C’est ce même soir, peu d’instants après la scène dont j’avais été
témoin, que je fis connaissance avec cet homme. Il semblait avoir repris
déjà, par un suprême effort de volonté, entière possession de lui-même.
Je l’abordai simplement; il me reconnut, et nos mains se serrèrent.
Savait-il que j’étais au courant de tout? Il me parut du moins qu’il
s’en doutait, par la façon dont sa main pressa la mienne.
Je lui appris que j’avais assisté, comme médecin, aux derniers moments
de madame Derive; mais, à ma grande surprise, il ne me posa, à ce sujet,
aucune question. Peut-être préférait-il, par respect, pour la mémoire de
la morte, que l’aveu des relations qui avaient existé entre elle et lui
ne sortît pas de sa bouche, en présence d’un étranger.
Pour transporter la conversation sur un champ où il fût plus à l’aise,
je lui rappelai notre première rencontre dans une ville d’eaux et la
nuit que nous avions passée ensemble en chemin de fer, en face l’un de
l’autre.
--Oui, je me souviens, dit-il.
Et il n’ajouta rien. Je sentais toutefois que ma présence ne lui était
pas déplaisante, sans doute parce que j’étais celui qui avait recueilli
les dernières paroles et le dernier soupir de madame Derive. Cela, entre
nous, créait une sympathie, presque une parenté sentimentale.
A vrai dire, de ma part, il n’y avait guère que de la curiosité. Je dois
même confesser que j’éprouvais une certaine gêne, une sorte de fausse
honte peu généreuse à m’afficher à ses côtés. Je craignais de rencontrer
quelque connaissance, et, tout en causant, je l’entraînais dans les rues
désertes qui avoisinent le cimetière de Montmartre.
J’essayais vainement de le faire parler. Je pressentais en lui une de
ces natures profondes qui ne se livrent pas, chez lesquelles les
souffrances de la vie, l’expérience des hommes, de leur légèreté, de
leur égoïsme, de leur incompréhension ont creusé un gouffre où toutes
les pensées et tous les sentiments demeurent enfouis. Je pensais aussi
qu’il attendait de me mieux connaître, d’avoir pénétré les raisons
véritables de ma sympathie, pour s’ouvrir à moi. L’ostracisme qui le
frappait, la répulsion qu’il inspirait ne justifiaient que trop sa
méfiance.
Son silence m’impressionnait, exerçait sur moi un prestige, une autorité
qui, à la longue, me pesaient. Il est des silences qui ne disent rien,
qui ne découvrent que le vide; le sien dévoilait, au contraire, des
profondeurs insondables et des hauteurs inaccessibles. J’avais, en sa
présence, cette sensation, cette peur de notre frêle molécule humaine,
qui nous saisit devant ces monts dont les sommets dépassent les nues.
Il se nommait René Grandon; il habitait un hôtel qui lui appartenait,
avenue Frochot. C’est à peu près tout ce que j’appris de lui, au cours
de notre premier entretien.
Au moment de nous séparer, il m’invita à aller le voir, et je sentis
encore à sa poignée de main qu’un lien existait désormais entre nous.
A dater de ce soir-là, nos relations se resserrèrent... Il arrive que
des années, toute une vie de fréquentation quotidienne, et même de
cohabitation, ne suffisent pas à rapprocher deux êtres, à dissiper
l’inconnu qui demeure entre eux et qui en fait des étrangers l’un pour
l’autre. Au contraire, une heure de causerie, c’est assez quelquefois
pour faire jaillir la clarté qui révèle deux natures l’une à l’autre et
les soude à jamais.
C’est ce qui se produisit, dès notre seconde entrevue. Pourtant, cette
fois encore, il ne me parla pas de lui-même, ni de madame Derive. De
neuf heures du soir à deux heures du matin, nous abordâmes tous les
sujets, excepté celui-là. Je fus étonné de la multitude de ses
connaissances, de l’originalité de ses vues, de l’élévation de sa
pensée. Ses manières étaient simples et distinguées, sa voix avait un
charme si prenant, son regard tant d’expression, son esprit tant de
force et d’éclat que sa laideur même en devenait resplendissante. Je
finissais par me familiariser avec ce visage, il cessait de me paraître
horrible; même, par moments, lorsqu’il s’animait, il me semblait beau,
d’une beauté tragique et en quelque sorte surhumaine.
Je le revis deux jours après, puis deux fois par semaine. Nos entretiens
se prolongeaient fort avant dans la nuit. Il n’y avait aucune amertume
dans son langage; à peine devinait-on un peu de mépris dans l’indulgence
qu’il témoignait pour l’espèce humaine.
D’ailleurs, il continuait à ne pas prononcer le nom de madame Derive...
Peut-être en est-il des grandes douleurs comme de la véritable pauvreté,
qui ne demande jamais l’aumône... On eût dit que, tout en parlant, il se
taisait et que la plainte incessante de son âme dominait le murmure de
sa voix. Si émouvante que fût sa parole, son silence, qui était plein
d’elle, me semblait plus émouvant encore. Je n’osais pas l’interroger;
j’éprouvais vis-à-vis de lui une discrétion respectueuse, comme devant
un pauvre qui cache sa misère.
Il y avait trois mois que nous nous connaissions, lorsque, un soir, dans
le salon où il me recevait habituellement, un joli salon meublé avec un
goût exquis--il aimait à s’entourer d’objets d’art--mon regard tomba sur
cette même photographie que j’avais remarquée chez madame Derive, la
nuit où j’avais été appelé, trop tard! auprès d’elle... C’était ce
portrait de jeune garçon si beau et dont les yeux avaient tout à coup
soulevé en moi l’émotion d’un souvenir. Ce soir-là, il me sembla que ces
yeux me parlaient plus familièrement encore... Je me retournai vers René
Grandon...
--Cette photographie date de loin, me dit-il... J’avais alors dix ans...
C’était, ajouta-t-il, peu de jours avant l’accident qui m’a défiguré...,
une brûlure!
--Ah! fis-je.
--Oui, une affreuse brûlure, reprit-il, qui a laissé sur ma figure--vous
le voyez--les ravages d’un incendie... J’ai failli en mourir... J’en ai
plus souffert encore moralement... Je fus sauvé par le dévouement d’une
vieille servante, qui m’avait vu naître... C’est d’un triste service que
mon cœur lui garde la reconnaissance!... Si j’étais mort à cet âge, je
n’aurais laissé que des regrets, je n’aurais connu qu’une enfance
heureuse, les sourires et les caresses d’une famille qui m’adorait,
quand j’étais petit et quand j’étais beau... Mais ce serait une trop
longue histoire à vous conter, toute mon histoire, et il vaut mieux
tourner le dos aux ombres que les malheurs du passé projettent autour de
nous, et regarder vers l’avenir où rayonne toujours une espérance.
--Mais le passé, répondis-je, a aussi ses souvenirs délicieux, ses
illusions et sa poésie, dans lesquels il ne faut pas trop, il est vrai,
laisser s’engourdir son âme, mais qu’il est doux quelquefois d’évoquer.
--C’est donc ma vie que vous voudriez connaître?
--Ne suis-je pas maintenant votre ami?
Je vis une humidité dans ses prunelles; il baissa les paupières comme
pour retenir une larme qui s’apprêtait à couler, et, en même temps, sa
main fine esquissa un geste vague qui semblait signifier: A quoi bon!
--Je vous en prie? insistai-je.
--A quoi bon! répéta-t-il à haute voix,--mon histoire ne touche à aucun
grand événement.
--Les événements, répliquai-je, ne valent que par la sensibilité qui les
éprouve, et l’histoire du plus humble individu n’est pas moins
intéressante que celle d’un peuple.
Je sentis qu’il allait parler, je gardai le silence.
Son regard erra, un instant, comme perdu dans les distances
incommensurables du passé, puis, d’une voix, d’abord un peu éteinte et
qui veut se ménager, pour se soutenir longtemps, il commença...