mauvaise fille, vous sçaviez que cette Dame que je trouvois si méchante
n’avoit pas d’enfants... A propos, Maman, pourquoi n’est-il pas
nécessaire que nous fassions lire cette histoire à un certain Monsieur
qui polissonne toujours avec moi?
LA MERE.
C’est que j’espere que vous serez bientôt assez raisonnable pour qu’on
ne polissonne plus avec vous.
EMILIE.
Mais, Maman, si vous lui disiez que vous ne voulez pas?
LA MERE.
Ne vous rappellez-vous pas que le Baron répondoit à Mademoiselle
d’Orville, que comme elle ne se respectoit pas elle-même, il croyoit que
les autres pouvoient être dispensés de la respecter.
EMILIE.
Oui, Maman.
LA MERE.
C’est donc la faute d’une Demoiselle quand les hommes ont un air trop
libre avec elle, & c’est votre faute quand on polissonne avec vous.
EMILIE.
Mais comment faut-il donc faire pour se faire respecter?
LA MERE.
Il faut rester assise auprès de sa mere ou à sa table à s’amuser. Il ne
faut point courir par la chambre comme une folle, en jettant ses bras
par-dessus la tête, & levant les pieds d’une maniere indécente. Il ne
faut pas adresser la parole aux hommes; mais quand ils vous parlent, il
faut seulement leur répondre poliment, & avec assez de sérieux pour
montrer que vous ne voulez pas qu’on vous approche; & toutes ces
attentions sur soi-même & sur son maintien s’appellent _la pudeur_.
EMILIE.
Mais, Maman, pourquoi ne voulez-vous pas dire à ces Messieurs que j’ai
de la pudeur?
LA MERE.
C’est qu’ils ne me croiroient pas en vous voyant vous conduire comme
vous le faites. Lorsqu’on en a, elle se voit bien sans qu’il soit besoin
de le dire, & il ne faut pas qu’on croie que c’est moi qui vous empêche
de vous familiariser avec les hommes; il faut que ce soit votre
contenance, votre conduite qui leur en impose; car si elle se trouvoit
contraire à mes propos, tout ce que je dirois ne vous garantiroit de
rien, & on croiroit que ma tendresse pour vous m’empêche de vous voir
comme vous êtes.
EMILIE.
Cela est vrai. Mais, Maman, tout ce que vous dites est vrai.
LA MERE.
Si vous en êtes persuadée, comme je l’espére, vous en profiterez. Mais
j’ai encore une autre vérité à vous apprendre, qui est une suite de ce
que nous venons de dire, c’est qu’une Demoiselle bien née...
EMILIE.
Qu’est-ce que c’est qu’une Demoiselle bien née?
LA MERE.
C’est-à-dire, qui a des dispositions naturelles à la vertu & un desir
très-vif de fuir le mal.
EMILIE.
Eh bien, Maman, qu’est-ce que fait une Demoiselle bien née?
LA MERE.
Elle doit s’accoûtumer de bonne heure à n’avoir pas de garde plus sûre
qu’elle-même; c’est à vous à en imposer, ce n’est pas à moi. Car si
c’est moi qui oblige les hommes à vous respecter, vous voyez bien que si
je suis un instant éloignée de vous, ils ne vous craindront plus, &
c’est votre ressentiment qu’il faut leur faire craindre, ce n’est pas le
mien.
EMILIE.
Allons, je prendrai bien garde à moi, & je ferai le mieux que je
pourrai.
LA MERE.
Vous voyez bien aussi que si vous faisiez lire l’histoire de la mauvaise
fille, vous vous exposeriez à vous faire dire que vous lui ressemblez à
beaucoup d’égards. Il vaut bien mieux vous corriger de votre étourderie,
de votre legéreté, & vous verrez que vous n’aurez plus besoin alors de
me prier de faire des leçons aux autres.
EMILIE.
Maman, je croyois... Ah! Maman, à propos j’ai oublié... ma bonne m’a dit
de vous prier, si vous envoyez à Paris, de faire passer chez la
Couturiere; elle n’a pas apporté ma robe neuve, elle l’avoit promise
pour aujourd’hui.
LA MERE.
Eh bien, apparemment qu’elle n’est pas finie, ce sera pour un autre
jour.
EMILIE.
Oh! c’est que je serai bien heureuse quand j’aurai ma robe neuve.
LA MERE.
Eh! qu’est-ce qu’une robe neuve peut faire au bonheur?
EMILIE.
C’est que je suis bien aise d’être parée.
LA MERE.
Est-ce que vous n’avez jamais eu de chagrin les jours où vous avez été
bien parée? N’avez-vous jamais pleuré avec une robe neuve?
EMILIE.
Oh, pardonnez-moi!
LA MERE.
Est-ce que l’on vous accorde tout ce que vous voulez les jours de
parure?
EMILIE.
Non pas toujours.
LA MERE.
Est-ce que mes amis, est-ce que moi-même, nous faisons plus d’attention
à vous, quand vous avez une belle robe?
EMILIE.
Mais non, Maman.
LA MERE.
Quelles sont les occasions où l’on s’occupe le plus de vous? où l’on
vous accorde tout ce que vous desirez, & où vous éprouvez cette
satisfaction intérieure qui fait que vous êtes si contente de vous, de
moi & des autres?
EMILIE.
C’est quand je n’ai point d’humeur, quand j’ai été bien obéissante, &
que j’ai rempli tous mes devoirs... Là... tout couramment sans chercher
à me distraire.
LA MERE.
Vous voyez donc bien qu’une robe neuve ne rend pas heureuse; car vous
avez beau être parée, vous n’en avez pas été moins chagrine quand vous
avez eu des reproches à vous faire; & je vous ai vu très-gaie,
très-contente avec un petit fourreau de toile, souvent même à la fin du
jour assez sale; mais puisque nous y sommes, cherchons un peu, quelles
sont les conditions nécessaires au bonheur?
EMILIE.
Oui, cherchons... J’allois dire quelque chose, mais je crois que je me
trompe.
LA MERE.
Qu’est-ce que cela fait? dites toujours! Ce n’est qu’en me disant tout
ce qui vous passe par la tête que vous apprendrez à penser juste.
EMILIE.
Oui, Maman, mais si je dis mal?
LA MERE.
Eh bien, je vous en avertirai.
EMILIE.
Maman, c’est que je voulois dire, cherchons les éléments du bonheur!
LA MERE.
Eh bien, vous auriez très-bien dit; car c’est précisément ce que je veux
que vous trouviez.
EMILIE.
Mais le bonheur, c’est une chose... Je voudrois le sçavoir... Mais non,
ce n’est pas une science.
LA MERE.
C’est la premiere de toutes les sciences; celle qui importe le plus aux
hommes de connoître.
EMILIE.
Est-elle bien difficile à apprendre?
LA MERE.
Très-difficile & même impossible aux méchants, mais très-aisée pour ceux
qui se servent de leur raison.
EMILIE.
Ah! Maman, j’espére qu’elle ne sera pas difficile pour moi.
LA MERE.
Je l’espére aussi. Nous avons déja dit que les beaux habits ne rendoient
point heureux; voyez votre bonne, elle n’a pas de beaux habits, elle
n’est point riche; eh bien, la croyez-vous heureuse?
EMILIE.
Oh! sûrement, Maman, car elle rit & chante toujours. Je ne l’ai jamais
vue triste.
LA MERE.
Tous ces paysans, tous ces domestiques que vous voyez danser les
Dimanches à la porte du bois de Boulogne, vous les voyez contents; vous
les voyez rire, ils ne sont point riches; ce n’est qu’à force de
travailler toute la semaine qu’ils gagnent de quoi vivre & de quoi se
vêtir eux & leurs enfants. Vous m’avez souvent parlé de leur gaieté,
nous pouvons donc conclure que les richesses ne sont sûrement pas
nécessaires au bonheur.
EMILIE.
Mais qu’est-ce qui fait que tous ces pauvres gens sont contents?
LA MERE.
Voyez, dites-moi votre idée.
EMILIE.
Mais je crois, c’est parce qu’ils ont bien travaillé & parce que l’on
est content d’eux.
LA MERE.
Vous avez raison. Eh bien, quel sera donc le premier élément du bonheur
dans tous les âges & dans toutes les conditions?
EMILIE.
Ce sera d’avoir rempli son devoir & d’être content de soi, n’est-ce pas,
Maman?
LA MERE.
Cela est certain, on peut avoir tous les avantages réunis, bien des
richesses, une bonne santé, & n’être point heureux; mais sans bien, avec
une santé foible telle que vous m’en voyez, on peut se trouver heureux,
car le vrai bonheur dépend de nous-mêmes.
EMILIE.
Oui, il n’y a qu’à être bien sage.
LA MERE.
Et il n’y a pas de bonheur quand on n’a pas rempli ses devoirs, parce
qu’alors on n’est content ni de soi, ni des autres.
EMILIE.
Voilà pourquoi les méchants ne sont pas heureux, n’est-ce pas, Maman?...
Bon, voilà du monde!
LA MERE.
Je n’en suis pas fâchée; nous avons assez causé aujourd’hui, & il est
temps que vous alliez apprendre votre Évangile & achever vos études.
EMILIE.
Maman, j’ai encore quelque chose à vous dire sur ce bonheur que je
n’entens pas bien; demain vous me permettrez de vous le dire, n’est-ce
pas?
LA MERE.
Oui, si vous avez mérité que nous causions ensemble.
SIXIEME CONVERSATION.
LA MERE.
Eh bien, Emilie, qu’est-ce que vous vouliez me dire?
EMILIE.
Quoi? Maman, je ne sçais pas.
LA MERE.
Il y avoit quelque chose sur le bonheur que vous n’entendiez pas.
EMILIE.
Maman, je ne m’en souviens plus.
LA MERE.
Ce sera pour quand vous vous en souviendrez.
EMILIE.
Si vous eussiez eu la bonté de causer hier & avant-hier avec moi, ma
chere Maman, je m’en serois souvenue; mais à présent...
LA MERE.
Et qu’est-ce qui m’en a empêché?
EMILIE.
Maman, je le sçais bien, c’est ma faute, c’est que je ne l’ai pas
mérité. J’avois pourtant grande envie de bien faire, mais je n’ai jamais
pu.
LA MERE.
Et pourquoi n’avez-vous pas pu?
EMILIE.
Je ne sçais pas, Maman, je n’étois pas en train d’étudier. Quand je
voulois mettre les yeux sur mon Livre, mon esprit s’en alloit je ne
sçais où!
LA MERE.
Mais, mon Enfant, si l’on avoit toujours égard à la disposition où l’on
se trouve, on ne feroit jamais rien. C’est une raison pour s’appliquer
davantage, pour se donner plus de peine; mais ce n’est pas une raison
pour ne rien faire.
EMILIE.
Mais, Maman, on n’est pas toujours disposé à étudier, Papa vous l’a dit.
LA MERE.
Croyez-vous que je sois toujours disposée à causer ou à jouer avec vous?
Vous m’avez vu souvent malade & souffrante, ou la tête remplie
d’affaires; eh bien, je les oublie pour m’occuper même de vos
amusements. Si j’écoutois alors mes dispositions, je vous renverrois,
vous, votre poupée & votre petit ménage.
EMILIE.
Mais comment donc faire?
LA MERE.
Il faut s’accoûtumer à vaincre sa paresse & à faire ce que l’on doit
faire, quelque chose qu’il en coûte. Je vous l’ai déja dit, c’est cet
effort que l’on fait sur soi-même qui s’appelle _vertu_.
EMILIE.
Maman, je tâcherai...
LA MERE.
Il faut, lorsque vous vous sentez portée à la distraction, demander
vous-même à votre bonne à vous placer de maniere que vous ne voyiez rien
de ce qui se passe dans la chambre. Il faut, si vous apprenez par cœur,
apprendre tout haut, afin qu’elle vous avertisse s’il vous prend une
distraction, & si vous cessez de répéter, sans vous en appercevoir; il
faut enfin montrer de la bonne volonté si vous voulez qu’on ait pour
vous de l’indulgence. Il dépend toujours de vous de ne pas vous laisser
aller à l’humeur & à l’opiniâtreté.
EMILIE.
Oh, je le sens bien. Je sens que j’ai mérité mes punitions. Aussi,
Maman, je suis bien heureuse qu’il ne soit venu personne; car je
n’aurois jamais osé me montrer. Maman, vous m’avez promis que vous ne le
diriez pas.
LA MERE.
Oh, certainement! La bonne réputation d’une jeune personne est tout son
bien; c’est ce qu’elle doit chérir comme sa vie, & lorsqu’une fois l’on
est prévenu contre elle, il lui est si difficile de la réparer que je
n’ai garde d’aller dire vos défauts tant que j’aurai espérance de vous
voir corriger.
EMILIE.
Pourquoi la bonne réputation d’une jeune personne est-elle ce qu’elle
doit chérir le plus, Maman?
LA MERE.
Pourquoi êtes-vous fâchée, quand on vous parle des fautes que vous avez
faites?
EMILIE.
C’est que je voudrois qu’on dît toujours du bien de moi!
LA MERE.
Et pourquoi?
EMILIE.
Mais c’est que c’est humiliant de mal faire; on croiroit que je ne vaux
rien.
LA MERE.
Eh bien, voilà pourquoi la bonne réputation est précieuse, c’est qu’on
ne peut pas se passer de la bonne opinion des autres.
EMILIE.
On ne peut pas s’en passer? Et pourquoi?
LA MERE.
Vous le voyez, puisque vous ne pourriez pas souffrir qu’on crût que vous
ne valez rien. Ne sommes-nous pas convenues ces jours passés que les
hommes avoient besoin les uns des autres?
EMILIE.
Oui, maman!
LA MERE.
Pourriez-vous vous trouver à votre aise avec quelqu’un qui auroit
mauvaise opinion de vous?
EMILIE.
Non sûrement.
LA MERE.
C’est sur l’opinion que l’on a d’une personne, qu’on mesure l’estime ou
l’amitié qu’on lui accorde, & l’on ne connoît une jeune personne que par
sa réputation.
EMILIE.
Comment cela, Maman?
LA MERE.
C’est qu’elle ne paroît dans le monde qu’environnée de ses parents; on
ne l’entend presque pas parler; on ne la voit jamais agir; on ne peut
avoir d’opinion sur elle que par ce que l’on en entend dire par ceux qui
l’approchent dans l’intérieur de la maison.
EMILIE.
Oui, par les domestiques.
LA MERE.
Par les domestiques, par les maîtres, & par tous ceux qui la voient de
près.
EMILIE.
Mais si tous ces gens-là ne disent pas vrai?
LA MERE.
Le mensonge est un vice si affreux qu’il ne se rencontre pas
communément; & pour un menteur, il se trouve vingt honnêtes gens, amis
de la vérité, qui le démasquent.
EMILIE.
Qu’est-ce que cela veut dire, qui le démasquent? Est-ce que le mensonge
met un masque?
LA MERE.
Non, c’est une façon de parler. Vous sçavez bien qu’un masque cache les
traits du visage?
EMILIE.
Oui, Maman.
LA MERE.
Comme un menteur veut être cru, on dit qu’il emprunte les traits de la
vérité...
EMILIE.
Oh oui, & ceux qui prouvent qu’il a menti, le démasquent. Mais, Maman,
est-ce qu’un mensonge est toujours découvert?
LA MERE.
Toujours; un peu plutôt, un peu plus tard, la vérité se découvre.
EMILIE.
Et puis le menteur est bien attrapé, n’est-ce pas?
LA MERE.
Attrapé & puni autant qu’on le peut être; car il prouve qu’il est bête
d’avoir cru qu’il pouvoit faire passer le mensonge pour la vérité; il
est deshonoré, il perd la confiance de tout le monde; on ne le croit
plus, & personne ne veut avoir affaire à lui.
EMILIE.
Mais pourquoi deshonoré?
LA MERE.
Parce que c’est un vice bas, un vice avilissant, qu’on ne suppose pas
aux gens bien nés.
EMILIE.
Qu’est-ce que c’est que des gens bien nés?
LA MERE.
Je vous l’ai déja dit; ce sont ceux qui naissent avec le penchant à la
vertu. On se sert aussi de cette expression pour désigner tous ceux qui
ne sont pas nés d’un état obscur & bas.
EMILIE.
Et qu’est-ce que c’est que d’être deshonoré?
LA MERE.
C’est d’avoir perdu l’estime de ses semblables, soit par ses actions,
soit par sa façon de penser; c’est de s’être dégradé & d’avoir mérité de
descendre dans l’opinion des autres au-dessous de l’état où le sort nous
a mis.
EMILIE.
Mais, Maman, les domestiques diront... si vous les priez de ne rien dire
de ce que j’ai fait.
LA MERE.
Fi donc! Vous voudriez vous abbaisser à prier des domestiques de ne pas
parler de vous? Voyez comme une faute peut avilir.
EMILIE.
Mais, s’ils le disent, cela me fera tort!
LA MERE.
Ce sera la suite nécessaire de vos fautes. On ne les répare pas par une
bassesse, c’en seroit une de plus & bien plus humiliante; & voilà
pourquoi il est si essentiel de n’en pas faire. Croyez-moi,
corrigez-vous bien vîte! Que vos actions, que votre contenance marquent
votre repentir, & faites mieux à l’avenir, vous ne craindrez pas qu’on
parle de vous; ou, comme je vous l’ai déja dit, si l’on veut absolument
parler, on n’aura que du bien à dire.
EMILIE.
Si je n’avois pas pleuré & crié comme une petite folle, ils n’en
auroient rien sçu.
LA MERE.
Qu’est-ce que cela fait? En auriez-vous été moins coupable?
EMILIE.
Non; mais...
LA MERE.
Le mal est-il qu’on ait sçu votre faute ou que vous l’ayez commise?
EMILIE.
C’est que je l’aie faite.
LA MERE.
Est-ce que vous pouvez vous pardonner d’avoir mal fait, quand même votre
faute resteroit ignorée? Ne voyez-vous pas que si vous prenez l’habitude
de faire des fautes ignorées, vous en ferez bientôt de publiques?
EMILIE.
Pourquoi cela, Maman?
LA MERE.
Parce que tout est habitude, mon Enfant. Le premier jour que nous
arrivons à la campagne, & que nous quittons Paris, êtes-vous aussi en
train de courir & de vous promener que quand nous y avons passé
plusieurs mois, & que vous vous êtes promenée tous les jours?
EMILIE.
Non, Maman.
LA MERE.
La premiere fois que vous avez joué au volant, y avez-vous joué aussi
long-temps, & avez-vous jetté votre volant aussi haut que vous l’avez
fait depuis?
EMILIE.
Non, Maman.
LA MERE.
Qui est-ce donc qui vous a donné la facilité d’y jouer comme vous le
faites à présent, & de faire des promenades aussi longues sans vous
fatiguer?
EMILIE.
Je ne sçais pas.
LA MERE.
C’est qu’en vous promenant tous les jours vous acquerez la force de
faire tous les jours un peu plus de chemin, & vous parvenez enfin à
faire de très-grandes promenades sans vous fatiguer, parce que vous
fortifiez votre corps par un exercice continuel.
EMILIE.
Maman, si j’étois plusieurs jours sans marcher, je ne pourrois donc plus
aller à Saint Cloud?
LA MERE.
Cela vous seroit beaucoup plus difficile, & vous reviendriez si lasse
que cela vous dégoûteroit peut-être de la promenade. Vous éprouvez la
même chose pour vos leçons; quand vous avez été quelques jours sans
apprendre par cœur, vous n’apprenez plus aussi facilement.
EMILIE.
Oui, parce que j’en ai perdu l’habitude, n’est-ce pas?
LA MERE.
Oui, & il en est de même de l’exercice des vertus comme de l’exercice du
corps & de l’esprit.
EMILIE.
Bon!
LA MERE.
Oui, sans doute; si vous ne vous exercez pas seule & volontairement à
bien remplir vos devoirs, sans prendre garde à la disposition où vous
vous trouvez, & sans penser à la punition & à la récompense, vous
n’acquerrez jamais de force sur vous-même, & vous ferez des fautes en
public, parce que vous n’aurez pas contracté l’habitude de bien faire
étant seule.
EMILIE.
Eh bien! je sens cela, par exemple. Cela est vrai, quand j’ai bien fait
plusieurs jours de suite, j’ai moins de peine à étudier; & quand j’ai
bien étudié, je n’ai pas d’humeur.
LA MERE.
C’est que rien n’en donne tant que d’être mécontent de soi.
EMILIE.
Cela pourroit bien être.
LA MERE.
Prenez donc l’habitude de faire toujours le mieux qu’il vous sera
possible, & pour ne pas vous endormir sur le danger des fautes cachées,
faites-vous une loi de ne me jamais rien taire de ce que vous ferez, que
cela soit bien ou mal.
EMILIE.
Oui, Maman, je vous le promets, je vous dirai tout.
LA MERE.
Est-ce que vous n’avez pas remarqué une chose?
EMILIE.
Quoi, Maman?
LA MERE.
C’est qu’une faute a toujours des suites fâcheuses, & qu’on n’en est pas
quitte pour dire, je ne la ferai plus.
EMILIE.
Ah, je n’avois jamais remarqué cela!
LA MERE.
Voyez vous-même. Repassez dans votre esprit tous les torts que vous avez
eus, & vous connoîtrez bientôt que quand même votre faute seroit restée
ignorée, elle auroit eu des suites fâcheuses pour vous.
EMILIE.
Mais quand j’ai eu de l’humeur & de l’impatience, si on ne l’avoit pas
sçu, qu’est-ce qui m’en seroit arrivé?
LA MERE.
Premierement, que l’humeur & l’impatience nuisent à la santé; que tout
ce que l’on fait avec humeur & impatience est mal fait & maussade. Que
quand on s’y laisse aller, on prend par dépit & par déraison toujours le
plus mauvais parti dans ce que l’on a à faire. Il en est de même lorsque
vous n’étudiez pas; en vous voyant rester ignorante, il ne seroit pas
difficile de deviner que vous n’avez pas répondu à l’éducation qu’on
vous donne.
EMILIE.
Tout se sçait donc, Maman?
LA MERE.
Oui, tôt ou tard tout ce qui est se découvre & se sçait.
EMILIE.
Hier, Maman, quand je me suis levée, j’ai dit à ma bonne: aujourd’hui je
jouerai toute la journée, & je serai bien heureuse; & point du tout,
toutes les fois que je dis cela, cela va mal.
LA MERE.
Ce n’est pas de faire le projet d’être heureuse qui vous porte malheur,
c’est que vous vous trompez sur les moyens.
EMILIE.
Qu’est-ce que c’est que de se tromper sur les moyens?
LA MERE.
Quand vous voulez aller promptement de la porte de Boulogne à la Muette,
quel chemin prenez-vous?
EMILIE.
Je vais tout droit au rond de Mortemar, puis encore tout droit à la
Muette.
LA MERE.
Et si, voulant arriver promptement, vous preniez d’abord le chemin de la
porte Maillot pour vous rendre par des allées détournées au rond de
Mortemar?
EMILIE.
Mais, je n’y arriverois pas si vîte.
LA MERE.
Et pourquoi?
EMILIE.
C’est qu’il y a plus de chemin.
LA MERE.
Vous voyez donc bien que vous vous tromperiez sur les moyens d’arriver
promptement, & c’est à-peu-près de même que vous vous trompez sur les
moyens d’arriver au bonheur.
EMILIE.
Mais qu’est-ce qui fait cela?
LA MERE.
Votre legéreté & votre ignorance. C’est que vous n’avez pas des idées
assez justes sur ce qui vous est utile, & que vous entendez mal vos
interêts.
EMILIE.
Et comment faut-il faire pour les bien entendre?
LA MERE.
Il faut causer avec moi comme nous causons, & faire votre profit de ce
que je vous dis.
EMILIE.
Oui, il ne faut pas faire comme le petit Duplessis qui ne fait jamais ce
que sa mere lui dit; aussi son pere le bat toute la journée, à ce qu’on
dit, car je ne l’ai pas vu, moi; je ne sçais pas ce que font les
Laquais. Vous m’avez dit qu’il ne falloit pas leur parler sans
nécessité... Maman... bon! je ne sçais plus ce que je voulois dire.
Irons-nous promener aujourd’hui?
LA MERE.
S’il fait beau.
EMILIE.
Oh! je crois qu’il fera beau; il faut aller bien loin, bien loin. Ah!...
si vous voulez, Maman, nous irons boire du lait, & puis vous me direz
comment il faut faire pour ne me plus tromper sur les moyens.
LA MERE.
Et sur quels moyens voulez-vous apprendre à ne vous plus tromper?
EMILIE.
Mais sur ce que nous avons dit; Maman, c’est pour n’être pas attrapée
quand je veux être heureuse, & que je me propose de jouer toute la
journée.
LA MERE.
Mais, premierement, vous ne seriez pas heureuse si vous jouiez toute la
journée.
EMILIE.
Pourquoi donc?
LA MERE.
C’est que le jeu ne vous fait plaisir qu’autant qu’il vous délasse de
votre étude.
EMILIE.
Je crois pourtant que c’est bien joli de jouer toujours.
LA MERE.
Si vous n’aviez autre chose pour votre amusement que votre poupée &
votre petit ménage, n’en seriez-vous pas bientôt lasse?
EMILIE.
Oui, mais je change de jeu.
LA MERE.
Et vous vous en lassez de même.
EMILIE.
Ah! cela est vrai pourtant; car lorsque quelquefois j’ai joué toute la
journée, il y a des moments où je ne sçais plus que faire de mon corps.
LA MERE.
Le nombre des amusements est très-borné, & pour y trouver toujours du
plaisir, il faut les faire précéder du travail & d’occupations
sérieuses; alors on n’est jamais désœuvré ni ennuyé.
EMILIE.
Oui, je joue toujours avec grand plaisir quand j’ai travaillé... mais,
Maman, vous sçavez donc tout ce que je pense?
LA MERE.
A-peu-près.
EMILIE.
Ah, comment faites-vous?
LA MERE.
N’est-il pas vrai que l’objet de tous vos desirs est de vous éviter de
la peine & de vous procurer du plaisir?
EMILIE.
Oui, Maman.
LA MERE.
Quand vous étudiez mal, avec négligence, avec paresse, quelle est l’idée
qui vous occupe alors? Quelle en est la cause?
EMILIE.
C’est que d’apprendre me donne de la peine.
LA MERE.
Et que vous aimeriez mieux aller jouer, chanter, danser, &c.
EMILIE.
Cela est vrai.
LA MERE.
C’est donc pour fuir la peine & pour avoir plutôt du plaisir que vous
étudiez mal? Eh bien, qu’est-ce qui en arrive?
EMILIE.
Ah, il en arrive tout le contraire! Quand j’ai mal étudié, j’étudie plus
long-temps; l’humeur me prend, je sais tout de travers, & je ne joue
pas.
LA MERE.
Et quand vous êtes entêtée, & que vous suivez vos fantaisies sans égard
pour ce que j’exige de vous, quelle est votre idée?
EMILIE.
C’est que ce que je veux me fait plaisir, & que ce qu’on exige de moi ne
m’en fait pas.
LA MERE.
C’est donc pour fuir la peine & pour vous procurer du plaisir? Et qu’en
arrive-t-il?
EMILIE.
Que je m’attire une bonne pénitence, que la peine dure tout le jour, &
qu’il n’est plus question de jeu ni de plaisir.
LA MERE.
Et quand vous étudiez bien, & que vous êtes docile, qu’en arrive-t-il?
EMILIE.
Oh, que mes devoirs sont bientôt faits, que je suis heureuse,
heureuse!... Tenez, ma petite Maman, je sens là quelque chose dans mon
cœur qui me rend si aise, si aise!... Oh, comme je suis gaie & contente!
LA MERE.
Vous voyez donc bien que quand vous n’êtes pas raisonnable, vous vous
trompez sur les moyens qui menent au bonheur. Lorsque vous vous sentez
le desir de contenter une fantaisie que je desapprouve, ou quelque chose
que je vous défens; si vous vous disiez, au lieu du bien que je cherche,
il va m’arriver malheur, si je m’obstine; & si au contraire je céde,
j’aurai un bonheur plus grand que celui auquel je renonce.
EMILIE.
Et lequel donc?
LA MERE.
Le plus grand de tous, celui qui n’est au pouvoir de personne de vous
faire perdre, quand une fois vous l’avez.
EMILIE.
Maman, dites-moi donc vîte ce que c’est; je vous en prie.
LA MERE.
Celui d’être contente de vous, de sentir là, au cœur, ce qui vous rend
si aise.
EMILIE.
Oh! c’est vrai, c’est le plus grand plaisir quand j’ai là, au cœur, je
ne sçais quoi qui me fait rire toute seule, comment cela s’appelle-t-il,
Maman?
LA MERE.
Cela s’appelle la joie de la bonne conscience.
EMILIE.
Qu’est-ce que c’est que la conscience?
LA MERE.
C’est un sentiment intérieur qui nous avertit malgré nous de notre
conduite.
EMILIE.
Quoi? Est-ce que cela parle?