VI

Il était toujours là, sur le trottoir en face, juste devant la porte de

ma maison. Il avait le visage découvert et sa laideur m’apparut vraiment

si horrible qu’un instant je me repris à douter de l’évidence, à me

demander si je n’avais pas cru voir l’impossible, si mon imagination

enfin ne s’était pas complue dans un roman invraisemblable, une de ces

illusions consolantes qui, de temps en temps, naissent, comme des roses,

du fumier de la vie.

Pourtant, il continuait à fixer les yeux sur la fenêtre du troisième

étage... Savait-il, à cette heure, ou ne savait-il pas?... Non, il ne

devait pas savoir, car son regard plein d’anxiété se détournait parfois

de sa contemplation obstinée, pour interroger les gens qui sortaient de

la maison. Il y avait à l’entour un va-et-vient inusité, indiquant qu’il

se passait là, derrière ces murs impénétrables, ces volets clos, un de

ces événements qui troublent, pendant quelques heures, la monotonie

quotidienne des existences.

J’hésitais à traverser la chaussée pour rentrer chez moi, craignant

d’être le premier qu’il oserait aborder, pour le questionner.

Justement, en ce moment même, son regard s’attachait à moi,

m’enveloppait de son angoisse, me barrait la rue... Bien sûr, c’était à

moi qu’il voulait parler, de moi qu’il attendait la fatale nouvelle...

Après tout, pourquoi me dérober? Ne valait-il pas mieux qu’il sût tout

de suite?... Je me décidai à passer.

Comme j’allais franchir le seuil de la porte, il m’arrêta:

--Pardon, monsieur, pourriez-vous me donner un renseignement, je vous

prie?

--Lequel?

--Que se passe-t-il donc là?

D’un geste, il désigna la maison dont je sortais. Sa voix ne trahissait

aucune émotion.

--C’est une dame qui est morte, cette nuit, répondis-je.

--Savez-vous son nom?

--Oui, elle se nomme madame Derive.

--Je vous remercie, monsieur, dit-il en me saluant.

Ce fut tout. Il avait reçu le coup sans faiblir, sans un tressaillement,

comme une nouvelle indifférente, qui ne le touchait pas. J’aperçus

cependant, en baissant les yeux, une de ses mains qui tremblait, avant

qu’il eût le temps de la dissimuler.

* * * * *

Le lendemain, une vingtaine de personnes, dont j’étais, suivaient le

char funèbre qui, par le boulevard de Clichy, se dirigeait vers le

cimetière Montmartre.

Et lui?... Il n’était pas dans le cortège. Où était-il?... En me

retournant, je le découvris enfin... Il marchait derrière nous, à

quelque distance, un peu à droite, tout à fait à l’écart, comme un

simple passant confondu parmi les lents promeneurs qui, par ce bel

après-midi d’été, envahissaient le boulevard. Sa démarche était ferme,

tranquille en apparence; ses yeux n’avaient pas une larme. Sa pâleur

seulement était si extraordinaire que tous les traits du visage s’en

trouvaient effacés et que même sa laideur effrayante n’apparaissait

plus.

Autour de moi, cependant, on causait de la défunte.

--Savez-vous qu’elle laisse vingt mille francs de rente?

--Oui, au bas mot.

--Et pas d’héritier?

--Si, un seul, ce jeune homme qui conduit le deuil: un cousin qu’elle ne

voyait plus, paraît-il...

--Et qui ne doit pas être fâché de cela.

--Pensez donc, une fortune qui vous tombe ainsi, au moment où l’on s’y

attend le moins!

--Ah oui! une fière chance!

--Comment se fait-il qu’elle ne se soit pas remariée? Ce ne sont pas les

partis avantageux qui ont dû lui manquer!

--Non, certes! Elle a eu les plus beaux, les plus séduisants... Jusqu’à

ces derniers temps, il s’en est présenté... Elle était encore belle,

toujours riche et pas très âgée: quarante ans à peine.

--Et elle a préféré rester veuve?

--Oui.

--Elle ne s’en est jamais expliquée?

--Pas à ma connaissance. Elle était la discrétion même, pour elle et

pour les autres. D’ailleurs, elle vivait très retirée, ne recevait plus

personne.

--Après tout, elle a peut-être bien fait... Le mariage, voyez-vous!...

L’autre baissa la voix pour dire:

--N’importe, moi je me méfie des gens qui causent si peu... Il y a

quelque chose là-dessous.

--Avez-vous remarqué sa bouche et le drôle d’air qu’elle avait

quelquefois... Oh! pour moi?...

--Savez-vous qu’elle a fait beaucoup parler d’elle, en un temps?

--Ah!

--Oui, elle avait une réputation de mondaine, d’élégante et de

coquette... On lui donnait des amants... Mais on dit tant de choses, le

monde est si méchant, ma chère!...

--C’est bien vrai, aucune honnête femme aujourd’hui n’est à l’abri des

médisances... Il faut en prendre son parti.

--Pourtant, on affirme que M. Derive allait demander le divorce, quand

il est mort, subitement, d’une attaque.

--Il l’avait épousée par amour?...

--Et sans dot, pour sa beauté... Il était riche, elle n’avait rien. Sa

famille avait été ruinée, complètement ruinée... presque la misère...

Les mariages d’inclination, les mésalliances, voilà comment ça tourne,

bien souvent, ma chère.

--Il faudrait savoir aussi de quel côté étaient les torts, peut-être du

mari...

--Sans doute... Enfin, une fois veuve, elle a changé tout à fait, une

vraie métamorphose, une femme retirée, ayant renoncé à tout, de mœurs

sévères... une vie cachée, mystérieuse...

Les deux commères qui parlaient ainsi se regardèrent, comme si elles

avaient eu, en même temps, une pensée que les convenances, aussi bien

que la circonstance, obligeaient de taire.

--Après tout, dit l’une, elle était libre, c’était son droit...

Personne, d’ailleurs, n’en a jamais rien su.

--Excepté sans doute la vieille servante qui vivait avec elle.

--Oh! celle-là, un tombeau! Peut-être aussi ne savait-elle rien

elle-même... A Paris, c’est si facile de se cacher!

--Enfin, paix à son âme!

On approchait; il se fit un silence, ce recueillement que l’on sent aux

environs d’un cimetière, comme si les morts communiquaient aux vivants

et aux choses elles-mêmes un peu de leur sérénité.

Je me retournai pour voir s’il nous suivait encore... Non, il ne nous

suivait plus, il nous avait devancés et s’était arrêté à l’entrée du

cimetière... Il laissa passer le convoi devant lui, immobile, la tête

découverte, toujours très pâle, et les yeux fixes, profonds comme un

désespoir muet.

Quelques personnes du cortège le remarquèrent.

--Avez-vous vu ce monstre?... Quelle abomination!

--Oh! c’est atroce! Ne m’en parlez pas... J’ai détourné tout de suite la

tête... On ne devrait pas laisser ça sur la voie publique.

Puis, comme pour cacher cette vision d’épouvante, elle ajouta:

--La superbe couronne! Savez-vous qui l’a envoyée?

--Non.

De nouveau, les deux femmes échangèrent un regard, et se turent. Ce

respect de la mort, où il entre un peu de crainte et qui fait se replier

les consciences, arrêta les insinuations malicieuses.

A part cette belle couronne, qui ne portait aucune épigraphe, il y avait

peu de fleurs sur le char funèbre. Il semblait que madame Derive n’avait

pas laissé beaucoup de regrets, ce qui s’expliquait, d’ailleurs, par sa

vie retirée. Peut-être aussi un grand nombre de ses anciennes relations

s’étaient-elles abstenues d’assister à ses obsèques, parce qu’elles

étaient civiles. A notre époque, où la foi, dit-on, s’en va, on ne

saurait croire combien le sentiment religieux, en présence de la mort,

se réveille, profond, dans presque toutes les âmes. Ce n’est pas en vain

que des siècles d’hérédité chrétienne pèsent sur notre vieux monde, et

l’enterrement civil, surtout d’une femme, apparaît encore de nos jours

comme une sorte de bravade qui choque, qui offense et que beaucoup de

gens, tolérants en d’autres circonstances, n’excusent pas... Et,

pourtant ce Dieu des chrétiens, qui pardonna à la Madeleine repentante,

avait-il été plus grand que cette femme, riche et belle, qui avait

pardonné à la laideur?

Quand la bière fut descendue au fond du caveau, l’assistance se

dispersa.

Alors, je vis s’avancer le malheureux qui, seul, portait et cachait dans

son âme le deuil de cette amante magnanime.

Il promena autour de lui, comme pour s’assurer qu’il était bien seul, un

regard inquiet et farouche, semblable à celui des bêtes qui cherchent la

solitude, quand elles se sentent mortellement blessées.

Je m’étais dissimulé dans un angle d’où je pouvais l’observer, sans

qu’il m’aperçût.

D’abord, il s’engagea dans une longue allée, l’artère principale du

cimetière. Il semblait qu’il ne trouvait plus, qu’il cherchait à

s’orienter... De toutes parts, les tombes se serraient, se mêlaient, les

unes abandonnées, les autres toutes fraîches, religieusement entretenues

et couvertes de fleurs. Au loin, s’étendaient une multitude de croix si

rapprochées les unes des autres qu’on les eût dit liées entre elles,

comme si la grande ville, orgueilleuse et superbe, se fût montrée

tellement avare de sa terre pour ceux qui avaient été l’animation de ses

rues et le peuple de sa grandeur.

Il cherchait encore... Le jour, cependant, commençait à baisser. Des

cyprès immobiles tombait une infinie tristesse... Il allait de tombe en

tombe, s’arrêtant devant des épitaphes sans doute effacées par le temps

et qu’il avait peine à déchiffrer. Deux fois, il revint sur ses pas,

puis s’égara dans les allées transversales... Enfin, quand il eut

découvert le caveau où reposait madame Derive, il demeura là, les yeux

perdus dans une fixité contemplative et la tête penchée vers la terre

comme pour écouter le silence de la mort, qui faisait s’amasser peu à

peu des larmes sous ses paupières et du désespoir dans son cœur.

Les vapeurs du soir estompaient les arbres d’une teinte violette et

transparente. Quelque chose de mélancolique et de doux émanait de la

terre, de cette réconciliation fraternelle des êtres dont on poursuit

vainement le rêve pendant la vie et qui ne se réalise qu’après elle.

Une voix lointaine, tout à coup, s’éleva dans l’espace:

--On ferme! on ferme!

Il semblait n’avoir pas entendu. Il s’était tourné à demi, je ne voyais

plus son visage, mais ses mains, ses bras, tous ses membres, maintenant,

tremblaient comme des branches sous l’orage. Je devinai qu’il

sanglotait...

--On ferme! répéta la voix.

Son corps oscilla ainsi qu’un arbre qu’on arrache du sol et dont les

racines résistent encore. Le crépuscule envahissait le cimetière,

apportant des linceuls dans son ombre. Une exigence de paix descendait

du ciel, que parcouraient de légers nuages roses, au seuil pourpré de

l’occident.

Pour la troisième fois, la voix cria, plus rapprochée:

--On ferme! on ferme!

La silhouette d’un gardien s’avança vers lui. Alors, il se redressa,

parut se ressaisir. Ses prunelles à demi sanglantes promenèrent à

l’entour, sur ce vaste champ de la mort, sur le néant de ce qui avait

vécu, pensé et souffert, un adieu éternel, l’adieu définitif, puis,

lentement, sans détourner la tête, il s’éloigna.

La gangue · 第 13 / 28 题