Pacifique, & regrettoit comme lui qu’il ne fût pas un parti sortable
pour elle. Régentine s’apperçut de leur vœu mutuel, & en parla à sa
fille. Reinette, qui n’avoit rien de caché pour sa mere, lui confia
l’inclination qu’elle avoit prise pour le Prince. Régentine trouva un
moyen de tout arranger; c’étoit de donner à Pacifique sa fille & ses
Etats, & de ne se conserver que la régence. Elle n’en eut pas plutôt
formé le projet, qu’il fut exécuté. On envoya des Ambassadeurs au Prince
des Trois-Etoiles, son pere, qui se hâta de donner son consentement; &
le jour de la noce suivit de près le retour des Ambassadeurs. Comme le
Prince Pacifique & Reinette n’avoient pas un goût décidé pour les fêtes,
on n’en donna pas d’extraordinaires, on se contenta de tenir grand
appartement à la Cour de Régentine & de donner un bal paré. Ce bal
rappella à la Princesse Reinette celui où elle avoit été deux ans
auparavant. Ce souvenir la fit penser à la Fée Prudente, à qui elle
avoit tant d’obligations. Elle rougit en réfléchissant qu’elle avoit
négligé de la consulter sur son mariage, & courut à sa mere pour lui
faire part de cette réflexion. Régentine la rassura du mieux qu’elle
put, & se reprocha néanmoins intérieurement la précipitation avec
laquelle elle avoit conclu le mariage de sa fille sans l’avis de ses
protectrices. Elle eut beau se dire que sa tendresse pour Reinette &
l’envie de lui faire promptement un sort heureux ne lui en avoient pas
donné le loisir, elle ne pouvoit se dissimuler son tort. Elle quitta
l’assemblée, & appella Prudente à haute voix. Prudente ne répondit pas.
Enfin, à force de lui demander grace, elle parut. «Je ne peux plus rien
pour vous, lui dit-elle; vous avez négligé de m’appeller vous & votre
fille, dans l’occasion la plus importante de sa vie; il faut qu’elle en
subisse la peine; il faut que son expérience lui apprenne de quelle
importance il est de ne rien faire sans moi. Et vous, Princesse, pour
vous punir de n’avoir pas dirigé votre tendresse & vos démarches par mes
avis, vous ne vous reveillerez que quand vos filles seront changées.» En
disant ces mots, Prudente frapa Régentine de sa baguette, & elle
s’endormit profondément.
Cependant Reinette inquiéte de ne point voir revenir sa mere, la fit
chercher par-tout. On la trouva endormie dans son boudoir. On crut
d’abord qu’elle s’étoit trouvée mal, mais on ne tarda pas à
s’appercevoir qu’elle étoit enchantée. Alors tout le palais retentit des
cris de Reinette. Chacun parla diversement de cet événement; chacun en
tira parti pour mettre à profit le moment où personne ne tenoit encore
les rênes du gouvernement, & le Prince Pacifique travailla à se faire
reconnoître Régent comme héritier de la souveraineté, en attendant qu’il
plût aux Fées de réveiller sa belle-mere. «Doucement, lui dit sa femme,
il faut appeller Prudente & Lumineuse à notre secours; Prévoyante doit
être aussi consultée pour sçavoir comment nous devons nous y
prendre.--Je n’ai que faire de cette bande de Sorcieres, répondit
Pacifique; chez mon pere des Trois-Étoiles je me gouvernois tout seul;
je crois que vous me prenez pour mon beau-frere Colibri? Je m’en vais
assembler le conseil, & tout ira bien.--Vous ne sçavez pas, lui répondit
affectueusement Reinette, à quoi vous vous exposez, cher Prince.» Alors
elle lui révéla tous les secrets de famille & le sort dont elle étoit
menacée. «Eh bien, lui répondit-il, assemblez-les, consultez-les,
divertissez-vous bien. Si leur avis est bon, je le suivrai, car j’aime
la paix; s’il ne vaut rien, je suis votre serviteur, & je vais au
Conseil.»
Reinette invita promptement Lumineuse, Prévoyante & Prudente. Elles
arriverent. «Vous avez bien fait de nous appeller, lui dit tout bas la
Fée Prudente. Quant à moi, mon avis vous est interdit; mais ma présence
vous garantira d’une partie des piéges que pourroient vous tendre mes
anciennes.» Reinette leur exposa la situation où le Prince son époux &
elle se trouvoient. Lumineuse aussi-tôt donna vingt projets, que
Prévoyante détruisoit à mesure que sa compagne les exposoit. Reinette
expliqua humblement ceux de son mari. Prévoyante se mit à sourire, & lui
fit une longue énumération de tout ce qu’il ne falloit pas qu’il fît. Le
Prince arriva, les écouta, se tenoit les côtes de rire, & partit pour ne
suivre que son avis. Les trois Fées se retirerent en lui souhaitant bien
du succès.
Pendant l’espace d’une année tout alloit assez bien; mais un jour, en
entrant dans l’appartement de Régentine, on la trouva disparue. Peu de
jours avant, Reinette avoit mis au monde un Prince & une Princesse. Elle
n’étoit pas encore éveillée, le Prince défendit qu’on lui annonçât cette
nouvelle avant qu’on eût fait toutes les recherches possibles. Elles
furent vaines. On ne put sçavoir ce que Régentine étoit devenue. Enfin
il fallut bien en instruire ses filles. Elles furent dans un desespoir
si violent qu’elles penserent en perdre la vie. Cet événement redoubla
la mélancolie dans laquelle Céleste étoit depuis long-temps tombée.
Colibri faisoit ce qu’il pouvoit pour la distraire, & n’y put réussir.
«Vous êtes une singuliere femme, lui disoit-il quelquefois; vous avez
tout à souhait; vous n’avez pas une fantaisie qui ne soit sur le champ
satisfaite; vous ne formez pas un desir, qui ne devienne une réalité; je
n’ai d’yeux que pour vous; je fais vos volontés du matin au soir, & vous
ne vous trouvez pas heureuse. Que vous faut-il donc?--Je n’en sçais
rien, répondit-elle; mais je m’ennuie.»
Reinette fut aussi vivement touchée que Céleste de la perte de sa mere;
mais son caractére n’étant pas le même, la douleur produisit sur elle
des effets différents. «Je suis mere aussi, se disoit-elle; il faut que
je me conserve pour élever mes enfants: mon mari est à la tête des Etats
de ma mere; il est surchargé d’affaires; sans vouloir m’en mêler au-delà
de ce qu’il jugera à propos, voyons si je ne peux pas lui être utile.
Par exemple, visitons la veuve & l’orphelin, voyons si le pauvre dans sa
chaumiere n’est point abandonné! J’ai des peines, consolons ceux qui en
ont plus que moi. Le soir, je rentrerai le cœur plein de joie du bien
que j’aurai répandu autour de moi, & je me trouverai heureuse. Alors le
Prince mon époux verra mon visage toujours serein & gai; j’emploierai
mes talents à le délasser des affaires, & il me verra chaque jour avec
un nouveau plaisir. Je vois bien que je ne dois plus compter sur la
protection des Fées. Rendons-nous heureuses par nous-mêmes & sans le
secours des autres.»
Reinette mit à profit ses réflexions. Elle suivit son plan exactement.
Elle eut bientôt sujet de s’en applaudir.
Le Prince Songecreux, dont les Etats n’étoient séparés de ceux de
Régentine que par une petite riviere qui en bornoit les limites, trouva
un jour en feuilletant dans ses archives, que son arriere-bisaïeul avoit
été possesseur de l’apanage dont jouissoit Reinette. Il trouvoit bien la
cession qui en avoit été faite en bonne forme; mais il prétendoit
qu’elle ne donnoit pas le droit à Régentine d’en disposer en faveur d’un
gendre, & qu’il devoit lui revenir après elle, faute d’enfants mâles. Il
dépêcha un Ambassadeur à Pacifique pour lui signifier ses prétentions.
Pacifique ne laissa pas que d’en être alarmé. Il examina tous les titres
de Régentine, & trouva qu’en effet elle avoit disposé en sa faveur un
peu legerement de son héritage. Reinette lui représenta cependant que
comme régent & comme gendre, il ne pouvoit se dispenser de défendre les
droits de sa mere, & qu’il falloit promptement mettre tout le pays sous
les armes & garnir les frontieres. L’avis du Conseil fut au contraire
d’éluder la question, & de répondre qu’il seroit temps de l’examiner
quand l’héritage seroit vacant. Régentine existoit; elle pouvoit revenir
d’un moment à l’autre; enfin, ce n’étoit pas le moment d’écouter de
telles prétentions, ni de les disputer. Cet avis pouvoit être le plus
prudent, il plaisoit même assez à Pacifique; mais la vanité de Reinette
fut blessée qu’on osât mettre en question le pouvoir & les droits de sa
mere. Les Ambassadeurs furent renvoyés & la guerre défensive résolue.
EMILIE.
Sera-t-elle bientôt finie la guerre, Maman; je ne l’aime pas, car je n’y
entens rien.
LA MERE.
Je m’en doute, aussi je veux vous en épargner les détails.
EMILIE.
Mais Maman, pourquoi Reinette ne consulta-t-elle pas Prudente avant de
faire la guerre?
LA MERE.
Vous avez raison; elle auroit d’autant mieux fait, qu’il n’est pas sage
de prendre un parti dans le premier mouvement du ressentiment. Enfin,
elle négligea cette sage précaution, & tout fut en armes. Songecreux
arriva en personne pour attaquer Pacifique dans ses Etats; & comme vous
n’aimez pas les détails, vous sçaurez seulement, qu’après s’être bien
défendu, toujours battu & poussé de poste en poste, Pacifique fut fait
prisonnier & ses troupes dispersées. Songecreux resta vainqueur,
s’empara des Etats de Régentine par droit de conquête, & Reinette fut
obligée de fuir chez sa sœur avec ses deux enfants, sans biens & sans
moyen de racheter son mari. Sa désolation dans le premier instant fut
extrême. Elle se repentit d’avoir déterminé son mari à faire la guerre;
mais il étoit trop tard; elle sentit que de vains regrets ne remédient à
rien. Elle avoit emporté avec elle toutes ses pierreries & ses diamants.
Elle les vendit pour payer la rançon de son mari. Colibri & Céleste
reçurent Pacifique, & lui offrirent, ainsi qu’ils avoient fait à
Reinette, tout ce qui étoit en leur pouvoir. Pacifique reçut leurs
offres avec reconnoissance, mais le malheur de se trouver à son âge
frustré de belles espérances lui donna un profond chagrin. Sans état,
sans revenu, chargé d’une femme & de deux enfants, cette situation
l’affecta si vivement, qu’elle changea tout-à-fait son caractére. Il
étoit sombre, inégal, inquiet, tout l’impatientoit & lui donnoit de
l’humeur; il grondoit sa femme, ses enfants: enfin, il devint
insupportable. Reinette, peu accoûtumée aux mauvais traitements &
bisarreries, gémissoit en secret d’un changement si funeste; mais comme
elle avoit un grand courage, elle n’opposa à ces mauvais traitements
qu’une patience inaltérable, de la douceur & de la fermeté. Voyant
combien elle étoit nécessaire à son mari & à ses enfants, elle fit taire
jusqu’à sa douleur secrette, & pour y parvenir elle mit en usage toutes
ses ressources; elle passoit sans cesse d’une occupation à une autre;
elle n’étoit jamais un instant à rien faire, & elle parvint à se faire
une maniere d’être agréable. Sa santé à la fin s’altéra, sans que son
courage en fût ébranlé. On la voyoit toujours avec un visage serein &
gai, & souvent elle parvenoit à tirer Pacifique de sa mélancolie.
«Qu’est-ce donc que les hommes, s’écrioit Colibri! Ma femme possede tout
ce que l’on imagine de plus nécessaire au bonheur; elle meurt d’ennui &
de chagrin; elle est maussade & insipide. Ma belle-sœur est accablée de
tous les revers possibles; elle est gaie & heureuse, & sa conversation
enchante; on ne la quitte qu’à regret. J’ai épousé la plus belle femme
de la terre; sa figure se perd tous les jours par sa faute. Reinette
étoit laide; sa santé est foible & se détruit, & plus elle prend
d’années, plus sa physionomie devient interessante. Ah! je n’y comprens
plus rien.»
Ces réflexions que faisoit Colibri, Céleste un beau matin les fit aussi.
Elle comprit par l’exemple de sa sœur que son desœuvrement & l’yvresse
où elle avoit été de sa belle figure, étoient la premiere cause de sa
tristesse. Elle s’avoua que depuis qu’on ne lui disoit plus qu’elle
étoit belle, on n’avoit plus rien à lui dire. Il lui vint dans l’esprit
qu’apparemment il valoit mieux être aimable que d’être belle; & elle
forma la résolution de se retirer de l’apathie où elle vivoit depuis si
long-temps. Elle demanda des Livres à sa sœur, & lui communiqua son
projet. Reinette en fut enchantée & voulut l’aider dans sa reforme. Un
événement qui fut le premier malheur réel que Céleste eût essuyé, acheva
de la faire rentrer en elle-même; car jusques-là elle avoit un peu
confondu les contrariétés indispensables dans la vie, avec les malheurs.
Le Prince Colibri fut tué à la chasse, d’un coup de fusil. Céleste fut
au desespoir de la mort de son mari. Ce malheur touchoit de très-près
Reinette & Pacifique, & par plus d’une raison. Quel alloit être leur
asyle? Céleste n’avoit point d’enfants & le pere de Colibri rentroit
dans tous les droits dont il s’étoit dépouillé volontairement en mariant
son fils. Reinette instruite par l’expérience & par le malheur, ne
manqua pas cette fois d’appeller la Fée Prudente à son secours. Elle
arriva. «Je suis contente, lui dit-elle, de la maniere dont vous vous
êtes tirée de vos épreuves, & dont vous avez réparé vos fautes. Vos
malheurs finiront bientôt. Il ne faut plus que perfectionner votre
ouvrage, en rendant à votre sœur le service de la soûtenir dans le
découragement qui s’emparera d’elle plus d’une fois avant d’embrasser
une vie aussi utile & aussi occupée que la vôtre.--Et ma mere, s’écria
Reinette? Madame par pitié, donnez-m’en des nouvelles; je ne cesse de la
pleurer.--Votre mere existe, & vous la reverrez bientôt, répondit la
Fée.--Et ses Etats... continua tristement Reinette; elle les a perdus
par ma faute!--Ne veuillez point pénétrer dans l’avenir, reprit
Prudente; soyez plus circonspecte & espérez la récompense de votre
mérite.--Et bien, je me tais, dit Reinette; mais que devons-nous faire
ma sœur & moi? Quelle conduite devons-nous tenir?--La plus simple est
toujours la meilleure, répondit la Fée; notifiez la mort du Prince à son
pere, & attendez. Mais vous devez bannir toute crainte, je serai
désormais toujours à vos côtés, & vous n’agirez plus qu’inspirée par
moi. Je vous quitte pour vaquer à d’autres affaires; mais je ne vous
perdrai point de vue. Voici trois présents que je vous fais,
servez-vous-en à propos. Quand vous vous trouverez embarrassée, vous
casserez cette noisette, & vous suivrez la premiere pensée qui vous
viendra dès qu’elle sera ouverte; ensuite vous en remettrez les morceaux
dans votre poche, ils se reprendront tout seuls, & à chaque nouvel
embarras, vous la casserez de nouveau. Voici un flacon qui renferme une
liqueur qui a la vertu de rendre la beauté, vous en ferez l’usage qu’il
vous plaira. Ce Livre-cy est le plus précieux de mes dons, dit-elle, en
tirant de sa poche un petit Livre bleu dont les feuillets étoient
blancs. Vous êtes jeune encore, & il vous reste bien des choses à
connoître. Ecrivez-y chaque jour vos réflexions, sur tout ce qui vous
sera arrivé & sur ce que vous avez à faire le lendemain, mettez-le sous
votre oreiller, en vous éveillant vous y trouverez mes réponses. Adieu,
profitez & ne vous découragez pas.»
Reinette remercia beaucoup la Fée, mit ses présents dans sa poche, &
courut chez sa sœur pour lui faire part des conseils de Prudente. Au
moment d’entrer dans son appartement, elle pensa qu’elle n’avoit point
demandé, si elle pouvoit lui parler de sa mere & des présents que la Fée
lui avoit faits; elle se trouva fort embarrassée, & elle cassa sa
noisette. Elle y trouva un billet où il étoit écrit: _De votre mere
seulement._ «C’est bon, dit-elle en elle-même; ce sera un moyen pour
hâter le changement de ma sœur.» Elle remit les morceaux de sa noisette
dans sa poche. Elle lui annonça en effet que sa mere se réveilleroit
aussi-tôt qu’elle se seroit corrigée des petits défauts contractés dans
l’opulence & dans l’oisiveté, & elle parvint en même temps à calmer sa
grande douleur, en lui montrant toujours le retour de sa mere attaché
aux efforts qu’elle feroit sur elle-même.
On se hâta de faire part de la mort de Colibri à son pere. Ce bon
vieillard s’étoit retiré dans une petite Terre, où il vivoit
paisiblement avec quelques Gentilshommes de son voisinage. Il reçut
cette nouvelle avec les démonstrations de la plus vive douleur. Celui
qui avoit été chargé de la lui annoncer, lui dit, que Céleste attendoit
ses ordres. Il rêva un moment, ensuite il dit: «Mon bien est bien à moi,
j’en peux faire ce que je veux; dites à Céleste, au Prince Pacifique & à
Reinette de venir me voir, je leur ferai connoître mes intentions.»
Plusieurs jours se passerent pendant lesquels Céleste, aidée des
conseils de sa sœur, fit des progrès rapides; mais la perte qu’elle
avoit faite se représentoit toujours à elle avec amertume, & sa douleur
détruisoit sensiblement sa figure. La premiere idée de Reinette fut de
lui donner son flacon, mais se rappellant que sa beauté avoit été cause
des défauts qui l’avoient rendue si malheureuse, elle remit à un autre
temps à en faire usage.
Elles se préparerent avec le Prince Pacifique à aller rendre visite au
Prince Tout-Rond. En arrivant chez lui, on leur dit que l’on doutoit
qu’il pût les recevoir, parce que n’ayant pas de portrait du défunt, il
étoit occupé à écrire dans le pays de Colibri, pour qu’on lui en envoyât
un qui ressemblât à son fils quand il étoit sous cette forme, & il avoit
défendu qu’on l’interrompît tant qu’il écriroit. Reinette demanda s’il
étoit long-temps ordinairement dans son cabinet, on répondit qu’il
n’étoit guere plus de vingt-quatre heures à écrire une Lettre.
Pacifique, à qui cette visite repugnoit beaucoup, fut d’avis de s’en
aller. Céleste & Reinette lui représenterent que le bon-homme pourroit
en être blessé. Pacifique insista. Reinette passa dans un cabinet pour
consulter sa noisette. Elle la cassa; il en sortit un charmant Colibri.
Reinette aussi-tôt rentra, & pria un Valet de chambre de présenter cet
oiseau de sa part à son maître. Il n’hésita pas de lui obéir, bien sûr
du plaisir qu’il alloit lui faire. Céleste & Pacifique ne comprenoient
pas où Reinette avoit pris ce Colibri. Elle leur dit que c’étoit un
présent que venoit de lui faire la Fée Prudente.
Le Prince & les deux Princesses furent bientôt admis en la présence du
beau-pere de Céleste. Il combla Reinette de remerciments. «Vous m’avez
rendu un grand service, lui dit-il, car je ne suis pas grand écrivain;
ce n’est pas que je n’aye écrit comme un autre; mais, ma foi, il y a
temps pour tout.» Après cette belle harangue, il embrassa sa
belle-fille, & se mit en frais pour la consoler; puis il passa avec
Pacifique dans son cabinet: ils furent environ une heure ensemble
pendant laquelle Céleste & Reinette ne laisserent pas que d’être fort en
peine du motif de cette conversation. Enfin, elle finit. Ils revinrent.
«J’ai voulu sçavoir, dit le bon-homme, ce que le Prince Pacifique avoit
dans l’ame; je suis content de lui, & comme je n’ai plus d’enfant, je
l’adopte, & je le fais mon héritier. Dès aujourd’hui il peut entrer en
jouissance de mes Etats; je lui remets tous mes droits, tels que je les
avois cédés à mon fils; je ne me réserve que mon petit canton de terre.
Mais j’y mets cependant la condition qu’il fera un sort convenable à la
veuve du Prince Colibri, dit-il à Céleste.--Fixez-le vous-même, Madame,
je m’en rapporte à vous, répondit Pacifique; je n’ai aucun droit au
bienfait que je reçois; je serai trop content de ce qui me
restera.--Prince, répondit Céleste, ce sera ma sœur qui me guidera sur
la demande que j’aurai à vous faire...» Elle alloit continuer, mais un
grand bruit qu’on entendit tout-à-coup l’interrompit. Une musique
céleste se fit entendre, & l’on vit descendre du ciel un palais de
crystal avec des portes de rubis & d’émeraudes. «Quel diable de train
est-ce là, s’écria le Prince Tout-Rond? Est-ce encore quelque Fée qui
vient faire des siennes, elles ne me laisseront jamais en repos?
Mesdames, c’est à vous sans doute à qui elles en veulent, je vais
m’enfermer dans mon cabinet avec mon charmant Colibri, & quand elles
seront parties, vous n’avez qu’à me faire appeller; il y a long-temps
que je ne me mêle plus des affaires des Grands.--Je vous demande la
permission de vous suivre, Prince, lui dit Pacifique, je ne suis guere
plus curieux que vous de la conversation de ces Magiciennes.--A la bonne
heure, reprit le vieillard, mais partons.»
Dès qu’ils furent sortis du salon, le palais, qui s’étoit placé dans la
cour, s’ouvrit; & les trois Fées, Lumineuse, Prévoyante & Prudente en
sortirent. «Où sont les Princes, demanderent-elles?» Les Princesses
n’osoient répondre. «Point tant de façons», dit Prévoyante en frapant de
sa baguette le cabinet où ils s’étoient retirés. La porte s’ouvrit.
«Nous venons, dit la Fée, vous donner un bon avis, Prince. Nous
approuvons fort le don que vous faites de vos Etats au Prince Pacifique,
dit-elle au beau-pere de Céleste; mais gardez-vous de le publier; les
succès de Songecreux pourroient l’engager à s’emparer aussi de vos
Etats, s’il vous voyoit y renoncer. Il faut tenir vos dispositions
secrettes. Il faut retourner prendre la place de votre fils. Pacifique
gouvernera en effet; mais il gouvernera en votre nom jusqu’à ce que vous
n’ayez plus rien à redouter de Songecreux.--L’avis est bon, dit le
vieillard, je n’en disconviens pas; mais quand n’aurons-nous plus rien à
redouter de Songecreux?--Quand il plaira à Céleste, dit la Fée
Lumineuse, voilà tout ce qu’il nous est permis de vous annoncer.--Moi,
s’écria-t-elle, & comment cela dépend-il de moi?--Oh qu’oui reprit
Tout-Rond, attendez-vous qu’elles répondent à cela? Allons, allons, il
faut prendre son parti, & faire comme elles l’entendent. Mais, Mesdames,
entre vous trois, ne pourriez-vous pas me rendre un service?...--Il est
rendu, se hâta de répondre la Fée Lumineuse, qui avoit pénétré la
demande qu’il vouloit leur faire.--Oh parbleu! Je vous défie, Madame
Lumineuse, avec tout votre esprit, de deviner ce que je voulois
dire.--Vous vouliez, lui dit-elle, nous demander de faire parler
Colibri; il répondra désormais à toutes les questions que vous lui
ferez, toutes les fois que vous le tiendrez sur le doigt, & que vous le
regarderez fixement; mais il ne sera entendu que de vous, & il ne
parlera jamais que vous ne l’interrogiez.--Bravo, répondit le bon-homme,
c’est encore mieux que je ne demandois. Vivent les Fées! C’est un
plaisir d’avoir à faire à elles. Mais voyons cependant si vous ne
m’attrapez pas.» Il prit le petit Colibri sur son doigt, & lui demanda
quelque chose à l’oreille, puis le regarda fixement, ce qui fit venir
les larmes aux yeux de Céleste. «Il parle comme un Oracle, s’écria-t-il!
Eh bien, Mesdames, vous dites donc...--Je dis, reprit Prudente, que vous
perdez le temps en paroles inutiles. Partez, retournez dans vos Etats,
abandonnez cette bicoque...--Bicoque vous-même, reprit Tout-Rond;
pourquoi injuriez-vous ma maison, Madame? je la quitte avec peine, &
puis je n’aime point à voyager.--Ne faut-il pas aussi vous en épargner
la peine, reprit Prévoyante? Allez vous coucher, & levez-vous demain de
bonne heure, car vous aurez plus d’une affaire.--Je ne demande pas
mieux, reprit-il encore, mais je suis en peine des Princesses & de
Pacifique; je n’ai d’appartement ici que pour moi, &...--Vous devenez
modeste ou vilain, dit Prévoyante en l’interrompant; où donne cette
porte que voilà au fond de votre cabinet?--Pardieu, dit-il, c’est ma
garderobe, prétendez-vous les coucher là?--Vous ne nous en imposez pas,
reprit Prévoyante.» En disant cela, elle frapa la porte de sa baguette;
la porte s’ouvrit, & l’on vit un magnifique appartement destiné à
Reinette & à son mari. De-là on passa dans un autre plus petit, & décoré
suivant l’étiquette des veuves, ce qui désignoit que Céleste devoit
l’occuper. «Vous avez très-bien fait d’y pourvoir, Mesdames, dit le
bon-homme, en admirant les appartements; tant que vous ne ferez que de
ces tours-là, vous serez les bien venues. Si vous voulez aussi vous
mêler du souper, je crois qu’il n’y aura pas grand mal, & alors je vous
proposerai sans façon...--Et où est la sale à manger, demanda
Prudente?--La sale à manger, dit-il, partout où je me trouve quand j’ai
faim. Ici par exemple!» Aussi-tôt une table somptueusement servie
descendit du plafond, & l’on se mit à table. Céleste paroissoit seule
insensible à toutes ces merveilles. Elle regardoit les larmes aux yeux
le petit Colibri que son beau-pere tenoit toujours sur son doigt. La Fée
Lumineuse consulta ses compagnes pour sçavoir si elles ne tâcheroient
pas par quelques charmes d’abréger le terme de ses regrets, & il fut
résolu qu’on en donneroit le pouvoir à Reinette, dont Prudente guidoit
toutes les actions.