Céleste, que vous avez un grand intérêt à profiter de mes conseils, &
que vous avez grand tort de n’être occupée que de votre beauté, qui sera
toujours un obstacle à votre bonheur.
«La faute que j’avois faite en vous mettant au monde, me rendit
attentive, lorsque votre sœur naquit. J’envoyai huit jours d’avance
inviter Prévoyante & ma bonne amie Prudente; ma marraine la Fée
Lumineuse ne fut point oubliée: la Fée Beauté étoit absente & ne put pas
venir; mais elle m’envoya sa cousine issue de germaine, Laidronette.
Elles vous reçurent, Reinette, & vous prirent l’une après l’autre entre
leurs bras. Laidronette vous doua d’une physionomie spirituelle & vive.
La Fée Lumineuse vous donna l’aptitude à tous les talents, & vous doua
de fermeté & de courage. Prévoyante, qui est rancuniere, vous permit
seulement d’être réfléchie, mais ne vous accorda la prévoyance que
lorsque vos malheurs vous auroient éclairée. Et moi, s’écria promptement
la Fée Prudente, je la doue du talent d’être heureuse au milieu de
l’adversité. Lumineuse ajoûta, j’y consens, & pour multiplier son
bonheur, je la doue d’une ame sensible & bienfaisante. Voilà, Reinette,
le sort qui vous attend. Nous pressâmes en vain Prévoyante de
s’expliquer sur les malheurs dont vous êtes menacée, elle s’est obstinée
au silence. C’est à vous, mes filles, à profiter de ce que je viens de
vous révéler; vous, Céleste, en vous efforçant de plaire par votre
caractére & par votre esprit, sans le secours de vos charmes; vous,
Reinette, en acquérant promptement des connoissances & des talents, pour
vous en faire des ressources dont il paroît que vous aurez besoin.»
EMILIE.
Est-ce que c’est déja tout, Maman?
LA MERE.
Oh! que non.
EMILIE.
Tant mieux, car cela m’amuse bien.
LA MERE.
Ce discours fit peu d’impression sur Céleste. Une visite arriva, on la
trouva belle comme un Ange; elle oublia bientôt l’Oracle, & ne pensa
qu’au plaisir de plaire & d’entendre louer sa beauté. Reinette fit
quelques réflexions, fut touchée des alarmes de sa mere, résolut de
s’appliquer davantage au dessein, à la musique, à la lecture; mais elles
étoient l’une & l’autre priées à un bal: l’heure de la toilette arriva,
elles y coururent avec le même empressement & le même désouci, que si
elles n’avoient rien appris de leur sort à venir.
Céleste trouva dans sa chambre un bel habit de bal de satin bleu &
argent, dont chaque falbalas étoit attaché avec un diamant jaune. La Fée
Prévoyante l’avoir envoyé, afin de la séduire & de lui faire oublier
plus promptement les avis de sa mere. Ce présent produisit tout l’effet
qu’elle en attendoit. Céleste ne se possédoit pas de joie. Elle courut
montrer à Reinette son bel habit. Celle-cy, qui étoit encore un peu
occupée de la conversation qu’elle venoit d’avoir, fut affligée pour sa
sœur de l’yvresse où elle la voyoit. Elle alloit lui communiquer ses
réflexions lorsque la fenêtre de son appartement s’ouvrit, & elles
virent tout-à-coup entrer quatre pigeons, blancs comme la neige. Ils
portoient une grande corbeille, qu’ils poserent aux pieds de Reinette;
elle s’ouvrit toute seule: les quatre pigeons déployerent un bel habit
de satin couleur de Rose & argent, pareil à celui de Céleste, & relevé
par des émeraudes. C’étoit encore un présent de Prévoyante qui prévoyoit
tout. Les quatre pigeons, après s’être acquités de leur commission, s’en
allerent par le même chemin, & la fenêtre se referma. Reinette fut
bientôt aussi éblouie que sa sœur. Régentine, qui vit l’impression que
les présents faisoient sur l’esprit de ses filles, fut un moment tentée
de les leur ôter, mais la crainte d’attirer encore de plus grands
malheurs sur elles, l’arrêta.
Dans cette perplexité, elle se retira dans son boudoir; elle appella
intérieurement Prudente à son secours, qui lui apparut tout-à-coup.
«Vous avez raison, lui dit la Fée, d’être inquiette de l’effet que ces
présents peuvent produire sur vos filles. Vous n’en connoissez pas
encore tout le danger. Ils ont la vertu d’ôter à celles qui les portent
la réflexion & la mémoire, & de ne les rendre sensibles qu’au plaisir de
s’admirer. Je vous ai déja dit, que je ne pouvois rien changer à la
destinée de Céleste, il faut qu’elle subisse son sort. Quant à Reinette,
je viens de lui faire trouver sur sa toilette une parure de tête, qui la
garantira du fort jetté sur son habit. Toutes les fois qu’elle se
trouvera exposée à faire mauvais usage de ses réflexions, (car elle n’en
feroit que de fausses) les roses qu’elle aura dans sa tête la piqueront
si fort qu’elle en perdra de vue ce qui l’occupoit, & que, lasse de ce
supplice, elle quittera d’elle-même sa parure.» Régentine remercia
beaucoup la Fée. «Ce n’est pas tout, reprit-elle; voici un miroir que je
vous donne, qui a la vertu de faire voir les objets tels qu’ils sont.
Aussi-tôt que vos filles commenceront à être lasses du bal, présentez
leur ce miroir, & suivez exactement ce que, dans le premier mouvement de
surprise, elles vous prieront de faire.» En finissant ces mots elle
disparut.
Régentine plus tranquille, mit son miroir dans sa poche, & revint
assister à la toilette de ses filles, qui étoient déja prêtes à partir.
Reinette lui montra les roses & les pierreries qu’elle avoit trouvées
sur sa toilette & dont elle s’étoit parée, & après maintes & maintes
folies que la joie fit dire aux deux sœurs, elles partirent pour le bal.
Elles éblouirent toute l’assemblée. Céleste étoit si belle qu’on ne
pouvoit pas soûtenir sa vue. Elle eut comme à l’ordinaire, la préférence
sur sa sœur; mais Reinette étoit si contente de sa parure, si gaie, si
yvre, qu’elle ne s’en appercevoit pas, & qu’elle se croyoit aussi belle
que Céleste, ce qui revenoit au même.
Le Prince Colibri pensa perdre la tête en voyant danser Céleste. Il
forma dès cet instant le projet de la demander en mariage. Céleste reçut
avec complaisance tous les hommages de cette brillante assemblée, & elle
pensoit en elle-même qu’il n’y avoit pas de bonheur plus grand sur la
terre que d’être belle, & d’avoir un habit de satin bleu & argent relevé
de topases. La même réflexion venoit à Reinette sur son habit couleur de
rose & argent relevé d’émeraudes; car ces deux habits ayant reçu de la
Fée Prévoyante le même pouvoir, la même idée vint en même temps aux deux
sœurs. Reinette porta la main à la tête & jetta un cri qui fit retourner
tout le monde; chacun s’empressa de la secourir, mais elle ne pouvoit
définir ce qu’elle avoit senti. Tout ce qu’on lui dit d’obligeant excita
en elle un mouvement de sotte vanité, qui lui valut une seconde piquure
plus forte encore que la premiere. Elle jetta un second cri. Elle dit
alors qu’il lui avoit pris subitement une douleur insupportable à la
tête, mais qu’elle avoit presque disparu. Elle remercia beaucoup ceux
qui s’empressoient autour d’elle, & elle recommença la danse comme si de
rien n’étoit. Ce ne fut pas pour long-temps. En passant devant une
glace, les deux sœurs se contemplerent avec tant de satisfaction, qu’une
troisieme piquure, plus longue & plus forte que les précédentes, faillit
à la faire mal. Comme elle pensoit juste, tant que la piquure se faisoit
sentir elle n’osa crier, de peur qu’à la fin on ne la prît pour folle.
Elle chercha sa mere. Elle l’apperçut dans un coin de la sale. Elle lui
vit les larmes aux yeux de la folie & de l’extravagance de ses filles.
Son premier mouvement fut d’aller se jetter dans ses bras; mais la
piquure s’affoiblit, & elle cessa de la sentir en donnant la main à un
Cavalier qui vint la prier à danser. Enfin le plaisir & la vanité
l’enyvrerent tellement, & les piquures devinrent si fréquentes & si
continues que l’une n’attendoit pas l’autre.
Ce fut alors qu’elle vint supplier sa mere de quitter promptement le
bal. Heureusement pour elle, Céleste fit un faux pas en dansant, qui lui
donna le même desir. Alors Régentine tira son miroir de sa poche, & leur
dit: «Voyez vous-mêmes si vous n’avez pas perdu quelques pierreries.»
Elles se regarderent toutes deux en même-temps. Céleste fit un éclat de
rire, & Reinette fut si humiliée qu’elle se cacha de ses deux mains.
«Maman, dit-elle, faites chercher par-tout ces vilains pigeons, qu’ils
reprennent leur habit, je ne veux plus le voir. Et moi, dit Céleste, je
vous prie, Maman, faites-moi peindre comme cela, pour que je ne sois
plus tentée de m’habiller de même. J’ai l’air d’une folle.»
EMILIE.
Mais qu’est-ce qu’elles avoient donc vu dans le miroir, Maman?
LA MERE.
Vous êtes bien pressée, Emilie, j’allois vous le dire. Eh bien! dans ce
miroir elles étoient si repetissées, elles paroissoient si petites, si
petites, qu’un enfant qui vient de naître ne l’est pas davantage.
Céleste n’apperçut dans sa tête que des hochets, des poupées, des
polichinels & toutes sortes de jouets d’enfants, au lieu des fleurs
qu’elle croyoit y avoir, & elle vit dans un coin de la sale la plûpart
de ceux qui lui avoient prodigué tant d’éloges, la tourner en ridicule &
lever les épaules de pitié en parlant d’elle.
Reinette vit toutes ses roses changées en épines. Son extrême parure lui
parut faire un contraste ridicule avec sa figure qui n’étoit pas jolie,
& elle entendit qu’on disoit quand elle partit, c’est dommage qu’avec de
l’esprit on soit si ignorante & si frivole: Céleste & Reinette ne
sçavent que sauter & rire comme des enfants. Régentine, qui a tant de
mérite, est bien à plaindre d’avoir de tels hannetons à gouverner.
De retour chez elle, Régentine fit monter à cheval quatre de ses Pages
pour chercher par-tout quatre pigeons blancs. Elle donna ordre aussi
qu’on lui amenât le meilleur Peintre. En attendant, elle & ses filles se
mirent au lit. Mais Céleste fut obligée de coucher toute habillée. Son
habit resta collé sur son corps, quelqu’effort qu’on fît pour l’en
débarrasser. Celui de Reinette tomba de lui-même dès qu’elle fut dans sa
chambre. Il n’y eut que les fleurs qu’on ne put jamais détacher de sa
coëffure. Ce qui lui fit faire des rêves couleur de rose.
A l’instant de son réveil, Régentine demanda si ses Pages étoient de
retour. On lui dit qu’il y en avoit trois qui avoient parcouru en vain
ses Etats, qu’ils n’avoient jamais pu trouver quatre pigeons blancs.
Quant au Peintre, il y avoit une heure qu’il attendoit le réveil des
Princesses. Régentine fit venir Céleste, & le Peintre commença aussi-tôt
son portrait. A mesure que le tableau s’avançoit, l’habit de Céleste se
détachoit de lui-même; & le portrait achevé, elle se trouva vêtue de
blanc, d’une toile très fine & sur laquelle se trouvoient peintes toutes
sortes de mouches & de papillons.
Tandis qu’on peignoit Céleste, le quatrieme Page arriva tout essoufflé,
& tout en nage. Il avoit parcouru, ainsi que ses camarades, tous les
Etats de Régentine, & tout aussi inutilement qu’eux. Il s’en revenoit
tristement, lorsqu’il apperçut au coin d’un bois une petite vieille qui
donnoit à manger à quatre pigeons blancs. Il conduisit au grand galop
son cheval vers elle. La vieille, le prenant pour un voleur, remit
promptement ses pigeons dans un panier & s’enfonça dans le bois. Le Page
y arriva presque en même temps qu’elle; mais il ne comprit pas comment
elle avoit pu faire, car le bois étoit si touffu qu’on ne pouvoit y
pénétrer. Il tourna long-temps sans pouvoir trouver l’entrée; il alloit
renoncer à son entreprise lorsqu’il vit auprès de lui une jolie petite
fille qui lui présenta un panier de chenevis. «Mon beau Seigneur, lui
dit-elle, voulez-vous acheter mon reste? J’ai là aussi de belles pommes;
croyez-moi, vous ferez bien de les acheter; & puis vous ferez une bonne
action, car j’ai ma mere bien malade, elle m’a donné tout cela à vendre,
& je n’ai encore rien vendu d’aujourd’hui.» Le Page prit une de ses
pommes, il mouroit de soif; il la mangea avec avidité & la trouva
délicieuse. Il lui vint en esprit, qu’en jettant du chenevis devant le
bois, cela attireroit peut-être les pigeons, & enchanté de cette
heureuse rencontre, il donna à la petite fille tout ce qu’il avoit
d’argent dans sa poche, & elle s’en alla très-contente. Aussi-tôt le
Page se mit à semer du chenevis le long des charmilles, & bientôt il
entendit le roucoulement des pigeons. Il essaya d’entrer dans le bois;
mais cela lui fut impossible. Il jetta de nouveau du chenevis, & il vit
paroître les quatre pigeons. La vieille suivoit le plus vîte qu’il lui
étoit possible. Il voulut prendre ces pigeons qui alloient de branches
en branches, mais ils lui échapoient toujours. Enfin, voyant que la
vieille étoit hors d’haleine: «Remettez-moi vos quatre pigeons, lui
dit-il, & je vous donnerai des pommes pour vous rafraîchir.--Ne perdez
pas votre temps à en offrir, lui cria-t-elle, jettez-les contre la
charmille jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus dans le panier.» Le page
obéit à la vieille, & s’en trouva bien; car la charmille prit feu &
s’enflamma à mesure qu’il jettoit les pommes. La vieille rappella ses
pigeons, qui vinrent se percher sur sa tête & sur ses épaules, & tout le
bois fut consumé sans qu’il lui en coûtât un cheveu, ni une plume à ses
pigeons. Le Page comprit alors qu’il avoit à faire à une Fée, & se
prosterna devant elle. «Vous êtes courageux & constant, mon beau jeune
homme, lui dit-elle, & vous en recevrez la récompense. Ramassez votre
chenevis & mettez-le dans vos poches pour nourrir mes pigeons, &
marchons; car la Princesse Régentine nous attend avec impatience.» Il
obéit sans hésiter, tant il étoit rempli de vénération pour elle.
Lorsque la vieille fut seule avec la Princesse, elle se fit connoître
pour la Fée Prudente. «Aussi-tôt que je vous eus quittée hier, lui
dit-elle, je courus m’emparer des pigeons de Prévoyante; car ce ne sont
qu’eux qui puissent débarrasser Reinette de son habit. Je m’étois
auparavant munie de la permission de notre Souveraine, qui me donna une
de ses filles d’honneur pour me secourir des piéges que me tendroit
Prévoyante. En effet, dès que votre Page parut, je vis en même temps un
faucon prêt à fondre sur les pigeons. Je connus qu’il étoit envoyé par
mon ancienne, & je me retirai dans le bois. Aussi-tôt il s’éleva une
charmille impénétrable. La fille d’honneur de la Souveraine vint à mon
secours, en donnant au Page les moyens d’abbatre le bois enchanté, & me
voilà! Ne perdons point de temps, remettons l’habit dans la corbeille!
Dès que les pigeons seront envolés, Reinette sera débarrassée de sa
coëffure qui étoit un préservatif contre le pouvoir de Prévoyante.»
Elles passerent ensemble dans l’appartement des jeunes Princesses. Elles
trouverent le portrait achevé: mais Céleste n’en fut pas contente; car
il la représentoit telle qu’elle devoit être, quand elle auroit perdu sa
beauté. Reinette faisoit de profondes réflexions sur tout ce qui lui
étoit arrivé, & le Page jettoit du chenevis aux pigeons comme la vieille
le lui avoit recommandé. Elle donna un coup de son bâton sur les deux
habits, qui tomberent en poussiere & s’évaporerent en fumée. Alors elle
congédia les pigeons dont elle n’avoit plus que faire. Ils partirent en
jettant de longs sifflements & se transformerent en hiboux. La vieille
dit au Page qu’il pouvoit faire l’usage qu’il voudroit de ce qui lui
restoit de chenevis. Il mettoit déja la main dans sa poche pour le
jetter par la fenêtre: mais il la retira pleine de diamants & de pierres
précieuses de toutes couleurs. «C’est, lui dit la Fée, la récompense de
votre bienfaisance & de votre zéle à exécuter les ordres de Régentine.
Vous avez offert de partager vos pommes avec moi, tandis que vous
mouriez de faim & de soif. Je vous donne de quoi faire la fortune de
plus d’un cadet comme vous.--Grand merci, Madame la Fée, lui répondit le
Page, je m’en vais porter cela à ma mere.»
«Souvenez-vous, Céleste, continua Prudente, de regarder ce tableau
toutes les fois que vous voudrez vous en faire accroire. Et vous,
Reinette, vous avez eu tout le temps de faire des réflexions sur votre
oreiller, vous pouvez détacher vos roses & vos pierreries.--Ah! ma
marraine, s’écria Reinette, de grace, laissez-moi au moins une des roses
pour m’avertir toutes les fois que je serai tentée d’oublier vos
leçons.--Je ne le peux, mon enfant, répondit la Fée; mais quand vous
vous trouverez dans l’embarras, je vous en tirerai, si vous n’oubliez
pas de m’appeller; car je n’ai le pouvoir de secourir que ceux qui
m’appellent avant de prendre un parti.» Reinette en donna sa parole, la
Fée partit, & on lui souhaita un bon voyage.
Cependant le Prince Colibri...
EMILIE.
Mais pourquoi s’appelloit-il Colibri, Maman? Voilà un drolle de nom!
LA MERE.
C’est que par le pouvoir d’une méchante Fée, il avoit été transformé
pendant plusieurs années en un oiseau qui porte ce nom. Le Prince
Colibri avoit été si frapé de la beauté de Céleste, qu’il retourna
promptement chez le Prince Tout-Rond, son pere, pour obtenir la
permission de la demander en mariage. On prépara une belle ambassade. Le
Prince Tout-Rond n’aimoit cependant pas trop les cérémonies; mais il
sentit que dans cette occasion on ne pouvoit s’en dispenser, & il fit
les choses de bonne grace. Son pays étoit limitrophe de celui de
Régentine, & rien ne convenoit mieux aux intérêts des deux Cours que
cette alliance. Aussi la demande fut-elle agréée, les préparatifs de la
noce se firent promptement & avec la plus grande magnificence. Le pere
de Colibri céda à son fils la souveraineté, & se réserva une seule
Terre, où il se retira. Le mariage fut célébré, & Céleste partit avec le
Prince son époux pour se rendre dans ses Etats, où elle fut reçue en
Souveraine.
Reinette comprit à merveille qu’elle ne seroit pas si aisée à marier que
sa sœur. Elle pensa donc sérieusement à se consoler de n’être pas jolie,
& à se procurer d’autres avantages. Elle prit du goût pour l’occupation
& l’étude. Elle avoit toujours appris avec assez de facilité, mais elle
n’approfondissoit rien; elle choisit la musique comme un genre d’étude
qui lui parut préférable, & elle tenta de s’y perfectionner. De-là elle
se fit un plan de lectures, les unes instructives, les autres amusantes,
& insensiblement elle acquit un très-grand nombre de connoissances. Elle
en retira plus d’un avantage, car indépendamment de son amusement
journalier, l’instruction donna un nouvel agrément à son esprit, &
bientôt elle fut plus recherchée & plus fêtée que ne l’avoit été sa sœur
avec toute sa beauté.
Le fils cadet du Prince des Trois-Étoiles, qui étoit sans apanage,
n’ayant rien à faire dans les Etats de son pere, voyageoit pour son
plaisir. On l’appelloit Pacifique, parce qu’il terminoit tous les
différends & toutes les querelles qui survenoient dans sa famille. Il
vint à la Cour de Régentine pour y passer trois semaines, mais il fut si
enchanté de la réception qu’on lui fit, qu’il y resta trois ans. Le
Prince Colibri lui donna des fêtes. Céleste & lui saisissoient toutes
les occasions de montrer leur magnificence, & ils étoient si accoûtumés
à ce genre d’amusement que, quand on étoit par hazard cinq ou six jours
sans inventer un nouveau spectacle, ils s’ennuyoient, ils baailloient, &
finissoient par prendre de l’humeur & par gronder tout le monde. Comme
on se lasse de tout, quand on en abuse, Céleste & Colibri ne trouverent
bientôt plus rien de saillant dans les plaisirs qu’on leur offroit.
L’Intendant des menus plaisirs du Prince fut menacé d’être chassé, s’il
ne faisoit pas mieux. Il écrivit dans tous les pays, pour requérir les
idées de toutes les gens célébres. On lui envoya des plans, des ouvrages
& des sujets pour les exécuter. Le Prince & la Princesse trouverent tout
cela très-beau, mais la fête n’étoit pas finie qu’ils baailloient comme
auparavant. Enfin on eut recours aux Fées. Quelques-unes prétendirent
que si Céleste & Colibri s’ennuyoient, c’étoit la faute de la vie oisive
& désœuvrée qu’ils menoient. D’autres plus indulgentes se prêterent à
les secourir & se firent fort de les faire mourir de rire; mais le rire
est un bien-être momentané, & ne rend pas heureux. Le Prince & la
Princesse l’éprouverent. La Fée Fanfreluche, dont tous les revenus
consistoient dans les contributions qu’elle tiroit des Marchandes de
Modes & des Fabricants d’Etoffes, fit présent à Céleste de deux mois de
son revenu pour effiloquer. Ce présent enchanta Céleste; elle effiloqua
du matin au soir pendant quelques jours; mais cette occupation lui donna
bientôt des vapeurs. Alors Fanfreluche ordonna un spectacle d’un nouveau
genre. On l’établit dans une prairie en face du château, de sorte que
Céleste pouvoit en jouir sans quitter sa chaise longue; elle n’avoit que
la peine de tourner la tête, ce qui lui coûtoit beaucoup, car à force de
ne rien faire, elle étoit devenue extrêmement paresseuse. Cette fête
devoit se passer la nuit. Par le pouvoir de la Fée la prairie fut
tout-à-coup environnée d’une colonnade d’albâtre avec des feuillages en
or & en pierreries, montant autour des pilastres; il y avoit des
amphithéatres dans toutes les travées où les Dames & les Seigneurs de la
Cour étoient placés. Le peuple étoit derriere, & voyoit par le moyen de
grandes & grosses lunettes où dix personnes pouvoient regarder à la fois
pour la commodité du public. La Fée fit distribuer de belles tabatieres
aux Dames & aux Seigneurs; ensuite elle donna un signal, toutes les
tabatieres s’ouvrirent à la fois, & il sortit de chacune une jolie
petite paire de doigts bien potelés, qui saisissant chaque spectateur
par le nez, les forçoit à lever la tête tous en même temps, & ils virent
dans les airs le plus beau feu d’artifice dont on eût jamais ouï parler.
Les doigts enchantés dirigeoient leur attention avec une dextérité
surprenante, en leur faisant tourner le nez à propos. La Princesse & le
Prince firent de grands éclats de rire, en voyant tous ces nez en l’air.
Mais bientôt un spectacle plus flateur s’offrit à leurs yeux. Tous les
spectateurs prirent subitement la figure de Céleste & de Colibri, & ils
eurent la satisfaction de se voir par-tout où ils jettoient leurs
regards, dans différents âges & dans toutes sortes d’attitudes. Céleste
& Colibri penserent mourir de plaisir; mais bientôt ils sentirent
l’ennui d’eux-mêmes qui les gagnoit, & ils prierent instamment
Fanfreluche de faire cesser le charme. Tout disparut, dès qu’ils eurent
formé le desir. Il n’y eut que les doigts enchantés qui vinrent se
ranger auprès de la Fée pour recevoir ses ordres. Elle les mit tous dans
un mortier, les fit piler, & bientôt il en sortit un beau jeune homme
que le Prince & la Princesse trouverent si aimable, qu’ils en firent
leur favori, & ensuite leur premier Ministre. Les affaires en allerent
beaucoup mieux, mais leur ennui accroissoit tous les jours davantage,
leur santé se dérangea, & bientôt ils se trouverent excessivement
malheureux.
Tandis que Céleste & Colibri faisoient de vains efforts pour trouver le
bonheur hors d’eux-mêmes, le Prince Pacifique devint tous les jours plus
épris du mérite de Reinette, & regrettoit d’être un cadet sans apanage &
de n’avoir pas un thrône à lui offrir. «Que je serois heureux,
disoit-il, d’avoir une femme si douce, si modeste, si raisonnable! Elle
est remplie de talents, & il ne lui échape jamais un mot qui puisse la
faire soupçonner d’en avoir, & qui puisse humilier celles qui ne sont
pas si habiles qu’elle. La pudeur & la décence, qui sont la plus belle
parure des femmes, se remarquent dans toutes ses actions. Elle n’a de
volonté que celle de sa mere; elle n’aura de volonté que celle de son
mari. Elle sçait s’occuper, elle trouve ses ressources en elle-même;
elle sera œconome. Elle est sensible, elle sera bienfaisante &
généreuse. Ah, que n’ai-je un thrône à lui offrir!» C’étoit là son
refrain.