Pendant ce court trajet de mon domicile à celui de madame Derive,
j’interrogeai la servante qui était venue me prévenir.
A ses réponses, je compris que le cas était grave, peut-être désespéré.
J’étais saisi d’une émotion que je n’avais jamais ressentie en pareille
circonstance, car le médecin ne voit et ne doit voir dans un malade
qu’un sujet... J’allai là avec l’appréhension d’un malheur, d’une
catastrophe qui aurait menacé un être dont la vie eût été intimement
liée à la mienne... C’était même un sentiment à la fois plus vague et
plus profond, difficile à définir, quelque chose comme la crainte de
voir disparaître, s’éteindre en moi tout à coup une espérance, une
illusion bienfaisante, la grande douceur que j’éprouvais, chaque nuit, à
contempler cette clarté charitable qui veillait pieusement sur la rue
endormie, faisait lever mes rêves et qui désormais peut-être ne
brillerait plus.
Précédé de la servante, je pénétrai, presque en tremblant, dans la
chambre de madame Derive.
Couchée dans un grand lit, à demi soulevée sur son oreiller, elle tourna
faiblement la tête vers la porte, et eut la force de sourire en me
voyant paraître.
C’est une chose touchante que ce souci de la bienséance qui demeure chez
la grande dame, en dépit de tout, et qui résiste à la douleur jusqu’à
parer d’un sourire aimable le masque même de l’agonie.
Ma première impression, cependant, fut mauvaise: la respiration de la
malade était forte et pénible; de légères gouttes de sueur perlaient sur
les tempes creuses, et, dans les yeux cernés d’une auréole bleuâtre, un
presque surnaturel éclat contrastait avec la pâleur cireuse du visage.
La bouche surtout, entr’ouverte et crispée, et dont les lèvres sans
couleur ne dessinaient plus qu’une barre d’ombre, avait une indicible
expression de souffrance.
Je prononçai quelques paroles, auxquelles elle ne répondit pas. Ses
regards seuls me parlaient, m’imploraient, me disaient qu’elle voulait
vivre encore.
Je m’approchai, je tâtai le pouls: la fièvre était brûlante. J’auscultai
le cœur, ce cœur plein d’une humanité impénétrable, trop grande
peut-être pour qu’il pût la contenir toute, sans en mourir: il battait
violemment, comme si l’âme qu’il enfermait avait fait des bonds pour se
dégager... J’acquis la conviction qu’elle était perdue.
Le devoir, pour un médecin, étant d’espérer contre l’espérance même, de
lutter jusqu’au dernier instant, je rédigeai à la hâte une ordonnance,
et j’envoyai la servante chez le pharmacien le plus proche.
Je restai seul auprès de la malade. Je questionnai:
--Avez-vous de la famille, des parents, quelqu’un que vous désireriez
faire prévenir?
Elle eut un lent signe de tête qui signifiait: non. D’un autre geste,
elle me fit entendre qu’elle étouffait, qu’elle voulait de l’air.
J’écartai les doubles rideaux de la fenêtre et j’ouvris les persiennes.
En même temps, je plongeai un regard dans la rue... Quoi, il était
encore là, ce mystérieux personnage qui, chaque nuit, pénétrait dans
cette maison! Même, attiré par la clarté, il s’avança jusque sous la
croisée et demeura là, immobile, comme quelqu’un qui attend, qui écoute,
qui s’inquiète. L’obscurité qui l’enveloppait m’empêchait de distinguer
son visage. D’ailleurs, selon son habitude, et bien que la nuit fût
chaude, il enfonçait la tête dans le col relevé de son manteau.
Cependant, il me sembla apercevoir dans les ténèbres ses yeux chargés
d’angoisse... Enfin, que voulait-il?
Déjà, plusieurs fois, un soupçon m’avait effleuré. Maintenant, une
certitude se faisait en moi... Non, il n’était plus possible d’en
douter: c’était madame Derive qu’il venait voir ainsi, chaque nuit; elle
était la maîtresse de cet homme, et c’était pour elle qu’il restait là,
frémissant, les yeux obstinément fixés sur cette fenêtre... Il m’avait
vu; que devait-il croire ou supposer? Quelles pensées enfiévraient son
cerveau? Pressentait-il un malheur, et, sachant qu’elle n’était pas
seule, n’osait-il monter, par crainte de la compromettre? Son anxiété
devait être horrible... Quel drame inouï était là?
Et nul doute aussi que cet homme ne fût celui au bras de qui je l’avais
vue, elle, cette femme aux allures de grande dame et rayonnante encore
de beauté, sur la route de Robinson à Fontenay-aux-Roses... Elle était
donc l’amante de cet être misérable, si effroyablement défiguré, qui
faisait fuir d’horreur les vendeuses d’amour mêmes!
Cela seul demeurait incompréhensible, trop beau, trop grand pour être
cru. La pitié elle-même, cette pitié sublime dont la pente douce glisse
quelquefois jusqu’à l’amour, pouvait-elle avoir fait ce miracle?
Mais tout le reste, à cette heure, devenait évident: cette fenêtre
éclairée, toutes les nuits, c’était le signe dont ils étaient convenus,
le signe qui lui disait: je suis seule, viens, je te désire!
Et je m’expliquais aussi, maintenant, cette témérité, en apparence aussi
folle qu’inutile. Il ne pouvait, en effet, la rejoindre que la nuit. La
pudeur, le souci d’épargner, de ne pas soumettre à une trop cruelle
épreuve l’amour-propre de la femme qui se donnait à lui, lui
interdisaient d’afficher, auprès d’elle, pendant le jour, son
épouvantante laideur.
Et, cette nuit, il était venu, et, pour la première fois, il avait
trouvé les volets clos... Pourquoi? Que se passait-il?... Il était
toujours là, transi dans les ténèbres et les affres du doute.
La malade avait baissé les paupières; une pâleur plus grande s’épandait
sur son visage.
Allait-elle mourir, sans qu’il la vît une dernière fois? Allait-elle
emporter dans la tombe le secret de son cœur? Et, s’il était vrai que
son amour fût né d’une pitié sublime, serait-elle alors à jamais perdue,
cette haute leçon de charité qu’elle donnait à l’amour, à l’injustice
des passions humaines qui ne pardonnent pas à la laideur ni à
l’infirmité? Enfin, cette espérance qu’elle eût laissée à tous ceux et à
toutes celles qui ne furent jamais aimés, serait-elle aussi enfouie dans
la terre?
Mais cet homme lui-même, qu’avait-il en lui, au fond de l’âme, pour
avoir conquis le cœur de cette femme? Quelle splendeur se cachait sous
cette laideur tragique, comme le diamant sous la gangue?
Je me rapprochai de la fenêtre. Ma surprise fut extrême de constater
qu’il avait disparu. J’interrogeai la rue aussi loin que mes regards
pouvaient porter dans la nuit... Non, il n’était plus là. Où était-il?
Son angoisse régnait encore à l’entour; il me semblait qu’il ne pouvait
être loin...
Soudain, trois coups heurtèrent la porte... La malade rouvrit les yeux,
se redressa avec effort sur sa couche, et je vis ses prunelles s’emplir
tout à coup de grosses larmes.
Un grand silence tomba; trois nouveaux coups se firent entendre.
--Faut-il ouvrir? demandai-je.
Elle parut, un instant, en proie à une indécision douloureuse, puis
recouvra la voix pour dire:
--Non, n’ouvrez pas... C’est sans doute un voisin qui vient prendre de
mes nouvelles... Je ne veux recevoir personne.
Sa tête retomba mollement sur l’oreiller. Un moment après, la bonne
entra, rapportant l’ordonnance.
V
Maintenant, il faisait grand jour.
Madame Derive avait atteint à la sérénité définitive. Son visage apaisé
et grave, avec les ombres denses qui s’amassaient sous les arcades
sourcilières, exprimait cette impassible beauté des choses qui ont cessé
d’être, mais qui vivent encore par tout ce qu’elles évoquent.
Dans le calme absolu que la mort avait fait autour d’elle, j’éprouvais,
en songeant au mystère de cette existence, un peu de cet étonnement et
de cette tristesse qui nous saisissent devant les ruines silencieuses de
quelque antique cité, où se ruèrent les passions humaines. L’âme
n’est-elle pas aussi une cité où s’agitent des foules, des passions,
toute une époque, et qui laisse des ruines mélancoliques, sur lesquelles
s’accroupit l’inexorable et l’éternel oubli?
Quelques personnes, des voisines et des connaissances, prévenues de
l’événement, arrivèrent.
J’allais me retirer, quand mon attention fut frappée par une
photographie encadrée et placée en évidence sur un petit meuble du
salon: c’était une très belle figure de jeune garçon, où rayonnaient des
yeux admirables, dont l’expression ne m’était pas étrangère. Ces yeux,
je les connaissais, je les avais vus; déjà, leur regard m’avait pénétré
jusqu’à l’âme.
Une bizarre association d’images se fit en moi, tout à coup: je me
rappelais l’impression que m’avait causée ce monstre que j’avais
rencontré, la première fois, à une table d’hôte, dans une ville
d’eaux--tandis qu’en même temps, me revenait à la mémoire une étrange
aventure, dont j’avais été témoin, autrefois, et qui, en apparence,
n’avait aucun rapport avec ces choses.
J’étais alors étudiant; j’habitais le quartier Latin. Un jour, je
retrouvai un ancien camarade que j’avais perdu de vue, depuis des
années. Le changement qui s’était fait en lui me stupéfia... Quoi,
c’était ce Jacques Varnier, jadis si gai, si robuste, ce gars au geste
brutal, aux allures grossières, qui emplissait les brasseries de son
rire gras, de son exubérance méridionale, de sa verve sonore! Je n’en
revenais pas. C’était, maintenant, un pâle jeune homme, dont le corps
aminci avait pris une élégance; les manières, une certaine grâce; la
voix, de la discrétion et de la douceur.
--Sais-tu, me dit-il, que j’ai été bien malheureux?
Je le poussai aux confidences. Alors, il me conta son histoire: la
trahison d’une femme qu’il aimait... Presque tous les hommes ont éprouvé
cela. Il en est qui s’en consolent; lui ne s’était pas consolé. Et,
depuis deux ans qu’elle l’avait quitté, parce qu’il était pauvre et
parce qu’elle était belle, depuis deux ans, sans relâche, il la
cherchait à travers Paris, il allait à sa découverte, fouillant les
cafés et les restaurants de nuit, les lieux de débauche, avec, à toute
heure, la vision torturante des souillures qu’elle devait subir, de la
bave que les colimaçons laissaient sur la rose dont il adorait le parfum
évaporé, et qu’il avait cueillie, lui, toute fraîche, à peine éclose,
baignée de rosée, un matin de printemps... Elle avait alors tout juste
dix-sept ans.
Elle était plus nécessaire à sa vie que l’air, la lumière et le pain
quotidien. La nuit précédente encore, il l’avait cherchée jusqu’à
l’aube, toujours en vain; et ses yeux, ses pauvres yeux, qui n’avaient
plus de larmes, disaient la détresse de son âme et cette lâcheté de
l’amour qui n’est peut-être que l’héroïsme de la fidélité.
Le voyant si las, je l’invitai à s’asseoir dans un coin du café.
Il y avait quelques minutes que nous étions là, quand, soudain, je
m’aperçus qu’il pâlissait.
Une fille, assez jolie, venait d’entrer, au milieu d’un groupe
d’étudiants en goguette.
--C’est celle-là, n’est-ce pas, fis-je avec une nuance de conviction.
Je vis qu’il hésitait à la reconnaître; son front se plissait
douloureusement, tandis que des frémissements lui couraient sur les
joues.
--Oh! murmura-t-il enfin, c’est une ressemblance extraordinaire... Oui,
je crois que c’est elle... Pourtant, je n’en suis pas sûr, et je
m’étonne qu’elle soit tombée si bas.
Il l’observa un instant, puis répéta:
--La ressemblance est prodigieuse... Ce sont ses gestes, c’est sa voix,
c’est son rire, et c’est surtout sa physionomie... Du reste, tu vas
pouvoir en juger par toi-même, j’ai sa photographie.
Ses mains fiévreuses fouillèrent ses poches.
--Ah! dit-il, je l’ai laissée chez moi, mais j’habite à deux pas, je
vais la chercher; il faut que tu compares.
Il se retira, puis, un moment après, reparut, tremblant d’émotion.
--Excuse-moi, je te quitte, me dit-il... La première personne que j’ai
rencontrée, en sortant d’ici, c’est elle, elle-même, ma maîtresse...
nous avons causé... Elle est en bas, elle m’attend... Adieu.
--Eh bien, et l’autre? questionnai-je en désignant la fille en qui,
l’instant d’avant, il avait cru reconnaître l’infidèle.
Il la regarda, de nouveau, avec attention, et un étonnement profond se
peignit sur sa figure.
--C’est étrange, fit-il... Je m’étais trompé... Non, elle ne lui
ressemble pas du tout... Je ne m’explique pas cette singulière méprise.
Et, m’ayant serré la main, il alla rejoindre l’autre, la vraie, la chère
infidèle enfin retrouvée et reconquise.
* * * * *
C’était là, simplement, sans doute, un phénomène d’obsession. A force de
porter en nous, continuellement, la même image, il arrive que nous la
retrouvons partout et jusque dans l’objet le plus différent, car le
monde extérieur n’est, selon le mot de Schopenhauer, qu’un phénomène
cérébral, ou un état d’âme, comme disent les psychologues de nos jours.
Alors, revenant sur moi-même, je me demandai si je n’étais pas dupe
d’une obsession semblable, en contemplant le portrait de ce jeune garçon
si beau et dans les yeux de qui il me semblait voir revivre et rayonner,
plus jeune et plus heureuse, toute l’âme de ce monstre qui portait
l’auréole d’un amour mystérieux.
En même temps, j’imaginais que cet homme avait été autrefois ce jeune
garçon si beau, qu’un accident l’avait défiguré, et qu’elle l’avait
connu, qu’elle l’avait aimé, avant cette catastrophe, et si profondément
que son amour en avait gardé un idéal indestructible, plus fort que le
malheur, plus lumineux que l’évidence. Et peut-être, prise de la même
obsession, avait-elle continué à voir cet homme tel qu’il avait été, à
retrouver jusqu’en sa laideur effrayante la définitive image qu’un
premier amour, grandi depuis par la pitié, avait gravé dans son cœur.