Je ne me trompais pas, c’était lui... Plusieurs mois s’étaient écoulés
depuis notre première rencontre, et je ne l’avais plus revu... Oui,
c’était bien lui. D’instant à autre, sa laideur formidable
m’apparaissait violemment dans l’éclat traître d’un réverbère... Il
allait et venait, d’un air agité, avec des mouvements fiévreux, un
frémissement de tout l’être, quelque chose d’impatient, d’impérieux, de
douloureux, comme l’exaltation suprême d’une volonté, d’une exigence qui
s’exaspère, d’une passion torturante et inassouvie.
Il devait être dix heures du soir. C’était une nuit sans lune, une nuit
ardente et sombre de juillet, où traînaient des senteurs fortes, des
souffles tièdes et délicieux, comme une haleine de femme désirée. Le
soleil, toute la journée, avait brûlé la terre. Maintenant, il faisait
bon de vivre, de respirer la paix qui descendait des étoiles. Des
promeneurs passaient, d’une allure quiète, engourdie par la béatitude
universelle de ce soir d’été.
Il y avait là un square encore ouvert. Sur les bancs des allées, des
couples enlacés causaient à voix très basses, cependant qu’à l’entour,
le long du boulevard, des ombres quêteuses rampaient vers le passant
solitaire.
Il était toujours là... Que voulait-il, que cherchait-il, qui l’agitait
ainsi? Peut-être un besoin de tendresse, une passion trop longtemps
contenue... et pourquoi pas une de celles-là, puisque les autres se
refusaient à lui?... N’était-il pas un homme, après tout? Et
n’étaient-elles pas des femmes aussi, peut-être moins injustes, plus
pitoyables que bien d’autres, ces naufragées de l’amour et de la vie?...
Celles-là, peut-être, ne le repousseraient pas.
Pourtant, il me semblait qu’il hésitait. Son ombre tragique s’attachait
à ces ombres. De la terrasse d’un café, où je m’étais assis, j’observais
son irrésolution, je le sentais oppressé d’une angoisse, paralysé tout à
coup par une appréhension, une timidité douloureuse, frissonnante,
invincible... Immobile, raidi, la poitrine haletante, il regardait avec
une fixité étrange ces ombres fascinantes qui s’allongeaient vers lui,
qui l’attiraient et qui le troublaient... Parfois, il avançait... Un
rire insultant le repoussait dans un coin de ténèbres. Il y demeurait un
moment, puis, de nouveau, s’approchait, craintif, avec un tremblement.
Autour de lui, les ombres s’amassaient, brusquement réduites,
recroquevillées en un tas d’images informes. Un grand silence tombait...
Soudain, un murmure s’éleva, des voix glapirent, aigres, sinistres,
épouvantées et colères:
--Malheur! le v’là encore!... As-tu fini de rôder?... Dis, qu’est-ce que
tu veux?... Allons, parle...
D’autres, des rues avoisinantes, accouraient au bruit. Les fusées de
rire éclataient parmi les injures:
--Oh! ce monstre!... Qu’est-ce qu’il vient faire ici?... Va donc! eh!
feignant! Va-t’en, horreur! Faudrait être bien fauchée pour vouloir de
toi... Va-t’en, ou je vas appeler au secours!
Il s’éloigna, sans répondre, éperdu sous cette tempête d’outrages,
pourchassé par le coup de gosier ignoble de ces filles. Il allait, d’un
pas rapide, longeant les murs, évitant l’éclat des réverbères, cherchant
la nuit, pour y cacher sa honte, sa laideur humiliée, haïe et bafouée.
Enfin, sa silhouette s’effaça, au tournant d’une ruelle.
Je songeai un moment à cette destinée noire, assez commune cependant,
puisque les difformités et les laideurs abondent sur la terre, et que
tant d’êtres humains auraient sans doute un lamentable calvaire
sentimental à nous conter, si l’amour-propre n’interdisait certains
aveux, ne condamnait au silence les exclus de l’amour... Il y a plus de
malheur encore qu’on ne suppose dans l’humanité, car nous ne
reconnaissons que les maux qui se dévoilent et qui nous touchent de
près.
J’avais donc, de nouveau, oublié mon personnage, lorsqu’une autre
rencontre que le hasard fit, quelques années après, au printemps, dans
un coin des environs de Paris, me causa une profonde surprise et fut
longtemps pour moi l’objet d’une énigme.
C’était sur la jolie route qui va de Robinson à Fontenay-aux-Roses. Il
était accompagné d’une femme, qui s’appuyait sur son bras. Tous deux
allaient lentement, penchés l’un vers l’autre, comme fatigués par une
promenade déjà longue. Je marchais derrière eux, gardant une distance
discrète.
A un moment, la femme se retourna, comme pour mesurer du regard le
chemin parcouru.
Elle n’était plus jeune, elle paraissait avancer vers la quarantaine,
mais d’une beauté encore récente, finissant à peine, atteinte moins par
l’âge que par la vie, et d’où sa physionomie prenait un charme attirant,
qui n’était plus la beauté, n’en avait plus l’éclat, mais qui en gardait
le reflet, une douceur de crépuscule, la mélancolie des choses qui
s’effacent...
Une parente, sans doute, une sœur, peut-être une amie.
D’ailleurs, je n’étais pas bien sûr que ce fût lui... Pourtant, c’était
son allure, sa démarche, et c’étaient ses yeux, ces yeux splendides,
inoubliables,--car il s’était aussi retourné deux ou trois fois--et, ces
yeux, j’avais pu les voir, en reconnaître le regard intense et
troublant.
Le reste du visage se dissimulait sous un cache-nez, une sorte de
bandage, qui ne laissait à découvert que le front.
Cela encore me faisait douter que ce fût lui, car pourquoi, maintenant,
cette pudeur tardive, et là, sur cette route presque déserte, où il ne
risquait d’être aperçu que de rares passants, alors qu’autrefois, il ne
craignait point d’étaler en public, et jusqu’à une table d’hôte, sa
tragique laideur? Voulait-il, à cette heure, épargner l’amour-propre de
la généreuse femme qui s’affichait avec lui? Était-ce une coquetterie,
si l’on peut nommer ainsi ce désir de ne point déplaire qui nous fait
cacher nos plaies, nos souffrances, désir si naturel aux malheureux qui
ont encore du courage dans leur découragement même, et qui parfois met
un sourire héroïque aux lèvres du désespéré?
Je m’étonnais plus encore de la façon dont elle se penchait vers lui, de
l’attention pieuse qu’elle semblait prêter à sa voix, dont le murmure
arrivait, par instants, jusqu’à mon oreille, ainsi qu’un rêve parlé.
La curiosité qui me poussait à les suivre m’avait un peu détourné de mon
chemin... Quel mystère était là? Je voulais savoir. J’avais alors, comme
aujourd’hui, bien que la mode littéraire, dit-on, en soit passée,
l’inquiétude des problèmes psychologiques. Et je me trouvais là en
présence d’un cas vraiment extraordinaire, prodigieux.
Que cette femme, séduisante malgré son âge, et belle de cette beauté
éprouvée, plus touchante que le rayonnement de la jeunesse, qu’impriment
parfois la maturité et les rigueurs de la vie, fût la maîtresse de cet
homme, cela paraissait inconcevable, cela confondait l’esprit ou
laissait croire qu’il existe dans le cœur humain, comme dans l’univers,
ce que Spencer appelle «le domaine de l’inconnaissable».
Quiconque, en effet, sait la vie ne croit pas à l’amour inspiré par la
seule grandeur morale ou la supériorité de l’intelligence. L’amour n’est
ni le fils ni le frère de la vertu, «il est le premier né des Dieux, dit
Anatole France, il est né bien avant la justice et bien avant la
charité.»
Alors, je ne comprenais pas, j’étais déconcerté: comment cette femme
pouvait-elle aimer ce monstre, mettre un baiser d’amante sur ce visage
affreux? Quel lien, quelle illusion inouïe, quelle force ignorée dans
l’immense sphère des passions et des aberrations humaines, unissait ces
deux êtres? Quelle héroïque et sublime pitié, ou quel inimaginable démon
de perversité?
Non, cela ne se pouvait, ce n’était pas lui, ou elle était une sœur qui
le consolait, une sœur admirable, dont le dévouement, pour ce frère
malheureux, se soulevait au spectacle de tout ce malheur, de toute cette
injustice, de tout le désespoir qui s’encavait dans cette pauvre âme
humaine, sous le masque infâme qui la calomniait.
Ils avaient quitté la route et semblaient errer à la recherche de
quelque coin solitaire, d’un abri de bonheur, ignoré du destin.
Ils errèrent longtemps... Le soleil descendait sur les cimes des grands
arbres, estompant l’horizon d’une teinte violette. Tous les bruits de la
nature, jusqu’aux meuglements des bœufs, regagnant leur étable,
s’harmonisaient, plus vagues, plus lointains, comme ouatés par les
vapeurs du soir.
Ils s’assirent au bord d’un étang, où nageaient des cygnes... Je les
voyais encore, malgré le crépuscule... Il avait enlevé le bandage qui
lui cachait la face... Oui, c’était lui... et c’était aussi une flamme
amoureuse qui illuminait ses prunelles comme une clarté céleste, comme
un rayon du ciel tombé dans l’enfer de cette vie. Il en était
transfiguré au point que sa laideur ne m’apparaissait plus.
Ils avaient cessé de causer; leurs regards seuls se parlaient, mais ses
regards, à elle, étaient tout autres. En vérité, jamais des yeux humains
ne m’avaient semblé exprimer tant de sentiments à la fois: de la pitié,
du sacrifice, de la tristesse, et quelque chose de plus encore, quelque
chose comme une reconnaissance infinie, éternelle, que le langage
impuissant renonçait à traduire.
Ils furent, un moment, sans voix, en face l’un de l’autre. Je demeurais
rêveur, sans comprendre. La nuit s’avançait lentement. C’était l’heure
bénie où tout s’apaise, où les violences mêmes se changent en quiétude.
Pas une feuille ne bougeait. Dans les champs voisins, des paysans
rassemblaient leurs instruments de culture. Le crépuscule avait un
parfum d’héliotrope...
Elle lui avait pris les mains et les pressait sur ses lèvres,
éperdument.
Je croyais rêver, être ailleurs que sur la terre, dans l’irréel, un
conte de fées...
Qu’avait donc accompli cet homme pour mériter un tel transport de
gratitude? Pourquoi lui baisait-elle les mains?...
J’étais ému, mon imagination s’égarait, battait le champ des hypothèses,
s’élançait dans des conjectures bizarres, romanesques, sans rencontrer
le vraisemblable.
Les ténèbres envahissaient la campagne, apportant avec elles le silence
et le mystère.
Peu à peu, tout s’effaça, tout s’éteignit, et, bientôt, dans la nuit
tout à fait tombée, je ne distinguai plus qu’une lamentation
intermittente et confuse, comme un bruit lointain apporté par la brise.