C’est pour cela qu’il faut interroger votre conscience; il n’y a pas de

besace cachée pour elle.

EMILIE.

Eh bien, ce soir je lui demanderai. Maman, elle m’a parlé hier au moins.

LA MERE.

Et qu’est-ce qu’elle vous a dit?

EMILIE.

Oh! c’est après ma leçon d’écriture, vous sçavez bien ce qu’elle m’a

dit, Maman?

LA MERE.

Je m’en doute; elle vous a dit que si vous ne faisiez pas plus de

progrès, c’étoit votre faute & manque d’application.

EMILIE.

C’est vrai, Maman... ah!... à propos, j’ai lu hier une belle histoire

dans ce Livre que vous m’avez prêté. Oh, elle est belle! belle! belle!

Sçavez-vous, Maman, qu’elle a fait pleurer mon frere?

LA MERE.

Et vous?

EMILIE.

Moi, je n’ai pas pleuré!

LA MERE.

Est-ce que l’histoire ne vous a pas paru touchante?

EMILIE.

Ecoutez, Maman, je m’en vais vous la dire, vous me direz si j’ai mal

fait de ne pas pleurer.

LA MERE.

Sans sçavoir votre histoire, je vous dirai d’avance que vans avez bien

fait de ne pas pleurer, dès qu’elle ne vous a pas assez touchée pour

vous en donner envie, & votre frere a bien fait de pleurer dès qu’il

étoit attendri.

EMILIE.

Mais je n’entens pas cela, nous n’avons pas fait la même chose, & nous

avons bien fait tous deux.

LA MERE.

Oui, parce que vous avez suivi tous deux le mouvement de votre cœur. Le

vôtre ne vous a rien dit; il ne falloit pas le faire parler malgré lui.

Le sien s’est attendri, il l’a écouté.

EMILIE.

Maman, que je vous conte l’histoire que j’ai lue.

LA MERE.

Me la conterez-vous d’une maniere bien claire?

EMILIE.

Oh! oui, Maman, car je l’ai bien retenue.

LA MERE.

Voyons?

EMILIE.

«Il y avoit deux vieux bons hommes qui étoient une fois sur les

montagnes... les montagnes...» J’ai oublié le nom de la montagne, mais

c’est égal.

LA MERE.

Non pas, s’il vous plaît; cela n’est point égal, à moins que vous ne me

disiez au moins dans quel pays elle est.

EMILIE.

Mais je ne le sçais pas, Maman.

LA MERE.

Vous avez cependant lu le nom de la montagne, à ce que vous dites, &

vous ne sçavez pas où elle est?

EMILIE.

Non, Maman!

LA MERE.

Voilà ce que c’est que de ne pas connoître la géographie; moi je suis

bien aise de sçavoir dans quel pays étoient ces bons vieillards.

EMILIE.

Eh bien, Maman... Ah! je m’en souviens; c’étoit au bord de la mer...

Non, non, ils y alloient; mais ils sont restés dans les Alpes, proche de

la Savoie, je crois.

LA MERE.

Ah! vous me faites un grand plaisir de me le dire, parce qu’à présent je

les vois d’ici.

EMILIE.

Vous les voyez, Maman?

LA MERE.

Oui, parce que je sçais la géographie, & que voyant leur position, je me

les représente bien mieux.

EMILIE.

Et moi donc, Maman, puis-je voir où ils sont? C’étoit tout ce que je

desirois hier en lisant leur histoire.

LA MERE.

Vous n’avez qu’à vous dépêcher d’apprendre la géographie, & vous

connoîtrez bientôt le pays qu’ils habitoient.

EMILIE.

Mais est-ce que je ne peux pas les voir aujourd’hui?

LA MERE.

Non, parce que vous avez des connoissances si superficielles en

géographie que cela troubleroit vos idées. Il faut bien connoître son

pays avant de parcourir ceux des autres. Voyons la suite de votre

histoire!

EMILIE.

Eh bien, Maman, ces deux vieillards étoient là. Ils s’étoient fait une

petite maison, & ils avoient un lit, & puis des Livres, & puis ils

prioient le bon Dieu, & puis...

LA MERE.

Est-ce qu’il y avoit tous ces _& puis_ là dans votre histoire?

EMILIE.

Mais non, Maman, mais c’est que je conte...

LA MERE.

Je vous ai souvent conté des histoires, & je ne me rappelle pas d’avoir

jamais orné mon discours de tant d’_& puis_.

EMILIE.

Allons, je m’en vais bien dire. Il leur étoit arrivé bien des malheurs à

ces deux Messieurs; il y en avoit un qui étoit bien riche, bien riche, &

puis l’autre ne l’étoit pas.

LA MERE.

Je ne comprens rien à votre histoire. Qu’est-ce qu’ils faisoient sur

cette montagne avec un lit, des Livres, puisque l’un d’eux étoit si

riche?

EMILIE.

Mais non, Maman, c’est qu’il ne l’étoit plus, vous allez voir.

LA MERE.

Ah! c’est-à-dire, que vous avez commencé votre histoire par la fin. Il

faut prévenir de ces choses-là, car ce n’est pas l’ordinaire.

EMILIE.

Oh! Maman, cela n’y fait rien.

LA MERE.

Vous ne la contez pas apparemment pour être entendue.

EMILIE.

Pardonnez-moi, Maman.

LA MERE.

Mais si vous eussiez commencé à lire cette aventure par la fin, est-ce

que vous auriez pu y rien comprendre?

EMILIE.

Non, pas trop. Mais je ne sçaurois dire autrement. Tenez, Maman, parlons

d’autre chose.

LA MERE.

Non pas, je vous prie d’achever comme vous pourrez, & puis je vous dirai

comment il falloit la conter, afin de vous accoûtumer à mettre de

l’ordre dans vos idées.

EMILIE.

Si vous vouliez me le dire avant, ma chere Maman?

LA MERE.

Cela m’est impossible, je ne sçais pas votre histoire. Tâchez de vous en

tirer, puisque vous avez entrepris de la conter. Donnez-vous la peine de

penser avant de parler.

EMILIE.

Je pense, Maman, & je ne peux pas dire autrement. Ce Monsieur, qui étoit

bien riche a tout donné, parce que l’autre n’avoit rien. Il lui a dit,

prenez tout: il a tout pris, il a tout payé, & sa femme est morte dans

la prison en nourrissant son enfant... & puis...

LA MERE.

La femme de qui?

EMILIE.

La femme de ce Monsieur qui n’avoit rien & qui étoit l’ami de celui-là

qui étoit bien riche, & on l’avoit mis en prison aussi; c’étoit son

Boulanger, son Boucher & puis d’autres; & puis ils n’ont plus rien eu ni

l’un, ni l’autre, & voilà pourquoi ils sont sur la montagne, & ils sont

heureux; mais il y en a un qui est triste, c’est celui qui a perdu sa

femme, & voilà tout. Ai-je bien fait de ne pas pleurer?

LA MERE.

Oh certainement! vous ne pouviez pas pleurer, car vous n’y avez rien

compris. Mais cet homme que ses créanciers avoient mis en prison,

avoit-il été toujours pauvre, ou lui étoit-il arrivé quelque malheur?

EMILIE.

Je ne m’en souviens pas, je crois... Ah! pardonnez-moi, c’est le feu qui

avoit brûlé tout son bien la nuit, qui étoit dans son porte-feuille.

LA MERE.

La nuit étoit dans son porte-feuille?

EMILIE.

Mais non, Maman, c’étoit son bien qui étoit dans son porte-feuille.

LA MERE.

Moi, je comprens les choses comme on me les dit. Ainsi accoûtumez-vous à

vous expliquer clairement. Point de paresse, s’il vous plaît. Et par

quel hazard ces deux Messieurs étoient-ils amis? Comment s’étoient-ils

rencontrés?

EMILIE.

Mais ils ne s’étoient pas rencontrés, c’étoient deux freres.

LA MERE.

Ah! c’est une petite circonstance assez intéressante que vous oubliez

là. L’amitié est si étroite entre freres qu’il est tout simple qu’ils

partagent leur fortune entre eux. Ils seroient même très-coupables de ne

le pas faire, car tout ce qui leur arrive doit leur être commun. Il

falloit d’abord commencer votre récit par là; ensuite dire l’événement

qui avoit privé l’un des deux de sa fortune, tous les malheurs qui

avoient suivi la perte de son bien, comment son frere en avoit réparé

une partie autant qu’il étoit en son pouvoir, & vous auriez fini par

leur établissement sur les montagnes des Alpes, vous auriez fait le

tableau de la vie qu’ils y menoient, & l’on auroit compris quelque chose

à votre histoire.

EMILIE.

Eh bien, si vous voulez, Maman, je vais recommencer.

LA MERE.

Oh non, pas pour aujourd’hui; mais demain, pendant ma toilette, vous me

la conterez. Tâchez d’ici là d’arranger vos idées d’une maniere un peu

plus claire.

EMILIE.

Oui, Maman.

LA MERE.

Et n’oubliez pas de dire un mot des raisons qui leur ont fait choisir

cette habitation de préférence à une autre. Sont-ils partis de chez eux

avec le projet d’y aller?

EMILIE.

Non, Maman. Il y a eu une tempête, parce qu’ils étoient embarqués... Ah!

tenez, je me souviens, ils demeuroient à Bruxelles, ils alloient en

Italie, & ils sont obligés de rester là.

LA MERE.

Ils ont pris un chemin bien singulier. Je ne vois pas trop comment ils

ont fait pour aller par mer de Bruxelles sur les Alpes. Cela est

impossible.

EMILIE.

Oh, l’histoire est bien longue; je n’ai pas tout retenu, & mon frere a

dit qu’il la reliroit encore.

LA MERE.

Je vous conseille d’en faire autant, si vous voulez la conter. Lisez-la

jusqu’à ce que les événements soient si bien dans votre tête, que vous

puissiez y mettre un peu plus d’ordre.

EMILIE.

Oui, Maman... Mais est-ce que cela est vrai?

LA MERE.

Je n’y vois rien d’impossible, & à travers le pot-pourri que vous en

avez fait, j’apperçois même qu’elle peut être fort intéressante, &

qu’elle est une preuve de la force de l’amitié fraternelle.

EMILIE.

Oh! oui, ces deux freres s’aimoient bien... tenez, Maman, autant que

j’aime mon frere.

LA MERE.

Vous l’aimez donc beaucoup?

EMILIE.

Oui, Maman.

LA MERE.

Mais pourquoi donc vous disputez-vous toujours?

EMILIE.

Oh! c’est pour jouer; & puis il prend mes joujoux.

LA MERE.

Vous n’êtes donc pas disposée à tout partager avec lui?

EMILIE.

Pardonnez-moi, Maman; & mon argent aussi, & mon goûter aussi. Hier je

l’ai partagé avec lui!

LA MERE.

C’est très-bien fait; mais il faut cependant changer le genre de vos

amusements & ne plus vous disputer ainsi. Vous n’aimez pas à être

contrariée, Emilie, & vous contrariez les autres! Cela n’est pas juste.

D’ailleurs cela est mal honnête, laissez ce ton à la petite Demoiselle

aux nœuds de manches, & prenez celui de votre état & d’une fille bien

née.

EMILIE.

Maman, vous direz donc la même chose à mon frere?

LA MERE.

Je la lui dirois aussi, s’il se mettoit dans le cas de mériter cet avis;

mais rien n’est moins nécessaire avec lui, car il est très-complaisant.

EMILIE.

Maman, je crois qu’on aime mieux mon frere que moi!

LA MERE.

Qui croyez-vous qui aime mieux votre frere que vous?

EMILIE.

Mais tous ceux qui viennent ici. Depuis un mois qu’il est avec vous, on

lui donne des louanges toute la journée, & à moi l’on ne dit mot.

LA MERE.

Quelle peut être la raison de cette distinction?

EMILIE.

Je ne sçais pas, Maman, je voudrois bien la sçavoir.

LA MERE.

Il faut la chercher, ma fille, & vous la trouverez.

EMILIE.

Maman, aidez-moi à la trouver.

LA MERE.

Je le veux bien; mais commencez par me dire ce que vous imaginez,

n’importe quoi.

EMILIE.

Oh! cela sera bientôt dit; je pense qu’apparemment il est plus aimable

que moi.

LA MERE.

Oui, mais vous avez de quoi l’être autant que lui, si vous voulez.

EMILIE.

Oui, Maman? Et comment cela?

LA MERE.

C’est qu’il est doux; c’est qu’il est complaisant; c’est qu’il écoute

quand on lui parle; c’est qu’il profite des avis qu’on lui donne, &

qu’il n’a point d’humeur.

EMILIE.

Oui, c’est laid l’humeur, on ne plaît donc pas avec de l’humeur?

LA MERE.

Oh! pour cela non.

EMILIE.

Eh bien! je n’en aurai plus; car je veux plaire absolument, absolument.

LA MERE.

Et comment vous y prendrez-vous pour n’avoir pas d’humeur?

EMILIE.

Quand elle voudra venir, je la renverrai.

LA MERE.

Et vous croyez qu’elle s’en ira?

EMILIE.

Oui, sûrement Maman. Oh bon, je l’ai chassée souvent comme cela!

LA MERE.

Oh que non, Emilie, ce n’est pas comme cela qu’il faut s’y prendre!

EMILIE.

Et comment faut-il donc faire?

LA MERE.

Il faut sçavoir d’abord, qu’est-ce qui la fait venir?

EMILIE.

Oh ça, je n’en sçais rien! Elle vient comme une folle à propos de

bottes, au moment où j’y pense le moins.

LA MERE.

Elle ne vient pourtant pas sans raison, & je le sçais bien; c’est que

vous craignez de vous donner de la peine. Vous êtes paresseuse

naturellement.

EMILIE.

Croyez-vous, Maman?

LA MERE.

Oui j’en suis sûre. Vous avez l’esprit paresseux, voyez vous-même.

EMILIE.

Mais je vais pourtant toujours de bon cœur à l’étude.

LA MERE.

Cela est vrai! mais dès qu’il faut faire quelque effort, soit de

mémoire, soit d’application, vous ne vous en sentez pas la force, &

l’humeur vous gagne.

EMILIE.

Mais quand je suis parvenue à la vaincre, j’apprens comme un petit ange

ensuite.

LA MERE.

Et quand vous jouez, & qu’il vous arrive la plus petite contrariété,

vous aimez mieux laisser là vos jeux que de la surmonter; vous êtes

pourtant fâchée de ne pas jouer, & l’humeur vous gagne.

EMILIE.

Cela est vrai, & cela m’humilie.

LA MERE.

Vous avez raison d’en être honteuse; car l’humeur est un aveu de notre

foiblesse, & il est fâcheux & humiliant de s’avouer & de montrer aux

autres qu’on est si foible.

EMILIE.

Tout le monde voit donc cela?

LA MERE.

Oui, certainement. Rien ne s’apperçoit si vîte que l’humeur. Si vous

voulez vous en corriger, il faut commencer par n’être plus paresseuse, &

par vous soumettre aux contradictions; alors vous acquerrez la force de

n’avoir plus d’humeur. Sçavez-vous, Emilie, pourquoi vous êtes occupée

toute la journée de rubans, de pompons, d’ajustements?

EMILIE.

Pourquoi, Maman?

LA MERE.

C’est que vous êtes paresseuse.

EMILIE.

Je ne comprens pas cela.

LA MERE.

C’est que vous êtes paresseuse & ignorante, & que pour penser à toutes

ces fadaises, votre esprit, votre mémoire n’ont aucun effort à faire.

Voilà pourquoi vous les préférez.

EMILIE.

Mais, Maman, je parle souvent d’autre chose & j’écoute.

LA MERE.

Oui, vous écoutez quand il est question de choses que vous connoissez;

acquérez donc promptement de nouvelles connoissances, si vous voulez

vous amuser sans gêne & sans humeurs, des conversations que l’on tient

quelquefois devant vous.

EMILIE.

Oh! je vais faire tout mon possible, Maman, je vous assure... Que

ferons-nous aujourd’hui, Maman?

LA MERE.

Vous allez vous promener avec votre bonne & votre frere.

EMILIE.

Et vous donc, Maman?

LA MERE.

Moi, je vais sortir, j’ai quelques affaires.

EMILIE.

Rentrez-vous de bonne heure?

LA MERE.

Le plutôt que je pourrai.

EMILIE.

Ah! tant mieux, Maman; car nous sommes bien contents, mon frere & moi,

quand nous sommes avec vous.

ONZIEME CONVERSATION.

EMILIE.

Maman, je viens de me promener aux Thuileries.

LA MERE.

Vous y êtes-vous amusée, ma fille?

EMILIE.

Mon Dieu non, Maman, je vous assure.

LA MERE.

Pourquoi donc?

EMILIE.

On m’a fait un fort vilain compliment.

LA MERE.

Et qui cela?

EMILIE.

Une Dame & un Monsieur qui passoient.

LA MERE.

Qu’est-ce donc qu’ils vous ont dit?

EMILIE.

Ils ont dit en passant que j’étois bien noire.

LA MERE.

Et cela vous a empêché de vous amuser?

EMILIE.

Mais oui, Maman, j’ai été fâchée.

LA MERE.

Cela n’en valoit pas la peine.

EMILIE.

Est-ce que ce n’est pas vilain d’être noire?

LA MERE.

Quand on est blanche, c’est un agrément de plus; quand on est noire,

c’est un agrément de moins: voilà tout.

EMILIE.

Mais quand on est noire, on est laide.

LA MERE.

Et quand on est laide, on est donc bien malheureuse selon vous?

EMILIE.

Est-ce qu’on ne l’est pas?

LA MERE.

Je vous le demande. Vous sçavez bien que vous n’êtes pas jolie jusqu’à

présent. Vous trouvez-vous bien à plaindre?

EMILIE.

Non, Maman.

LA MERE.

Cela ne vous a jamais empêché de rire, de danser, de vous réjouir.

EMILIE.

Oh! pour cela non.

LA MERE.

Eh bien, répondez vous-même à votre question, croyez-vous la beauté

nécessaire au bonheur?

EMILIE.

Je vois bien que non. Mais, Maman, je n’étois pas si noire l’année

passée, & je n’étois pas si laide.

LA MERE.

Cela est vrai. C’est que vous avez été beaucoup au soleil & à la

campagne au grand air... Ainsi vous voyez bien que vous seriez très à

plaindre si vous faisiez dépendre votre bonheur de la beauté de votre

teint.

EMILIE.

Pourquoi, Maman?

LA MERE.

Puisqu’il est si aisé à gâter, vous courriez risque à tout moment d’être

malheureuse.

EMILIE.

Ah! oui, vraiment. Je ne pourrois ni aller promener, ni rien faire.

J’aime mieux être laide & me divertir.

LA MERE.

Voilà pourquoi toutes les personnes raisonnables & sensées tâchent de se

procurer des avantages moins fragiles, qui établissent le bonheur d’une

maniere plus solide, & qui les dédommagent de la beauté qu’elles n’ont

pas, ou qui se perd du moins avec les années.

EMILIE.

Et comment faut-il faire, Maman?

LA MERE.

Je vous en ai indiqué déja plus d’un moyen.

EMILIE.

Maman, ayez la bonté de me le dire encore.

LA MERE.

Votre expérience ne vous a-t-elle encore rien appris là-dessus?

EMILIE.

Oui, quand je suis contente de moi d’abord, & puis quand j’ai pu faire

plaisir à quelqu’un, oh! je suis heureuse! heureuse!

LA MERE.

Eh bien, voilà un bonheur dont rien ne peut vous priver, dès que vous

êtes assez bien née pour le sentir & pour le goûter. Faire plaisir aux

autres, secourir un malheureux qui souffre, le consoler dans ses peines,

y prendre part, cacher les fautes des autres, les excuser dans leurs

foiblesses, oublier le mal & le méchant, parce que son idée trouble &

dégoûte: en un mot, être juste envers les autres & envers vous-même.

EMILIE.

Maman, je voudrois apprendre cela par cœur pour ne jamais l’oublier.

LA MERE.

Quand vous serez un peu plus grande, Emilie, je vous donnerai un Livre à

lire & même à apprendre par cœur, où vous trouverez presque tous ces

principes réunis.

EMILIE.

Ah, Maman, à présent, je vous en prie, je vous en prie, je vous demande

en grace!

LA MERE.

Il y a dans ce Livre des choses fort au-dessus de votre portée.

EMILIE.

Mais, Maman, seulement un petit endroit à apprendre par cœur, je vous

demande en grace, je vous promets que vous serez bien contente de moi.

Tenez, je serai sage. Ah, ma bonne Maman!... Ah! vous souriez; c’est

bon.

LA MERE.

Eh bien, je vous en ferai un extrait au premier moment que j’aurai de

libre, & je vous le donnerai.

EMILIE.

Ah, Maman, que je vous remercie! Que vous êtes bonne! Sera-ce bientôt?

LA MERE.

Oui; mais reprenons notre conversation.

EMILIE.

Oui, Maman... Eh bien, tenez, je ne sçais plus moi, où nous en étions.

LA MERE.

Tant pis; car pour être heureuse, il ne faut pas avoir une tête de

linotte.

EMILIE.

Maman, je voulois vous demander... Qu’est-ce que c’est qu’un extrait?

LA MERE.

C’est de ne prendre d’un ouvrage que ce qui vous interesse en laissant

tout le reste. Par exemple, dans celui dont je vous parle, je

transcrirai tout ce qui a rapport aux principes que vous desirez graver

dans votre tête & dans votre cœur, & je laisserai tout ce qui est

étranger. Cela s’appelle extraire un ouvrage, faire un extrait.

EMILIE.

J’entens... Eh bien, Maman, qu’est-ce que vous voulez bien me dire

encore?

LA MERE.

Nous parlions des différents objets sur lesquels il faut fonder son

bonheur.

EMILIE.

Ah! oui, j’ai bien retenu.

LA MERE.

Retenez bien aussi qu’un des plus sûrs & des plus indépendants de tout

événement, c’est le goût du travail & de l’occupation, parce qu’il nous

rend indépendants des autres, comme je vous l’ai déja dit.

EMILIE.

Oui; c’est il y a aujourd’hui huit jours que nous avons dit cela.

LA MERE.

L’occupation est une distraction sûre quand on a des peines & des

contradictions. C’est une ressource contre l’ennui. La lecture, les

talents, l’ouvrage, en un mot toutes les diverses occupations auxquelles

peuvent se livrer les personnes de notre sexe, qui, comme vous,

reçoivent une bonne éducation, sont une compagnie toujours prête, avec

laquelle on ne craint pas de suites fâcheuses, ni de mauvais

compliments, comme vous en a fait votre Dame des Thuileries.

EMILIE.

Oh! Maman, laissons cette Dame, je vous en prie, je suis fâchée...

LA MERE.

De quoi?

EMILIE.

De m’être fâchée.

LA MERE.

Eh bien, vous en tirerez du profit; & les fautes qui tournent à profit

sont moins fâcheuses que d’autres à votre âge. Mais comme vous dites,

laissons cette conversation. Comme je suis contente de vous, il faut que

je vous lise un Conte de Fée qui a assez de rapport à notre

conversation.

EMILIE.

Ah, ma chere Maman, que vous êtes bonne! Est-il vrai ce Conte?

LA MERE.

Autant que peut l’être un Conte de Fée; la morale n’en est point

exagérée, elle est vraie, la fable ne l’est pas. Ecoutez-vous?

EMILIE.

Oui, Maman.

LA MERE.

La Princesse Régentine, Souveraine de l’Isle Heureuse, avoit deux

filles, qui toutes deux pouvoient se promettre de faire un jour des

mariages avantageux. Elles étoient riches & de grande naissance.

Régentine jouissoit d’une excellente réputation; & l’on sçavoit qu’elle

n’avoit rien épargné pour l’éducation de ses filles, & qu’elle ne les

avoit jamais perdues de vue. Elles avoient toutes deux beaucoup

d’esprit. L’aînée étoit belle comme un Ange, ce qui l’avoit fait nommer

Céleste. Elle avoit un caractére vif & gai. La cadette, qu’on nommoit

Reinette parce qu’elle étoit ronde comme une pomme, étoit laide, & avoit

d’ailleurs tout autant d’agrément que sa sœur dans le caractére.

Régentine voyoit beaucoup de monde. Ses filles étoient toujours avec

elle. Chacun se récrioit sur la beauté de Céleste; tout le monde lui

adressoit la parole, & personne ne disoit rien à Reinette. Quelquefois

on rioit de ses reparties; on disoit qu’elle avoit de l’esprit, mais que

son aînée en avoit autant qu’elle, & que sa figure étoit si séduisante

qu’on ne pouvoit pas s’empêcher de s’occuper d’elle de préférence...

EMILIE.

Quel âge avoit-elle, Reinette?

LA MERE.

Elle avoit treize ans.

EMILIE.

Et l’aînée?

LA MERE.

Elle en avoit près de quinze. Reinette se désoloit d’être ainsi

délaissée; elle en avoit même quelquefois de l’humeur. Sa mere, qui les

jugeoit très-bien toutes deux, leur dit un jour: «Mes enfants, il y a

long-temps que je vous examine l’une & l’autre en silence. J’étudie

votre caractére. Vous êtes sœurs, vous ne devez rien avoir de caché

l’une pour l’autre; votre bonheur réciproque doit vous toucher

également. Il ne peut rien arriver à l’une de vous que l’autre n’y

prenne part. Malheur, plaisir, bonheur, en un mot l’amitié entre deux

sœurs est si intime, que tout doit être commun. Je vais vous faire part

de mes remarques; d’ailleurs il est temps que je vous révéle un secret

que je vous ai toujours tenu caché pour ne pas vous affliger.» Céleste &

Reinette prierent leur mere de vouloir bien les en instruire. «Vous, ma

fille, dit-elle à l’aînée, la nature vous a accordé une figure

distinguée, & c’est un des moindres dons que le Ciel pouvoit vous faire.

La beauté est souvent plus nuisible qu’utile au bonheur. D’ailleurs

c’est un avantage passager; quand vous aurez atteint l’âge de vingt ou

vingt-cinq ans, chaque jour apportera une petite dégradation à votre

beauté; & si vous continuez à fonder sur elle votre bonheur, vous vous

trouverez insensiblement fort à plaindre & sans ressource. Vous vous

enyvrez journellement des hommages & des complaisances que vos charmes

vous attirent. Vous y bornez votre existence. Vous vous accoûtumez

peu-à-peu à penser que tout est fait dans le monde pour être soumis à

vos volontés. Il arrive de-là que la plus legere contradiction est pour

vous un malheur, & que vous trouvez injustes tous ceux qui ne vous

admirent pas; vous ne prévoyez pas, comme je l’ai dit souvent, que c’est

dès la grande jeunesse & tout en jouissant de ses belles années, qu’il

faut se prémunir contre les événements de la vie, & se préparer des

ressources sûres contre l’adversité & les inconvénients d’un âge plus

avancé. C’est dès-à-présent qu’il faut établir votre bonheur sur des

fondements solides. Je vous ai dès l’enfance donné des principes qui me

répondent de votre vertu & de votre honnêteté. Je vous ai donné des

maîtres pour vous instruire & multiplier vos connoissances; vous auriez

pu en acquérir beaucoup, car vous avez de l’esprit; mais vous négligez

vos études, vous n’êtes occupée que de votre toilette & de vos

ajustements. Vous avez beau faire; ils ne vous dédommageront pas dans

quelques années de votre beauté perdue.»

«L’exemple de votre sœur vous a donné la même tournure, Reinette. Vous

vous affligez de n’être point jolie; vous en avez de l’humeur, & vous

passez des heures entieres devant votre miroir, pour voir si, à force de

pompons, la beauté n’arrivera pas. Vous avez beau faire, mes enfans, je

le répéte, Céleste ne sera pas toujours belle, & vous, Reinette, vous

resterez comme vous êtes. Croyez-moi, au lieu de perdre votre temps dans

des regrets inutiles, travaillez à vous dédommager de la beauté qui vous

manque. Chacune de vous a été douée en naissant de divers avantages.

Céleste a reçu la beauté, mais la Fée Prévoyante, qu’on oublia d’inviter

à mes couches, n’a jamais voulu depuis se laisser fléchir en sa faveur,

& a prononcé qu’elle ne verroit jamais plus loin que le bout de son nez

sur tout ce qui concerne les événements de la vie. La Fée Prudente eut

pitié de mes alarmes. Je ne puis, me dit-elle, m’opposer aux volontés de

Prévoyante, qui est mon ancienne. J’ai vu dans le Livre des Destinées,

qu’un sort heureux attend Céleste, mais elle n’en jouira que lorsqu’elle

aura perdu sa beauté, & qu’elle aura pu faire naître une passion sans le

secours de ses charmes.

Les conversations d'Émilie · 第 7 / 10 段