A deux ans de là environ, me trouvant en visite dans un salon, où
j’allais d’ailleurs rarement, mon attention se fixa sur une personne que
je ne connaissais pas, que je croyais voir pour la première fois, et
dont le visage cependant éveillait en moi une sympathie soudaine, cette
attirance qu’on ne saurait expliquer, parce que les causes en sont
peut-être dans les profondeurs inconscientes de notre être, dans une
association d’idées ou d’images dont nous ne nous rendons pas compte, ou
que nous ne parvenons pas à saisir.
Elle avait un maintien réservé, mais une aisance naturelle, une
distinction sans artifice qui annonçaient une femme du monde ou qui
plutôt avait renoncé à l’être, car sa physionomie me frappait par cette
intensité de caractère qui reflète une âme obsédée d’un sentiment
exclusif et qui ne veut pas en être distraite.
Son âge? Qu’importait... Elle était de ces femmes dont la vraie jeunesse
commence à la maturité, au plein épanouissement de leur nature, et qui
inspirent alors les plus grandes passions. Sa beauté, toute de vie,
toute d’expression, semblait indépendante des traits, et les rides mêmes
ne la déparaient point.
Elle ne prenait part à la conversation que par de légers hochements de
tête; mais le pli de ses lèvres, où il y avait à la fois de l’amertume,
de la sensualité, de la souffrance, de la révolte, disait plus qu’elle
n’aurait voulu dire; et cette bouche avait un silence plus émouvant que
tous les cris de la voix humaine.
Non, ce visage ne m’était pas étranger; il soulevait au fond de mon être
une émotion, il me rappelait quelque chose de vague, de lointain, comme
ces rêves dont il ne reste plus, au réveil, qu’une impression fugitive.
Je fus, un moment, songeur, fouillant le passé, cherchant à fixer un
souvenir... Où donc avais-je vu cette femme? En quel temps, en quelle
circonstance? A quel événement heureux ou agréable de mon existence son
image s’associait-elle?... Une confusion de crépuscule s’abattait en ma
pensée. Je ne me rappelais rien.
Je prolongeais ma visite, pour l’observer plus attentivement. Sans doute
ne se souvenait-elle pas non plus, car elle n’avait manifesté aucune
surprise, quand je lui avais été présenté. Elle se nommait madame
Derive. Ce nom ne m’apprenait rien non plus.
La conversation s’attardait aux banalités courantes, aux insignifiances
voulues.
--Et vous, chère amie, dit enfin la maîtresse de la maison, madame
Gallian, en se tournant à demi vers madame Derive--que devenez-vous? On
ne vous voit pas souvent... Êtes-vous moins souffrante?
--Oui, depuis quelque temps, répondit-elle, mais, cet hiver, j’ai gardé
la chambre deux mois, et je ne cesse de redouter une nouvelle crise.
--Vous avez, je crois, une maladie de cœur.
--Les médecins le disent.
--Et que vous conseillent-ils?
--D’éviter les secousses, les fatigues, les émotions.
--Cela heureusement vous est facile, dans votre situation... Mais
quelles sont vos distractions? Cette solitude ne vous pèse-t-elle pas un
peu?
--Non, mon mal m’occupe. Et j’ai des livres, j’adore la lecture.
--Vous êtes une sage, je vous admire... Qui donc me parlait de vous, ces
jours-ci?... Ah! oui, on me disait que vous aviez vendu votre jolie
villa de Fontenay-aux-Roses.
Ce fut comme un éclair qui dissipa le néant où sombraient mes
souvenirs... Tout à coup, je revis la scène dont j’avais été témoin,
deux ans auparavant, sur la route de Robinson à Fontenay... Je revis ce
couple stupéfiant, ce monstre au bras de cette femme, belle encore, et
qui, maintenant, était là, devant moi... J’entendis cette plainte,
confuse et douce, s’élevant, comme un bruit lointain, dans la nuit noire
tombée sur la campagne; et l’énigme impénétrable, déconcertante,
s’imposa, de nouveau, à mon esprit.
--Il est vrai, dit-elle, j’ai vendu ma villa, et j’ai aussi déménagé.
J’habite aujourd’hui rue Condorcet.
--Alors, vous voilà voisine de notre bon docteur, remarqua madame
Gallian en me désignant; et je m’autorise à vous le recommander, au cas
où vous auriez besoin de soins immédiats.
--Je souhaite, madame, que cela n’arrive jamais, répliquai-je.
--Dites: n’arrive plus, monsieur, répondit madame Derive, car cela s’est
déjà produit plusieurs fois dans la nuit. Et le médecin qui me soigne
habituellement ne loge plus près de chez moi. C’est, d’ailleurs, un
vieillard, et je n’oserais pas le faire appeler à une heure aussi
tardive.
--S’il en est ainsi, madame, je suis votre serviteur, déclarai-je.
--Je vous remercie, dit-elle.
Sa voix même était émouvante; elle me rappelait ce trait, que conte
Michelet, d’un homme que des familiers peu délicats plaisantaient sur la
laideur de sa maîtresse, s’étonnant qu’il pût aimer une personne si
disgraciée. «L’avez-vous jamais entendue parler?» leur répondit-il. Et
il n’évoquait que le timbre de la voix, dont le charme, l’harmonie
délicieuse avaient suffi à conquérir son cœur... C’est que la voix est
comme le son de l’âme; elle nous aide à comprendre des sentiments qui
valent mieux que les paroles, celles-ci étant incapables, le plus
souvent, de traduire ce qu’il y a en nous d’intime, de profond, de
meilleur, tant de choses imprécises, irréelles, qui demeurent à jamais
ignorées, silencieuses en nous-mêmes et font de chacun un pauvre être
muré dans un éternel isolement.
Un nouveau visiteur entra; je me retirai, très intrigué, avec un désir,
une impatience plus aiguë de pénétrer cette énigme... Je me souvenais
qu’elle lui avait embrassé les mains... Pourquoi? Qu’était-elle à cet
homme? Tout ce que j’avais vu, tout ce que je savais d’elle me
paraissait inexplicable.
J’attendis quelques instants, un peu à l’écart, les yeux fixés sur la
porte, d’où elle ne pouvait tarder à sortir. Elle parut bientôt, en
effet, promena autour d’elle un long regard, puis s’engagea dans la rue
de Douai. C’était mon chemin, car nous habitions le même quartier, la
même rue. J’ignorais seulement le numéro de sa maison, qu’elle avait,
volontairement peut-être, négligé d’indiquer.
Il faisait une chaleur lourde de juin; l’atmosphère frémissait sous le
ciel limpide... Elle allait d’un pas lent, un peu las, qui révélait de
la faiblesse, non de la défaillance. Visiblement, au contraire, elle
mettait à se redresser une énergie qui ajoutait à sa grâce naturelle de
la hauteur et de la fierté. Elle avait cette allure hautaine qui impose,
commande le respect, décourage les plus audacieux. Auprès d’elle, la
cohue parisienne m’apparaissait comme une foule de pantins agités,
disloqués, fébriles, tourbillonnant dans le vide. Elle passait au
travers, droite, tranquille, avec la majesté dédaigneuse d’une statue
qu’on eût promenée par la ville. Son maintien contrastait singulièrement
avec l’exaltation, la violence de sentiments que j’avais pressenties en
elle et que trahissait seule sa bouche, si extraordinaire d’expression.
Était-ce cette exaltation même qui, à force de retenue, lui donnait cet
air glacial, intimidant, presque méprisant? Peut-être...
«Mais une telle nature, pensais-je, ne peut être qu’aux extrémités du
bien ou du mal; rien de médiocre, de banal, de vulgaire n’est en elle.
Quelle aberration criminelle tourmente cette âme ou quelle passion
sublime l’embrase?»
Tout, en sa personne, me semblait étrange, jusqu’au sourire qui
s’arrêtait parfois sur ses lèvres, jusqu’à sa voix, jusqu’à sa démarche.
Par moments, j’étais tenté de m’approcher d’elle et de lui murmurer tout
bas à l’oreille, en passant, ces trois mots magiques, qui peut-être
feraient frémir d’épouvante bien des humains, surprendre sur des faces
tout à coup blêmies le crime ou le remords que chacun porte en soi--ces
trois mots inattendus et terribles:
--_Je sais tout._
Peut-être aussi l’énigme n’existait-elle que dans mon imagination et n’y
avait-il là qu’une histoire toute simple, toute naturelle, la chose que
j’avais d’abord supposée, une affection très pitoyable et très touchante
de frère et de sœur aînée.
A vrai dire, c’était moins la curiosité qui me possédait qu’une
espérance, l’espérance de découvrir une âme supérieure, presque divine à
force d’être humaine, répandant de la bonté et de la charité à profusion
sur les misères de ce monde, et consolant un peu de cette humanité si
impitoyable pour elle-même et qui, sans cesse, de ses propres mains, se
déchire, se meurtrit, entretient ses plaies saignantes.
Nous arrivâmes rue Condorcet. Je la vis rentrer chez elle... J’habitais
presque en face.
* * * * *
A Paris, la vie de quartier, qui fait à la fois le charme et le
désagrément des villes de province, n’existe pas. Les voisins s’ignorent
ou affectent de s’ignorer. C’est le _désert d’hommes_ dont parlait
Jean-Jacques, à une époque où la capitale ne comptait encore que six
cent mille âmes.
Pendant un mois, je cherchai vainement une occasion, un prétexte pour
entrer en relations avec Madame Derive. Sans doute sortait-elle
rarement, car je ne la rencontrai qu’une fois. Je la saluai; elle me
rendit mon salut, en inclinant légèrement la tête. Les renseignements
que je recueillis sur elle étaient vagues. On ne lui connaissait pas de
famille; elle vivait avec une vieille servante qui demeurait
impénétrable.
Son passé n’était pas moins ignoré. Était-elle veuve, divorcée, vieille
fille? Personne ne le savait: elle était nouvelle dans le quartier et
semblait mettre un grand soin à cacher sa vie. D’ailleurs, sauf moi, nul
ne paraissait s’inquiéter d’elle. Puis je n’osais pas questionner; je ne
sais quelle voix intérieure me disait qu’il fallait respecter le mystère
dont s’enveloppait cette existence, ou attendre qu’un hasard me le
révélât.
Des semaines encore s’écoulèrent. Son appartement occupait un troisième
étage. Quelquefois, dans ces nuits étouffantes du mois d’août, je
m’attardais, sur mon balcon, à contempler sa fenêtre éclairée, où
passait, par instants, une ombre indécise et discrète. Cette fenêtre
s’éteignait souvent à une heure avancée. Même, il m’arriva de la voir
pâlir avec les premières lueurs de l’aurore. Sa clarté paisible et douce
faisait lever mes rêves. Il me semblait qu’elle veillait sur le sommeil
des choses, sur toute la rue silencieuse et déserte, comme une
conscience pieuse, dans la vaste obscurité des maisons environnantes,
dont les façades sévères avaient, avec les volets clos, toutes les
portes barricadées, je ne sais quel air de méfiance et d’hostilité.
Cela est étrange que tant de pensées et tant d’humanité nous viennent de
cette petite lueur qui, la nuit, dore la vitre d’une fenêtre, quand
notre attention s’y arrête. L’imagination prend un vol éperdu; on
voudrait savoir ce qui se passe derrière cette vitre, quel cerveau y
fermente dans les tourments de l’insomnie, quelle angoisse y veille,
quel drame de la vie, de l’amour ou de la mort peut-être s’y consomme.
Tandis qu’à l’entour, tout repose, on sent que, là, s’agitent une âme,
des passions, quelque chose qui ne saurait être banal comme les
habitudes du jour, les occupations quotidiennes dont se compose
l’uniformité de notre existence, et il suffit alors de cette petite
lueur aux vitres d’une croisée, dans l’inconnu troublant des ténèbres,
pour réveiller en nous ce sentiment de fraternité universelle qui fait
tressaillir au spectacle ou au pressentiment d’un drame, d’une
souffrance.
C’est ce sentiment-là peut-être qui refleurit surtout chez ceux qui
n’ont plus de famille, oui, c’est cela qui me retenait si longtemps
anxieux et songeur, et pourtant pénétré d’une émotion très douce, devant
cette fenêtre éclairée.
Que faisait-elle?... Je pensais qu’elle était malade et que, ne pouvant
dormir, elle laissait brûler sa lampe jusqu’à l’aube, cherchant dans des
lectures un soulagement à ses longues insomnies.
* * * * *
Une nuit, je vis entrer quelqu’un dans la maison qu’habitait madame
Derive.
Il était environ une heure du matin.
Une coïncidence singulière me frappa: presque aussitôt après, le temps
de gravir trois étages, la clarté de la fenêtre s’éteignit.
Trois jours après, puis toutes les nuits suivantes, vers la même heure,
le même homme entra.
Chaque fois, l’étrange coïncidence se renouvelait.
Cette partie de la rue Condorcet est mal éclairée... Était-ce bien le
même individu? Du moins, je le croyais, car il ne m’était possible de le
reconnaître qu’à sa démarche, à la façon furtive dont il se glissait
dans l’ombre, le long des murs, la tête enfoncée dans le collet relevé
de son pardessus. Ses pas s’entendaient à peine, comme étouffés, dans le
silence de cette rue tranquille, toujours déserte à ces heures
tardives... Même, je n’aurais su dire si c’était un jeune homme ou un
vieillard.
Parfois, la porte tardait à s’ouvrir. Je devinais alors son impatience
frémissante, son anxiété, à des mouvements réflexes, aux regards
inquiets qu’il semblait promener à l’entour, au tressaillement de tout
son être, quand, par hasard, résonnait le pas d’un passant. Visiblement,
il hésitait à sonner de nouveau, et ne s’y décidait qu’après une attente
fiévreuse d’une minute ou deux, longue comme des heures.
Il ressortait toujours avant l’aube qui, en cette saison, commençait à
blanchir le ciel vers quatre heures du matin.
Ce n’était donc pas un locataire... Un malfaiteur? Non plus; il ne fût
pas revenu toutes les nuits... Évidemment, c’était quelqu’un qui voulait
ne pas être reconnu, qui craignait de compromettre une femme, sa
maîtresse sans doute.
Pourtant, quelle imprudence! Il suffisait que le concierge de la maison
se réveillât, le surprît au passage et lui demandât son nom. Et pourquoi
courir ce risque, alors qu’à Paris tant de refuges sûrs s’offrent aux
baisers défendus? Je ne m’expliquais pas l’inutile témérité de cet
homme, à moins qu’il ne cédât à cet attrait du danger qui ravive la
passion, ou à quelqu’un de ces mobiles mystérieux que la raison ne
saisit pas, parce qu’ils naissent, comme le dit Pascal, de cette autre
raison bien autrement profonde, qui est celle du cœur.
* * * * *
Depuis cinq semaines, chaque nuit, à la même heure, il entrait ainsi
dans cette maison et en sortait avant le lever du jour.
Une nuit, il s’arrêta devant la porte et ne sonna pas.
La fenêtre de madame Derive avait les volets clos; aucune lumière ne
filtrait à travers.
L’homme s’écarta, leva la tête, regarda longuement.
La nuit se faisait grave, une nuit sombre où la plainte du vent, par
instants, s’élevait comme l’écho de détresses invisibles.
Je le vis s’éloigner lentement, avec hésitation, en se retournant
presque à chaque pas, puis revenir, et, de nouveau, contempler cette
croisée qui s’effaçait dans les ténèbres.
Il semblait qu’il ne pouvait s’arracher de là. Vingt minutes au moins
s’écoulèrent. La rue vide s’allongeait, éclairée, à de longues
distances, par trois réverbères dont les reflets tremblaient sur le pavé
humide.
Plusieurs fois, il parut se décider à partir, puis revint, comme ramené
par une force irrésistible. Enfin, son ombre en détresse s’échoua au
coin d’une impasse voisine.
Soudain, un coup de timbre, chez moi, retentit... J’allai ouvrir. Une
voix chevrotante de femme me jeta ces mots:
--Docteur, venez vite... madame Derive est très mal.