VIII

Un des premiers souvenirs de mon enfance, ou, du moins, un des plus

vivaces, et qui me fit entrevoir tout à coup la réalité des choses--car

jusqu’alors j’avais été berné par l’hypocrisie bourgeoise--ce fut une

conversation à demi-mots qui s’engagea, un jour, au sein de ma famille,

pendant un déjeuner. Nous étions tous à table: mon père, ma mère, mes

deux sœurs, Henriette et Suzanne, dont j’étais le cadet.

On causait des Delbray, nos voisins, avec qui nous étions en relations

très intimes, depuis de longues années. J’en avais toujours entendu

parler avec de grands éloges, même avec vénération. M. Delbray était

deux ou trois fois millionnaire: une des plus grosses fortunes

industrielles de Brive; M. Delbray portait un ruban rouge à la

boutonnière; M. Delbray enfin avait une influence électorale.--C’est une

grande intelligence, affirmait mon père.

A la maison, on faisait des frais pour recevoir les Delbray, on sortait

toute l’argenterie, on allumait toutes les bougies. Aussi, ma surprise

fut-elle grande, ce jour-là, quand ma mère me dit:

--Tu entends, mon chéri, tu ne joueras plus avec Lucette Delbray.

J’étais un enfant docile, je n’avais pas l’habitude de répliquer.

Pourtant, je ne pus m’empêcher, cette fois, de questionner:

--Pourquoi, maman, ne dois-je plus jouer avec Lucette?

--Parce que... répondit ma mère. Tu n’as pas besoin de comprendre, tu

comprendras plus tard... Tu sais, René, tu n’as jamais désobéi... Je ne

te dis pas de lui tourner le dos, à ta petite amie...

--Non, il ne faut pas se brouiller, interrompit mon père, il est inutile

de se faire des ennemis; on ne sait jamais ce qui peut arriver.

--Mais chacun à son rang, déclara ma mère. Les Delbray ne sont plus

aujourd’hui de notre société... Alors, écoute bien ce que je vais te

dire, mon amour: Quand Lucette viendra te trouver, tu peux lui dire

bonjour, je ne te le défends pas... Puis, tu t’en iras. Tu as d’autres

amis pour t’amuser: les neveux du préfet, les petits Glavaux, par

exemple.

--Lucette ne m’a rien fait, maman... Lucette a toujours été gentille

avec moi, protestai-je.

--Je ne te dis pas le contraire, mon chéri, mais nous ne devons plus

fréquenter les Delbray.

Je me tus, j’avais une grosse envie de pleurer... Je l’aimais tant, ma

petite Lucette, je ne voulais jouer qu’avec elle... Elle avait de beaux

yeux clairs qui me souriaient toujours, et des manières de petite dame,

presque de petite mère, quand nous étions ensemble, car j’avais un an de

moins qu’elle, et elle en profitait pour me traiter en bébé, me donner

de sages conseils, me gronder tendrement--et surtout pour me raconter

toutes les belles histoires qu’elle savait, qu’elle avait lues ou

qu’elle inventait. Je préférais celles qu’elle inventait, et, à vrai

dire, je n’aimais les histoires que quand c’était Lucette qui me les

racontait. Même, souvent, au lieu de l’écouter, je regardais ses longs

cheveux fins comme de la soie et qui bouclaient naturellement; et il

m’arrivait aussi de me mirer dans ses prunelles.

Il y eut un silence, puis ma mère reprit:

--C’est extraordinaire, cette débâcle survenue si vite... Qui aurait cru

cela? Ils semblaient si tranquilles, si certains de l’avenir.

--J’avais pourtant prévenu Delbray, dit mon père... Aussi, avoir engagé

toute sa fortune dans cette affaire?

--Elle paraissait sûre, souviens-toi, mon ami; tu le disais toi-même...

--En affaires, il n’y a jamais rien de sûr, répliqua mon père... Moi,

j’ai bien su me retirer à temps. Delbray, lui, a voulu s’entêter, et il

a fait la culbute.

--Alors, c’est la faillite?

--Oui.

--Il leur reste encore des espérances?

--Oh! un oncle, le fameux oncle à héritage, qui ne meurt jamais, et en

attendant...

Mes parents avaient des visages sévères. Je ne comprenais pas

grand’chose à tout cela. Je remarquai seulement que mon père, qui

jusqu’alors, quand on parlait de nos voisins, disait toujours _monsieur_

Delbray, d’un ton plein de respect, ne l’appelait plus maintenant que

Delbray tout court. Faillite, ruine, ces mots n’avaient encore pour moi

qu’un sens vague... Je continuais à penser à ma petite Lucette, et des

larmes, que je ne pouvais plus retenir, coulaient sur mes joues, sur mes

mains, sur mon pain et jusque dans mon assiette... C’était mon premier

gros chagrin... On m’avait toujours tant gâté! bien plus même

qu’Henriette et Suzanne, mes deux sœurs. C’était moi le Chérubin, le

Benjamin, continuellement entouré de sourires, de caresses et de

tendresse. Je régnais dans la maison.

--Allons, René, console-toi, me dit ma mère. On te conduira au cirque,

cet après-midi.

De la tête, je fis signe que je ne voulais pas.

--Comment, tu ne veux pas aller au cirque, toi qui aimes tant le cirque!

Voyons, René, réfléchis bien.

--Je veux aller voir Lucette, répondis-je en avalant mes larmes.

Pour la première fois, maman me jeta un regard sévère.

--Tu n’iras pas, dit-elle.

--Si, maman.

--René, va dans ta chambre, tu n’auras pas de dessert.

Dans ma chambre, mes larmes séchèrent. J’éprouvai tout à coup une

émotion, un grand bonheur en pensant que Lucette m’avait embrassé, la

dernière fois que nous nous étions quittés. Et il me sembla que je la

voyais autrement, qu’elle n’était plus une petite fille, que j’avais

changé aussi et que nous avions soudain grandi tous deux.

J’écartai les rideaux de ma fenêtre, je restai le front collé à la

vitre. La rue était étroite. Les Delbray habitaient en face.

Quelquefois, nous nous faisions des signes par la croisée; des

conversations même s’engageaient, qu’interrompait le bruit des voitures

ou la plainte criarde d’un orgue de barbarie.

J’attendis longtemps, ce jour-là. Lucette parut enfin, et je ne sais

pourquoi je me retirai avant qu’elle m’eût aperçu. Ce n’était pas, je

crois, la peur de désobéir, c’était autre chose que je ne m’expliquais

pas et qui me faisait craindre autant que désirer sa présence... C’est

peut-être que l’amour, qui naquit bien avant la justice, naît aussi bien

avant la raison et bien avant la conscience.

Quelques jours s’écoulèrent... Brive est la petite ville de province où

l’ennui suinte aux murs, où il semble que tout soit économisé, jusqu’au

mouvement, au bruit et à la lumière. La ruine des Delbray était

l’événement dont s’entretenait toute la société. Ma famille, restée

debout dans le désastre financier qui avait emporté plusieurs fortunes

du pays, semblait avoir gagné en considération et en prestige. Nous

recevions plus de monde qu’autrefois, et j’ai gardé le souvenir pénible

de ces déjeuners accablants qui, commencés à midi, ne s’achevaient guère

avant quatre heures du soir.

Mon père avait fait fortune dans les céréales, et nous étions considérés

comme faisant partie de la _société_. En province, la profession de

commerçant n’exclut de la société que jusqu’au jour où l’on s’est

enrichi. A Paris, on s’incline encore devant les talents officiels; à

Brive, l’argent seul a droit au respect.

L’unique distraction de la ville était la musique militaire qui jouait

deux fois par semaine, le jeudi et le dimanche, sur la place d’armes.

C’était là que notre bonne nous conduisait, mes sœurs et moi, quand le

temps était beau.

Un dimanche, j’y rencontrai Lucette, avec sa mère. Elles étaient assises

à l’écart, hors de la foule, et personne n’allait leur parler. Madame

Delbray, qui passait naguère pour la femme la plus élégante de la ville,

qui donnait le ton et lançait la mode, était vêtue de noir, très

simplement. Lucette avait l’air tout triste. Nous nous regardâmes

longtemps. Ce fut elle enfin qui m’aborda.

--René, dit-elle, tu es fâché?

--Non, Lucette, je ne suis pas fâché.

--Alors, pourquoi ne viens-tu plus jouer avec moi?

Je rougis jusqu’au blanc des yeux. Je ne savais que répondre; maman

avait oublié de me faire la leçon. Puis, je n’aurais pas pu mentir. Je

finis par dire la vérité.

--C’est pour ne pas désobéir à maman, Lucette.

--Ta maman t’a donc défendu de jouer avec moi?

--Oui.

--Pourquoi?

--Je ne sais pas... Mais elle ne m’a pas défendu de te dire bonjour,

m’empressai-je d’ajouter.

--Adieu, René.

Je baissai les yeux. Bien qu’enfant, je souffrais comme un homme qui

vient de commettre une lâcheté.

A partir de ce jour, mon caractère changea; je devins taciturne, presque

sauvage. Tous les jeux, et les enfants de mon âge, surtout les petits

Glavaux, les neveux du préfet, dont on me recommandait la fréquentation,

m’ennuyaient. Je préférais être seul.

--Qu’as-tu donc, René, à quoi penses-tu? me demandait ma mère.

Je ne voulais pas dire à quoi je pensais; on aurait ri de moi.

--Serais-tu malade?

--Non, maman.

--Alors, parle, qu’est-ce que tu as?

--Je n’ai rien.

--C’est l’âge ingrat, concluait mon père.

Cependant, j’étais toujours le gâté de la famille. Choyé par mes

parents, par mes sœurs et par les domestiques même, j’entendais partout

chuchoter autour de moi: Oh! le bel enfant!--Cela flattait la vanité de

ma mère. Il n’était rien qu’on ne fît pour me donner de la joie. A

toutes les fêtes, j’étais comblé de cadeaux. Les jours de visite, je

subissais les embrassades de ces dames... Pourtant, les gens ne me

semblaient plus bons comme autrefois, ni la vie si heureuse. J’avais

comme l’intuition de toute l’hypocrisie et de tout le mensonge dont se

compose la trompeuse aménité des convenances sociales.

Mes sœurs auraient pu être jalouses. On les habillait avec moins de

coquetterie, on les grondait souvent, même à tort. A moi, on me passait

tous les caprices. La préférence dont j’étais l’objet s’apercevait en

toutes choses. Même, on m’admirait, on s’extasiait sur la précocité de

mon intelligence, et c’était sur moi que mes parents déclaraient fonder

leurs plus grandes espérances. Comme les enfants gâtés, je n’avais point

de timidité, et quelques réparties amusantes avaient suffi pour faire

concevoir de moi une grande opinion.

Sous prétexte que j’étais délicat, on ne voulait pas me mettre au

collège, tandis qu’Henriette et Suzanne allaient en pension. J’avais un

professeur à domicile. Je travaillais peu, je bâclais mes devoirs, et

l’on n’en estimait pas moins que je faisais de grands progrès.--Cet

enfant a une telle facilité! déclarait mon père.--Mon professeur, un

pauvre homme que ces leçons aidaient à vivre, n’avait garde d’y

contredire.

On se préoccupait déjà de mon avenir. C’était même le sujet des

causeries intimes, le soir, sous la lampe. Il était arrêté que, si

j’avais du goût pour les mathématiques, on me pousserait à

Polytechnique.

Je m’amusais parfois à dessiner des bonshommes. Mes parents s’en

inquiétaient... Non, pas artiste! Mon père avait une mauvaise opinion

des artistes, des bohèmes, des rapins, des crève-la-faim, à l’entendre,

tandis que dans l’armée, dans l’administration, c’était la vie assurée,

la considération, le ruban rouge.

--Pourtant, disait ma mère, s’il devenait plus tard un Carolus Duran ou

un Bouguereau?

--Oui, mais tout le monde n’a pas le génie de Carolus Duran ou de

Bouguereau, répondait mon père.

Il n’était plus question des Delbray. Je n’osais plus prononcer le nom

de Lucette... Ils habitaient maintenant, dans le quartier le plus

éloigné du centre de la ville, une maison d’humble apparence et qui

sentait l’indigence. L’hôtel qu’ils avaient occupé en face de chez nous

était resté vide; il s’en exhalait une mélancolie de ruine, qui m’était

douce pourtant et dont j’aimais à me pénétrer.

On ne me permettait pas encore de sortir seul. Quand j’allais en

promenade, accompagné de ma mère ou d’une bonne, j’espérais rencontrer

Lucette, mes yeux la cherchaient partout. Une seule fois, en l’espace de

trois mois, il me sembla l’apercevoir, au tournant d’une rue, et je

pressai le pas pour la rejoindre, la voir de plus près.

--René, ne va pas si vite, me dit ma mère, je ne peux plus te suivre.

Un matin, je me réveillai au moment où l’aube commençait à poindre. Tout

le monde dormait. Je me levai, je m’habillai sans bruit, sans réveiller

personne; j’ouvris la porte, je sortis.

J’allai droit à la maison des Delbray... Il était à peine sept heures.

Tout était fermé. J’attendis... J’attendis longtemps... C’était un

dimanche. La cloche d’une église voisine emplissait l’air de ses

lamentations pacifiques... Je crois bien que je restai là près de deux

heures à écouter le son de cette cloche et à regarder cette maison.

J’avais oublié de mettre mon petit manteau, j’étais glacé... il pleuvait

un peu... Enfin, je vis sortir Lucette et sa mère. Elles passèrent près

de moi, sans me voir; elles allaient à la messe... Je marchais derrière

elles en murmurant: Lucette... Lucette...

Madame Delbray se retourna.

--Que fais-tu là, René? dit-elle... Tu sais bien que tes parents t’ont

défendu... Ils ne savent peut-être pas que tu es ici, tu vas te faire

gronder.

Je restai interdit. Lucette ne disait rien non plus.

--Va, mon petit, reprit madame Delbray, je sais bien que ce n’est pas ta

faute. Toi, tu as un bon cœur... Lucette, embrasse ton petit ami.

J’embrassai Lucette plusieurs fois.

--Allons, c’est assez, mes enfants, dit madame Delbray... Va, mon petit

René, rentre vite chez toi; tu as l’air tout gelé... Pourvu que l’on ne

te gronde pas trop!

A mon retour, je trouvai ma famille et tout notre quartier en grand

émoi. Depuis sept heures du matin, on me cherchait. La police avait été

prévenue de ma disparition. Mon père et les domestiques de la maison

s’étaient élancés dans toutes les directions, à travers la ville et

jusqu’aux environs.

Pendant huit jours, on ne cessa de m’interroger.

--René, où as-tu été?... Nous voulons le savoir... Malheureux enfant!

s’écriait mon père.

Je refusai de répondre. Punitions, promesses, supplications, rien n’y

fit. Je fus mis quarante-huit heures au pain sec, et les larmes même de

ma mère ne purent me fléchir. Je ne m’explique pas encore aujourd’hui

cet entêtement bizarre, ce silence inexorable, qui laissa supposer que

j’avais commis quelque chose de très grave. On avait pris soin de fermer

à double tour, chaque soir, avant le coucher, toutes les portes de la

maison et d’en cacher les clefs, afin qu’il ne me prît pas la fantaisie

de renouveler mon escapade.

Je tombai dans une mélancolie profonde, extraordinaire pour mon âge, et

qui finit par inquiéter mes parents. J’éprouvais vis-à-vis d’eux un

sentiment qui touchait presque à l’aversion. Leurs sévérités m’étaient

moins pénibles que leurs tendresses. Toute mon affection se reporta sur

notre vieille bonne Noémie qui m’avait vu naître et qui nous était si

dévouée.

--Il y a quinze ans que nous l’avons, et nous l’aimons beaucoup, disait

ma mère avec un air d’adorable bonté. Aussi nous la garderons, tant

qu’elle pourra faire convenablement son service.

Moi, j’étais toujours auprès de ma vieille Noémie, et il me semblait

qu’elle seule me comprenait et m’aimait vraiment. Elle seule aussi

quelquefois me parlait de Lucette; elle baissait la voix pour me dire:

--René, j’ai rencontré aujourd’hui ta petite amie; elle te dit bien le

bonjour.

C’était assez pour faire lever mes rêves... Oh! les doux rêves que

j’avais alors, et de quelle joie pure ils m’inondaient le cœur! Puis, à

ces songes délicieux, succédaient de longues tristesses. C’était Noémie

qui me consolait, parce qu’elle devinait la cause de mon chagrin.

--René, que fais-tu donc encore à la cuisine? grondait ma mère... Ce

n’est pas ta place, et tu empêches Noémie de faire son ouvrage.

A la fin, mes parents s’émurent sérieusement de mon état. Un médecin

leur conseilla de me faire voyager pendant les grandes vacances. Il fut

décidé que nous irions en Suisse.

La veille de notre départ, j’écrivis à Lucette une longue lettre que je

ne parvins pas à mettre à la poste... Oh! ces lettres d’amour, où

l’homme et l’enfant parlent le même langage, que de naïveté elles

découvrent au fond du cœur humain!

Nous arrivâmes à Genève... Mais ma pensée, mes souvenirs, toute la

poésie qui m’engourdissait l’âme, étaient restés là-bas, dans cette

triste ville de Brive, où vivait Lucette. Mon corps seul avait voyagé.

Les glaciers des Alpes ne me disaient rien, ni le Rhône, ni le lac

Léman. Encore, si Lucette avait vu tout cela, ces montagnes, ce lac, ce

fleuve! Mais Lucette n’avait jamais été en Suisse, et le Rhône ne

passait même pas à Brive!

--Admire! s’écriait mon père... C’était bien la peine de t’emmener en

Suisse et de dépenser tant d’argent pour toi!

Les choses du dehors, en effet, m’impressionnaient peu; je trouvais en

moi-même la source de toutes mes émotions. Aux heures de rêverie, je

sentais frémir en moi des aspirations étranges, des ardeurs romanesques,

un besoin d’aimer qui me mettait le cœur sur les lèvres et qui m’eût

fait embrasser les arbres mêmes de tendresse.

Ma famille, au contraire, tombait continuellement en extase devant les

spectacles de la nature. C’était là un genre, une mode. Toute la

journée, j’entendais ces mots: «Magnifique! Superbe! Splendide!» Leur

enthousiasme ne tarissait pas.

Ce voyage en Suisse n’eut d’autre effet que d’aggraver ma mélancolie. Au

retour, ce fut un allègement soudain. Je me penchais en avant comme pour

accélérer l’élan de l’express qui nous ramenait à Brive. Chaque minute

qui m’en rapprochait, augmentait mon allégresse. J’étais bien décidé à

revoir Lucette dès mon arrivée; je gravais dans ma mémoire toutes les

choses que j’avais à lui dire... Il me semblait que j’allais parler

longtemps, longtemps, longtemps... Je suffoquais sous une abondance de

sentiments et de pensées.

Dès la gare, je m’enfuis, j’arrivai chez les Delbray, haletant,

essoufflé d’avoir couru tout le long du chemin. Ce fut Lucette qui

m’ouvrit la porte... Elle avait alors dix ans. En me voyant, elle devint

rouge comme une pomme d’amour.

--Maman, cria-t-elle, c’est René.

--Eh bien, fais-le entrer, répondit, de la pièce voisine, la voix de

madame Delbray.

Ils étaient encore à table. J’apparus, les yeux baissés, si ému que mes

mains en tremblaient et qu’il me fut impossible même de souhaiter le

bonsoir.

--Lucie, dit madame Delbray, donne une chaise à René.

Je m’assis tout au bord de la chaise, sans oser lever les yeux.

--Tes parents t’ont donc permis de venir nous voir? reprit madame

Delbray.

De la tête, je fis signe que non.

--Alors, pourquoi viens-tu? demanda monsieur Delbray.

Je gardai le silence.

--Il vient sans doute pour voir Lucette, dit madame Delbray... N’est-ce

pas, René, tu viens voir ta petite amie Lucette?... Oui, il a dit oui.

On me posa plusieurs questions auxquelles je répondis par oui ou par

non, sans pouvoir dire autre chose. Je faisais des efforts suprêmes pour

ne pas pleurer. Je vis que les yeux de madame Delbray s’emplissaient

aussi de larmes.

--Pauvre enfant! murmura-t-elle, si tout le monde avait ton bon cœur!...

Va, je n’ai pas le courage de te renvoyer. Reste un moment avec

Lucette... Approche ta chaise, tu vas prendre un peu de dessert avec

nous.

La salle à manger était toute petite. Cela sentait la gêne, presque la

pauvreté, cette pauvreté plus lamentable qui succède à la splendeur. M.

Delbray, en peu de temps, avait beaucoup vieilli. Il ne portait plus le

ruban de la légion d’honneur. Depuis qu’il avait été déclaré en

faillite, le désert s’était fait autour de cette maison. Je me rappelais

avec quel empressement, autrefois, quel air de vanité triomphante, toute

la société de la ville accourait chez les Delbray... Maintenant, il me

semblait que j’étais presque de leur famille; je mangeais mon dessert

comme un pauvre qui hésite à satisfaire tout son appétit. Lucette me

regardait... Comme elle avait grandi! Ce n’était pas encore une jeune

fille, mais c’était déjà une vraie petite femme qui s’occupait du ménage

avec une grâce adorable, car les Delbray n’avaient plus de domestique...

Je me sentais heureux et malheureux à la fois: j’aurais voulu ne plus

partir, demeurer là toujours, toute ma vie. Mille pensées se troublaient

dans ma tête, et je continuais à répondre par oui et par non aux

questions qu’on me posait. Je crois même que j’oubliai de dire que je

revenais de Suisse, en droite ligne, et que je n’avais pas encore dîné.

--René, me dit enfin madame Delbray, je voudrais bien te garder plus

longtemps, mais tes parents, qui ne te savent pas ici, doivent

s’inquiéter... Va, rentre vite chez toi, mon petit. Tu reviendras...

Lucette m’accompagna jusqu’à la porte. Je pleurais à chaudes larmes.

--Pourquoi pleures-tu, René?

--Parce qu’il me semble que je ne te reverrai plus de bien longtemps,

Lucette.

--Puisque maman t’a dit de revenir, répondit-elle en baissant la voix.

--Je ne sais pas si je pourrai, Lucette... Je suis bien malheureux,

Lucette... Je ne pense qu’à toi!

Ces derniers mots la firent s’envoler comme par enchantement... Un

instant après, je me vis seul dans la rue. Je séchai mes larmes avant de

rentrer à la maison; je ne voulais pas qu’on s’aperçût que j’avais

pleuré.

Mon pressentiment se réalisa. Des mois s’écoulèrent, sans qu’il me fût

possible de retourner chez les Delbray, tant j’étais surveillé.

Pourtant, je ne cachai plus à mes parents que j’aimais Lucette. On

prenait le parti d’en rire; mes sœurs se moquaient de moi... C’était,

dans la famille, un sujet de gaieté.

Un jour, à table, il fut question d’un jeune homme riche du pays qui

avait épousé une fille sans dot. Mes parents ne trouvaient aucune

excuse, ni même aucune circonstance atténuante à cet acte.

--Quelle folie! déclarait ma mère.

--Quelle aberration! s’écriait mon père.

A Brive, comme en bien des endroits de province, le prodigue, ou même

celui qui n’augmente pas son avoir, devient l’objet du mépris public.

L’homme qui se ruine est considéré à l’égal d’un malfaiteur. Même, à

vrai dire, on pardonnerait plutôt à ce dernier.

--Quand on pense, dit ma mère, que ce garçon-là aurait très bien pu

épouser une des filles Glavaux, qui lui aurait apporté trois cent mille

francs, sans compter les espérances.

--C’est la faute des parents, déclara mon père. Voilà ce que c’est que

d’élever les enfants dans de mauvais principes. On récolte toujours ce

qu’on a semé.

--Eh bien, moi, dis-je alors naïvement, je ne me marierai qu’avec

Lucette.

--Cet enfant devient fou, ma parole! répliqua mon père.

Et, tout à coup, il s’emporta, indigné, rouge de colère:

--Quoi! s’écria-t-il, j’aurais travaillé toute ma vie, j’aurais fait des

économies, des sacrifices, je me serais saigné à toutes les veines, pour

laisser une fortune aux miens, et je la verrais gaspillée par un gamin

pareil!... Non, je n’ose même pas y penser... Cela me fait bondir!

--Voyons, mon ami, calme-toi, dit ma mère... Il changera. A cet âge,

est-ce qu’on sait ce qu’on dit!

--Si, maman, je sais ce que je dis, répliquai-je avec une tranquille

insolence.

Ce fut la seconde fois qu’on me renvoya de table... Oh! les tristes

jours qui suivirent! Jamais je ne m’étais senti si triste, et tout en

moi s’écroulait soudain, au pressentiment de la vie réelle qui me

crachait à la face sa dérisoire disproportion avec mes chimères idéales.

Je passais des heures entières dans ma chambre, immobile, regardant, à

travers les carreaux de ma fenêtre, les lents nuages qui défilaient dans

le ciel, en écoutant un orgue de barbarie qui exhalait son harmonie

lamentable, comme une impuissance découragée, dans le bruit sourd et

continu de la pluie.

Dans les conversations de mes parents, tout me choquait, tout me

blessait, tout me révoltait. Je me sentais mal à l’aise, égaré au milieu

de ma famille comme en un pays de barbares. Je n’avais plus rien à leur

dire, je restais muet pendant les repas; tout demeurait en moi

silencieux, étouffé... Et l’on me trouvait sage, on me citait en exemple

à mes sœurs; j’étais toujours le gâté de la maison.

Je ne pensais qu’à Lucette. Son image me poursuivait partout, obsédante

et douce, comme une conscience intime, dirigeant toutes mes rêveries,

toutes mes émotions... Peut-être vous étonnez-vous de ces sentiments

précoces, car je n’avais encore que dix ans. C’est que l’amour n’a pas

d’âge et que l’enfant, l’homme mûr, le vieillard lui-même, quand ils

aiment, se ressemblent, ont le même cœur, les mêmes candeurs et les

mêmes désespoirs.

Quelquefois, ma bonne Noémie me conduisait en promenade hors de la

ville, jusqu’à une colline d’où la vue embrassait Brive et toute la

campagne environnante. Je m’abandonnais alors avec volupté au

vagabondage de mon imagination.

Une infinie douceur me venait des champs où traînaient des parfums de

thym et d’herbes sauvages. J’éprouvais un charme imprévu dans la

contemplation de la nature; et les mêmes spectacles, qui jadis avaient

passé devant mes yeux sans pouvoir me distraire de mon ennui,

soulevaient maintenant au fond de mon âme des ravissements, des extases,

de vagues exaltations. Un rien, la brise du soir, le bruissement des

feuilles, la fumée d’une cabane s’élevant dans la cime des arbres, la

cloche d’une église résonnant au loin, suffisaient à entretenir ma

rêverie. J’aimais surtout le crépuscule, à l’heure où des bandes de

passereaux défilaient au-dessus de ma tête, cherchant un dernier asile.

Il y avait alors dans la nature je ne sais quoi de calme et de très doux

qui me pénétrait d’une paix délicieuse. Je gravissais un coteau,

j’allais m’asseoir sur un rocher pour voir la nuit s’avancer sur la

campagne ou la pâleur éblouissante du soleil qui descendait à l’horizon.

--Il se fait tard, rentrons, disait Noémie.

--Encore, encore, suppliais-je.

Un jour que nous étions partis plus tôt que d’habitude pour regagner

notre logis, j’entraînai Noémie vers la demeure des Delbray, sous

prétexte de prolonger un peu notre promenade.

Hélas! que l’homme dépend de peu! A quoi tient sa destinée! Que le

hasard joue un grand rôle dans la vie de chacun!... Le moindre geste,

une parole, le fait le plus insignifiant en apparence, comme de passer,

un jour, par telle rue plutôt que par telle autre, c’est assez

quelquefois pour entraîner des conséquences incalculables, pour changer

le cours d’une existence, pour décider enfin de notre bonheur ou de

notre malheur!

Oui, ce jour-là, si nous étions partis un quart d’heure plus tard, si

nous avions suivi notre chemin habituel, si ma bonne Noémie n’eût pas

cédé à mon caprice, vous ne me verriez pas aujourd’hui horriblement

défiguré... Mais pourquoi discuter de ces choses? Peut-être y a-t-il une

fatalité, une prédestination inéluctable, dans ces sortes d’étranges

coïncidences que nous attribuons au hasard. Peut-être, dans l’effrayant

inconnu qui nous enveloppe, tout est-il dirigé vers des fins qui nous

échappent, et chaque être est-il marqué, dès sa naissance, pour le rôle

qui lui est dévolu dans cet éternel drame dont se compose l’histoire de

l’humanité!

Comme nous approchions de la maison des Delbray, nous remarquâmes des

lueurs rouges, puis une fumée noire, épaisse, que le vent chassait vers

nous en gros tourbillons, et qui couvrait le ciel d’une nuée sinistre.

--Il y a le feu quelque part, et pas bien loin d’ici, dit ma bonne

Noémie.

Une rumeur confuse s’élevait des rues avoisinantes. De tous côtés, des

gens accouraient. La curiosité nous fit aussi presser le pas.

Surtout, me dit Noémie, tu ne me quitteras pas. Un malheur est si vite

arrivé!... Donne-moi la main.

Oui, je me souviens encore de tous ces détails... Brusquement au détour

d’une rue, un spectacle terrifiant, tout près de nous!... La maison des

Delbray jetait des flammes par toutes les croisées... Une foule

stationnait. J’entendis, d’abord, dire autour de moi que tout le monde

était sauvé.

--Non, affirma quelqu’un... La fille des Delbray est restée dans la

maison... On la cherche...

Oh! je ne m’enorgueillis pas de ce que j’ai fait... L’héroïsme

irréfléchi est condamnable et sot. Mon excuse est que, si j’avais déjà

le cœur d’un homme, j’avais encore le cerveau d’un enfant. J’ai agi

comme un fou, inutilement d’ailleurs, car Lucette était hors de

danger... Je ne sais quelle force irrésistible m’a poussé; je me suis

élancé, je suis allé au feu... J’entends encore les cris épouvantés de

Noémie et la foule qui clamait: arrêtez-le, arrêtez-le!... J’entrai dans

l’incendie... Un brouillard de fumée, traversé par des flammes,

m’enveloppait. J’appelai d’une voix forte: Lucette, Lucette! un

formidable fracas me répondit... Et je ne me souviens plus de rien. La

fatalité voulut que je fusse sauvé. On me ramena évanoui... Quand je

repris connaissance, j’étais chez moi, dans mon lit, torturé d’atroces

souffrances, la face ravagée d’horribles brûlures.

La gangue · 第 15 / 28 题