtemps, et j’avais les pieds dans l’eau, les jours de pluie...
La _carotte_, non, ça ne prenait pas auprès de ma famille!
Pourtant ces lettres, je les dévorais, je les relisais jusqu’à les
savoir par cœur; elles m’apportaient un peu l’air du pays; elles étaient
mon unique consolation. Avec quelle impatience je les attendais!...
Elles étaient courtes, elles n’avaient jamais plus de trois pages. Moi,
j’adressais d’interminables épîtres à ma mère et à ma bonne Noémie, qui
ne pouvait me répondre, ne sachant pas écrire.
Deux mois s’écoulèrent, sans que me parvînt une nouvelle de Brive.
Cependant, les élèves continuaient à me persécuter. Et c’était moi, au
dire des maîtres, qui avais mauvais caractère puisque mes camarades ne
pouvaient me supporter.
Enfin, les grandes vacances arrivèrent. Le proviseur me fit appeler; il
avait reçu une dépêche de ma famille, qui me réclamait à Brive.