dans son appartement, se coucha, & le lendemain en se réveillant, ils se
trouverent tous transportés dans le palais de Céleste. Tout rentra dans
l’ordre ordinaire. Pacifique se mit à gouverner; le bon vieillard
causoit toute la journée avec son Colibri. Reinette reprit ses
occupations, & Céleste fit tous ses efforts pour l’imiter. Elle
consultoit toujours sa sœur; celle-ci consultoit son Livre bleu & sa
noisette, & tout alloit le mieux du monde. La paix & l’union regnoient
entre eux. Céleste finit par se trouver heureuse. Tous les soirs on
chantoit en chorus:
Où peut-on être mieux
Qu’au sein de sa famille?
Une année se passa ainsi sans qu’il arrivât rien de remarquable. Un jour
où ils étoient tous rassemblés, on leur annonça la visite de Songecreux.
Cela les fit trembler. Il fallut pourtant bien le recevoir. La curiosité
l’attiroit, & il ne le cacha pas. Il avoit tant entendu parler du
bonheur de cette famille & du mérite de celle qu’il avoit dépouillée de
son héritage, qu’il voulut en juger par lui-même. Il se fit accompagner
par un de ses neveux, qui étoit un jeune Prince d’une beauté parfaite;
aussi on l’appelloit Phénix. La réception qu’on leur fit, fut assez
froide. Le jeune Prince trouva Céleste fort au-dessous de la réputation
de sa beauté, mais beaucoup plus aimable qu’on ne le lui avoit dit.
De retour chez son oncle, il ne parloit que de la _Famille heureuse_;
c’est le nom qu’on lui donnoit à vingt lieues à la ronde. «Mon oncle,
disoit Phénix, avez-vous remarqué ces deux sœurs? Et Céleste, quelle
modestie dans ses regards!--Ne m’interrompez pas, je songe... répondoit
Songecreux.--Et à quoi songez-vous, mon oncle?--A ce qui me plaît, mon
neveu.» Songecreux fut trois mois entiers à songer tout seul à ce qui
lui plaisoit sans jamais en faire part à personne. Pendant ce temps,
Phénix alloit fréquemment faire sa cour aux Princesses; il les trouvoit
toujours occupées & toujours plus aimables. Il prit pour Céleste un goût
si vif, qu’il vint un jour interrompre les rêveries de son oncle; il se
jetta à ses genoux, & lui avoua qu’il ne pouvoit plus vivre sans épouser
Céleste. «Parbleu, lui répondit Songecreux, tu aurois bien dû me le dire
plutôt: il y a trois mois que je songe comment je pourrois faire pour
réparer le mal que j’ai fait à toute cette famille, sans leur avouer que
j’ai eu tort, & je ne trouvois rien. Mais voilà l’arrangement tout fait:
tu épouseras Céleste; je te donne mes Etats, après moi s’entend, & je
rens à Reinette & à Pacifique pour présent de noces ce que je leur ai
pris.» Phénix fut dans un transport de joie difficile à rendre. «Je vous
tiens quitte des remerciments, lui dit son oncle, allez-vous-en trouver
votre céleste épouse, & laissez-moi, il faut que je me remette à
songer.--Et pourquoi faire, mon oncle?--Belle demande! Et le contrat &
la noce? Laissez-moi songer, vous dis-je, & partez.» Phénix ne se le fit
pas dire deux fois. Il s’adressa au Prince Pacifique, & lui dit les
intentions de Songecreux, en le priant de lui être favorable auprès de
Céleste. Reinette, qui vit dans cette proposition l’accomplissement de
tout ce qu’avoit annoncé Prudente, pressa sa sœur d’accepter la main de
Phénix. On consulta cependant son beau-pere, qui répondit: «Eh! mais,
qu’est-ce qu’on prétend donc que je devienne moi? Est-ce que je resterai
tout seul ici?--Il ne tiendra qu’à vous, lui dit Reinette, de venir
demeurer avec nous.--Parbleu, Princesse, vous n’en serez pas dédite; à
ce compte, je consens à tout.»
Dès que le mariage fut public, Songecreux vint lui-même chercher
Reinette & Pacifique pour les remettre en possession de leurs biens, ce
qui se fit avec la plus grande solemnité. Reinette ne fut pas plutôt
dans son palais qu’elle courut avec Céleste à l’appartement de leur
mere. Elles entrerent en tremblant dans le boudoir où elle s’étoit
endormie, & dont elle avoit disparu. Reinette, plus vive que sa sœur,
entra la premiere, & jetta un cri, en voyant sa mere qui se réveilla en
sursaut au bruit qu’elle fit. On peut plus aisément se représenter que
d’écrire les transports de joie des deux Princesses & de Régentine. Les
Princes furent appellés. Le bruit du retour de Régentine se répandit
bientôt, & la satisfaction devint générale. Régentine donna son
consentement au mariage de Céleste. Elle apprit l’heureux changement qui
s’étoit fait dans son caractére & dans sa façon de penser, & pensa en
mourir de plaisir. Reinette fit présent à sa sœur de son flacon de
beauté; mais elle dédaigna d’en faire usage, bien sûre par son
expérience que la beauté ne rendoit point heureuse.
Les Fées assisterent aux noces de Céleste, & l’on chanta un hymne en
l’honneur de Prudente & de Prévoyante. Céleste convint, & promit de ne
jamais oublier, que la beauté ne l’avoit jamais rendue heureuse, qu’elle
avoit été au contraire un obstacle à son bonheur, & qu’elle n’avoit joui
d’une satisfaction sans nuage que depuis qu’elle avoit contracté
l’habitude de faire succéder sans cesse une occupation à une autre.
Depuis cet événement, ils ont tous vécu heureux. Les Fées fixerent les
limites des Etats de Régentine, de Songecreux & du pere de Colibri; ils
furent entourés d’une riviere profonde. Ce pays est inaccessible à tous
ceux qui ne sont pas aussi vertueux que ses habitants. Ce qui fait que
depuis on l’a toujours appellé _l’Isle heureuse_.
* * * * *
LA MERE.
Eh bien! comment trouvez-vous cette histoire?
EMILIE.
Elle m’a fort amusée, Maman; je voudrois bien ressembler à Reinette.
LA MERE.
Vous sçavez ce qu’il faut pour cela?
EMILIE.
Oui, Maman, je la lirai encore, n’est-ce pas?
LA MERE.
Quand il vous plaira.
EMILIE.
Il y a bien des choses que je vous prierai de m’expliquer.
LA MERE.
Volontiers. Mais ce sera pour un autre jour.
DOUZIEME CONVERSATION.
EMILIE.
Que ferons-nous aujourd’hui, Maman?
LA MERE.
Ce que vous voudrez. Voyez ce que vous voulez faire; vous avez bien
rempli vos devoirs, je vous laisse maîtresse de choisir vos occupations
pour le reste de la journée.
EMILIE.
Vous êtes bien bonne, ma chere Maman! Eh bien, il faut si vous voulez...
ou bien je voudrois... Oh non, non, tenez, Maman, causons, cela vaudra
mieux.
LA MERE.
Cela vaudra mieux que quoi?...
EMILIE.
Que tout ce qui me passoit par la tête. Mais, Maman, si vous voulez,
puisque vous êtes contente de moi, j’aime mieux causer. Il y a près de
huit jours au moins, Maman, que nous n’avons parlé ensemble.
LA MERE.
Je croyois que nous causions ensemble tous les matins.
EMILIE.
Ah! oui, mais c’est à déjeûner ou en étudiant; mais faire la
conversation comme une Dame, il y a bien long-temps.
LA MERE.
Cela est vrai. Eh bien, je vous écoute, avez-vous bien des choses à me
dire?
EMILIE.
Oui, Maman, mais commencez.
LA MERE.
Volontiers! Par exemple, il me passe aussi une idée par la tête; rendez
moi un peu compte de tout ce qui vous est arrivé, & de la maniere dont
vous avez passé votre temps depuis notre derniere conversation.
EMILIE.
Ah! voyons. Premierement, ma chere Maman... faut-il parler de mes
devoirs?
LA MERE.
S’ils vous ont fait faire quelques réflexions nouvelles depuis que nous
en avons parlé à la bonne heure.
EMILIE.
Non. Ainsi je dirai seulement que Lundi dernier nous sommes sorties
ensemble.
LA MERE.
Et où avons-nous été, je ne m’en souviens pas trop?
EMILIE.
Comment, Maman, vous ne vous en souvenez pas? je m’en souviens bien,
moi; nous avons été acheter de la soie pour faire de la tapisserie, &
nous avons trouvé une Dame qui étoit si impertinente; vous sçavez bien
Maman, cette Dame qui étoit dans la boutique.
LA MERE.
Ah! oui vraiment, je me la rappelle; mais j’avois oublié & la Dame & son
impertinence.
EMILIE.
Elle avoit pourtant grand tort.
LA MERE.
C’est pour cela que j’ai été si pressée de l’oublier, d’autant qu’elle a
été très-fâchée de l’impertinence qu’elle m’a faite.
EMILIE.
Je le crois.
LA MERE.
Vous avez donc senti qu’elle avoit eu tort.
EMILIE.
Oui Maman!
LA MERE.
Et en quoi?
EMILIE.
Mais parce qu’elle est entrée dans cette boutique comme une folle,
qu’elle a voulu prendre votre chaise en vous faisant ranger, & sans
seulement faire la révérence, comme si vous étiez une Femme de chambre.
LA MERE.
Si j’avois été une Femme de chambre, elle n’auroit donc pas eu tort?
EMILIE.
Non Maman!
LA MERE.
Vous vous trompez, Emilie. Sa Femme de chambre n’auroit pas eu le droit
de lui résister comme moi; mais la Dame auroit eu tout autant de tort.
EMILIE.
Comment cela, Maman?
LA MERE.
En se conduisant comme elle l’a fait, elle étoit impertinente avec moi,
elle auroit seulement été impolie avec une Femme de chambre; & il ne
faut être impolie avec personne. Voilà précisément en quoi consiste la
faute que son étourderie lui a fait faire.
EMILIE.
Voilà donc pourquoi, Maman, vous me dites toujours de faire la révérence
à tout le monde.
LA MERE.
Sans doute; il faut s’accoûtumer de bonne heure à cette politesse
générale, qui n’est jamais déplacée & qui n’a rien de faux.
EMILIE.
Est-ce que la politesse est de la fausseté?
LA MERE.
Quand elle est exagérée, quand elle est outrée, elle en a l’air.
EMILIE.
Qu’est-ce que c’est que la politesse, Maman? Car c’est une de ces choses
que j’entens à-peu-près & que je voudrois bien sçavoir tout-à-fait.
LA MERE.
La politesse est une expression douce & volontaire des sentiments
d’estime & de bienveillance que nous éprouvons. Elle se marque par le
maintien, ou par les paroles. Elle est quelquefois aussi une simple
marque d’égards.
EMILIE.
C’est quand on fait la révérence à ceux devant qui on passe sans les
connoître qu’elle est une marque d’égards, n’est-ce pas, Maman?
LA MERE.
Oui précisément. Celle-là est sans conséquence, & il vaut mieux la
prodiguer que d’y manquer.
EMILIE.
Et l’autre?
LA MERE.
Celle qui se marque par les propos affables, ou par ce qu’on appelle
compliment d’usage, demande plus de distinction, pour ne pas passer les
bornes de la droiture. Je vous les ferai faire à mesure que l’occasion
s’en présentera.
EMILIE.
Pourquoi pas à présent, ma chere Maman?
LA MERE.
C’est que les maximes générales sont presque toujours fausses ou
sujettes à tant d’exceptions, qu’il vaut bien mieux attendre le moment
où l’exemple se présentera.
EMILIE.
Oui? Eh bien, parlons d’autre chose, Maman, je suis bien aise d’être au
monde!
LA MERE.
Et pourquoi?
EMILIE.
C’est que c’est joli tout ce qu’on voit. Et puis, il y a des moments où
je suis si heureuse! si heureuse! Hier, par exemple, cette Comédie où
vous m’avez menée, cette petite Demoiselle qu’on avoit renvoyée; elle
étoit bien affligée, elle pleuroit; mais aussi quand je l’ai vu revenir,
cela m’a fait tant de plaisir!... Comment est-ce qu’elle s’appelle?
LA MERE.
Nanine.
EMILIE.
Oui, Nanine! Pourquoi donc est-ce qu’on l’avoit renvoyée?
LA MERE.
C’est qu’on avoit dit du mal d’elle à son maître, & il l’avoit cru.
EMILIE.
Mais il avoit tort! Pourquoi ne lui demandoit-il pas si cela étoit vrai?
Moi si j’avois été à la place de ce Monsieur, je lui aurois dit:
Mademoiselle, on m’a dit... mais qu’est-ce qu’on lui avoit donc dit, je
ne sçais plus?
LA MERE.
Son maître lui avoit donné de l’argent; elle l’envoyoit en cachette à
son pere, & l’on l’avoit accusée de l’avoir donné à un autre.
EMILIE.
Eh bien! je lui aurois demandé si cela étoit vrai.
LA MERE.
Vous auriez mieux fait. Mais son maître étoit piqué de ce qu’elle avoit
manqué de confiance en lui, & il n’écoutoit que son ressentiment.
EMILIE.
Mais elle faisoit bien d’envoyer son argent à son pere; on ne devoit pas
la punir.
LA MERE.
Certainement. Voyons un peu, quelles réflexions ferons-nous sur tout
cela?
EMILIE.
Oh, je ne sçais pas, tout cela m’embrouille! Aidez-moi, Maman, s’il vous
plaît!
LA MERE.
Il me semble que nous pouvons conclure qu’en général il y a un grand
danger à ne pas donner sa confiance entiere à ceux qui veulent bien nous
diriger & nous guider.
EMILIE.
Oui, cela est vrai.
LA MERE.
Que l’on est très-blamable de suivre son premier mouvement de colere ou
de ressentiment, parce qu’on court le risque de faire des injustices
comme le Comte d’Olban.
EMILIE.
Cela est encore vrai. Ah! est-ce qu’il s’appelle d’Olban, ce Monsieur?
LA MERE.
Oui. Et qu’enfin celui qui n’a rien à se reprocher peut se consoler
comme Nanine des injustices qu’il essuie, parce que tôt ou tard la
vérité se découvre, & qu’on rend justice à qui il appartient.
EMILIE.
Oui... Maman, c’est bien commode, la vérité.
LA MERE.
Oui, pour celui qui ne s’en écarte pas, il n’a qu’à se tenir tranquille.
Et le mensonge, la calomnie, la fausseté sont en revanche bien
incommodes & bien fatiguants pour ceux qui s’y laissent entraîner. Il
faut qu’ils travaillent sans cesse à cacher leur duplicité, qu’ils
craignent toujours d’être découverts; qu’ils se tourmentent, & tout cela
fort inutilement, car avec le temps ils le seront certainement.
EMILIE.
Oh! pour moi, je dirai toujours vrai, car je n’aime pas à être
tourmentée. Tenez, Maman; quand j’ai tort, je suis si mal à mon aise, &
je serois bien pis si je mentois. Oh! mon Dieu, je me cacherois comme
cela avec mes deux mains sur mon visage; je crois que je n’oserois plus
jamais me montrer.
LA MERE.
Vous avez raison; car il y a des fautes qui ne s’oublient pas, & le
mensonge est du nombre. Celui qui s’en est rendu coupable perd l’estime
& la confiance des hommes, & l’on ne s’en releve jamais. C’est un vice
bas & avilissant.
EMILIE.
Mais à propos, Maman, vous sçavez bien ce que vous m’avez promis.
LA MERE.
Quoi?
EMILIE.
L’extrait de ce Livre pour apprendre par cœur. Vous l’avez oublié, moi
je m’en souviens bien.
LA MERE.
Je ne l’ai point oublié, car je l’ai dans ma poche; mais j’attendois que
vous vous en souvinssiez.
EMILIE.
Ah, ma chere Maman, que vous êtes bonne! Allez-vous me le donner?
LA MERE.
Oui, je serai bien aise que nous le lisions ensemble. Le voici, lisez.
EMILIE.
Voyons.
EXTRAIT des Principes moraux.
«Qu’il est doux d’exister, de penser, de sentir. J’existerai pour obéir
à l’Auteur de la Nature. Je penserai pour connoître la vérité. Je
sentirai pour aimer la vertu.
«Je ferai le bien, parce qu’il est agréable à faire. Je laisserai le
mal, parce qu’il remplit le cœur d’horreur & d’amertume.
«J’ouvrirai le matin mon cœur à la joie de pouvoir faire le bien; je me
livrerai le soir au sommeil avec la satisfaction d’avoir vécu dans
l’innocence. Je travaillerai le lendemain à faire le bien que je n’aurai
pas fait la veille.
«Je jouirai de tous les biens de la vie sans orgueil & sans injustice.
Je me passerai de tout ce que je n’ai point, sans humeur & sans murmure.
«O vérité, sois la lumiere de mon esprit! O vertu, sois la seule
nourriture de mon ame! O bienveillance, amour, gratitude, amitié, soyez
les plus douces occupations de ma vie!
«J’aimerai les hommes, parce qu’ils sont mes semblables. J’embellirai
mon existence de celle des autres. J’étendrai ma bienveillance sur tout
ce qui existe, afin que mon cœur soit toujours rempli de la douceur
d’aimer & d’être utile.
«S’il est vrai que les hommes soient plus méchants qu’ils n’étoient, je
ferai de l’indulgence & de la douceur mes compagnes ordinaires, afin de
n’être pas malheureuse des vices & des défauts des autres.
«Je serai heureuse du bonheur d’autrui, parce que je le sçaurai dans
l’aisance. Je plaindrai le malheureux que je ne puis secourir; je
partagerai ses peines, parce qu’il en sera d’autant soulagé. J’oublierai
le méchant & ses actions, parce qu’il faudroit le haïr.
«Je ne vivrai que pour aimer ce qui est bon & aimable. Je fermerai mon
cœur au poison de la haine & de l’envie, afin qu’il n’en soit pas
corrompu. Je souffrirai les injustices des autres sans me plaindre,
parce qu’ils sont assez punis d’être méchants.
«Je serai douce & sensible dans le bonheur, afin d’en être digne. Je
serai patiente & courageuse dans le malheur, afin de le vaincre.
«Je ne murmurerai pas des événements de la vie, parce que je n’en
connois ni la cause, ni le but. Je regarderai l’immensité de l’univers &
ses abysmes, afin de me guérir de l’orgueil de me croire quelque chose.
Je regarderai les soins de l’Auteur de la Nature pour la plus petite de
ses créatures, afin de ne me point croire abandonnée.
«J’emploierai mon loisir à contempler l’ordre & la magnificence de ses
ouvrages, afin d’avoir des sujets d’admirer & de me réjouir. Tous les
êtres sont faits pour obéir à sa loi, & ils ne trouvent leur bonheur que
dans leur obéissance. Je serai soumise à sa volonté, afin de remplir mon
heureuse destinée.
«J’admirerai les travaux & les vertus de l’homme, son courage, son
génie, & la sublimité de ses idées, & je serai aise d’être son
semblable. O homme, qui t’es dégradé par la bassesse du vice & des
mauvaises actions, que ton souvenir soit effacé de ma mémoire, afin que
je ne rougisse pas de mon être!
«O espérance, remplis mon cœur de la certitude de passer ma vie dans
l’innocence, afin que la paix de mon ame ne soit point altérée! Que mon
cœur n’éprouve jamais la lassitude de faire le bien! Je regarderai la
vie comme un bien passager que je rendrai sans regret, parce que je
l’aurai fait valoir de mon mieux, & que j’en aurai joui pour le bonheur
des autres & pour le mien. La vertu vaut mieux que la vie, parce qu’elle
rend l’homme heureux, & qu’il ne faut vivre que pour le bonheur des
autres & pour le sien.
«O toi, qui régles ma destinée, donne-moi beaucoup de devoirs à remplir,
afin que mon cœur ait beaucoup de sujets de satisfaction! Que plutôt je
cesse de vivre que de faire un crime! Que je ne sois jamais assez
misérable pour causer le malheur d’un être vivant!
«La fausseté sera loin de mon cœur! Le mensonge ne sera point dans ma
bouche, parce que je gagnerai à me montrer telle que je suis... &c.»
* * * * *
LA MERE.
Eh bien, comment trouvez-vous cela?
EMILIE.
Quoi! c’est déja fini? Mais il n’y a rien de nouveau là-dedans.
LA MERE.
Comment?
EMILIE.
Mais je sçais tout cela, Maman. C’est ce que nous disons tous les jours.
LA MERE.
Mais le dire ne signifie rien, si vous n’êtes pas convaincue de la
vérité de ces principes.
EMILIE.
Et comment ne le serois-je pas, Maman? Est-ce que je ne l’éprouve pas?
Quand j’ai tort, je suis malheureuse; quand je suis sage, je suis
heureuse; quand j’ai fait du bien à quelque chose, je suis enchantée.
Quand je vois quelqu’un souffrir, cela me fait de la peine; il semble
que ce soit moi qui souffre.
LA MERE.
Puissiez-vous toujours, mon Enfant, vous fortifier dans ces sentiments.
Croyez-moi, apprenez cet extrait par cœur pour vous rappeller à tout
instant les principes qui doivent diriger votre conduite.
EMILIE.
Ah! Maman, oui, je les apprendrai, je vous le promets; mais, Maman,
appellons cela les Eléments du bonheur, n’est-ce pas?
LA MERE.
Vous avez raison.
EMILIE.
Nous les cherchions l’autre jour, les voilà tout trouvés! Voulez-vous
bien me permettre de les copier, je les sçaurai plus vîte.
LA MERE.
Très-volontiers, les voilà. Allez les écrire.
EMILIE.
J’y vais, Maman, & je ne quitterai pas que je n’aye tout fini.
FIN.