XI

L’express m’emportait vers Brive, roulant à toute vapeur, sur ces rails

rectilignes dont j’avais tant de fois, pendant les promenades, contemplé

la fuite éperdue vers l’horizon. Un indicible attendrissement faisait

fondre mon cœur. J’allais revoir ma vieille Noémie, Tom, le pays natal,

la maison, les sites que j’aimais. Maintenant, tout était oublié, et le

long isolement de cœur, et les cruautés subies, et les larmes versées

dans le silence du dortoir... La vie a des ressources inépuisables. Il a

toujours suffi d’un rien pour ranimer en moi l’espérance, et, tel que

vous me voyez, mutilé, horrible, maudit du destin, j’ai connu aussi des

heures de rêve, de ravissement, d’illusion délicieuse!

Nous approchions de Brive. Le jour commençait à blanchir les vitres du

wagon. Au dehors, les arbres se sauvaient, les paysages défilaient,

estompés de teintes grisâtres, envahis par les vapeurs de l’aube. Je me

penchais à la portière. La ville, située sur une hauteur, apparaissait

au loin, parmi les brumes, très vague encore, comme fondue dans

l’irréel.

Déjà, je reconnaissais des environs, des coins de campagne qui

réveillaient mes souvenirs, des souvenirs très doux, tandis que le grand

air matinal m’apportait une fraîcheur d’aurore, des senteurs

vivifiantes, le parfum des champs imprégnés de rosée. Les choses,

lentement, précisaient leurs contours. J’aperçus la fine flèche de

l’église, tout près de laquelle était notre maison... Le train

ralentissait, nous arrivions. J’étais heureux... Oh! que j’étais

heureux!

Cependant, quand le train s’arrêta, je fus très étonné... Personne ne

m’attendait à la gare. J’avais pourtant prévenu par dépêche de l’heure

exacte de mon arrivée... Et Noémie? Elle n’était donc pas là!... Je

regardai de tous côtés, j’attendis même quelques minutes... Non, elle

n’était pas venue! Ma déception fut grande, un mauvais pressentiment me

traversa comme un éclair.

J’arrivai à la maison, précédé d’un homme qui portait ma malle... Il y

avait deux prix au fond de ma malle: une surprise pour ma mère... Mais,

je ne sais pourquoi, je n’étais plus joyeux; je me sentais saisi d’une

appréhension soudaine, inexplicable... Je sonnai, un coup de sonnette

timide, comme on sonne chez des étrangers où l’on n’est pas sûr du bon

accueil et que l’on craint de déranger. Mon cœur battait à se rompre.

La porte s’ouvrit... C’était un domestique que je ne connaissais pas; et

il me regarda avec un air de stupeur et de méfiance. Même, il eut un

mouvement comme pour refermer la porte.

--Qu’est-ce que vous voulez? dit-il.

--Je suis le fils Grandon, répondis-je.

Il paraissait en douter. Puis, un rire lui fendit la bouche.

--Entrez, fit-il enfin.

Je trouvai ma mère et mes sœurs réunies autour d’une table, où était

servi le premier déjeuner du matin.

--Ah! c’est toi, me dit ma mère, nous ne t’attendions pas de si bonne

heure... Ce train a presque toujours du retard.

Je m’avançai, j’embrassai ma famille. Leurs lèvres glacées, comme

répugnées, m’effleurèrent à peine le front. On me demanda si je me

portais bien, si j’avais été heureux, mais d’un ton qui décourageait les

confidences. Je me sentais gêné, intimidé, sans contenance; je n’étais

plus chez moi. Une atmosphère d’indifférence, presque d’hostilité, me

contractait le cœur. Je bégayais des mots sans suite, des commencements

de phrase; et mes regards navrés erraient à l’entour.

--Qui cherches-tu? me demanda ma mère.

Je balbutiai:

--Noémie... Elle n’est pas ici?

--Comment, tu ne sais pas? me dit ma mère; nous ne te l’avions donc pas

écrit?... Noémie a quitté la maison, il y a un mois. Elle était trop

vieille, presque infirme, nous ne pouvions plus la garder... Elle est

retournée chez elle, en Bretagne.

Je restai muet... C’était loin, la Bretagne! J’aurais bien volontiers

repris le train tout de suite, pour y aller... Mais c’était grand aussi,

la Bretagne! Et je ne savais même pas le nom de la ville ou du village

que Noémie habitait.

Je n’osais pas non plus le demander. Sans doute l’ignorait-on,

d’ailleurs.

--A quoi penses-tu, René? dit Henriette.

--Noémie n’a rien dit pour moi, avant de partir? questionnai-je.

--Si, il me semble, mais je ne me souviens plus... Elle radotait.

--Enfin, nous nous en sommes débarrassés, dit ma mère.

En ce moment, Tom, mon vieux chien, parut... dans quel état lamentable!

cagneux, boiteux, couvert de plaies saignantes.

--Va-t’en d’ici, sale bête! cria Suzanne, ma plus jeune sœur.

Mais il se traîna douloureusement jusqu’à mes pieds, me lécha les mains,

en levant vers moi des yeux mourants, où il me sembla voir briller tout

à coup, cependant, une lueur joyeuse. Je sentis que je n’avais plus que

cet ami dans la maison, et tout ce que mon cœur contenait de tendresse

s’élança vers cet ancien confident de mes peines, et qui en savait long

déjà... Il m’avait si souvent vu pleurer! Et j’en avais gros encore sur

le cœur à lui dire... Je l’attirai dans un coin, et je le caressai en

murmurant à voix basse, pour qu’on ne m’entendît pas: «Tom, mon vieux

Tom, si tu savais, si tu savais!»

Mon père entra.

--Il faut faire abattre cette bête, dit-il.

Puis, s’apercevant que j’étais là:

--Te voilà, René; tu dois être content d’être en vacances... Eh bien,

puisque tu n’as rien à faire, tu vas conduire Tom chez le pharmacien,

qui lui donnera une boulette, pour l’empoisonner.

Mais il se ravisa aussitôt:

--Non, emmène-le dans les champs, un peu loin d’ici. Tu lui donneras

toi-même sa boulette, et tu le laisseras crever là. C’est plus pratique.

Et, sans attendre ma réponse:

--Adieu, je file à mon bureau.

Décidé à ne pas obéir, je passai toute la journée seul, dans une pièce,

avec mon chien. Je lui donnai à boire et à manger, car on ne s’occupait

plus de lui, on le laissait mourir de faim, et il dévorait en ouvrant

sur moi de grands yeux chargés de tristesse et de reconnaissance. Je

chassai les mouches qui s’attachaient à ses plaies. Quand la nuit vint,

je l’enveloppai dans une couverture et le couchai au pied de mon lit.

Le lendemain, il ne voulait plus me quitter; il me suivait partout en me

léchant sans cesse. Mon père, en le voyant, fut pris d’une colère:

--Comment, ce chien est encore ici! Tu n’as donc pas fait ce que je t’ai

dit!... Allons, emmène-le, je ne veux plus le voir.

--Bien, dis-je, craignant, si je me refusais à la besogne sinistre,

qu’on en chargeât un domestique, qui se serait empressé de l’exécuter.

Je cachai Tom dans un grenier, en laissant croire que je l’avais

empoisonné. Il resta là environ une semaine. Chaque jour, j’allais le

voir, je passais des heures auprès de lui, je lui composais des pâtées

succulentes avec des restes que je volais dans le buffet, et nous avions

ensemble des entretiens très doux, où je parlais tout seul, tandis qu’il

me léchait les mains sans se lasser.

Un soir, il mourut dans mes bras, ainsi qu’un frère, en me regardant

comme s’il regrettait de me laisser seul, sachant bien que je n’avais

pas d’autre ami ni d’autre affection au monde. Même, je vis des larmes,

de vraies larmes s’arrêter dans ses yeux qui, jusqu’au dernier moment,

se fixèrent sur moi avec une expression d’infinie pitié. Il me sembla

qu’il oubliait sa propre agonie pour ne penser qu’à moi, à l’heure de la

séparation suprême.

Je fus quelques minutes à m’apercevoir qu’il était mort, car ses regards

s’obstinaient sur moi et me léchaient encore. J’attendis que tout le

monde fût couché à la maison; puis, doucement, sans bruit, je chargeai

le corps de mon ami sur mes épaules, et je m’en allai, à travers la

nuit, vers la rivière qui coulait, silencieuse et lente, à deux cents

mètres de là... Qu’il était lourd, ce pauvre Tom! Je succombais sous le

fardeau. Trois fois, je dus le déposer, puis le reprendre, avant

d’atteindre la rivière. J’y jetai le cadavre de mon compagnon. Il y eut

un clapotement sourd. Le corps s’enfonça, puis reparut à la surface de

l’eau. Le courant l’emporta sous la clarté paisible de la lune. Je le

suivis des yeux aussi longtemps qu’il me fut possible... Puis, je m’en

retournai, seul, en pleurant.

* * * * *

Une semaine s’écoula. Comme par le passé, je prenais mes repas à la

cuisine, car il y avait souvent des invités à la maison. Mes parents

songeaient à placer leur fille aînée. Pour attirer les épouseurs, on

offrait des déjeuners et des soirées. Ces jours-là, mon père me mettait

dans la main une pièce de cinquante centimes, en me disant: «Tiens, va

rejoindre tes camarades.» De camarades, je n’en avais point, et j’errais

seul dans la ville, des après-midi entières. Et cela aussi finissait par

contrarier ma famille, à la pensée que je pouvais rencontrer des amis de

la maison, des gens de la _Société_.

--Au lieu de traîner par la ville, me disait mon père, tu ferais bien

mieux d’aller te promener à la campagne, qui est si belle en cette

saison.

Dès qu’une visite était annoncée, on m’ordonnait de disparaître. Aux

personnes qui demandaient de mes nouvelles et s’étonnaient de ne jamais

me voir, on répondait que j’étais un timide, un sauvage, à qui le monde

faisait peur, et l’on affectait de me plaindre.

* * * * *

Depuis quelque temps, les relations avec les Glavaux s’étaient

refroidies, les Glavaux jugeant insuffisante, pour leur fils aîné,

appelé à un si brillant avenir, la dot de cent mille francs qu’on

destinait à ma sœur Henriette. Et mes parents, à cette heure, jetaient

leur dévolu sur le vicomte de Trévise, un vicomte authentique, ruiné par

le jeu, pourri par la noce, mais dont la particule, aux yeux des

provinciaux de Brive, avait la splendeur d’une auréole. On le jugeait

charmant, distingué, plein de grâce; et c’était encore un parti

magnifique, à cause du nom et des alliances. «D’autant plus qu’il s’est

complètement assagi, affirmait mon père.»

Ma mère surtout poussait à ce mariage. Moi je ne connaissais même pas de

vue le vicomte. Dès qu’il entrait, on me faisait fuir par l’escalier de

service. A chaque coup de sonnette, c’était une alerte.

--File vite, sauve-toi, me disait-on... Si le vicomte te voyait!

J’éprouvais profondément toutes ces blessures. Le malheur m’étiolait,

car les forces de l’homme ne s’épanouissent que dans le bonheur, comme

les pétales de la fleur sous les chauds rayons du soleil. Au fond,

j’aimais la vie, et ma tristesse était de ne pouvoir la vivre, de

n’entendre jamais une parole affectueuse.

Un jour, on m’avait permis de déjeuner à table. J’en augurais que mes

parents étaient revenus à de meilleurs sentiments à mon égard.

Cependant, on ne me parlait pas, on me répondait à peine, et je voyais

mon père plus nerveux que d’habitude; il me jetait de temps en temps des

regards étranges.

--Quel jour sommes-nous? demanda-t-il.

--Le 30 août, répondit une de mes sœurs.

--Comment, s’écria-t-il, il n’y a encore qu’un mois que René est en

vacances!... C’est bien long, ces vacances! Il me tarde que ce soit

fini... La présence de ce gamin nous crée une situation intolérable...

Dis, quand t’en iras-tu? ajouta-t-il en me regardant.

--Tout de suite, répliquai-je en me levant de table... Je suis trop

malheureux, je veux aller retrouver Noémie.

--C’est ça, fiche le camp, dit mon père... Et quelle chance, si tu ne

revenais pas!

--Oh! ne crains rien, il reviendra bientôt, dit ma mère... Où veux-tu

qu’il aille? il n’a pas d’argent.

C’était vrai, je n’avais pas un sou en poche. Je partis néanmoins,

résolu à vivre n’importe comment, à coucher, la nuit, n’importe où, à

solliciter tous les travaux, dans les granges, dans les fermes, dans les

champs, comptant sur l’époque des récoltes, où l’on avait partout besoin

de mains-d’œuvres. Je concevais le projet fou d’aller ainsi, par petites

étapes, jusqu’en Bretagne, pour y rejoindre ma bonne Noémie,

qui--j’avais fini par le savoir--habitait un village du Morbihan, tout

près de Pontivy. C’était plus de quatre cents kilomètres à parcourir, et

j’ignorais d’ailleurs la route... Le désespoir noyait ma raison;

j’allais de l’avant, vers le nord, sans savoir au juste. Je marchai huit

heures sans m’arrêter... La nuit vint, une belle nuit étoilée et chaude

du mois d’août. J’étais en pleine campagne, éloigné de toute habitation.

J’avais faim et soif, mais la fatigue, plus forte, m’écrasa; je

m’endormis au pied d’un arbre...

Dès l’aube, hélas! je reprenais le chemin de Brive... On ne trouvait pas

facilement du travail dans les champs! Auprès d’un village, des petits

paysans m’avaient jeté des pierres. Je rentrai à la maison, affamé,

accablé, désespéré.

Le lendemain, on me renvoyait au lycée de Nantes.

La gangue · 第 17 / 28 题