LA MERE.

Oui, cela crie au-dedans de nous, & nous met mal à notre aise quand nous

avons fait une faute, même ignorée, & cela nous fait rougir des louanges

qu’on nous donne quand nous ne les méritons pas.

EMILIE.

Et quand nous les méritons, qu’est-ce qu’elle dit, la conscience?

LA MERE.

Elle nous rend la louange agréable. Mais elle nous rend heureux toute

seule, & indépendamment de l’approbation des autres. Voilà pourquoi une

faute est tout aussi fâcheuse quand elle est ignorée que quand elle est

connue, & voilà pourquoi une bonne action nous donne tout autant de

satisfaction quand elle est cachée que quand elle est sçue; c’est qu’au

moment où l’on s’y attend le moins notre conscience nous fait un

reproche, ou nous approuve, & nous met bien ou mal à notre aise.

EMILIE.

Je l’ai entendue quelquefois, je crois; mais je ne sçavois pas ce que

c’étoit.

LA MERE.

Vous ne sçauriez trop l’écouter ni trop chercher à entendre ce qu’elle

vous dit. C’est un guide sûr. C’est un ami que nous avons toujours en

nous, & qu’on ne sçauroit trop ménager. Il faut vous accoûtumer à

questionner cet ami en vous-même plusieurs fois dans le jour.

EMILIE.

C’est drolle, quelque chose qui parle comme cela tout bas en nous-mêmes.

Je vous promets, Maman, que je lui parlerai tous les jours, je lui

dirai, ma conscience, êtes-vous contente?

LA MERE.

Emilie, il est l’heure de quitter votre ouvrage & de vous mettre à

l’étude.

SEPTIEME CONVERSATION.

EMILIE.

Maman, sçavez-vous que le petit Duplessis est mort?

LA MERE.

Oui, je le sçais.

EMILIE.

C’est donc pour cela que sa mere est venue ce matin?

LA MERE.

Oui. Et sçavez-vous la cause de la mort de son fils?

EMILIE.

Non, Maman.

LA MERE.

Il est mort pour s’être obstiné à cacher à sa mere une faute qu’il avoit

faite.

EMILIE.

Comment donc cela, Maman?

LA MERE.

Il y a environ cinq ou six semaines que cette pauvre femme ayant à

sortir, avoit enfermé son enfant dans sa chambre. Elle lui avoit défendu

de monter sur les chaises. Dès qu’il fut seul, il monta sur un fauteuil,

& de-là sur la commode, pour prendre des confitures qu’il avoit vu

mettre sur une planche. Il en mangea, & en descendant il tomba sur la

tête & se fit grand mal; mais il n’en voulut rien dire, de peur d’être

grondé. Quelque temps après, il lui prit de grands maux de tête & de la

fiévre. On le questionna beaucoup, pour sçavoir s’il n’avoit pas fait de

chûte. Ne prévoyant pas la conséquence de ce qu’il avoit fait, il

soûtint toujours qu’il ne lui étoit rien arrivé, & enfin ce n’est que

deux jours avant sa mort qu’il avoua tout; mais il étoit trop tard. Le

dépôt étoit formé dans la tête, & il n’y avoit plus de reméde.

EMILIE.

Et s’il l’avoit dit tout de suite?

LA MERE.

On auroit pu le sauver. Vous voyez bien, Emilie, qu’une faute cachée

n’en est pas moins une faute, & pour être ignorée, n’en a pas moins ses

effets dont un enfant ne peut pas prévoir les conséquences souvent

funestes.

EMILIE.

Je le vois bien, Maman.

LA MERE.

Et voilà pourquoi il faut me dire tout ce que vous faites, afin que je

juge pour vous des suites de vos démarches, & que je vous les fasse

connoître.

EMILIE.

Oui, Maman, je vous dirai tout. Mais pourquoi sa mere est-elle si

affligée, puisqu’il étoit si méchant?

LA MERE.

C’est qu’une mere espere toujours que son enfant se corrigera, tant par

les avis qu’on lui donne que par sa propre expérience.

EMILIE.

Maman, voulez-vous bien me dire ce que c’est que l’expérience?

LA MERE.

Ce sont les connoissances que nous acquerons par le souvenir de ce qui

nous est arrivé. Par exemple, votre expérience vous a montré qu’on est

malheureux quand on ne fait pas le sacrifice de ses fantaisies à ses

devoirs.

EMILIE.

Bon! Voilà encore un mot que je n’entens pas. Qu’est-ce que c’est que

sacrifice?

LA MERE.

On en fait pour soi & pour les autres. Ceux que l’on fait pour soi

consistent à renoncer à un avantage présent auquel nous attachons

beaucoup de prix, pour s’en procurer un autre souvent plus éloigné.

EMILIE.

Comment cela, Maman?

LA MERE.

Quand vous obéissez sur le champ & sans replique, lorsque je vous dis de

cesser votre jeu & d’aller travailler, vous faites le sacrifice d’un

plaisir présent, pour vous en procurer un plus grand, qui est de remplir

vos devoirs.

EMILIE.

Ah! oui, j’entens bien cela à présent.

LA MERE.

Cela s’appelle sacrifier son plaisir à son devoir. Et les sacrifices que

l’on fait aux autres consistent à renoncer à un plaisir ou à un avantage

pour leur en procurer. C’est ce qu’on appelle la bonté. Quelquefois même

on consent à son propre dommage, on s’attire des peines volontaires pour

procurer aux autres un très-grand bien, & cela s’appelle ou de la

générosité ou de l’héroïsme, suivant que l’objet du sacrifice est plus

ou moins grand.

EMILIE.

Maman, me permettez-vous de vous demander une chose?

LA MERE.

Dites.

EMILIE.

Pourquoi avez-vous fait entrer la femme Duplessis dans votre cabinet?

LA MERE.

Qu’est-ce que vous trouvez de singulier à cela?

EMILIE.

Mais vous l’avez fait asseoir.

LA MERE.

Pourquoi pas?

EMILIE.

Mais vous lui avez donné votre main. Elle s’est mise à pleurer, & les

larmes vous sont venues aux yeux; vous l’avez appellée mon enfant.

LA MERE.

Qu’est-ce que vous concluez de tout cela? Qu’est-ce que vous imaginez?

EMILIE.

Mais je crois qu’elle étoit bien affligée, & que vous vouliez la

consoler.

LA MERE.

Cela est vrai.

EMILIE.

Je croyois qu’il ne falloit pas causer avec les domestiques.

LA MERE.

Non, il ne faut pas causer avec eux sans nécessité; mais la premiere de

toutes les nécessités est de consoler ceux qui ont de la peine, &

particulierement nos domestiques.

EMILIE.

Et pourquoi cela, Maman?

LA MERE.

Puisqu’ils sont soumis à nos ordres, puisqu’ils nous servent, puisqu’ils

nous donnent journellement des preuves de zéle & d’attachement, il est

bien juste que nous nous chargions de leur bonheur autant qu’il dépend

de nous.

EMILIE.

Cela est vrai. Mais comment faire, puisqu’on ne joue pas avec eux?

LA MERE.

En n’exigeant pas d’eux plus qu’ils ne peuvent faire, en les payant

exactement, en les soignant dans leurs maladies, & en les consolant

quand ils ont de la peine, en ne les laissant pas d’ailleurs manquer à

leur devoir, en les tenant dans le respect; en un mot, en se conduisant

avec eux comme un pere juste & bon le fait avec ses enfants.

EMILIE.

Maman, vous êtes donc le pere de toute la maison?

LA MERE.

Votre pere & moi, nous sommes les chefs de la maison; je suis votre

mere, & j’en tiens lieu à tous ceux qui sont sous mes ordres.

EMILIE.

Voilà donc pourquoi tout le monde vous obéit?

LA MERE.

Oui. Chaque maison est regardée comme une famille, chaque famille a un

chef qui la gouverne, à qui on est convenu de s’en rapporter, qui

protége, qui veille aux interêts de chacun, & à qui chacun est soumis.

EMILIE.

Et moi, Maman, qu’est-ce que je suis?

LA MERE.

Vous êtes un des membres de la famille.

EMILIE.

Comment un des membres? Je suis un membre, moi?

LA MERE.

C’est une façon de parler, comme on désigne celui qui est le premier de

la famille & qui la gouverne par le _chef_, qui veut dire _tête_, on

continue la comparaison, & l’on dit les membres pour désigner les autres

personnes qui composent la famille.

EMILIE.

Mais les domestiques sont donc mes freres?

LA MERE.

Comme hommes nous sommes tous freres, c’est-à-dire, que toute créature

humaine mérite notre bienveillance...

EMILIE.

Maman, que veut dire bienveillance?

LA MERE.

Le mot même vous l’explique. Bien vouloir, vouloir du bien.

EMILIE.

Ah, c’est vrai! Eh bien, Maman, il faut donc vouloir du bien à tout le

monde?

LA MERE.

Sans doute, si vous voulez que tout le monde vous veuille du bien. Mais

ensuite il y a différents états, différentes classes dans la société.

Chacune vit entre elle dans l’égalité, & lorsque nous avons à faire aux

hommes des autres classes, nous nous conduisons avec eux suivant leur

rang. S’ils sont d’une classe au-dessus de la nôtre, nous leur devons de

la déférence, du respect; s’ils sont au-dessous, nous leur marquons de

la bonté, de la protection, &c.

EMILIE.

La classe, c’est comme au Couvent, n’est-ce pas?

LA MERE.

Pas tout-à-fait, mais cela en donne l’idée. De même qu’au Couvent il y a

la classe des grandes pensionnaires, la classe des petites, la classe

des novices, &c. de même dans le monde il y a la classe des gens de la

Cour, celle des Militaires, celle de la Magistrature, &c. On range dans

la même classe les personnes de la même profession. Par exemple, tous

les Militaires, qui ne sont pas décorés, sont de la même classe que

votre papa.

EMILIE.

Qu’est-ce que c’est que décoré?

LA MERE.

C’est d’avoir les Ordres du Roi, le Cordon bleu, le Cordon rouge, &c.

EMILIE.

A propos, Maman, je voulois toujours demander ce que c’étoit que le Roi,

je l’ai toujours oublié.

LA MERE.

C’est le chef d’une grande famille.

EMILIE.

Mais qu’est-ce que c’est? Pourquoi est-ce que tout le monde est obligé

de lui obéir? Est-ce que nous sommes de sa famille? tout le monde est-il

de sa famille?

LA MERE.

Nous sommes une des familles qu’il gouverne.

EMILIE.

Bon! il est donc le chef de toutes les familles?

LA MERE.

Oui, tous les habitants d’une Ville ou d’un Village sont partagés par

familles. Un pays est composé de beaucoup de Villes & de Villages. Un

royaume est composé de plusieurs pays, & le Roi est le chef de tout son

Royaume.

EMILIE.

Quoi? de toutes les familles?

LA MERE.

Oui.

EMILIE.

Il a bien des affaires.

LA MERE.

Il en a tant qu’il ne peut pas les faire seul.

EMILIE.

Et comment fait-il donc?

LA MERE.

Il choisit des personnes à qui il donne sa confiance, & qui gouvernent

son Royaume sous ses ordres, & on est obligé de leur obéir lorsqu’ils

parlent au nom du Roi.

EMILIE.

Tenez, c’est comme votre Maître d’hôtel à qui vous dites le matin tout

ce que vous voulez qu’on fasse dans la maison.

LA MERE.

Précisément.

EMILIE.

Et ceux qui gouvernent pour le Roi, les appelle-t-on aussi des Maîtres

d’hôtel?

LA MERE.

Non, ce sont des Ministres, des Gouverneurs, des Intendants. Ils ont

différents titres suivant leurs fonctions.

EMILIE.

Mais est-ce que tout son Royaume est obligé de venir tous les matins

sçavoir de ses nouvelles, comme je viens sçavoir des vôtres?

LA MERE.

Avec un peu de réflexion, vous verriez que cela est impossible.

D’ailleurs tous ses Sujets ne sont pas admis à cet honneur. Il n’y a que

les Princes de son sang, c’est-à-dire ses parens, & la Noblesse de son

Royaume qui aient le droit de lui faire leur cour.

EMILIE.

On lui doit donc bien du respect?

LA MERE.

Autant que vous m’en devez & par la même raison.

EMILIE.

Et Monsieur le Dauphin, c’est son fils?

LA MERE.

Dauphin est le titre qu’on donne à l’héritier du thrône de France,

c’est-à-dire à celui qui doit être Roi après celui qui regne.

EMILIE.

C’est beau d’être Roi!

LA MERE.

Oui, car il est le maître de faire du bien à tout le monde.

EMILIE.

Il est donc bien heureux; on le doit bien aimer?

LA MERE.

Sans doute, & c’est la récompense de tous ceux qui font du bien.

EMILIE.

Je ne l’ai jamais vu. Pourquoi ne vient-il pas vous voir, Maman, puisque

vous avez le droit de lui faire votre cour?

LA MERE.

Le Roi ne va voir personne.

EMILIE.

Pourquoi? Est-ce qu’il est malade?

LA MERE.

C’est qu’il est par sa dignité si fort au-dessus des autres qu’il n’est

pas d’usage qu’il accorde cet honneur à des particuliers.

EMILIE.

Qu’est-ce qui fait qu’on est Roi? Tout le monde peut-il être Roi?

LA MERE.

C’est suivant les pays. En France, c’est le plus proche parent du Roi

qui lui succede, & pour vous dire la même chose dans les termes d’usage,

en France la couronne est héréditaire: dans d’autres pays le peuple se

choisit & s’élit un Roi; c’est ce qui s’appelle un royaume électif.

Chaque royaume a ses loix & ses usages.

EMILIE.

Maman, est-ce que papa ne tient pas aussi lieu de pere à ses

domestiques?

LA MERE.

Certainement. Qu’est-ce qui vous en feroit douter?

EMILIE.

C’est que c’est toujours vous qui ordonnez tout dans la maison.

LA MERE.

C’est que lorsqu’une femme, par sa conduite & par sa vigilance, a mérité

la confiance de son mari, il lui abandonne le soin de l’intérieur de la

maison, & se contente du soin des affaires qui ne peuvent se traiter

qu’au dehors.

EMILIE.

Qu’est-ce que cela veut dire, les affaires du dehors?

LA MERE.

Il faut mettre cette question au nombre de celles dont vous ne pouvez

pas encore comprendre l’explication. Nous la renverrons à un autre

temps.

EMILIE.

Maman, vous m’avez dit que vous me diriez ce que c’est que Monsieur

Gobemouche.

LA MERE.

Cela ne vient pas trop à propos; mais n’importe, c’est le nom qu’on

donne aux gens qui n’ont point d’avis à eux, qui n’entendent rien aux

choses dont ils parlent, & qui veulent cependant en paroître instruits,

& moyennant cela, pour ne pas montrer leur ignorance, ils ne disent que

des mots qui ne signifient rien.

EMILIE.

Comment font-ils donc?

LA MERE.

Comme vous faites quelquefois, ils parlent au hazard.

EMILIE.

Oh, je m’en corrigerai; je ne parlerai plus de ce que je n’entens pas.

Je ne veux pas qu’on m’appelle Mademoiselle Gobemouche. Je voulois

encore vous demander autre chose... Ah! Maman, quand est-ce que je lirai

l’histoire de Titus & celle de Domitien?

LA MERE.

Tout-à-l’heure, si vous voulez, aussi-tôt que vous aurez fini votre

ouvrage.

EMILIE.

Oh! Maman, j’en ai encore un grand bout à finir, si vous vouliez, je

lirois à présent, car cela ne sera pas fait d’une demi-heure.

LA MERE.

Non, je veux que vous finissiez votre ouvrage.

EMILIE.

Maman, je vais le finir, me permettez-vous de vous demander pourquoi je

ne puis pas lire à présent; car il me semble que je finirois tout aussi

bien mon ouvrage après avoir lu?

LA MERE.

A douze ou quatorze ans, cela seroit fort égal; mais ne croyez pas que

cela le soit à présent.

EMILIE.

Mais pourquoi, Maman?

LA MERE.

C’est que l’habitude de ne point interrompre ce que l’on fait est

très-essentielle à prendre & doit influer sur toute votre vie. C’est que

vous êtes dans l’âge où l’on prend le plus facilement les habitudes que

l’on conserve, & que si vous n’en prenez pas de bonnes dès-à-présent, il

vous en coûteroit beaucoup pour les prendre par la suite. Souvenez-vous

qu’il ne faut point passer sans raison d’une occupation à une autre.

EMILIE.

Oui, quand je joue, par exemple, il ne faut pas m’interrompre pour

travailler, & quand je travaille il ne faut plus penser à jouer, sans

quoi je ne ferois rien qui vaille.

LA MERE.

Et quand vous quittez votre ouvrage, il faut le serrer, de même que

quand vous quittez vos jeux, il ne faut rien laisser traîner des choses

qui ont servi à votre amusement.

EMILIE.

Oui, il faut remettre chaque chose à sa place, cela donne l’esprit

d’ordre. Vous voyez bien, Maman, que je retiens bien ce que vous me

dites.

LA MERE.

Mais il ne suffit pas de retenir les mots, il faut les mettre en

pratique.

EMILIE.

Maman, cela viendra.

LA MERE.

Ma fille, cela ne viendra pas si vous ne commencez pas dès-à-présent.

EMILIE.

Maman, permettez-moi encore une petite, petite question.

LA MERE.

Et c’est?

EMILIE.

A quoi sert-il d’avoir l’esprit d’ordre?

LA MERE.

C’est que sans cela on ne sçait jamais ce qu’on fait, & que cela fait

gagner du temps, qui est une chose très-précieuse.

EMILIE.

Comment cela fait-il gagner du temps?

LA MERE.

Quand vous laissez traîner toutes les choses qui servent, soit à votre

travail, soit à votre amusement, qu’est-ce qui arrive, lorsque vous

voulez les retrouver?

EMILIE.

Que je ne sçais plus où elles sont, parce que les domestiques les ont

rangées je ne sçais où, & que je ne sçais plus où les prendre.

LA MERE.

Eh bien, comment faites-vous pour les retrouver?

EMILIE.

Je les cherche.

LA MERE.

Mais vous perdez du temps en les cherchant.

EMILIE.

Cela est vrai.

LA MERE.

Et c’est du temps fort mal employé; car si vous les eussiez rangées la

veille, vous les retrouveriez tout-de-suite.

EMILIE.

Cela est vrai.

LA MERE.

Et les trouvez-vous toujours?

EMILIE.

Non, il y en a souvent de perdues.

LA MERE.

Et vous n’avez jamais pensé que c’étoit par votre faute?

EMILIE.

Mais c’est la faute des domestiques. Pourquoi ne rangent-ils pas ce

qu’ils trouvent?

LA MERE.

Et pourquoi voulez-vous qu’ils mettent plus d’importance aux choses qui

vous appartiennent, que vous n’y en mettez vous-même? Ils ne sont pas

fondés à croire que ce que vous laissez traîner mérite d’être conservé.

EMILIE.

Cela est encore vrai.

LA MERE.

Ainsi voilà deux fautes pour une: celle de perdre par votre négligence &

votre manque de soins des choses qui vous appartiennent, & l’injustice

de vous en prendre aux autres de la faute que vous avez faite. Eh bien,

quand on n’a pas l’esprit d’ordre, les idées se perdent & se confondent

dans la tête comme vos joujoux dans la chambre, on ne sçait ce qu’on

dit, & l’on passe pour une folle ou pour une bête. Comprenez-vous à

présent à quoi l’esprit d’ordre est bon?

EMILIE.

Oui, Maman!... Voilà mon ouvrage fini.

LA MERE.

Allons, il est tard, nous pouvons passer dans ma chambre, & nous y

lirons l’histoire des deux Empereurs que vous voulez connoître.

HUITIEME CONVERSATION.

EMILIE.

Maman, il y a bien long-temps que vous ne m’avez conté d’histoire.

LA MERE.

Il est vrai.

EMILIE.

Si vous voulez avoir la complaisance de m’en dire une: j’ai été bien

raisonnable.

LA MERE.

Je le veux bien. Tout en nous promenant je vous conterai l’histoire de

deux petits Messieurs; mais c’est à condition que vous me direz ce que

vous pensez de leur conduite.

EMILIE.

Oh! oui, Maman, je vous le promets. Etoient-ils bien aimables, bien

sages?

LA MERE.

Vous le verrez. Prenons par cette allée. Le chemin est beau, & nous ne

rencontrerons personne qui nous interrompe.

EMILIE.

Eh bien, Maman?

LA MERE.

Eh bien, ma fille. Deux peres de famille d’une condition médiocre, mais

honnête & aisée, établis en province, avoient chacun un fils. Ces deux

jeunes gens très-bien élevés & liés d’amitié à l’exemple de leurs peres,

résolurent un jour, chacun de leur côté & sans se communiquer leurs

desseins, de quitter la maison paternelle & d’aller chercher fortune à

Paris.

EMILIE.

La maison paternelle, c’est la maison de son papa, n’est-ce pas, Maman?

LA MERE.

Oui.

EMILIE.

Comment? Ils vouloient s’en aller sans permission? Mais cela étoit bien

mal! Et s’en aller tout seuls, tout seuls?... Ils étoient donc fous?

Qu’est-ce qu’ils vouloient devenir?

LA MERE.

Ils avoient pourtant tous deux une forte raison pour rester chez eux.

L’un étoit sourd, l’autre sans être tout-à-fait aveugle voyoit à peine à

se conduire. Il eût été à propos de remédier à ces accidents avant que

de se mettre en route. Pour vivre dans le monde, on n’a pas trop de ses

deux yeux & de ses deux oreilles.

EMILIE.

Oh! je crois que non. Je parie que ces deux petits Messieurs sont de

méchants garçons, n’est-ce pas, Maman?

LA MERE.

Vous jugez bien vîte. Est-ce que vous voudriez qu’on décidât de votre

conduite & de votre caractére sur une folie qui vous auroit passé un

moment par la tête?

EMILIE.

Non, Maman!

LA MERE.

Attendez donc que vous sçachiez l’histoire de ces ceux jeunes gens pour

arrêter votre opinion, & si elle doit leur être défavorable, vous ferez

bien encore de supposer que leur aventure a pu être exagérée.

EMILIE.

Pourquoi cela, Maman?

LA MERE.

C’est qu’on ne sçauroit trop être en garde contre les propos qui peuvent

nuire, & quand il s’agit de condamner les autres, il faut réfléchir

long-temps avant d’établir son jugement. Ne desirez-vous pas qu’on en

agisse ainsi avec vous?

EMILIE.

Oui sûrement, Maman. Eh bien, qu’est-ce qu’ils firent?

LA MERE.

Quoique leur infirmité, d’abord peu considérable, augmentât tous les

jours, elle ne put arrêter leur projet. La jeunesse est ardente, &

souffre impatiemment les conseils. Elle ne doute de rien. Son

imagination lui répond de ses succès, & la raison est presque toujours

la derniere consultée.

EMILIE.

Est-ce que la raison est comme la conscience? Est-ce qu’elle parle

aussi?

LA MERE.

Suivre les avis qu’on vous donne, c’est écouter la raison. «Que ferai-je

dans la maison de mon pere?» disoit le sourd qui s’appelloit Daucourt.

EMILIE.

Ah! j’avois bien envie de sçavoir son nom, & je suis bien aise de ne pas

le connoître.

LA MERE.

«Puis-je espérer un sort digne de moi, disoit-il? Je suis grand, bien

fait, j’ai du mérite & de l’esprit. Ici, je vis ignoré, & sous le

prétexte que j’ai l’oreille un peu difficile, on prétend me borner à une

vie obscure, on me reproche ma surdité pour me refuser les

éclaircissements que je demande; mais je sçaurai m’en passer, je ne

perdrai plus mon temps à écouter, & je vais faire mon chemin par

moi-même.»

EMILIE.

Il a bonne opinion de lui, Monsieur Daucourt. Il ne veut plus perdre son

temps à écouter!

LA MERE.

Je connois des gens qui ne le disent pas, mais qui font de même.

EMILIE.

Qui donc, Maman?

LA MERE.

Cherchez bien... Vous ne dites mot? Quand on ne profite pas des avis que

l’on reçoit, c’est comme si l’on disoit qu’on ne veut pas perdre son

temps à écouter. Ne connoissez-vous personne dans ce cas?

EMILIE.

Oh! pardonnez-moi, Maman, j’entens bien; c’est de moi dont vous voulez

parler.

LA MERE.

Il faut prendre garde, Emilie, de ne pas condamner dans les autres les

fautes dont on peut être coupable.

EMILIE.

J’y prendrai garde, Maman.

LA MERE.

Vous venez de tomber là dans la même faute que Daucourt. Il s’étoit

persuadé qu’on ne lui parloit jamais, parce qu’il n’entendoit point; il

se moquoit des défauts de son camarade, & il ne voyoit pas les siens.

«Si j’étois aveugle comme lui, disoit-il, je ne me plaindrois pas d’être

négligé. Sans yeux, on n’est bon à rien. Il ne sçait d’ailleurs que ce

que je lui ai appris, & il ne peut se flater d’en sçavoir jamais

davantage. Son accident ne peut se cacher, & on peut très bien ignorer

le mien. La nature m’en a dédommagé, par une pénétration d’esprit peu

commune. Je parie que la plûpart de ceux qui me connoissent sont encore

à s’appercevoir de ma prétendue surdité. Il y a une maniere de prendre

part à tout sans y rien concevoir. Un sourire, un signe de tête, un mot

jetté à propos suivant l’air & le geste de ceux qui parlent, tout cela

m’a donné la réputation d’un homme qui entend très-finement.»

EMILIE.

Mais, c’est comme Monsieur Gobemouche cela.

LA MERE.

Précisément. «J’ai vu souvent, continuoit-il, les gens les plus graves

rire de mes bons mots, & le seul reproche que j’ai eu à faire à mes

oreilles, c’est de n’avoir pas toujours entendu l’éloge qu’on faisoit de

moi.»

EMILIE.

Voilà un drolle de corps! Je parie qu’il faisoit bien des _quiproquo_.

LA MERE.

Est-ce que vous sçavez ce que c’est qu’un _quiproquo_?

EMILIE.

Oui, Maman, c’est un coq-à-l’âne.

LA MERE.

Et qu’est-ce que c’est qu’un coq-à-l’âne?

EMILIE.

Mais c’est de dire une chose qui n’est pas ce qu’on dit.

LA MERE.

Voilà assurément une définition bien claire! Tâchez un peu de vous

expliquer d’une maniere plus précise; car enfin on parle pour être

entendu.

EMILIE.

Mais, Maman, vous sçavez bien ce que je veux dire.

LA MERE.

Quand cela seroit, cela ne suffit pas. Voyons, dites-moi ce que c’est

qu’un _quiproquo_ ou un coq-à-l’âne.

EMILIE.

Mais, tenez, Maman, c’est quand vous dites une chose, & que moi je me

suis trompée, j’en ai entendu une autre, & je répons à ce que j’ai

entendu.

LA MERE.

Cela devient un peu plus clair; mais donnez-moi un exemple de ce que

vous venez de dire.

EMILIE.

Maman, si vous disiez, par exemple, en parlant de moi, voilà une petite

Demoiselle bien raisonnable, & puis il passeroit une autre petite

Demoiselle qui croiroit que vous parlez d’elle, & qui diroit, Madame,

vous avez bien de la bonté, elle feroit un _quiproquo_. N’est-ce pas

cela, Maman?

LA MERE.

Oui, cela n’est pas mal.

EMILIE.

Maman, j’ai bien envie de sçavoir la fin de l’histoire.

LA MERE.

Tandis que Daucourt s’occupoit de ses projets, Sainville (c’étoit le nom

de l’aveugle) tenoit conseil de son côté. «La surdité de mon voisin

m’afflige, disoit-il, il sera obligé de passer sa vie chez son pere. Que

faire dans le monde quand on n’entend point?»

EMILIE.

Fort bien! En voilà encore un qui voit le défaut d’un autre, & je parie

qu’il ne voit pas le sien.

LA MERE.

Les conversations d'Émilie · 第 4 / 10 段