Cela est vrai. «Pour moi, disoit-il, si j’ai la vue un peu foible, j’ai

en revanche écouté de toutes mes oreilles. J’ai acquis des connoissances

& de la mémoire. Daucourt est orgueilleux & opiniâtre; je suis docile &

me soumets sans peine aux volontés des autres. Par-là j’ai trouvé le

secret de me servir de leurs yeux. Ils voient pour moi, & me dispensent

du soin de me gouverner. Avec le secours de bons guides, je me tirerai

toujours d’affaire. On peut compter sur l’assistance des autres, quand

on veut s’y fier.»

Après avoir ainsi tracé leur plan, ils ne tarderent pas à le mettre en

exécution. Ils quitterent la maison paternelle, & prirent chacun une

route différente. L’aveugle muni d’un guide, & le sourd se reposant sur

son mérite.

EMILIE.

Ah! voyons ce qu’ils vont devenir.

LA MERE.

Le premiere journée, Sainville accusa son guide d’avoir choisi le chemin

le plus long & le plus pénible; mais étant arrivé le soir à la Ville, où

il devoit prendre place dans un carrosse public, il se reprocha le peu

de confiance qu’il avoit dans les hommes & se sçut mauvais gré d’avoir

soupçonné son conducteur.

Comme ses occupations pendant la route se réduisoient à monter en

carrosse le matin & à descendre le soir, il employa son temps à

refléchir sur sa position. Le résultat de ses méditations fut que dans

un pays policé, il étoit fort aisé de se passer de ses yeux.

EMILIE.

Qu’est-ce que c’est qu’un pays policé?

LA MERE.

C’est un pays où chacun vit en tranquillité, sans crainte que son voisin

lui nuise & trouble l’ordre.

EMILIE.

L’ordre de qui?

LA MERE.

Le bon ordre. On appelle ainsi la paix & la tranquillité qui résulte de

la vigilance & des soins de ceux qui gouvernent.

EMILIE.

Comment? Est-ce que nous sommes gouvernés?

LA MERE.

Il ne vous souvient déja plus de ce que nous avons dit la semaine passée

sur le Roi & sur ses Ministres.

EMILIE.

Ah! oui... mais il y a quelque chose que je n’entens pas: Maman:

dites-moi, je vous prie, quel rapport le Roi & les Ministres ont-ils à

ce que nous disions tout-à-l’heure?

LA MERE.

Vous l’allez voir. Que disions-nous l’autre jour qu’étoit le Roi?

EMILIE.

Le pere d’une grande famille.

LA MERE.

Qu’est-ce que fait un pere de famille dans sa maison?

EMILIE.

Il gouverne tout.

LA MERE.

Et en gouvernant tout, il établit les régles de conduite pour chacun, ce

qui fait que l’ordre & la sûreté sont établis dans sa maison.

EMILIE.

C’est donc cela qui s’appelle policé?

LA MERE.

C’est ce qui s’appelle la police, & l’on dit, une Ville bien ou mal

policée. Or dans chaque Ville le Roi établit un Magistrat qui s’appelle

Lieutenant de Police, chargé du soin de veiller à la sûreté des

particuliers, & de punir ceux qui voudroient la troubler, tels que les

voleurs, les brigands, les tapageurs, &c.

EMILIE.

J’entens toujours parler de voleurs; mais je ne sçais ce que c’est.

LA MERE.

C’est que vous ne me l’avez pas demandé. Un voleur est un homme qui

s’empare ou par force ou par adresse de ce qui ne lui appartient pas; &

comme il n’est pas permis d’user du bien des autres comme du sien,

chacun est interessé dans la société à le découvrir, & lorsqu’il est

découvert, il est puni.

EMILIE.

Maman, qu’est-ce que vous disiez de Monsieur Sainville, je ne m’en

souviens plus.

LA MERE.

Je disois, qu’il prétendoit qu’on pouvoit très-bien se passer de ses

yeux dans un pays bien policé.

EMILIE.

Mais pourquoi cela?

LA MERE.

«Cela seroit, disoit-il, une peine de plus que d’en avoir de bons. Il

faudroit en faire usage pour obliger ceux qui ont comme moi la vue

mauvaise, & qui sont en cela bien plus heureux qu’on ne pense,

puisqu’ils menent une vie dégagée de tous soins.»

EMILIE.

Il étoit donc bien paresseux?

LA MERE.

Avec ces réflexions, il prit un jour le devant à pied, pour rejoindre le

carrosse à l’endroit où l’on devoit dîner. Il s’étoit assuré un guide;

sans souci du côté des accidents, il marchoit gaiement, écoutoit les

propos de son conducteur, & s’occupoit de l’avenir agréable qu’il se

préparoit. Cependant la fatigue commença à se faire sentir, & le tira de

cet état de contentement. Bientôt son guide fut obligé de lui avouer

qu’il n’avoit jamais fait cette route, & qu’il ne sçavoit au juste où

ils étoient. «Mais j’apperçois quelques maisons, ajoûta-t-il; nous

sommes plus heureux que nous ne pouvions l’espérer.--N’en doutez point,

répondit Sainville; c’est l’endroit où nous voulions nous rendre.--Du

moins, reprit l’autre, on nous y dira le chemin qu’il faudra tenir.»

En arrivant dans le Hameau, ils se trouverent détournés de la route de

plus de quatre lieues; mais en revanche, ils furent bien reçus par un

vieillard & son accueil consola notre aveugle. Il ne fut plus question

que de bien dîner pour gagner ensuite avant la nuit la Ville où le

carrosse devoit s’arrêter.

Avant de poursuivre sa route il fallut s’assurer d’un autre guide.

Sainville remercia le sien de ses peines, & même du hazard qui les avoit

égarés & conduits chez un hôte si honnête. Il craignit de ne pouvoir

jamais remplacer un aussi bon conducteur.

Le fils du vieillard prit sa place. Ce jeune homme marqua d’abord à

Sainville beaucoup de surprise de son goût pour les voyages. Il lui

donna ensuite de très-bons conseils sur les précautions qu’il avoit à

prendre & sur la prudence qu’il devoit apporter au choix de ses guides.

Sainville, ennuyé de ses leçons, regretta un moment son premier

conducteur qui l’avoit entretenu de choses plus agréables; mais se

faisant bien vîte à la maniere de son nouveau compagnon, il ne tarda pas

à être enchanté de sa morale.

Le chemin néanmoins, lui paroissoit long. Il marchoit, il est vrai, sans

obstacle; mais accoûtumé depuis long-temps à rencontrer des pierres & à

se heurter, ce changement même le surprit. Il en parla à son conducteur

qui lui répondit, qu’il avoit choisi, non la route la plus courte, mais

la meilleure. «Quand on est aveugle, dit-il, on ne sçauroit aller trop

lentement & trop sûrement; les guides les plus habiles ne peuvent

toujours vous faire éviter le mauvais pas; il s’agit donc de prendre la

route la moins embarrassée.» Sainville charmé de ce discours, comprit

que son premier compagnon, avec ces propos & ses contes, n’avoit été

qu’un étourdi, & qu’il avoit trouvé en celui-cy un ami sage & sincere.

Il conçut pour lui autant d’estime que de reconnoissance. Leur entretien

les conduisit à la Ville, où ils apprirent que le carrosse avoit passé.

Il fallut continuer la route à pied, & après avoir marché jusqu’à la

nuit, ils furent obligés de s’arrêter dans un Village, sans avoir pu

rejoindre le carrosse.

Le lendemain Sainville, ne voulant point abuser de la bonté de son

guide, en prit un nouveau, qui gagna aussi promptement ses bonnes

graces. Celui-cy remarqua d’abord la générosité de notre aveugle, &

cette remarque augmenta son zéle. Il vanta à Sainville la connoissance

qu’il avoit des chemins & du pays. Il lui fit, pour le réjouir, la

description de tous les endroits où ils passoient; mais il lui apprit

aussi l’aventure de plusieurs voyageurs qui avoient été volés sur cette

route.

«Il est imprudent à vous, lui dit-il en finissant, de garder votre

bourse; c’est à celui des deux qui voit clair, à la porter. Si nous

sommes attaqués, vous êtes sans défense; mais n’ayant rien sur vous, il

ne peut vous arriver aucun malheur. Quant à moi, il me reste la

ressource de fuir, de sauver votre argent, & de venir vous reprendre

quand le danger sera passé.» Sainville ne put s’empêcher d’admirer cette

prévoyance. «Est-il possible, s’écria-t-il, que mes guides n’aient point

songé à me garantir d’un danger si évident, & qu’ils m’aient exposé par

leur imprudence à prendre tout ce que j’ai! Si je conserve ma bourse, ce

n’est pas à eux que j’en aurois l’obligation.» Il se hâta de la mettre

en sûreté entre les mains de son ami du jour, & lui confia qu’il avoit

encore une Lettre de change cousue par précaution dans la doublure de sa

veste.

Le guide, approuvant sa prudence, l’avertit bientôt qu’il y avoit devant

eux un ruisseau assez large. «Déshabillons-nous, dit-il, nous en serons

plus legers; je commencerai par passer vos habits, & je reviendrai

ensuite vous transporter de l’autre côté.» Sainville, touché de

reconnoissance, se déshabilla sans balancer, & dans le même instant il

se sentit saisi par le corps & plongé dans une riviere profonde. La

frayeur du danger lui ôta l’usage des sens; il ne revint à lui que

long-temps après. Il apprit alors qu’il étoit dans une cabane de

pêcheurs, auxquels il devoit la vie & tous les secours qui la lui

avoient conservée.

Assez long-temps malade, il eut le temps de faire des réflexions sur la

méchanceté des gens qui voient clair. Ces réflexions le dégoûterent des

voyages; & après avoir recouvré ses forces, il sollicita & obtint de son

pere le pardon de son double aveuglement. Ainsi de retour dans la maison

paternelle, il resta toute sa vie persuadé de trois vérités: La

premiere, que le choix d’un conducteur est une chose très-difficile,

mais en même-temps très-essentielle pour un aveugle. La seconde, que

quand on ne peut s’en passer, il vaut mieux rester chez soi. La

troisieme, que quand on a trouvé un bon guide, il ne faut jamais s’en

séparer.

EMILIE.

Est-ce que c’est tout, Maman?

LA MERE.

C’est toute l’histoire de Sainville.

EMILIE.

Et Daucourt?

LA MERE.

Nous en parlerons après. Voyons d’abord ce que vous pensez de celui-cy.

EMILIE.

Je pense qu’il a raison.

LA MERE.

Qui?

EMILIE.

Sainville.

LA MERE.

Et en quoi?

EMILIE.

Mais en ce qu’il dit à la fin, que quand on a trouvé un bon guide, il

faut le garder.

LA MERE.

Etes-vous bien convaincue de cela?

EMILIE.

Oui, Maman.

LA MERE.

En ce cas, vous ne donneriez pas votre confiance au premier venu?

EMILIE.

Non sûrement. Mais je ne ferai pas comme Sainville, moi; je n’irai pas

voyager toute seule.

LA MERE.

Est-ce que l’on n’a besoin de conseils que pour voyager?

EMILIE.

Mais je ne sçais pas... je crois pourtant... Tenez, Maman, je ne sçais

pas ce que je veux dire.

LA MERE.

A quoi pensez-vous que servent les conseils?

EMILIE.

Mais à se bien conduire, à ne point faire de fautes; & puis aussi à

apprendre ce que l’on ne sçait pas.

LA MERE.

Vous voyez donc bien qu’il n’est pas nécessaire de voyager pour avoir

besoin de conseils. Tout le monde en a besoin; mais tout le monde n’est

pas en état d’en donner aux autres. Il ne faut accorder sa confiance

qu’à ceux que l’on connoît bien, lorsque leur conduite nous a prouvé

qu’ils ne nous en donneront pas de mauvais.

EMILIE.

Oui, j’entens bien cela. Par exemple, Maman, je dois ne donner ma

confiance qu’à vous, parce que je suis sûre que vous ne me tromperez

pas, & que vous avez une patience, une patience... Mais à propos, Maman,

& Monsieur Daucourt, qu’est-ce qu’il est devenu?

LA MERE.

Je m’en vais vous le dire. Il voyageoit seul comme vous sçavez. Il

s’étoit pourvu d’un cheval avec lequel il se mit en route. La premiere

journée se passa fort heureusement. Il arriva le soir dans un bourg &

descendit à l’hôtellerie pour y passer la nuit. En vain lui demanda-t-on

ses ordres. Daucourt n’aimoit pas les questions.

EMILIE.

Je le crois bien, car il étoit sourd; il ne les entendoit pas.

LA MERE.

Pour les éviter, il se hâta de signifier qu’il vouloit être tranquille.

Ainsi après avoir soupé il congédia tout le monde; & comme il étoit plus

que jamais enyvré de ses grands projets, il se mit à y rêver, il se

coucha tard. Il ne s’apperçut qu’alors du besoin qu’il avoit de ses

hardes.

EMILIE.

Et pourquoi faire, dès qu’il alloit se coucher?

LA MERE.

Il avoit au moins besoin de son bonnet de nuit.

EMILIE.

Où étoit-il donc?

LA MERE.

Dans sa valise. Et comme on lui avoit demandé s’il n’avoit besoin de

rien, & qu’il n’avoit rien répondu, elle étoit restée sur le dos de son

cheval.

EMILIE.

Ah, c’est bien fait! & comment fit-il?

LA MERE.

Toute la maison étoit endormie; il fallut qu’il descendît lui-même pour

tirer de sa valise ce qui lui étoit nécessaire. Le bruit qu’il fit

éveilla les Valets. Ne recevant point de réponse à leurs questions, ils

crurent avoir à faire à un voleur & agirent en conséquence. Daucourt

meurtri de coups, démêla, non sans beaucoup de difficulté, les causes

d’un traitement si étrange.

EMILIE.

Comment! ils le battirent?

LA MERE.

Oui, sans doute. Les Valets le virent détacher la nuit la valise qui

appartenoit à un étranger logé chez eux; ils le prirent pour un voleur,

ils le battirent.

EMILIE.

Et quand ils le reconnurent, ils furent sûrement bien fâchés?

LA MERE.

Oui, mais l’homme étoit battu, & l’on se moquoit de lui.

EMILIE.

Et qu’est-ce que fit Daucourt?

LA MERE.

Le lendemain il se mit en route d’assez mauvaise humeur, sans juger

cependant moins favorablement de sa sagacité & de sa prudence.

EMILIE.

Ah! je parie qu’il lui arrive encore quelque malheur. Ce sera bien fait,

n’est-ce pas, Maman, puisqu’il ne se corrige pas?

LA MERE.

Le hazard ne le servit pas mal pendant quelques jours. Il ne fit que

très-peu d’étourderies. Il questionnoit beaucoup, devinoit assez juste,

& ses succès lui persuaderent plus d’une fois qu’il entendoit comme un

autre. Mais ce bonheur dura peu. Le quatrieme jour de son voyage les

habitants des Hameaux écartés l’avertirent qu’il s’étoit égaré, & lui

conseillerent de regagner promptement le grand chemin pour se soustraire

aux brigands dont leur canton étoit rempli. Daucourt prit, à son

ordinaire, cet avis pour un compliment, & s’applaudissant de son talent

de deviner, il continua sa route avec plus de confiance que jamais.

EMILIE.

Oh, le drolle de corps qui prend un avis pour un compliment!... Maman,

je suis lasse. Voulez-vous que nous nous asséyons?

LA MERE.

Volontiers. Bientôt il se vit attaqué. Il n’est point de sourd qui

n’entende le langage des voleurs...

EMILIE.

Comment est-ce qu’ils parlent donc?

LA MERE.

Ils ne parlent pas beaucoup; ils fouillent dans les poches sans

cérémonie. Daucourt fut dépouillé. Cette aventure l’affligea. Il reprit

pourtant courage, & se reposant sur son mérite, il se persuada qu’une

fois arrivé à Paris, il ne pourroit manquer sa fortune. «Ces malheureux,

disoit-il, reculent mes espérances. A pied, je ne sçaurois faire la même

diligence; mais enfin il ne s’agit que de gagner Paris. On y connoît le

prix des talents, & cela doit me suffire.» En se consolant ainsi, il

arriva dans une petite Ville, où il résolut de passer la nuit. Son

premier soin fut de s’adresser à un usurier.

EMILIE.

Qu’est-ce que c’est qu’un usurier?

LA MERE.

C’est un homme qui prête de l’argent à ceux qui en ont besoin, à

condition qu’on lui rendra le double de ce qu’il a prêté.

EMILIE.

Est-ce qu’il y a des gens comme ça? Ils sont donc bien riches?

LA MERE.

Ils le deviennent par ce moyen à-peu-près comme les voleurs quand ils

ont fait une forte capture.

EMILIE.

Oui, mais s’ils sont pris, les voleurs sont punis, parce qu’il n’est pas

permis de voler. Vous m’avez dit cela, Maman!

LA MERE.

L’usure n’est pas plus permise que le vol. Mais laissons cela, & pour

aujourd’hui contentez-vous de sçavoir que Daucourt fit à cet usurier un

récit touchant de son aventure, & qu’il lui proposa de lui avancer de

l’argent à compte de la fortune qu’il espéroit de faire à Paris.

L’usurier s’apperçut encore plus vîte de la surdité de Daucourt & de sa

sotise, que de son besoin d’argent. Il n’en étoit pas à son coup

d’essai. Il lui fit faire par écrit une reconnoissance de l’argent qu’il

alloit lui prêter. Il emporta le billet & promit de lui donner dans peu

de ses nouvelles. En effet, Daucourt se vit arrêté une heure après &

conduit en prison. Sa surprise fut égale à son courroux, & s’il n’apprit

point le sujet de son infortune, ce ne fut pas faute de questions, mais

faute d’entendre les réponses. Il sçut enfin, par un interrogatoire en

forme, qu’il étoit condamné à payer sur son billet cinquante pistoles

qu’il n’avoit pas touchées. On lui apprit par la même occasion qu’il

étoit sourd, mais il ne voulut jamais convenir ni de sa dette ni de sa

surdité. Livré à ses réflexions dans une prison assez désagréable, il

commença à se plaindre de sa destinée, & s’occupa principalement des

réglements qu’il conviendroit de faire pour garantir les voyageurs de la

brutalité des valets, de l’attaque des voleurs & de la friponnerie des

usuriers; trois especes d’hommes auxquels il attribuoit tous les

malheurs du monde.

Cependant il se familiarisa insensiblement avec l’idée qu’il pouvoit

bien être un peu sourd. De nouvelles réflexions (on a tout le loisir

d’en faire dans la prison) vinrent à l’appui du premier soupçon.

Daucourt ne put se dissimuler que s’il eût voulu se croire sourd & en

convenir, il auroit évité presque tous les malheurs qui lui étoient

arrivés. Il pensa encore que les jeunes gens, pour sçavoir si leurs

projets étoient bons ou mauvais, ne faisoient pas mal de s’adresser à

ceux que l’expérience a mis en état d’en juger. Il se condamna sur-tout

d’avoir entrepris de jouer un rolle, sans consulter un pere dont il

avoit reçu tant de marques de bonté. Il se détermina enfin à lui

apprendre ses malheurs & ses fautes. Ce pere étoit indulgent. Il

suffisoit que son fils fût malheureux & repentant pour lui faire oublier

ses écarts. Il pardonna. Daucourt eut la permission de revenir auprès de

lui, où il mene actuellement une vie tranquille, bien convaincu qu’il

faut avoir des oreilles pour entendre, & qu’on a besoin de conseils,

quand on veut réussir dans un monde qu’on ne connoît point.

EMILIE.

Il lui a fallu bien des choses pour apprendre qu’il étoit sourd.

LA MERE.

A quoi croyez-vous qu’on doive attribuer les malheurs qui lui sont

arrivés?

EMILIE.

Je crois, Maman, que c’est qu’il avoit trop bonne opinion de lui... Mais

je pense à une chose; être entêté, n’est-ce pas comme si l’on étoit

sourd?

LA MERE.

Précisément. Quand vous êtes entêtée, vous ne suivez que votre idée, &

vous croyez sçavoir d’avance tout ce qu’on va vous dire. Vous vous

croyez plus sage & plus habile que ceux qui vous parlent.

EMILIE.

Cela est vrai. Et puis quand je vois que j’ai tort, je ne veux pas en

convenir. Oh! je veux me corriger; il ne sera pas dit que je

ressemblerai à Monsieur Daucourt.

LA MERE.

Emilie, si vous êtes reposée, nous nous en retournerons.

EMILIE.

Comme il vous plaira, Maman... Maman, je crois que j’aime mieux Monsieur

Daucourt que Monsieur Sainville.

LA MERE.

Et pourquoi?

EMILIE.

Il est plus drolle, & puis... Cependant ils ont tort tous deux... Je ne

sçais pas, mais je l’aime mieux.

LA MERE.

Ne seroit-ce pas parce qu’il vous ressemble un peu?

EMILIE.

Peut-être bien... Mais il s’est corrigé, & je me corrigerai aussi...

Maman, nous avons assez causé; si vous permettez, je vais courir un peu.

LA MERE.

Je le veux bien; mais courez dans cette allée, & ne me perdez pas de

vue.

NEUVIEME CONVERSATION.

EMILIE.

Maman!

LA MERE.

Que voulez-vous, Emilie?

EMILIE.

Ah!... vous écrivez... j’en suis fâchée.

LA MERE.

Pourquoi?

EMILIE.

Mais à qui écrivez-vous donc?

LA MERE.

C’est à quelqu’un à qui j’ai affaire & que vous ne connoissez pas.

EMILIE.

Et qu’est-ce que vous lui mandez?

LA MERE.

Qu’est-ce que cela vous fait?

EMILIE.

Rien, mais c’est pour le sçavoir.

LA MERE.

Vous voyez bien que votre curiosité est indiscrete & sans objet.

EMILIE.

Comment donc, Maman?

LA MERE.

Ecoutez-moi! Lorsque vous me parlez tout bas des choses qui vous

intéressent, si une de vos petites amies, de vos compagnes venoit vous

interrompre & vous demander ce que nous disons, qu’est-ce que vous

diriez?

EMILIE.

Je dirois qu’elle est bien curieuse, & que cela ne la regarde pas.

LA MERE.

Vous croyez donc qu’elle commettroit une faute contre la politesse & la

discrétion?

EMILIE.

Oui, Maman.

LA MERE.

Eh bien! vous venez de commettre la même faute avec moi, & bien plus

grande encore, car vous me devez plus d’égards que votre petite amie ne

vous en doit.

EMILIE.

Mais vous ne causiez pas tout bas, Maman, vous écriviez?

LA MERE.

L’écriture est la conversation des absents. C’est le seul moyen que l’on

ait de leur communiquer ses idées; l’on confie alors ses secrets au

papier: voilà pourquoi tout ce qui est écrit est sacré. On ne doit pas

plus se permettre de lire les papiers que l’on trouve sous sa main,

quand ils ne nous sont pas adressés, que d’écouter deux personnes qui

parlent bas.

EMILIE.

C’est donc bien mal d’écouter, je ne le sçavois pas?

LA MERE.

Vous devez le concevoir, puisque vous trouveriez mauvais que vos

compagnes vous écoutassent quand vous me parlez.

EMILIE.

Oui; & il faut faire pour les autres comme nous voulons qu’ils fassent

pour nous. Je sçais bien cela.

LA MERE.

Souvenez-vous donc que ce seroit manquer à l’honnêteté, à la probité, à

toutes les loix de l’honneur & de la société, que de lire un papier

adressé à un autre, & d’écouter ce que l’on dit avec dessein de n’être

pas entendu.

EMILIE.

Tous les jours j’apprens quelque chose de nouveau.

LA MERE.

Mais ce n’est pas pour sçavoir à qui j’écris que vous êtes venue?

EMILIE.

Mon Dieu non; je suis bien fâchée d’avoir fait cette sotte demande. Je

vous promets Maman que je ne serai plus curieuse de ce qui ne me regarde

pas. Mais je crois que ce que j’ai à dire nous fera causer bien

long-temps, & si votre Lettre est pressée, Maman...

LA MERE.

Elle ne l’est pas. Attendez-moi ici, je vais revenir.

EMILIE.

Vous allez donc serrer vos papiers, Maman? Mais vous ne serez pas

long-temps?

LA MERE.

Non.

EMILIE.

C’est bon; je vais rêver pendant ce temps-là à tout ce que j’ai à

dire...

LA MERE.

Allons, prenons notre ouvrage, & voyons ce qui nous occupe.

EMILIE.

Maman, c’est que j’ai toutes mes idées barbouillées; ma tête est sens

dessus dessous.

LA MERE.

Eh bien, il faut tâcher d’y remette l’ordre. Voyons!

EMILIE.

Par exemple, vous m’avez dit, Maman, qu’il falloit que j’eusse une

confiance entiere en vous.

LA MERE.

Je ne vous ai jamais dit cela.

EMILIE.

Comment?

LA MERE.

Je vous ai prouvé par votre expérience que vous vous étiez toujours bien

trouvée d’avoir une confiance entiere en moi. Je vous ai montré plus

d’une fois, & toujours par votre expérience, que vous vous étiez nui à

vous-même, lorsque vous vous étiez cachée de moi. Mais je vous ai laissé

libre de juger de ce qui étoit le plus avantageux pour vous, ou de la

réserve ou d’une confiance entiere, & vous avez eu le bon esprit de

sentir que vous me la deviez; mais je ne vous ai jamais dit, il faut me

la donner.

EMILIE.

Mais c’est la même chose.

LA MERE.

Point du tout; car le jour que vous ne vous trouverez pas bien d’avoir

en moi une entiere confiance, il ne tiendra qu’à vous de me la retirer;

au lieu que si je vous avois dit, il faut me donner votre confiance, ce

seroit un ordre, & vous ne seriez pas maîtresse de me la retirer.

EMILIE.

Cela est vrai.

LA MERE.

Observez en passant par ce petit exemple, qu’il est très-important de

bien sçavoir la signification des termes dont on se sert & qu’on emploie

dans la conversation; sans quoi il arrivera que vous direz une chose &

que j’en comprendrai une autre.

EMILIE.

Je parie que voilà ce qui brouille mes idées?

LA MERE.

Cela pourroit bien être. Mais ce n’est pas ma faute; car je vous ai

assez recommandé de ne laisser passer aucun mot sans me demander ce

qu’il signifie.

EMILIE.

Cela est vrai; mais c’est que je les sçais tous à-peu-près...

LA MERE.

Voilà encore une expression qui n’est pas exacte. Vous voulez dire que

vous comprenez à-peu-près la signification de tous les mots, & ce n’est

pas cela que vous dites, car on peut sçavoir un mot, un terme, sans

comprendre toute l’étendue de sa signification. Mais laissons cela. Vous

dites donc?...

EMILIE.

Je voulois dire d’abord, Maman, que j’ai une confiance entiere en vous,

que je vous dis tout, mais tout, tout, & j’ai remarqué...

LA MERE.

Eh bien?... Qu’avez-vous remarqué?

EMILIE.

J’ai remarqué quelque chose.

LA MERE.

C’est?

EMILIE.

Je n’ose pas dire.

LA MERE.

Vous n’avez donc pas une confiance entiere en moi?

EMILIE.

Mais pardonnez-moi; mais c’est que... Allons, je m’en vais le dire.

LA MERE.

Ce que vous avez à me dire est donc bien humiliant, bien honteux?

EMILIE.

Oh non, Maman, du tout!

LA MERE.

Il n’y a pourtant que ces sortes d’aveux qui puissent coûter à faire.

EMILIE.

Ah, Maman, ne pensez pas cela, je m’en vais vous le dire bien vîte;

c’est que j’ai remarqué que vous ne me disiez pas tout.

LA MERE.

Et qu’est-ce que je ne vous ai pas dit?

EMILIE.

Mais je ne sçais pas...

LA MERE.

Mais encore avez-vous eu occasion de remarquer que je vous aye rien

caché de ce qui vous intéresse?

EMILIE.

Non, Maman.

LA MERE.

C’est donc sur les choses qui ne vous regardent pas que je vous ai fait

des mysteres?

EMILIE.

Oui, Maman; c’est quand vous parlez tout bas avec des personnes de vos

amis, quand vous recevez des Lettres, & puis d’autres choses comme cela.

LA MERE.

Et vous croyez donc que je manque de confiance en vous?

EMILIE.

Oui, Maman.

LA MERE.

Les conversations d'Émilie · 第 5 / 10 段