âge peut permettre. Qu’est-ce que c’est que la confiance; car il faut
toujours convenir de nos termes pour être sûres que nous nous entendons?
Répondez-moi.
EMILIE.
C’est de tout dire à quelqu’un, de n’avoir rien de caché pour lui.
LA MERE.
Et qu’est-ce qui détermine en nous cette confiance pour une personne
plutôt que pour une autre?
EMILIE.
Je n’entens pas, ou pour mieux dire, je ne comprens pas.
LA MERE.
Qu’est-ce qui vous donne de la confiance en moi, par exemple; qu’est-ce
qui fait que vous me dites tout ce que vous pensez & tout ce que vous
faites?
EMILIE.
C’est que je vous aime, Maman.
LA MERE.
Cela ne suffit pas, ma fille. Vous aimez vos freres; vous aimez vos
petites compagnes, & vous ne leur dites pas tout ce que vous pensez, &
vous avez raison. Voyez pourquoi vous avez plus de confiance en moi
qu’en eux?
EMILIE.
C’est que vous ne m’avez jamais trompée, Maman, & que je suis bien sûre
que vous ne direz à personne ce que je vous dis.
LA MERE.
Vous croyez donc le secret & la discrétion indispensables pour inspirer
la confiance?
EMILIE.
Très-sûrement, Maman.
LA MERE.
Si j’allois confier aux autres tout ce que vous me dites, je perdrois
votre confiance, vous n’en auriez plus en moi.
EMILIE.
Je crois que je n’en pourrois plus avoir.
LA MERE.
Eh bien! vous devez donc trouver tout simple que je ne vous parle pas
des affaires des autres, puisque je ne leur parle pas des vôtres.
EMILIE.
Mais c’est que je voudrois bien sçavoir tout.
LA MERE.
Pourquoi faire? Il faut être si réservée pour ce qui ne nous regarde
pas! si discrette pour ne pas parler des affaires d’autrui, de peur de
nuire sans le sçavoir en nous en mêlant sans nécessité, qu’il est bien
plus heureux de n’en rien sçavoir.
EMILIE.
Mais c’est que cela amuse.
LA MERE.
Cela amuse les gens désœuvrés, comme les enfants & les ignorants. Il n’y
a guere que ceux-là qui soient curieux; ils sont bavards, redisants &
dangereux.
EMILIE.
Et pense-t-on d’eux comme cela dans le monde?
LA MERE.
Oui; on les craint, on les fuit.
EMILIE.
Il faut encore que je me souvienne de cela. Mais, Maman, vous, vos
affaires, pourquoi ne me les dites-vous pas?
LA MERE.
Parce que vous n’êtes point en âge de les entendre & de les connoître,
parce que votre âge est celui de la legereté, de l’indiscrétion, & qu’il
faut que vous ayez mérité ma confiance, comme j’ai mérité la vôtre, pour
que je vous la donne.
EMILIE.
Ah! Maman, je vous promets que je ne dirai rien de ce que vous me direz.
LA MERE.
Pour que je puisse m’y fier, il faut d’abord cesser d’être curieuse, &
puis j’essayerai votre discrétion par des secrets proportionnés à vos
connoissances. A mesure que vous en acquerrez, je vous dirai tout ce qui
pourra vous être utile de sçavoir, mais jamais ce qui concerne les
affaires des autres.
EMILIE.
Et moi, Maman, dois-je vous dire les affaires des autres?
LA MERE.
Comme personne n’ira vous choisir à votre âge pour vous rien confier,
vous pouvez tout me dire sans manquer à la prudence, & ce n’est qu’en me
disant tout, que vous apprendrez ce qu’il faut dire & ce qu’il faut
taire aux autres.
EMILIE.
Mais si l’on me prioit de ne pas vous dire quelque chose, comment faire?
LA MERE.
Il faut ne pas recevoir de confidences jusqu’à ce que vous soyez en âge
de discerner celles qui doivent être sacrées d’avec celles qu’il
convient de me dire.
EMILIE.
Mais est-ce que je peux empêcher de parler?
LA MERE.
Vous pouvez prévenir la confidence, & dire, si l’on vous demande le
secret, je vous avertis qu’il ne faut pas me le dire, si vous ne voulez
pas que Maman le sçache, parce que je ne lui cache rien.
EMILIE.
On dira que je suis une indiscrette.
LA MERE.
Au contraire, vous n’aurez pas promis le secret & vous n’aurez pas voulu
l’entendre. On dira que vous êtes prudente & vraie.
EMILIE.
C’est joli d’être prudente & vraie, n’est-ce pas, Maman?
LA MERE.
Oui, ce sont deux belles qualités. Mais je voudrois sçavoir pourquoi
vous aviez tant de peine à me dire que je n’avois pas confiance en vous.
EMILIE.
Maman, je ne sçais pas, je craignois que cela ne fût pas bien de vous
dire cela.
LA MERE.
Et quand cela auroit été mal, est-ce que je ne vous juge pas toujours
par votre intention?
EMILIE.
Cela est vrai, Maman.
LA MERE.
Vous voyez donc bien que c’est une fausse honte; & une fausse honte a
toutes sortes d’inconvénients.
EMILIE.
Lesquels donc?
LA MERE.
Que vous seriez restée dans l’idée que j’exigeois de vous une confiance
que je ne vous accordois pas.
EMILIE.
Oui, & puis que je n’aurois pas appris quelque chose sur la curiosité &
sur la discrétion que je suis bien aise de sçavoir. Mais, Maman, si vous
vouliez pourtant me dire un secret d’affaire, je vous assure que je le
garderai bien.
LA MERE.
Un secret d’affaire? Et vous êtes fort en état de comprendre ce que je
pourrois vous dire, n’est-ce pas?
EMILIE.
Mais je crois qu’oui.
LA MERE.
Allons, voyons.
EMILIE.
Faut-il garder le secret?
LA MERE.
Non pas absolument, mais comme il n’est ni poli, ni prudent d’entretenir
les autres de ses affaires, il est inutile d’en parler.
EMILIE.
Oh! je vous promets, Maman, que je n’en parlerai pas. Est-ce ce que vous
disiez hier au soir avec mon Papa, quand vous m’avez dit de vous laisser
causer tranquillement?
LA MERE.
Oui, vous ne m’interromprez pas.
EMILIE.
Non, Maman, je vous le promets.
LA MERE.
Votre Papa, l’année derniere, a fait afficher sa ferme, dont le bail
étoit à renouveller. Il s’est présenté plusieurs Fermiers; mais comme il
a fallu faire des informations pour sçavoir s’ils étoient solvables,
cela a donné au Fermier, dont le bail finissoit, le temps de faire des
réflexions. Entendez-vous bien?
EMILIE.
Je ne comprens pas tous ces mots-là, mais je n’ai pas osé vous
interrompre. Qu’est-ce que c’est qu’un Fermier; & puis sol... sol?...
Comment avez-vous dit Maman?
LA MERE.
J’ai dit, mon Enfant, toutes choses qu’il vous est impossible de
comprendre, mais ce que vous êtes fort en état de juger vous-même, parce
que vous le voyez tous les jours, c’est qu’une mere seroit très-aise de
donner sa confiance entiere à son enfant, & qu’elle n’attend pour cela
que le temps.
EMILIE.
Comment le temps?
LA MERE.
Oui, que le temps, que l’âge, que les instructions ayent mis son enfant
en état de comprendre les différentes choses qu’elle voudroit lui
confier. Elle attend que la prudence & la réflexion lui fassent juger de
l’importance de ce qu’on lui confie. Enfin, elle voudroit la voir
promptement formée; mais il faut le temps à tout, & c’est pour en hâter
le moment autant qu’il est possible, que je vous engage à profiter des
leçons qu’on vous donne. C’est pour cela que nous causons ensemble. Eh
bien, que concluez-vous de tout ce que je viens de vous dire?
EMILIE.
Je conclus, Maman, que lorsque vous me cachez quelque chose, c’est qu’il
ne faut pas me le dire, & je n’aurai plus de curiosité pour sçavoir ce
qui ne me regarde pas. Voilà ce que je conclus, & puis encore, que je
vais m’appliquer tant que je pourrai, & que je profiterai des avis que
vous voulez bien me donner.
LA MERE.
Vous ne croirez donc plus qu’on manque de confiance en vous.
EMILIE.
Non, Maman.
LA MERE.
Cette défiance est affligeante pour les autres, & c’est un vilain défaut
que la défiance; mais il y a bien autre chose qu’il faut que vous ayez
le courage de vous dire, parce que cela est vrai, & qu’il faut toujours
se dire la vérité.
EMILIE.
Quoi donc, Maman?
LA MERE.
C’est que vous n’avez encore aucune des qualités nécessaires pour que
l’on ait confiance en vous; ainsi vous n’êtes point en droit d’en
exiger, ni de vous plaindre de ce que l’on en manque.
EMILIE.
Et pourquoi donc, Maman, qu’est-ce qu’il faut faire pour les avoir?
LA MERE.
Il faut être plus grande que vous n’êtes, & cela ne dépend pas de vous.
Vous avez les agréments & les inconvénients de votre âge. Il faut en
grandissant, en prenant des années, perdre tous vos petits défauts &
acquérir des vertus solides; alors vous aurez droit à l’amitié & à la
confiance.
EMILIE.
Oui; alors vous en aurez en moi, n’est-ce pas, Maman?
LA MERE.
Si vous sçavez m’en inspirer; car la confiance est libre & ne peut
s’exiger. Vous êtes convenue que je ne vous avois jamais dit d’en avoir
en moi.
EMILIE.
Non, Maman.
LA MERE.
Qu’est-ce qui vous en a donné?
EMILIE.
Mais c’est que j’ai vu que je ferois bien.
LA MERE.
Et comment avez-vous vu cela?
EMILIE.
Maman, j’ai eu l’honneur de vous le dire.
LA MERE.
Oui, mais nous avons besoin de répéter souvent les mêmes choses?
EMILIE.
C’est que j’ai vu que vous me disiez toujours vrai, que vous ne répétiez
jamais ce que je vous avois dit, & puis vous m’annoncez toujours
d’avance ce qui m’arrivera.
LA MERE.
La prévoyance, la vérité & le secret sont donc des vertus nécessaires
pour inspirer la confiance?
EMILIE.
Je crois qu’oui.
LA MERE.
Croyez-vous les avoir?
EMILIE.
Oh non, pas encore; mais je veux les avoir absolument.
LA MERE.
J’aime à vous voir cette émulation.
EMILIE.
Maman, quand je les aurai, vous aurez confiance en moi, vous me l’avez
dit, n’est-ce pas?
LA MERE.
Oui, je vous le promets. Est-ce là tout ce qui barbouilloit vos idées?
EMILIE.
Oh! Maman, il y a bien autre chose; mais c’est bien difficile à dire
cela, je ne sçais par où m’y prendre.
LA MERE.
Essayez toujours.
EMILIE.
Maman, vous m’avez dit que si je restois ignorante, on n’auroit pas
bonne opinion de moi.
LA MERE.
Cela est vrai.
EMILIE.
Voilà pourquoi je me suis dépêchée bien vîte, bien vîte, d’apprendre à
lire & à écrire.
LA MERE.
Ah, vous ne vous êtes pas dépêchée, si vîte, si vîte!
EMILIE.
Mais un peu vîte, & puis je me dépêche à présent d’apprendre
l’Histoire-Sainte, la Géographie, enfin tout.
LA MERE.
Oui, vous en avez eu trois leçons... Eh bien, vous ne dites plus mot?
EMILIE.
Eh bien, Maman, c’est que je suis toute étonnée!
LA MERE.
Et de quoi?
EMILIE.
Mais, Maman, vous avez toujours la bonté de m’encourager, & à présent il
semble que vous ne soyez pas contente.
LA MERE.
Pardonnez-moi; mais vous commenciez à faire un si grand étalage de la
vîtesse que vous avez mise à apprendre fort peu de chose, que j’ai voulu
vous ramener à apprécier au juste votre mérite.
EMILIE.
Mais enfin, Maman, je sçais bien lire & bien écrire.
LA MERE.
Vous sçavez très-bien lire, j’en conviens, mais vous ne sçavez pas
encore écrire; vous commencez à bien former vos lettres, & il n’y a pas
de quoi se vanter si fort.
EMILIE.
Mais pourquoi donc, Maman?
LA MERE.
Si Mademoiselle Louise, ou quelques-unes de vos petites amies se
vantoient d’avoir appris en très-peu de temps à bien mettre leurs gants,
à se chausser & à se déchausser toutes seules, que penseriez-vous
d’elles?
EMILIE.
Oh! cela me feroit bien rire, par exemple; car tout le monde sçait cela,
je crois.
LA MERE.
Eh bien, il n’y a pas plus de vanité à tirer de sçavoir lire & écrire,
que de sçavoir se chausser & se déchausser toute seule; il n’est pas
plus permis d’ignorer l’un que l’autre, parce que cela est également
nécessaire.
EMILIE.
Mais d’apprendre à lire, c’est pourtant bien plus difficile.
LA MERE.
J’en conviens; mais c’est une peine que tout le monde a éprouvée, & que
tout le monde a surmontée à son tour. Personne n’est encore mort à cette
peine, ainsi l’on sçait que l’effort n’est pas grand.
EMILIE.
J’ai pourtant bien travaillé pour sçavoir lire couramment.
LA MERE.
Cela vous prouve que vous n’êtes pas un miracle de la nature comme vous
aviez l’air de le croire; car enfin vous ne sçavez rien de plus que ce
que sçavent tous les enfants de votre âge... Et si vous n’étiez pas
comme un petit hanneton...
EMILIE.
Ah!... à propos, Maman, que je vous dise... ce n’est pas un hanneton;
mais j’ai pris hier un beau papillon. Oh, il étoit beau! il avoit du
jaune, du bleu, toutes sortes de couleurs. J’avois bien envie de le
garder, mais je me suis souvenue de ce que vous m’avez dit... pas
d’abord pourtant, c’est ma bonne qui me l’a rappellé.
LA MERE.
Eh bien, qu’est-ce que vous en avez fait?
EMILIE.
Je me suis souvenue de cette mouche de l’autre jour, & j’ai dit, si l’on
me tenoit comme cela en l’air par les cheveux, cela me feroit bien mal.
Tenez, Maman, je me suis imaginé bien cela; car je me suis tiré les
cheveux, pour voir comme cela me feroit, & puis tout-de-suite j’ai été
dans le jardin, j’ai posé le papillon sur une rose; heureusement, je ne
lui avois pas fait mal, car il s’est envolé tout-de-suite, & je suis
revenue bien contente de lui avoir fait plaisir.
LA MERE.
Venez, que je vous embrasse, Emilie, vous ne sçauriez croire le plaisir
que vous me faites! Exercez-vous toujours à faire du bien, & à vous
trouver heureuse de celui que vous faites. C’est un moyen sûr de l’être
toujours, & un moyen qu’il ne dépendra de personne de vous ôter. Je
parie que vous étiez plus contente que vous ne l’êtes au milieu de tous
vos amusements ordinaires?
EMILIE.
Oh! cela est vrai, Maman; tenez, je me sentois si aise... Il me sembloit
que j’étois plus grande! Pourquoi donc?
LA MERE.
C’est que quand vous faites du bien, vous vous élevez au-dessus de votre
âge.
EMILIE.
Comment cela, Maman?
LA MERE.
C’est qu’à votre âge, on n’a pas souvent le pouvoir d’en faire, mais
revenons à ce que vous vouliez me dire.
EMILIE.
Bon! je ne sçais plus ce que c’est à présent. Qu’est-ce que je disois
donc, Maman?
LA MERE.
Vous me parliez de la peine que vous avez eue à apprendre à lire & que
vous avez à apprendre à écrire.
EMILIE.
Oui, mais je voulois dire autre chose... Est-ce que je n’ai dit que
cela?
LA MERE.
Il me semble que non. Vous avez commencé cependant comme si vous vouliez
qu’on vous expliquât pourquoi ces premieres sciences, qui sont les
éléments de toutes les autres, étoient si nécessaires à sçavoir.
EMILIE.
Oh, non!... oui... je me souviens... voici ce que je n’entens pas. Vous
m’avez toujours assuré, Maman, qu’on auroit mauvaise opinion de moi, si
je ne sçavois rien; & hier, vous sçavez bien, cette grande compagnie qui
est venue, ces Messieurs, ces Dames...
LA MERE.
Eh bien?
EMILIE.
Ils se sont moqués de cette Dame... J’ai oublié son nom... cette Dame,
dont ils parloient toujours, qui est si sçavante, comment
s’appelle-t-elle donc?
LA MERE.
Son nom n’y fait rien. Mais qu’est-ce qu’ils en disoient?
EMILIE.
Oh! j’ai bien vu qu’ils se moquoient d’elle, & vous l’avez bien vu
aussi, Maman, j’en suis sûre; car vous avez ri & vous avez fait des
signes à Papa. Pourquoi lui faisiez-vous des signes?
LA MERE.
C’étoit pour le prier de changer de conversation, parce que je n’aime
point à entendre donner des ridicules à personne chez moi.
EMILIE.
Monsieur le Comte disoit qu’il ne lui manquoit qu’un chapeau de Docteur,
je crois, & qu’on ne pouvoit pas dire un mot, qu’elle ne répondît en
grec ou en latin. Et puis ce gros Monsieur, qui avoit un habit verd &
une si belle veste, a dit, qu’elle parle toujours de sa science, pendant
qu’elle ne sçait pas seulement le prix d’un poulet; & puis qu’elle
feroit mieux d’apprendre à parler à sa fille, qui ne sçait pas lire.
LA MERE.
Eh bien, qu’est-ce que vous en dites?
EMILIE.
Mais voilà ce qui brouille ma tête. Pourquoi se moquer de sa science,
dès qu’il est honteux de ne rien sçavoir?
LA MERE.
Nous allons voir, c’est une chose à examiner. Je me rappelle qu’il y a
une de vos compagnes, dont la société ne vous plaît pas beaucoup, c’est
Mademoiselle Sophie, je crois.
EMILIE.
Ah! cela est vrai, elle m’ennuie.
LA MERE.
Et pourquoi?
EMILIE.
Vous le sçavez bien, j’ai eu l’honneur de vous le dire.
LA MERE.
Dites-le-moi encore, je ne m’en souviens pas bien.
EMILIE.
Mais c’est qu’elle parle toujours d’elle, de ce qu’elle a appris, de ce
qu’elle a dit, & quand on veut jouer ou parler d’autre chose, elle ne
veut pas, elle prend de l’humeur, & elle se donne toujours pour exemple.
LA MERE.
Et vous ne trouvez pas cela bien?
EMILIE.
Je ne sçais pas si cela est bien ou mal, mais cela m’ennuie.
LA MERE.
N’est-ce pas que vous voudriez faire comme elle, & qu’elle ne vous en
laisse pas le temps?
EMILIE.
Oh non, ma chere Maman!
LA MERE.
Vous avez raison; car cela est fort ridicule. Eh bien, vous ne devez
plus être étonnée qu’on blâme cette Dame de parler de sa science,
puisque vous trouvez le même ridicule insupportable dans vos compagnes.
EMILIE.
Mais cependant il faut bien montrer aux autres ce que l’on sçait, sans
quoi on passe pour une ignorante.
LA MERE.
Point du tout; cela s’arrange tout autrement, vous allez en convenir.
Quand vous brodez, quand vous faites de la tapisserie, quand vous lisez,
avez-vous besoin d’aller dire, Madame, je sçais lire, je sçais broder,
je sçais faire de la tapisserie? On sçait pourtant que vous n’ignorez
pas ces différentes choses.
EMILIE.
Je le crois bien, Maman; on me les voit faire.
LA MERE.
Eh bien! à la maniere dont on écoute les différentes conversations, à la
maniere dont on répond lorsqu’on nous adresse la parole, on juge
très-aisément qu’une personne est instruite, ou qu’elle est ignorante.
N’est-il pas vrai que si on vous parloit de l’histoire de France ou de
l’histoire Romaine, vous ne sçauriez répondre, parce que vous ne
sçauriez seulement pas de quoi l’on veut parler?
EMILIE.
Cela est sûr.
LA MERE.
Et si l’on parloit devant vous de quelques points de Religion contenus
dans votre Catéchisme, vous seriez tout d’un coup au fait de ce que l’on
dit, & vous pourriez même répondre à propos. Vous voyez donc bien qu’on
peut apprécier les connoissances que vous avez acquises sans que vous
vous donniez la peine de dire, je sçais ceci, j’ignore cela.
EMILIE.
Ah, ah, mais vraiment oui, cela est vrai!
LA MERE.
Vous devez sentir par la même raison, que c’est une affectation ridicule
d’aller se vanter de ce que l’on sçait.
EMILIE.
Oui je sens cela. Mais si on ne parle pas devant moi des choses que je
sçais, on croira que je suis ignorante.
LA MERE.
C’est une des raisons qui doit vous engager à apprendre promptement ce
que vous ne sçavez pas, pour être au fait de tout ce qu’on dit. Mais il
y a encore une raison, qui rend ridicule cette affectation de se vanter
de sa science.
EMILIE.
Laquelle, Maman?
LA MERE.
Pourquoi apprenez-vous à travailler en broderie, en tapisserie, &c.?
EMILIE.
Mais c’est pour sçavoir m’occuper, je crois, & puis pour faire des
ouvrages utiles pour moi.
LA MERE.
Pourquoi apprenez-vous à coudre, à raccommoder vos mouchoirs, vos
nippes, à faire vos ajustements?
EMILIE.
Maman, vous m’avez dit que c’étoit pour apprendre à me passer des
autres.
LA MERE.
C’est donc pour vous-même que vous apprenez à travailler, ce n’est pas
pour les autres?
EMILIE.
Non sûrement, c’est pour moi, c’est pour mon avantage; vous me l’avez
dit, Maman, je m’en souviens bien.
LA MERE.
Eh bien, mon Enfant! c’est aussi pour soi, pour sçavoir s’occuper seule,
& pour apprendre à se passer des autres, qu’il faut avoir des talents &
cultiver les sciences.
EMILIE.
Qu’est-ce que c’est que des talents & cultiver les sciences?
LA MERE.
La musique, le dessein, la danse, la peinture, &c. voilà ce qu’on
appelle des talents.
EMILIE.
Quoi, il faut sçavoir tout cela?
LA MERE.
Non, sur-tout si vous n’y avez pas de disposition naturelle; mais il
faut les connoître & apprendre à fond celui de ces talents pour lequel
vous vous sentirez le plus de goût.
EMILIE.
Oh! je crois que ce sera le dessein. Et cultiver les sciences, qu’est-ce
que c’est?
LA MERE.
C’est ce que vous appellez être sçavante, c’est sçavoir l’histoire & la
lire souvent, c’est acquérir des connoissances en tout genre.
EMILIE.
Mais on n’a donc jamais le temps de jouer?
LA MERE.
Quand vous appreniez à lire, vous ne pouviez pas concevoir que la
lecture vous serviroit un jour d’amusement?
EMILIE.
Oh! pour cela non; car j’ai bien pleuré pour apprendre à lire, j’en suis
bien honteuse à présent.
LA MERE.
Et cependant dans les moments destinés à vos amusements, je vous vois
souvent quitter votre poupée pour lire une Fable ou une Histoire.
EMILIE.
Oui, j’aime beaucoup à lire; cela m’amuse à présent.
LA MERE.
Vous pouvez donc comprendre que quand je vous presse d’apprendre de
nouvelles choses, ce sont de nouveaux amusements que je vous prépare.
EMILIE.
Comment cela, Maman?
LA MERE.
Lorsque vous sçaurez la musique, la géographie, le dessein, vous
passerez de l’une à l’autre de ces occupations, & vous vous en amuserez
comme vous vous amusez actuellement de la lecture.
EMILIE.
Oh, si je croyois cela!... Mais je le crois, Maman, puisque vous me le
dites.
LA MERE.
Il viendra un temps où votre poupée, votre lanterne magique, votre
ménage ne vous amuseront plus. Il faut donc vous préparer dès-à-présent
des ressources pour ce temps-là, & c’est ce que vous faites, lorsque
vous étudiez.
EMILIE.
Ah! Maman, je m’en vais bien m’appliquer, afin de sçavoir le plus de
choses que je pourrai. J’ai déja deux maîtres, Maman, si vous m’en
donniez encore quelques-uns, deux ou trois.
LA MERE.
Non; il ne faut pas aller trop vîte! Contentez-vous de bien faire ce
qu’on exige de vous, & laissez-moi guider vos progrès.
EMILIE.
Et avec cela je me passerai donc des autres?
LA MERE.
Vous n’aurez besoin que de vous-même & des vos talents pour vous trouver
heureuse.
EMILIE.
Mais pourquoi faut-il sçavoir se passer des autres?
LA MERE.
C’est qu’on est beaucoup plus souvent seul qu’avec les autres, & que si
vous ne sçavez pas vous occuper & vous amuser seule, l’ennui vous
gagnera. Quand on s’ennuie, on prend de l’humeur. Votre expérience vous
a d’ailleurs appris que l’humeur n’arrive jamais que lorsque l’on est
desœuvré.
EMILIE.
Maman, voulez-vous que je demande de la lumiere, je ne vois plus clair.
LA MERE.
Oui, sonnez!
EMILIE.
Et puis nous verrons la lanterne magique, en attendant que mon maître
vienne.
DIXIEME CONVERSATION.
EMILIE.
Maman, j’ai vu hier aux Thuileries quelque chose de bien extraordinaire.
LA MERE.
Et qu’est-ce que c’étoit?
EMILIE.
C’étoit une petite Demoiselle, bien parée, qui n’étoit pas plus grande
que moi, & qui regardoit toujours, toujours ses nœuds de manches.
LA MERE.
Bon!
EMILIE.
Elle ne regardoit pas seulement autre chose; aussi tout le monde rioit &
se moquoit d’elle. Elle ne le voyoit pas; elle rioit aussi.
LA MERE.
Comment! elle ne sentoit pas qu’on se moquoit d’elle?
EMILIE.
C’est que je crois qu’elle est un peu bête.
LA MERE.
Connoissez-vous cette petite Demoiselle?
EMILIE.
Non, Maman, je ne la connois pas, ni ma bonne non plus. Mais la bonne de
Mademoiselle Louise a dit que c’étoit sûrement la fille de quelque
cuisiniere, que sa maîtresse s’étoit divertie à parer, parce que si
c’étoit une Demoiselle de condition, elle ne seroit pas si étonnée
d’être bien mise & d’avoir des nœuds de manches.
LA MERE.
Cela prouve au moins une bien petite tête, bien vuide, bien ignorante.
EMILIE.
Oui, & bien bête de ne pas voir qu’on se moque d’elle. Mademoiselle
Louise voit bien quand on se moque d’elle, mais elle ne s’en soucie pas;
c’est bien mal cela, Maman?
LA MERE.
C’est encore pis que de ne le pas voir.
EMILIE.
Oui, cela prouve qu’elle n’a pas de sentiment.
LA MERE.
Et vous, comment faites-vous quand on se moque de vous?
EMILIE.
Moi?
LA MERE.
Oui vous.
EMILIE.
Je ne sçais pas.
LA MERE.
Comment! vous connoissez si bien les défauts de vos compagnes, & vous ne
connoissez pas les vôtres?
EMILIE.
Mais, Maman... c’est que je les vois; c’est visible cela.
LA MERE.
Vous rappelez-vous la Fable de la besace?
EMILIE.
Oui, Maman.
LA MERE.
Eh bien, qu’est-ce qu’elle dit?
EMILIE.
N’est-ce pas celle où tous les animaux sont contents de leur figure?
LA MERE.
Oui, ils se trouvent tous parfaits & critiquent leurs camarades.
Dites-moi les six derniers vers.
EMILIE.
_Nous nous pardonnons tout & rien aux autres hommes,
On se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain.
Le fabricateur souverain
Nous créa besaciers tous de même maniere,
Tant ceux du temps passé que du temps d’aujourd’hui:
Il fit pour nos défauts la poche de derriere,
Et celle de devant pour les défauts d’autrui._
LA MERE.
Avez-vous bien pensé au sens de ces vers, ma fille?
EMILIE.
Pas beaucoup, Maman; mais j’y pense à présent.
LA MERE.
Je me meurs de peur que ce ne soit votre histoire.
EMILIE.
Non, Maman.
LA MERE.
Regardez-y bien. Interrogez votre conscience; je crois qu’il y a
long-temps que vous ne lui avez rien dit. Voyez, vous avez très-bien
remarqué qu’il étoit fort mal d’être insensible à l’improbation?
EMILIE.
L’improbation est le contraire de l’approbation, je crois?
LA MERE.
Oui, c’est le blâme, la critique. Eh bien! voyez si vous n’avez aucun
des défauts que vous voyez si bien dans les autres?
EMILIE.
C’est que mes défauts sont dans la besace qui est par derriere, vous
sçavez bien, Maman?
LA MERE.